Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02

Part 4

Chapter 43,766 wordsPublic domain

Alors les deux vieillards s'animent peu à peu: Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu, Les membres desséchés lentement se détendent; Leurs poumons refroidis aspirent du soleil, Et leurs esprits, confus comme après un réveil, S'étonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent. Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton. L'homme se tourne un peu vers son antique amie, La regarde un instant et dit: «Il fait bien bon.» Elle, levant sa tête encor tout endormie Et parcourant de l'œil les horizons connus, Lui répond: «Oui, voilà les beaux jours revenus.» Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres. Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres; Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau Les traversent parfois d'une brusque secousse, Ainsi qu'un vin trop fort montant à leur cerveau. Ils balancent leurs fronts d'une façon très douce Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois. Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix: «C'était un jour pareil que vous êtes venue Au premier rendez-vous, dans la grande avenue.» Puis ils n'ont plus rien dit; mais leurs pensers amers Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge, Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers, S'en retournent toujours par le même sillage. Il reprit: «C'est bien loin, cela ne revient pas. Et notre banc de pierre, au fond du parc,--là-bas?» La femme fit un saut comme d'un trait blessée: «Allons le voir», dit-elle, et, la gorge oppressée, Tous deux se sont levés soudain d'un même effort!

Couple prodigieux tant il est grêle et pâle. Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons d'or, Elle, sous les dessins étranges d'un vieux châle!

III

Ils guettèrent, ayant grand'peur d'être aperçus; Et puis, voûtés, avec le dos rond des bossus, Humbles d'être si vieux quand tout semblait revivre, Ainsi que des enfants ils se prirent la main Et partirent, barrant la largeur du chemin. Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre, Heurtait l'autre d'un coup d'épaule quelquefois, Et des zigzags guidaient leur douteux équilibre. Leurs bâtons supportant chaque bras resté libre Trottaient à leurs côtés comme deux pieds de bois.

Mais, d'arrêts en arrêts dans leur course essoufflée, Ils gagnèrent le parc et puis la grande allée. Leur passé se levait et marchait devant eux, Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places, L'empreinte fraîche encor de leurs pieds amoureux; Comme si les chemins avaient gardé leurs traces, Attendant chaque jour le couple habituel. Ils allaient, tout chétifs, près des arbres énormes, Perdus sous la hauteur des chênes et des ormes Qui versaient autour d'eux un soir perpétuel.

Et comme un livre ancien dont on tourne la page: «C'est ici», disait l'un. L'autre disait: «C'est là. La place où je baisai vos doigts?--Oui, la voilà. --Vos lèvres?--Oui! c'est elle!» Et leur pèlerinage, De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts, Continuait ainsi qu'un chemin de la croix. Ils débordaient tous deux d'allégresses passées, Élans que prend le cœur vers les bonheurs finis, En songeant que jadis, les tailles enlacées, Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis, Muets, le sein troublé de fièvres inconnues, Ils avaient parcouru ces mêmes avenues!

IV

Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux. «C'est lui!» dit-il. «C'est lui!» reprit-elle. Ils s'assirent, Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux Les profondes noirceurs des arbres s'éclaircirent. Mais voilà que dans l'herbe ils virent s'approcher Un crapaud centenaire aux formes empâtées. Il imitait, avec ses pattes écartées, Des mouvements d'enfant qui ne sait pas marcher. Un sanglot convulsif fit râler leurs haleines; Lui! le premier témoin de leurs amours lointaines Qui venait chaque soir écouter leurs serments! Et seul il reconnut ces reliques d'amants, Car hâtant sa démarche épaisse et patiente, Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris, Contre les pieds tremblants des amoureux flétris Il traîna lentement sa grosseur confiante. Ils pleuraient.--Mais soudain un petit chant d'oiseau Partit des profondeurs du bois. C'était le même Qu'ils avaient entendu quatre-vingts ans plus tôt! Et dans l'effarement d'un délire suprême, Du fond des jours finis devant eux accourut, Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru, Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses, Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses, Et ses réveils à deux si doux, las et brisés, Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes, Les senteurs des forêts aux sèves excitantes Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers!...

Mais comme ils s'imprégnaient de tendresse, l'allée S'ouvrit, laissant passer une brise affolée; Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois, Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois, Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

Ils ont senti, brûlés de chaleurs d'épidermes, Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser, Et se sont regardés comme pour s'embrasser! Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages Apparus à travers l'éloignement des âges Et qui les emplissaient de ces désirs éteints, L'une tout contre l'autre, étaient deux vieilles faces Se souriant avec de hideuses grimaces! Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints D'une terreur rapide et formidable comme L'angoisse de la mort!...

«Allons-nous-en!» dit l'homme. Mais ils ne purent pas se lever; incrustés Dans la rigidité du banc, épouvantés D'être si loin, étant si vieux et si débiles.

Et leurs corps demeuraient tellement immobiles Qu'ils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis Tous deux, soudain, d'un grand élan, se sont enfuis.

Ils geignaient de détresse, et sur leur dos la voûte Versait comme une pluie un froid lourd goutte à goutte; Ils suffoquaient, frappés par des souffles glacés, Des courants d'air de cave et des odeurs moisies Qui germaient là-dessous depuis cent ans passés. Et sur leurs cœurs, fardeau pesant, leurs poésies Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs, Et faisaient trébucher leurs pas lents et poussifs.

V

La femme s'abattit comme un ressort qui casse; Lui, resta sans comprendre et l'attendit, debout, Inquiet, la croyant seulement un peu lasse, Car sa robe tremblait toujours. Puis tout à coup L'épouvante lui vint ainsi qu'une bourrasque. Il se pencha, lui prit les bras, et d'un effort Terrible, il la leva, quoi qu'il fût très peu fort. Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque. Il vit qu'elle étouffait et qu'elle allait mourir, Et pour chercher de l'aide il se mit à courir Avec de petits bonds effrayants et grotesques, Décrivant, sans la main qui lui servait d'appui, Au galop saccadé par son bâton conduit, Des chemins compliqués comme des arabesques. Son souffle était rapide et dur comme une toux. Mais il sentit fléchir sa jambe vacillante, Si molle qu'il semblait danser sur ses genoux. Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante, Et les arbres jouaient avec lui, le poussant, Le rejetant de l'un à l'autre, et paraissant S'amuser lâchement avec cette agonie. Il comprit que la lutte horrible était finie, Et, comme un naufragé qui se noie, il jeta Un petit cri plaintif en tombant sur la face. Faible gémissement qu'aucun vent n'emporta! Il entendit encor, quelque part dans l'espace, Les longs croassements lugubres d'un corbeau Mêlés aux sons lointains d'une cloche cassée. Et puis tout bruit cessa. L'ombre épaisse et glacée S'appesantit sur eux, lourde comme un tombeau.

VI

Ils restaient là. Le jour s'éteignit. Les ténèbres Emplirent tout le ciel de leurs houles funèbres. Ils restaient là, roulés comme deux petits tas De feuilles, grelottant leurs fièvres acharnées, Si vagues dans la nuit qu'on ne les trouva pas. Ils formaient un obstacle aux bêtes étonnées En barrant le sentier tracé de chaque soir. Les unes s'arrêtaient, timides, pour les voir; D'autres les parcouraient ainsi que des épaves; Des limaces rampaient sur eux, traînant leurs baves; Des insectes fouillaient les replis de leurs corps, Et d'autres s'installaient dessus, les croyant morts.

Mais un frisson bientôt courut par les allées. Une averse entr'ouvrit les feuilles flagellées, Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit. Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore, La pluie, en flots épais, tomba toute la nuit.

Puis, lorsque reparut la clarté de l'aurore, Sous l'égout persistant des hauts feuillages verts On ramassa, tout froids en leurs habits humides, Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides Ainsi que les noyés qu'on trouve au fond des mers.

_La Dernière Escapade_ a paru dans _la République des Lettres_ du 24 septembre 1876.

PROMENADE À SEIZE ANS.

La terre souriait au ciel bleu. L'herbe verte De gouttes de rosée était encor couverte. Tout chantait par le monde ainsi que dans mon cœur. Caché dans un buisson, quelque merle moqueur Sifflait. Me raillait-il? Moi, je n'y songeais guère. Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre Du matin jusqu'au soir, je ne sais plus pourquoi. Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi. Je gravis une pente et m'assis sur la mousse A ses pieds. Devant nous une colline rousse Fuyait sous le soleil jusques à l'horizon. Elle dit: «Voyez donc ce mont, et ce gazon Jauni, cette ravine au voyageur rebelle!» Pour moi je ne vis rien, sinon qu'elle était belle. Alors elle chanta. Combien j'aimais sa voix! Il fallut revenir et traverser le bois. Un jeune orme tombé barrait toute la route; J'accourus; je le tins en l'air comme une voûte Et, le front couronné du dôme verdoyant, La belle enfant passa sous l'arbre en souriant. Émus de nous sentir côte à côte, et timides, Nous regardions nos pieds et les herbes humides. Les champs autour de nous étaient silencieux. Parfois, sans me parler, elle levait les yeux; Alors il me semblait (je me trompe peut-être) Que dans nos jeunes cœurs nos regards faisaient naître Beaucoup d'autres pensers, et qu'ils causaient tout bas Bien mieux que nous, disant ce que nous n'osions pas.

SOMMATION SANS RESPECT.

Je connaissais fort peu votre mari, madame; Il était gros et laid, je n'en savais pas plus. Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme, Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

Je sentais que cet être inoffensif et bête Se trouvait trop petit pour être dangereux, Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux, Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

Et puis, que m'importait d'ailleurs? Mais aujourd'hui Il vous vient à l'esprit je ne sais quel caprice. Vous parlez de serments, devoirs et sacrifice Et remords éternels!... Et tout cela pour lui?

Y songez-vous, madame? Et vous croyez-vous née, Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d'espoir, Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir Auprès de ce magot qui vous a profanée?

Quoi! Pourriez-vous avoir un instant de remords? Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse, Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps, Qui m'étonnerait bien s'il laissait de sa race?

Regardez-le, madame, il a les yeux percés Comme deux petits trous dans un muid de résine. Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés, Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,

En toute occasion doit le gêner beaucoup. Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou Pour ne point maculer son plastron de chemise Qu'il a d'ailleurs poivré de tabac, car il prise.

Une fois au salon il s'assied à l'écart, Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue A la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car Il sait qu'en digérant il ronfle comme un orgue.

Il fait des jeux de mots avec sérénité; Vous appelle: «ma chatte» et: «ma cocotte aimée», Et veut, pour toute gloire et toute renommée, Etre, en leurs différends, des voisins consulté.

On dit partout de lui que c'est un bien brave homme. Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, économe, Surveille la servante et lui prend le mollet, Mais ne va pas plus haut... Elle le trouve laid.

Il cache la bougie et tient compte du sucre, Volontiers se mettrait à ravauder ses bas Et, bien qu'il ait très fort au cœur l'amour du lucre, Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas

Il ne vous comprend point plus qu'un âne un poème. Il vit à vos côtés, et non pas avec vous, Et si je lui disais soudain que je vous aime, Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.

Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche, Grotesque épouvantail que sur l'amour on juche, Comme on met dans un arbre un mannequin de bois Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.

Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie; Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement. Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie, Nous le ferons crever dans un embrassement!

LA CHANSON DU RAYON DE LUNE FAITE POUR UNE NOUVELLE.

Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune. Sais-tu d'où je viens? Regarde là-haut. Ma mère est brillante, et la nuit est brune. Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau; Je m'étends sur l'herbe et cours sur la dune; Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau, Comme un maraudeur qui cherche fortune. Je n'ai jamais froid; je n'ai jamais chaud.

Je suis si petit que je passe Où nul autre ne passerait. Aux vitres je colle ma face Et j'ai surpris plus d'un secret. Je me couche de place en place Et les bêtes de la forêt, Les amoureux au pied distrait, Pour mieux s'aimer suivent ma trace.

Puis, quand je me perds dans l'espace, Je laisse au cœur un long regret.

Rossignol et fauvette Pour moi chantent au faîte Des ormes ou des pins. J'aime à mettre ma tête Au terrier des lapins; Lors, quittant sa retraite Avec des bonds soudains, Chacun part et se jette A travers les chemins. Au fond des creux ravins Je réveille les daims Et la biche inquiète. Elle évente, muette, Le chasseur qui la guette La mort entre les mains, Ou les appels lointains Du grand cerf qui s'apprête Aux amours clandestins.

Ma mère soulève Les flots écumeux; Alors je me lève, Et sur chaque grève J'agite mes feux. Puis j'endors la sève Par le bois ombreux; Et ma clarté brève, Dans les chemins creux, Parfois semble un glaive Au passant peureux. Je donne le rêve Aux esprits joyeux, Un instant de trêve Aux cœurs malheureux.

Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune. Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut? Sous les arbres noirs la nuit était brune; Tu pouvais te perdre et glisser dans l'eau, Errer par les bois, vaguer sur la dune, Te heurter, dans l'ombre, au tronc du bouleau. Je veux te montrer la route opportune; Et voilà pourquoi je viens de là-haut.

FIN D'AMOUR.

Le gai soleil chauffait les plaines réveillées. Des caresses flottaient sous les calmes feuillées. Offrant à tout désir son calice embaumé, Où scintillait encor la goutte de rosée, Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée, Laissait boire le suc en sa gorge enfermé. De larges papillons se reposant sur elles Les épuisaient avec un battement des ailes, Et l'on se demandait lequel était vivant, Car la bête avait l'air d'une fleur animée. Des appels de tendresse éclataient dans le vent. Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée; Et dans la brune rose où se lèvent les jours On entendait chanter des couples d'alouettes, Des étalons hennir leurs fringantes amours, Tandis qu'offrant leurs cœurs avec des pirouettes Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois. Une joie amoureuse, épandue et puissante, Semant par l'horizon sa fièvre grandissante, Pour troubler tous les cœurs prenait toutes les voix, Et sous l'abri de la ramure hospitalière Des arbres, habités par des peuples menus, Par ces êtres pareils à des grains de poussière, Des foules d'animaux de nos yeux inconnus, Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes, Mêlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.

Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne. Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main; L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus: «Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus.» Il fit un geste pour répondre: «Est-ce ma faute?» Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte. Elle reprit: «Un an! rien qu'un an! et voilà Comment tout cet amour éternel s'envola! Mon âme vibre encor de tes douces paroles! J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles! Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain? Tu m'embrassais hier, mon Amour; et ta main, Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche. Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche? Pourquoi? réponds!» Il dit: «Est-ce que je le sais?» Elle mit son regard dans le sien pour y lire: «Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais, Et comme chaque étreinte était un long délire?» Il se leva, roulant entre ses doigts distraits La mince cigarette, et, d'une voix lassée: «Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets? On ne rappelle pas une chose passée, Et nous n'y pouvons rien, mon amie!»

A pas lents Ils partirent, le front penché, les bras ballants. Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge, Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux. Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux. Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête, L'Amour était partout comme une grande fête. Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna. Un gars qui s'en allait au travail entonna Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre, La servante de ferme embusquée à l'attendre.

Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité Et la guettait parfois d'un regard de côté; Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente, A travers la verdure encor claire et récente, Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas; Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas. Mais elle s'affaissa, haletante et sans force, Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce, Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.

Il attendit d'abord, immobile et surpris, Espérant que bientôt elle serait calmée, Et sa lèvre lançait des filets de fumée Qu'il regardait monter, se perdre dans l'air pur. Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur: «Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle.» «Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en,» dit-elle. Et relevant sur lui ses yeux noyés de pleurs: «Oh! comme j'avais l'âme éperdue et ravie! Et maintenant elle est si pleine de douleurs!... Quand on aime, pourquoi n'est-ce pas pour la vie? Pourquoi cesser d'aimer? Moi, je t'aime... Et jamais Tu ne m'aimeras plus ainsi que tu m'aimais!» Il dit: «Je n'y peux rien. La vie est ainsi faite. Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplète. Le bonheur n'a qu'un temps. Je ne t'ai point promis Que cela durerait jusqu'au bord de la tombe. Un amour naît, vieillit comme le reste, et tombe. Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis Et nous aurons, après cette dure secousse, L'affection des vieux amants, sereine et douce.» Et pour la relever il la prit par le bras. Mais elle sanglota: «Non, tu ne comprends pas.» Et, se tordant les mains dans une douleur folle, Elle criait: «Mon Dieu! mon Dieu!» Lui, sans parole, La regardait. Il dit: «Tu ne veux pas finir, Je m'en vais» et partit pour ne plus revenir.

Elle se sentit seule et releva la tête. Des légions d'oiseaux faisaient une tempête De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain Jetait un trille aigu dans l'air frais du matin, Et son souple gosier semblait rouler des perles. Dans tout le gai feuillage éclataient des chansons: Le hautbois des linots et le sifflet des merles, Et le petit refrain alerte des pinsons. Quelques hardis pierrots, sur l'herbe de la sente, S'aimaient, le bec ouvert et l'aile frémissante.

Elle sentait partout, sous le bois reverdi, Courir et palpiter un souffle ardent et tendre; Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit: «Amour! l'homme est trop bas pour jamais te comprendre!»

PROPOS DES RUES.

Quand sur le boulevard je vais flâner un brin, Combien de fois j'entends, sans mourir de chagrin, Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables, Causer, en se faisant des sourires aimables.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Comment, c'est vous?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Par quel hasard?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Et la santé?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Pas mal, et vous?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Merci, très bien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Quel temps superbe!

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

S'il peut continuer, nous aurons un été Magnifique!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

C'est vrai.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Demain je vais à l'herbe! Dans ma propriété.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

C'est le moment, tout part.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oui.--Chez moi les lilas ont un peu de retard; Le fond de l'air est sec et les nuits sont très fraîches.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oui--pas mal.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Quoi de neuf, en outre?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Rien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Madame Va bien?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Un peu grippée.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! par le temps qui court, Tout le monde est malade.--Avez-vous vu le drame De Machin?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Moi?--non pas--Qu'en dit-on?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Presque un four. Ce n'est pas assez fait au courant de la plume. Ce n'est point du Sardou. Très fort, Sardou!

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Très fort!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Machin s'applique trop. C'est bon dans un volume, On y remarque moins le travail et l'effort; Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose! Quant à tous les faiseurs de livres d'aujourd'hui Je m'en prive.--Je n'ai plus l'âge où l'on peut lire Beaucoup; et mon journal suffit à mon ennui.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Le journal... et... le sexe!...

--Ils ont ce petit rire Par lequel on avoue un vice comme il faut.--

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et la table?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! ça non.--Je n'ai pas ce défaut.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et vous vous occupez toujours de politique?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Beaucoup, c'est même là ma consolation!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! consacrer sa vie à la Chose publique, Certes, c'est une grande et noble ambition. Nous avons maintenant une fière phalange D'orateurs à la Chambre.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Ils sont très forts, très forts.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts! A propos, lisez-vous ce Zola?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Quelle fange!!!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et l'on viendra se plaindre après que tout est cher, Et qu'on fraude, et qu'on trompe, et qu'on vole, et qu'on pille! On sape la morale, on détruit la famille. Où tombons-nous?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Hélas!... Allons, adieu mon cher, L'heure me presse.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Adieu. Compliments à madame.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Je n'y manquerai pas. Mes respects, s'il vous plaît, A votre demoiselle.