Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02

Part 3

Chapter 33,659 wordsPublic domain

Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir; Les canards engourdis s'endormaient dans la vase, Et l'air brûlait si fort qu'on s'attendait à voir Les arbres s'enflammer du sommet à la base. J'étais couché sur l'herbe auprès du vieux bateau Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses, Des bulles de savon qui se crevaient bientôt S'en allaient au courant, laissant de longues traces. Et je m'assoupissais lorsque je vis venir, Sous la grande lumière et la chaleur torride, Une fille marchant d'un pas ferme et rapide, Avec ses bras levés en l'air, pour maintenir Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête. La hanche large avec la taille mince, faite Ainsi qu'une Vénus de marbre, elle avançait Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait. Je la suivis, prenant l'étroite passerelle Jusqu'au seuil du lavoir, où j'entrai derrière elle.

Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau, D'un geste souple et fort abattit son fardeau. Elle avait tout au plus la toilette permise; Elle lavait son linge; et chaque mouvement Des bras et de la hanche accusait nettement, Sous le jupon collant et la mince chemise, Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins. Elle travaillait dur; puis, quand elle était lasse, Elle élevait les bras, et, superbe de grâce, Tendait son corps flexible en renversant ses reins. Mais le puissant soleil faisait craquer les planches; Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer. Les femmes haletaient; on voyait sous leurs manches La moiteur de leurs bras par place transpirer. Une rougeur montait à sa gorge sanguine. Elle fixa sur moi son regard effronté, Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine Surgit, double et luisante, en pleine liberté, Écartée aux sommets et d'une ampleur solide. Elle battait alors son linge, et chaque coup Agitait par moment d'un soubresaut rapide Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge, A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge. Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur! Elle me regardait d'un air un peu moqueur; J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser. Elle eut pitié de moi, me voyant très timide, M'aborda la première et se mit à causer. Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles. Je ne l'entendais pas, tant je la regardais. Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais, Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles; Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas De me trouver le soir au bout de la prairie.

Tout ce qui m'emplissait s'éloigna sur ses pas; Mon passé disparut ainsi qu'une eau tarie: Pourtant j'étais joyeux, car en moi j'entendais Les ivresses chanter avec leur voix sonore. Vers le ciel obscurci toujours je regardais, Et la nuit qui tombait me semblait une aurore!

II

Elle était la première au lieu du rendez-vous. J'accourus auprès d'elle et me mis à genoux, Et promenant mes mains tout autour de sa taille Je l'attirais. Mais elle, aussitôt, se leva Et par les prés baignés de lune se sauva. Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille Qu'elle ne voyait point son pied fut arrêté. Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie, Auprès d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai. Elle, que j'avais vue impudique et hardie, Était pâle et troublée et pleurait lentement, Tandis que je sentais comme un enivrement De force qui montait de sa faiblesse émue.

Quel est donc et d'où vient ce ferment qui remue Les entrailles de l'homme à l'heure de l'amour?

La lune illuminait les champs comme en plein jour. Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade Des grenouilles faisait un grand charivari; Une caille très loin jetait son double cri, Et, comme préludant à quelque sérénade, Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons. Le vent me paraissait chargé d'amours lointaines, Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines Que l'on entend venir avec de longs frissons, Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies. Un rut puissant tombait des brises attiédies. Et je pensai: «Combien, sous le ciel infini, Par cette douce nuit d'été, combien nous sommes Qu'une angoisse soulève et que l'instinct unit Parmi les animaux comme parmi les hommes.» Et moi j'aurais voulu, seul, être tous ceux-là!

Je pris et je baisai ses doigts; elle trembla. Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande Et de thym, dont son linge était tout embaumé. Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres. Elle se débattait; mais je trouvai ses lèvres: Ce fut un baiser long comme une éternité Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité. Elle se renversa, râlant sous ma caresse; Sa poitrine oppressée et dure de tendresse, Haletait fortement avec de longs sanglots; Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos, Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent. Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort, Un cri d'amour monta, si terrible et si fort Que des oiseaux dans l'ombre effarés s'envolèrent. Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix Se turent; un silence énorme emplit l'espace. Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace, Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

Mais quand le jour parut, comme elle était restée, Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard. La senteur de sa peau me hantait; son regard M'attachait comme une ancre au fond du cœur jetée. Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers, Un lien nous tenait, l'affinité des chairs.

III

Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive, Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit, J'ai caressé sur l'herbe ainsi que dans un lit Cette fille superbe, ignorante et lascive. Et le matin, mordus encor du souvenir, Quoique tout alanguis des baisers de la veille, Dès l'heure où, dans la plaine, un chant d'oiseau s'éveille, Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore, Nous nous laissions surprendre embrassés, par l'aurore. Vite, nous revenions le long des clairs chemins, Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains. Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies, Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies, Sans songer qu'un soleil se levait quelque part, Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes, Que toutes ces clartés tombaient de son regard. Elle allait au lavoir avec les autres femmes; Je la suivais, rempli d'attente et de désir. La regarder sans fin était mon seul plaisir, Et je restais debout dans la même posture, Muré dans mon amour comme en une prison. Les lignes de son corps fermaient mon horizon; Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture. Je demeurais près d'elle, épiant le moment Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête; Je me penchais bien vite, elle tournait la tête, Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement. Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe; J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux. Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées, Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux, Un double insecte noir qui passait les allées. Grave, elle ramassait ces petits amoureux Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

Puis le cœur tout plein d'elle, à cette heure tardive Où j'attendais, guettant les détours de la rive, Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers, Le désir allumé dans sa prunelle brune, Sa jupe balayant tous les rayons de Lune Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers, Je songeais à l'amour de ces filles bibliques, Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir, Éperdus et suivant leurs formes impudiques, Des anges qui passaient dans les ombres du soir.

IV

Un jour que le patron dormait devant la porte, Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé. Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé Qui peine en plein soleil; mais je trouvais moins forte Cette chaleur du ciel que celle de mes sens. Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges, Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau. Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges D'où jaillirent soudain des crises de baisers, Ainsi que d'un brasier partent des étincelles, Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés. On n'entendait plus rien hormis les sauterelles, Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris Crépitant comme un feu parmi les prés flétris. Et nous nous regardions, étonnés, immobiles, Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur, Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles, Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt, Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.

Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé, Promener mon esprit par toutes nos caresses, Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses, Elle était là, debout, me regardant venir.

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange, Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange. Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant Nous travaille et nous force à mêler notre sang. Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses; L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés; Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses Changent nos jours futurs comme autant de baisers. Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame. Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau, Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche! Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat Dans cet accouplement mortel comme un combat. Le gazon est brûlé qui nous servait de couche, Et, désignant l'endroit du retour continu, La marque de nos corps est entrée au sol nu.

Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes, On nous ramassera tous deux au bord de l'eau. Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau, Nous embrassant encore aux secousses des rames. Puis, on nous jettera dans quelque trou caché, Comme on fait aux gens morts en état de péché.

Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent, Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers, Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent, En nous voyant passer, l'un à l'autre liés, Diront, en se signant, et l'esprit en prière: «Voilà le mort d'amour avec sa lavandière.»

_Au bord de l'eau_ a paru dans la _République des Lettres_ du 20 mars 1876, sous le pseudonyme de GUY DE VALMONT.

Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant écrivait à son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):

«J'ai fait une pièce de vers qui va d'un coup me faire passer la réputation des plus grands poètes: elle paraîtra le 20 de ce mois dans la _République des Lettres_, si l'éditeur-propriétaire ne la lit pas, car cet homme est un catholique forcené, et ma pièce, chaste de termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme images et donnée. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer à Catulle Mendès, directeur de cette revue; ce dernier, complètement renversé, va essayer de la faire passer malgré le propriétaire; puis il l'a lue à plusieurs membres du Parnasse; on en a parlé, et samedi dernier, à un dîner littéraire auquel assistait Zola, il paraît que j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola écoutait sans rien dire. Mendès m'a présenté à quelques Parnassiens qui m'ont accablé de compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux jeunes gens qui meurent à force de..... Je me demande si, comme l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas être appelé devant le juge d'instruction.»

LES OIES SAUVAGES.

Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris. La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris. Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies, Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur; Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies. Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu, Allant toujours plus vite en leur vol éperdu, Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

Le guide qui conduit ces pèlerins des airs Delà les océans, les bois et les déserts, Comme pour exciter leur allure trop lente, De moment en moment jette son cri perçant.

Comme un double ruban la caravane ondoie, Bruit étrangement, et par le ciel déploie Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.

Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine, Engourdis par le froid, cheminent gravement. Un enfant en haillons en sifflant les promène, Comme de lourds vaisseaux balancés lentement. Ils entendent le cri de la tribu qui passe, Ils érigent leur tête; et regardant s'enfuir Les libres voyageurs au travers de l'espace, Les captifs tout à coup se lèvent pour partir. Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes, Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément, A cet appel errant se lever grandissantes La liberté première au fond du cœur dormant, La fièvre de l'espace et des tièdes rivages. Dans les champs pleins de neige ils courent effarés, Et jetant par le ciel des cris désespérés Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

DÉCOUVERTE.

J'étais enfant. J'aimais les grands combats, Les Chevaliers et leur pesante armure, Et tous les preux qui tombèrent là-bas Pour racheter la Sainte Sépulture.

L'Anglais Richard faisait battre mon cœur Et je l'aimais, quand après ses conquêtes Il revenait, et que son bras vainqueur Avait coupé tout un collier de têtes.

D'une Beauté je prenais les couleurs, Une baguette était mon cimeterre; Puis je partais à la guerre des fleurs Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

Je possédais au vent libre des cieux Un banc de mousse où s'élevait mon trône; Je méprisais les rois ambitieux, De rameaux verts j'avais fait ma couronne.

J'étais heureux et ravi. Mais un jour Je vis venir une jeune compagne. J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour, Et les châteaux que j'avais en Espagne.

Elle s'assit sous les marronniers verts; Or je crus voir, tant je la trouvais belle, Dans ses yeux bleus comme un autre univers, Et je restai tout songeur auprès d'elle.

Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté En regardant cette fillette blonde? Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté Quand, dans la brume, il entrevit un monde?

L'OISELEUR.

L'oiseleur Amour se promène Lorsque les coteaux sont fleuris, Fouillant les buissons et la plaine; Et chaque soir sa cage est pleine Des petits oiseaux qu'il a pris.

Aussitôt que la nuit s'efface Il vient, tend avec soin son fil, Jette la glu de place en place, Puis sème, pour cacher la trace, Quelques brins d'avoine ou de mil.

Il s'embusque au coin d'une haie, Se couche aux berges des ruisseaux, Glisse en rampant sous la futaie, De crainte que son pied n'effraie Les rapides petits oiseaux.

Sous le muguet et la pervenche L'enfant rusé cache ses rets, Ou bien sous l'aubépine blanche Où tombent, comme une avalanche, Linots, pinsons, chardonnerets.

Parfois d'une souple baguette D'osier vert ou de romarin Il fait un piège, et puis il guette Les petits oiseaux en goguette Qui viennent becqueter son grain.

Etourdi, joyeux et rapide, Bientôt approche un oiselet: Il regarde d'un air candide, S'enhardit, goûte au grain perfide, Et se prend la patte au filet.

Et l'oiseleur Amour l'emmène Loin des coteaux frais et fleuris, Loin des buissons et de la plaine, Et chaque soir sa cage est pleine Des petits oiseaux qu'il a pris.

L'AÏEUL.

L'aïeul mourait froid et rigide. Il avait quatre-vingt-dix ans. La blancheur de son front livide Semblait blanche sur ses draps blancs. Il entr'ouvrit son grand œil pâle, Et puis il parla d'une voix Lointaine et vague comme un râle, Ou comme un souffle au fond des bois.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve? Aux clairs matins de grand soleil L'arbre fermentait sous la sève, Mon cœur battait d'un sang vermeil. Est-ce un souvenir, est-ce un rêve? Comme la vie est douce et brève! Je me souviens, je me souviens Des jours passés, des jours anciens! J'étais jeune! je me souviens!

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve? L'onde sent un frisson courir A toute brise qui s'élève; Mon sein tremblait à tout désir. Est-ce un souvenir, est-ce un rêve, Ce souffle ardent qui nous soulève? Je me souviens, je me souviens! Force et jeunesse! ô joyeux biens! L'amour! l'amour! je me souviens!

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve? Ma poitrine est pleine du bruit Que font les vagues sur la grève, Ma pensée hésite et me fuit. Est-ce un souvenir, est-ce un rêve Que je commence ou que j'achève? Je me souviens, je me souviens! On va m'étendre près des miens; La mort! la mort! je me souviens!

DÉSIRS.

Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes, De monter dans l'espace en poussant de grands cris, De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles, Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines En refermant dessus leurs deux bras écartés; Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines, Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.

Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle: Je voudrais être beau comme les anciens dieux, Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle Au lointain souvenir de mon corps radieux.

Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage, Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain; Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage, Comme on cueille des fruits en étendant la main.

Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes; Ces aromes divers nous les rendent plus doux. J'aimerais promener mes caresses errantes Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

J'adorerais surtout les rencontres des rues, Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard, Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues, Les baisers échangés au seul gré du hasard.

Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras; Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas La blonde dont le front s'argente au clair de lune.

Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant, Partir d'un pied léger vers une autre chimère. --Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent: On trouverait au fond une saveur amère.

DERNIÈRE ESCAPADE.

I

Un grand château bien vieux aux murs très élevés. Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse, S'élançant longue et droite aux fentes des pavés Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse. Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu, S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée. Sa tête fut, un soir, par le vent emportée; Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu, S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure, Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour, L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour, L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure. Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs. Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs, Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide. Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané, Que la lézarde marque au front comme une ride, Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné, Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées, A l'aspect désolé des choses négligées.

Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend; Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend, Par moments, y passer des rumeurs de feuillages, Comme les bruits calmés des vagues sur les plages, Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu. Les arbres ont poussé des branches si mêlées Que le soleil, jetant son averse de feu, Ne pénètre jamais la noirceur des allées. Les arbustes sont morts sous ces géants touffus, Et la voûte a grandi comme une cathédrale; Il y flotte une odeur antique et sépulcrale, L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.

Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent, Des valets ont paru, soutenant par les bras Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas. Ils traînent lentement sur les marches verdies Les hésitations de leurs jambes roidies, Et tâtent le chemin du bout de leur bâton. Très vieux,--l'homme et la femme,--et branlant du menton, Ils ont le front si lourd et la peau si fanée Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça Aux moelles de leurs os cette vie obstinée. Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa, Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête. Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète, Et regardent tout près, par terre, fixement. Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement Semble seul habiter cette décrépitude; Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours, Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.

II

Mais un souffle de feu sur la plaine s'élève. Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève, Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer. Partout la chaleur monte ainsi qu'une marée Et, sur chaque prairie, une foule dorée De jaunes papillons flotte et semble danser. Épanouie au loin la campagne grésille, C'est un bruit continu qui remplit l'horizon, Car, affolé dans les profondeurs du gazon, Le peuple assourdissant des criquets s'égosille. Une fièvre de vie enflammée a couru, Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière, Ainsi qu'aux premiers jours d'un passé disparu, Le vieux château reprend son sourire de pierre.