Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02
Part 2
Et cet excellent _Voltaire_ (pas le grand homme, le journal), qui l'autre jour me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la Littérature! C'est _le Voltaire_ qui se trompe, et plus que jamais je crois à l'exécration inconsciente du _style_. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis: 1º le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2º le gouvernement, parce qu'il sent en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.
Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, République, peu importe! _L'esthétique officielle_ ne change pas! De par la vertu de leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du goût (exemple: les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous en convaincre.
On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le cœur plein d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel déjà; une patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout! Vous conversiez avec la muse; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles. Embaumé des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant par luxure les pissotières.
Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs; et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie), et les relire, en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide; il en répétera quelques-uns plusieurs fois, tel que le citoyen Pinard, «le jarret, Messieurs, le jarret».
Et, pendant que ton avocat te fera signe de te contenir (un mot pouvant te perdre), tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l'armée, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d'un poids incalculable. Alors, il te montera au cœur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l'orgueil.
Mais, encore une fois, ce n'est pas possible! tu ne seras pas poursuivi! tu ne seras pas condamné! il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi? Le garde des sceaux va intervenir. On n'est plus aux beaux jours de la Restauration!
Cependant, qui sait? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie!
Je t'embrasse.
Ton vieux,
GUSTAVE FLAUBERT.
Cette lettre-préface était précédée, dans la troisième édition Charpentier, des lignes suivantes:
Depuis que ce livre a paru (il y a un mois à peine), le merveilleux écrivain à qui il était dédié est mort, Gustave Flaubert est mort.
Je ne veux point ici parler de cet homme de génie, que j'admire avec passion, et dont je dirai plus tard la vie quotidienne, et la pensée familière, et le cœur exquis, et l'admirable grandeur.
Mais, en tête de la nouvelle édition de ce volume «dont la dédicace l'a fait pleurer», m'écrivait-il, car il m'aimait aussi, je veux reproduire la superbe lettre qu'il m'adressa pour défendre un de mes poèmes: _Au Bord de l'Eau_, contre le parquet d'Étampes qui m'attaquait.
Je fais cela comme un suprême hommage à ce Mort, qui a emporté assurément la plus vive tendresse que j'aurai pour un homme, la plus grande admiration que je vouerai à un écrivain, la vénération la plus absolue que m'inspirera jamais un être quel qu'il soit.
Et, par là, je place encore une fois mon livre sous sa protection qui m'a déjà couvert, quand il vivait, comme un bouclier magique contre lequel n'ont point osé frapper les arrêts des magistrats.
GUY DE MAUPASSANT.
Paris, le 1er juin 1880.
LE MUR.
Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon Illuminé jetait des lueurs d'incendies, Et de grandes clartés couraient sur le gazon. Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin. Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin, L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine, S'en venait caresser les épaules, mêlant Les émanations des bois et de la plaine A celles de la chair parfumée, et troublant D'une oscillation la flamme des bougies. On respirait les fleurs des champs et des cheveux. Quelquefois, traversant les ombres élargies, Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux, Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.
Les femmes regardaient, assises mollement, Muettes, l'œil noyé, de moment en moment Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles, Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or, Par ce grand océan d'astres. Une tendresse Douce les oppressait, comme un besoin plus fort D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse, Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer. La musique chantait et semblait parfumée; La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée, Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer. Mais un frisson passa parmi les robes blanches; Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut, Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu, On voyait s'élever, comme un feu dans les branches, La lune énorme et rouge à travers les sapins. Et puis elle surgit au faîte, toute ronde, Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains, Comme une face pâle errant autour du monde.
Chacun se dispersa par les chemins ombreux Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante, La lune clairsemait sa lumière charmante. La nuit douce rendait les hommes amoureux, Au fond de leurs regards allumant une flamme. Et les femmes allaient, graves, le front penché, Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme. Les brises charriaient des langueurs de péché.
J'errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête. Un petit rire aigu me fit tourner la tête, Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais, Hélas! d'une façon discrète, car jamais Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle: «Votre bras, et faisons un tour de parc», dit-elle. Elle était gaie et folle et se moquait de tout, Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve: «Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout, Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve; Retournons.» Je lui pris le bras et l'entraînai. Alors elle courut, vagabonde et fantasque, Et le vent de sa robe, au hasard promené, Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque. Puis elle s'arrêta, soufflant; et doucement Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée. Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement, Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée, On distinguait parfois comme un son de baiser. Alors elle jetait au ciel une roulade! Vite tout se taisait. On entendait passer Une fuite rapide; et quelque amant maussade Et resté seul pestait contre les indiscrets.
Un rossignol chantait dans un arbre, tout près, Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.
Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal, Se dressa, toute blanche, une haute muraille, Ainsi que dans un conte un palais de métal. Elle semblait guetter de loin notre passage. «La lumière est propice à qui veut rester sage, Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit. Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit.» Elle s'assit, riant de me voir la maudire. Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire! Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi, Paraissaient s'apprêter à se moquer de moi. Donc, nous étions assis devant le grand mur blême; Et moi, je n'osais pas lui dire: «Je vous aime!» Mais comme j'étouffais, je lui pris les deux mains. Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.
Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins, Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.
La lune nous couvrait de ses rayons pâlis Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse, Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis. Elle glissait très haut, très placide et très lente, Et pénétrait nos chairs d'une langueur troublante.
J'épiais ma compagne, et je sentais grandir Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme, Cet étrange tourment où nous jette une femme Lorsque fermente en nous la fièvre du désir! Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve, Le baiser qui consent, le «oui» d'un œil fermé, L'adorable inconnu des robes qu'on soulève, Le corps qui s'abandonne, immobile et pâmé, Et qu'en réalité la dame ne nous laisse Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse!
Ma gorge était aride; et des frissons ardents Me vinrent, qui faisaient s'entre-choquer mes dents, Une fureur d'esclave en révolte, et la joie De ma force pouvant saisir, comme une proie, Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain Je ferais sangloter le tranquille dédain!
Elle riait, moqueuse, effrontément jolie; Son haleine faisait une fine vapeur Dont j'avais soif. Mon cœur bondit; une folie Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur, Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère, Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux, Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!
La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.
Déjà je la prenais, impétueux et fort, Quand je fus repoussé par un suprême effort. Alors recommença notre lutte éperdue Près du mur qui semblait une toile tendue. Or, dans un brusque élan nous étant retournés, Nous vîmes un spectacle étonnant et comique. Traçant dans la clarté deux corps désordonnés, Nos ombres agitaient une étrange mimique, S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour. Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie, Avec des gestes fous de pantins en furie, Esquissant drôlement la charge de l'Amour. Elles se tortillaient farces ou convulsives, Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers; Puis, redressant soudain leurs tailles excessives, Restaient fixes, debout comme deux grands piliers. Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques, Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc, Et, prises tout à coup de tendresses grotesques, Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.
La chose étant très gaie et très inattendue, Elle se mit à rire.--Et comment se fâcher, Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher Lorsqu'on rit? Un instant de gravité perdue Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant!
Le rossignol chantait dans son arbre. La lune Du fond du ciel serein recherchait vainement Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.
_Le Mur_ a paru dans la _Revue moderne et naturaliste_ de janvier 1880.
Le texte, assez différent d'ailleurs en certains passages, est brusquement interrompu après le vers:
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique,
par une ligne de points. De toute la fin de la pièce, on n'a laissé subsister que l'avant-dernier paragraphe, suivi à son tour par une ligne de points. Puis vient une _Note de la Rédaction_, que voici:
«Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que nous sommes de plus en plus immoraux. Un procès nous menace. Dans cette situation et jusqu'à ce que nous soyons définitivement fixés par arrêt authentique sur notre valeur morale, nous sommes dans un grand état d'anxiété. Les choses les plus inoffensives prennent à nos yeux des dimensions processives. C'est pourquoi, par mesure d'extrême prudence, et pour ne pas aggraver notre cas, nous nous voyons obligés, à notre grand regret, de mutiler les beaux vers de M. Guy de Maupassant.
«Notre collaborateur se consolera en se remémorant les aventures de son parent M. Flaubert, dont un chef-d'œuvre, _Madame Bovary_, eut l'honneur d'être traduit en cour d'assises. Telle est la grâce que nous nous souhaitons.»
Il est à remarquer que le procès dont il est fait mention est celui-là même qui provoqua la lettre de Flaubert et auquel il ne fut pas d'ailleurs donné suite.
UN COUP DE SOLEIL.
C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête. La foule circulait bruyante et sans souci. Je ne sais trop pourquoi j'étais heureux aussi; Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête. Le soleil excitait les puissances du corps, Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon être, Et je sentais en moi bouillonner ces transports Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître. Une femme passait; elle me regarda. Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda, De quel emportement mon âme fut saisie, Mais il me vint soudain comme une frénésie De me jeter sur elle, un désir furieux De l'étreindre en mes bras et de baiser sa bouche! Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux, Et je crus la presser dans un baiser farouche. Je la serrais, je la ployais, la renversant. Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant, Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais. Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face. Et moi, toujours, vers l'astre embrasé je montais, La pressant sur mon sein d'une étreinte si forte Que dans mes bras crispés je vis qu'elle était morte...
TERREUR.
Ce soir-là j'avais lu fort longtemps quelque auteur. Il était bien minuit, et tout à coup j'eus peur. Peur de quoi? je ne sais, mais une peur horrible. Je compris, haletant et frissonnant d'effroi, Qu'il allait se passer une chose terrible... Alors il me sembla sentir derrière moi Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux: Et je n'entendais rien, cependant. O torture! Sentir qu'il se baissait à toucher mes cheveux, Et qu'il allait poser sa main sur mon épaule, Et que j'allais mourir au bruit de sa parole!... Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près; Et moi, pour mon salut éternel, je n'aurais Ni fait un mouvement ni détourné la tête... Ainsi que des oiseaux battus par la tempête, Mes pensers tournoyaient comme affolés d'horreur. Une sueur de mort me glaçait chaque membre, Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.
Un craquement se fit soudain; fou d'épouvante, Ayant poussé le plus terrible hurlement Qui soit jamais sorti de poitrine vivante, Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.
UNE CONQUÊTE.
Un jeune homme marchait le long du boulevard Et, sans songer à rien, il allait seul et vite, N'effleurant même pas de son vague regard Ces filles dont le rire en passant vous invite.
Mais un parfum si doux le frappa tout à coup Qu'il releva les yeux. Une femme divine Passait. A parler franc, il ne vit que son cou; Il était souple et rond sur une taille fine.
Il la suivit--pourquoi?--Pour rien; ainsi qu'on suit Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit, Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse. On suit; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.
Il cherchait son histoire en regardant ses bas. Élégante? Beaucoup le sont.--La destinée L'avait-elle fait naître en haut ou bien en bas? Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée?
Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien, Elle se retourna. C'était une merveille. Il sentit en son cœur naître comme un lien Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille
Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés Par un attroupement au détour d'une rue. Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.
Il ressentit d'abord un véritable ennui, Puis, comme une âme en peine, erra de place en place, Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace, Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.
Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue; Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent? Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent, De rêver, près du feu, d'une belle inconnue?
De ce moment si court, huit jours il fut heureux. Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.
Ses rêves étaient sots à dormir tout debout; Il bâtissait sans fin de grandes aventures. Lorsque l'âme est naïve et qu'un sang jeune bout, Notre espoir se nourrit aux folles impostures.
Il la suivait alors aux pays étrangers; Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade, Et comme un chevalier d'une ancienne ballade Il l'arrachait toujours à d'étranges dangers.
Parfois au flanc des monts, au bord d'un précipice, Ils allaient échangeant de doux propos d'amour; Souvent même il savait saisir l'instant propice Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.
Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières D'une chaise de poste emportée au galop, Ils restaient là songeurs durant des nuits entières, Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.
Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine, Aux balustres sculptés des gothiques balcons; Tantôt folle et légère et suivant par la plaine Le lévrier rapide ou le vol des faucons.
Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle; La dame au vieux baron était vite infidèle. Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds Avec sa châtelaine il s'égarait toujours.
Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte, A ses meilleurs amis il défendait sa porte; Ne recevait personne, et quelquefois, le soir, Sur un vieux banc désert, seul, il allait s'asseoir.
Un matin, il était encore de bonne heure, Il s'éveillait, bâillant et se frottant les yeux; Une troupe d'amis envahit sa demeure Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.
Le plan du jour était d'aller à la campagne, D'essayer un canot et d'errer dans les bois, De scandaliser fort les honnêtes bourgeois, Et de dîner sur l'herbe avec glace et champagne.
Il répondit d'abord, plein d'un parfait dédain, Que leur fête pour lui n'était guère attrayante; Mais quand il vit partir la cohorte bruyante, Et qu'il se trouva seul, il réfléchit soudain
Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries, Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant Soulève mollement les tristes rêveries Comme des rameaux morts qu'emporte le courant;
Et que c'est une ivresse entraînante et profonde De courir au hasard et boire à pleins poumons Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts, L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde;
Que la rive murmure et fait un bruit charmant, Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées, Et que l'esprit s'égare et flotte doucement, Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.
Alors il appela son groom, sauta du lit, S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare, Partit tranquillement en fumant un cigare, Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.
Des larmes de la nuit la plaine était humide; Une brume légère au loin flottait encor; Les gais oiseaux chantaient; et le beau soleil d'or Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.
Lorsque la sève monte et que le bois verdit, Que de tous les côtés la grande vie éclate, Quand au soleil levant tout chante et resplendit, Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.
Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné, Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête; L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête, Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.
Le canot lentement allait à la dérive; Un vent léger faisait murmurer les roseaux, Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive Et qui puise son âme au sein calme des eaux.
Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume, Leur chant rythmé frappa l'écho des environs; Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume De moment en moment tombaient les avirons.
Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine, D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux; Un rire aigu partit d'une barque voisine Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.
Elle! dans une barque! Étendue à l'arrière, Elle tenait la barre et passait en chantant! Il resta consterné, pâle et le cœur battant, Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.
Il était triste encore à l'heure du dîner! On s'arrêta devant une petite auberge, Dans un jardin charmant, par des vignes borné, Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.
Mais d'autres canotiers étaient déjà venus; Ils lançaient des jurons d'une voix formidable, Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.
Elle était avec eux et buvait une absinthe! Il demeura muet. La drôlesse sourit, L'appela.--Lui restait stupide.--Elle reprit: «Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte?»
Or il s'approcha d'elle en tremblant; il dîna A ses côtés, et même au dessert s'étonna De l'avoir pu rêver d'une haute famille, Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.
Elle disait: «Mon singe,» et «mon rat,» et «mon chat,» Lui donnait à manger au bout de sa fourchette. Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette, Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha!
Poète au cœur naïf il cherchait une perle; Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien. J'approuve le bon sens de cet adage ancien: «Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle.»
NUIT DE NEIGE.
La grande plaine est blanche, immobile et sans voix. Pas un bruit, pas un son; toute vie est éteinte. Mais on entend parfois, comme une morne plainte, Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.
Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes. L'hiver s'est abattu sur toute floraison; Des arbres dépouillés dressent à l'horizon Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.
La lune est large et pâle et semble se hâter. On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère. De son morne regard elle parcourt la terre, Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.
Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde, Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant; Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement, Aux étranges reflets de la clarté blafarde.
Oh! la terrible nuit pour les petits oiseaux! Un vent glacé frissonne et court par les allées; Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux, Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.
Dans les grands arbres nus que couvre le verglas Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège; De leur œil inquiet ils regardent la neige, Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.
ENVOI D'AMOUR DANS LE JARDIN DES TUILERIES.
Accours, petit enfant dont j'adore la mère Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir, Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir. Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose, Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés; Je leur ferai porter un fardeau de baisers, Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close, Quand tes bras sur son cou viendront se refermer, Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure! Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer! Alors elle dira, frissonnante et troublée Par cet appel d'amour dont son cœur se défend, Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée: «Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant?»
AU BORD DE L'EAU.
I