Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02

Part 1

Chapter 13,961 wordsPublic domain

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ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION DES ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. 20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de ce volume est conforme à celui de l'édition originale_: Des Vers. _Paris, Charpentier, 1880, avec addition de_: Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert (_inédit_). Poésies inédites.

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

DES VERS

LETTRES DE MME LAURE DE MAUPASSANT À GUSTAVE FLAUBERT

POÉSIES INÉDITES

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

À GUSTAVE FLAUBERT

_à l'illustre et paternel ami que j'aime de toute ma tendresse,

à l'irréprochable maître que j'admire avant tous_.

LETTRES DE MME LAURE DE MAUPASSANT À GUSTAVE FLAUBERT.

Nous plaçons en tête de ce volume, qui fut le début littéraire de Maupassant, les lettres que Mme de Maupassant, sa mère, adressait à Gustave Flaubert au sujet de la vocation littéraire du jeune Guy.

Étretat, le 16 mars 1866.

Si quelque chose peut adoucir une profonde douleur, c'est de la voir réellement comprise, et ta lettre, mon vieil ami, m'a apporté la seule consolation qui peut aller jusqu'à mon cœur. Tu as évoqué pour moi les communs souvenirs de nos jeunes années, et j'ai revu cette maison de la grande rue peuplée d'hôtes bien-aimés que le tombeau a pris presque tous. Mon pauvre vieux père, si respectable et si bon; mon frère, si intelligent, si distingué, si exceptionnel; puis ma mère, ma chère et excellente mère, partie la dernière pour aller rejoindre les autres.--Mon Dieu! que la vie est triste, et que le temps, qui s'en va toujours, sème d'amertume sur sa route!

L'épreuve terrible que je viens de traverser m'a trouvée plus forte que tu ne l'aurais cru, que je ne l'aurais cru moi-même. J'ai pu rester jusqu'à la fin près de la dépouille de notre chère morte, et j'ai passé deux nuits en face de ce visage qui avait retrouvé, dans le calme suprême, quelque chose de son expression d'autrefois. La pauvre Virginie est accourue tout de suite à mon appel, et s'est jetée en sanglotant dans mes bras; mais quand je lui ai proposé de la conduire au lit de notre mère, ses forces l'ont trahie et je l'ai vue dans un tel état que j'ai dû la supplier de s'en retourner à Bornansbusc, près de son mari et de ses enfants. Elle m'a quittée en effet, mais l'angoisse de l'éloignement lui a paru plus impossible encore à supporter, et elle a trouvé le courage de venir le lendemain partager ma lugubre veille!--J'éprouve quelque soulagement à te parler de tout cela, parce que je connais ta vieille et bonne amitié. J'ai été, moi, tout particulièrement frappée par le sort, et il n'est guère étonnant que je me rattache ardemment au passé, tout rempli de douces visions; mais toi, que la vie d'artiste entraîne dans son tourbillon, toi, mon cher Gustave, qui as vu se réaliser ce rêve éblouissant de la célébrité, tu as gardé pourtant, comme moi-même, la religion des choses d'autrefois; tu sais en parler avec le cœur, et il est facile de deviner que, toi aussi, tu regardes tout ce passé comme le temps le plus heureux de ta vie. Tu la revois souvent, cette terrasse pleine de soleil, et tu entends encore chanter les oiseaux de la volière!

A présent il faut que je m'efforce de tourner mes yeux vers l'avenir; j'ai deux enfants, que j'aime de toutes mes forces, et qui me donneront peut-être encore quelques beaux jours. Le plus jeune n'est, jusqu'à présent, qu'un brave petit paysan, mais l'aîné est un jeune homme, déjà sérieux. Le pauvre garçon a vu et compris bien des choses et il est presque trop mûri pour ses quinze ans. Il te rappellera son oncle Alfred, auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sûre que tu l'aimeras. Je viens d'être obligée de le retirer de la maison religieuse d'Yvetot, où l'on m'a refusé une dispense de maigre exigée par les médecins; c'est une singulière manière de comprendre la religion du Christ ou je ne m'y connais pas!... Mon fils n'est point sérieusement malade; mais il souffre d'un affaiblissement nerveux qui demande un régime très tonique, et puis, il ne se plaisait guère là-bas; l'austérité de cette vie de cloître allait mal à sa nature impressionnable et fine, et le pauvre enfant étouffait derrière ces hautes murailles qui ne laissaient arriver aucun bruit du dehors. Je crois que je vais le mettre au lycée du Havre pour dix-huit mois et que j'irai ensuite m'établir à Paris pour les années de rhétorique et de philosophie. Hervé sera demi-pensionnaire dans un collège quelconque et je pourrai ainsi veiller moi-même sur mes deux chers trésors.

Tu vois que je t'ai écrit longuement, mon cher camarade, et je sens que cela m'a fait du bien. Adieu, pense quelquefois à notre amitié d'enfance et reçois une bien cordiale et bien affectueuse poignée de main.

LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.

Étretat, le 29 janvier 1872.

Il faut, mon cher camarade, que je vienne te serrer les mains. A la bonne heure, cela s'appelle parler, et dire aux gens leurs vérités, bien en face. Ce que tu as fait est beau et brave, et notre pauvre Bouilhet, méconnu jusqu'à l'insulte par cette troupe d'oisons stupides, est joliment vengé par ta plume. Quelle distribution, bon Dieu! il y en a pour tout le monde! Allez donc, vous autres; prenez, attrapez, ramassez, à chacun sa part. Courbez l'échine, le poids est lourd et vous aurez beau faire, vous ne parviendrez jamais à vous relever[1].

J'applaudis, mon bon ami, j'applaudis de tout mon cœur et de toutes mes forces.

[1] Lettre de Gustave Flaubert au conseil municipal de Rouen: _Par les Champs et par les Grèves_.

Guy est encore ici, près de moi, et c'est ensemble que nous avons lu cette lettre si éloquente, si indignée, si railleuse. Tu nous as fait passer de bons moments dans notre solitude où les distractions sont rares, surtout les distractions de cette qualité. Mon fils voulait t'écrire, j'ai fait valoir mon droit, et je t'apporte tous ses compliments avec tous les miens. Nous avons, du reste, pris l'habitude de causer de nos amis le soir au coin du feu, et ton nom revient toujours, comme c'est justice. Guy me raconte la dernière visite qu'il t'a faite à Paris, et me fait passer par toutes les impressions qu'il a ressenties en t'entendant lire les dernières poésies du pauvre Louis Bouilhet. Il m'assure que tu le consultais parfois, il en était tout fier, il se sentait grandi, et moi, je te remercie de ce que tu fais, de ce que tu es pour ce garçon. Je sens que je ne suis pas seule à me souvenir du temps passé, de ce bon temps où nos deux familles n'en faisaient qu'une, pour ainsi dire. Quand je regarde en arrière et que j'évoque tout ce qui n'est plus, il se produit à mes yeux un étrange effet de perspective. C'est le lointain qui vient en avant, que je touche du doigt, et c'est le présent qui s'efface et pâlit. Rien ne peut donc les faire oublier, ces heureuses années d'enfance et de jeunesse. Tu veux des nouvelles de ma santé? Ces nouvelles sont toutes à peu près les mêmes. Je ne suis pas précisément malade; je me sens excessivement, effroyablement faible. Il y a des instants où ma tête est comme brisée et où je me demande positivement si je veille ou si je rêve. Cette impression est courte, mais très pénible, c'est une véritable détresse.

Pourtant notre hiver, ici, ne s'est pas trop mal passé. Le temps a été fort doux, souvent beau, et les fleurs n'ont pas disparu de mon jardin. Mes deux fils sont avec moi, ils sont excellents garçons et me rendent la vie bonne autant qu'il est possible. Hervé travaille et devient un homme. Je crois qu'il ne sera pas trop en retard, malgré le temps perdu. Je serais injuste si je ne te disais qu'un mot du brave écolier qui, lui aussi, a lu et relu la fameuse lettre, et a su très bien l'apprécier. Il dit du reste qu'un campagnard peut goûter aux plaisirs de l'esprit, tout en faisant pousser son blé, ses choux et ses salades. Je ne suis pas éloignée de trouver qu'il a raison, et je le vois, sans répugnance aucune, arranger sa vie pour rester aux champs. Guy aura peut-être bien plus de mal à trouver la route qui lui convient.

Dis à ta chère mère que je l'aime et que je pense bien souvent à elle. Je serais très heureuse d'avoir de ses nouvelles et des tiennes, et si tu avais un tout petit instant pour m'écrire, ce serait vraiment une bonne action. Je te sais si occupé que je n'ose trop te le demander. Nous ne voyons pas dans les journaux si les _Poésies_ de Louis Bouilhet et _Mlle Aïssé_ seront bientôt publiées. Nous sommes bien impatients de tenir dans nos mains ces dernières œuvres léguées par notre ami, et nous voudrions les faire venir de suite. Si tu m'écris un mot, dis-moi, je t'en prie, où et quand on pourra avoir ces livres.

Adieu, mon bon et vieil ami, je t'embrasse, ainsi que ta mère, et suis bien à vous deux, maintenant et toujours. Respects, compliments et amitiés de la part de mes fils.

LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.

Étretat, le 19 février 1873.

MON CHER CAMARADE,

J'entends parler de toi si souvent qu'il me faut, à mon tour, donner signe de vie, et que je viens te dire merci de toute mon âme et de tout mon cœur.

Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si flatteuse et si douce, que toutes ses lettres disent et redisent la même chose. Le cher garçon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de ceux de nos amis qu'il retrouve à Paris, et des distractions qu'il rencontre sur son chemin; puis, invariablement le chapitre finit ainsi: «mais la maison qui m'attire le plus, celle où je me plaise mieux qu'ailleurs, celle où je retourne sans cesse, c'est la maison de Monsieur Flaubert».--Et moi, je me garde bien de trouver cela monotone.

Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir à lire ces lignes, qui ne changent un peu que dans la forme, et à voir mon fils accueilli de la sorte chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grâce? N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher passé où notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?

Le neveu ressemble à l'oncle, tu me l'as dit à Rouen, et je vois, non sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute l'illusion.--Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles. C'est si bon de voir que l'on n'est point oublié, de sentir que la solitude ne vous isole pas tout à fait, et qu'elle ne saurait toucher à la véritable amitié.

Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là autre chose que de la facilité.

Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras, et je suivrai tes conseils. Si tu dis _oui_, nous encouragerons le bon garçon dans la voie qu'il préfère; mais si tu dis _non_, nous l'enverrons faire des perruques..... ou quelque chose comme cela..... Parle donc bien franchement à ta vieille amie.

Si tu veux à présent des nouvelles de notre vie campagnarde, j'allongerai un peu ma lettre et je remettrai une petite feuille de papier, pour n'être point forcée d'être trop brève.

Notre hiver s'est assez bien passé, et mon compagnon, le sauvage, est dans un état superbe. Il promet d'arriver à une taille de cuirassier et se plaît à développer ses muscles avec la boxe, la savate et la canne.

Les études ne marchent pas tout à fait d'une allure aussi vive; cependant nous avançons. Pline et Sénèque, Horace et Virgile, ne sont plus du tout lettres closes pour le jeune écolier. Le jardinage a son tour aussi comme récréation, et nous nous amusons en ce moment à créer un grand potager à un demi-quart de lieue de chez nous dans la plus belle vallée du monde. Nous, nous livrons à ce travail avec une véritable passion. Tu trouveras peut-être que j'ai des goûts très vulgaires, mais j'aime à la folie les jardins potagers; ils ne me paraissent ni solennels, ni prétentieux, ils sont intimes, et pour peu que quelques fleurs viennent les animer, je les trouve tout à fait charmants. Nous aurons donc des roses à côté des pommes et des poires, des ravenelles et des violettes à côté des navets et des choux. Et puis il y a là du soleil autant qu'on en veut, une vue splendide, et tous les bruits de la campagne, depuis le laboureur jusqu'à l'insecte. Je reste en ce lieu des heures entières travaillant, me promenant et me sentant heureuse surtout de la joie de mon jeune jardinier. Il a tout ordonné, tout dessiné lui-même avec beaucoup de goût et d'adresse, plus fier à l'heure qu'il est que s'il avait écrit un poème en douze chants. A chacun sa vocation, et celle-là peut en valoir une autre.

Nous sommes ici moins isolés que tu ne pourrais penser, et nous avons encore quelques personnes à voir; on se réunit le soir trois fois par semaine. On fait de la musique, on joue aux cartes, on prend le thé et on mange force gâteaux que les jeunes filles confectionnent à qui mieux mieux. Nous avons pour voisins deux vieux artistes dont le nom ne t'est certainement pas inconnu, c'est le ménage Dorus-Gras, qui a précieusement gardé le culte des beaux-arts. Nous passons donc en revue tous les chefs-d'œuvre de la grande musique. Hier au soir c'était la symphonie pastorale avec ses chants d'oiseaux, ses bruits d'orage et ses chalumeaux; demain ce sera l'ouverture du _Jeune Henri_, avec ses fanfares qui font passer devant mes yeux une chasse tout entière. Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Auber, tous les grands maîtres viennent contribuer à nos jouissances. La poésie n'est point oubliée non plus; on lit, on cause et le temps s'en va presque sans qu'on y songe.

Tu vois que pour des reclus nous ne sommes point encore trop mal partagés.

Il me semble que j'ai été bien bavarde, mon bon et cher ami, et j'ai grand'peur que tu ne sois de mon avis. Adieu donc, je t'embrasse bien cordialement et Hervé t'envoie tous ses compliments.

Quand tu verras Caroline, parle-lui de moi et offre mes souvenirs à son mari.

A toi.

LE P. DE MAUPASSANT.

Étretat, le 10 octobre 1873.

Cette lettre ira te trouver à Croisset, mon vieux camarade, et je voudrais bien faire comme elle. Depuis ce printemps, depuis ton invitation si pressante et si cordiale, j'ai gardé cette idée fixe d'aller te serrer la main; mais il faut attendre, attendre encore, attendre toujours, et la vie se passe ainsi. On peut quelquefois venir à bout des grands obstacles, il n'en est pas de même des petits: ceux-ci se groupent, se multiplient, et il faut céder au nombre. D'abord, j'ai été très souffrante d'une fièvre nerveuse, qui ne m'a point encore fait des adieux définitifs; puis ma maisonnette a été remplie de visiteurs pendant toute la saison des bains. J'ai eu Virginie et ses enfants, le ménage Louis Le Poittevin, Gustave de Maupassant et enfin mon bien-aimé Guy. A l'heure qu'il est je reste seule avec mon compagnon ordinaire, le jeune sauvage, qui n'a pas pu s'acclimater loin du pays natal. Les études nous occupent beaucoup: il faut arriver au baccalauréat avant le service militaire, et ce n'est point une mince affaire avec les ressources dont nous disposons. Nous avons pourtant tout espoir de réussir. Tu vois comment s'en vont mes journées, et tu me pardonnes de résister à tes instances et à mon désir; mais si tu veux être tout à fait bon et charmant, tu t'arrangeras de manière à me faire une visite pour commencer et tu apporteras la joie dans notre ermitage. Rien de plus facile à ce qu'il me semble. Quand Guy aurait quarante-huit heures de liberté, il te prendrait en passant, et vous viendriez tous les deux jusqu'ici. Est-ce donc te demander trop, et ne peux-tu faire cela pour ta vieille amie? Allons, réfléchis, et tâche de dire oui.

Ta lettre m'a fait peine et plaisir à la fois; il est bon de se souvenir, mais il y a dans ce passé tant de points douloureux! Moi aussi, je suis souvent avec les morts, et je crois que leur image devient plus vivante, plus réelle, plus palpable, à mesure que j'avance en âge. L'avenir pourtant me sourit encore dans mes deux chers garçons; mais ils sont bien forts les liens qui nous attachent aux choses et aux êtres disparus. Ils nous font sans cesse retourner la tête. Est-ce que les morts ne peuvent plus nous aimer?... Oui, tu as raison, nous avons grand besoin de nous revoir et de causer. Guy le sait bien, puisque je ne cesse de le questionner sur tout ce qui te concerne. Tu es si excellent, si parfait pour mon fils, que je ne sais comment te remercier. Le jeune homme t'appartient de cœur et d'âme, et moi, je suis comme lui, toute tienne maintenant et toujours. Adieu, mon cher compagnon, je t'embrasse de toutes mes forces.

L. P. DE MAUPASSANT.

J'ai vu Caroline et son mari, mais un instant seulement, et j'ai bien regretté de ne pouvoir les retenir un jour ou deux sur notre rivage. Offre-leur mes bien affectueux souvenirs.

Pavillon des Vergnies, le 23 janvier 1878.

Puisque tu appelles Guy ton fils adoptif, tu me pardonneras, mon cher Gustave, si je viens tout naturellement te parler de ce garçon. La déclaration de tendresse que tu lui as faite devant moi m'a été si douce que je l'ai prise au pied de la lettre et que je m'imagine à présent qu'elle t'impose des devoirs quasi paternels. Je sais d'ailleurs que tu es au courant des choses et que le pauvre employé de ministère t'a déjà fait toutes ses doléances. Tu t'es montré excellent, comme toujours, tu l'as consolé, encouragé, et il espère aujourd'hui, grâce à tes bonnes paroles, que l'heure est proche où il pourra quitter sa prison et dire adieu à l'aimable chef qui en garde la porte.

Si tu peux, mon cher vieil ami, faire quelque chose pour l'avenir de Guy, et lui procurer une position à sa convenance, tu seras mille fois béni, mille fois remercié; mais il n'est pas besoin que j'insiste près de toi, puisque je suis sûre d'avance que la mère et le fils peuvent compter sur ton appui. Si j'étais moins loin de Paris, je serais allée tout simplement frapper à ta porte, un soir après dîner; j'aurais réclamé une petite place au coin de ton feu et nous serions restés longtemps à causer ensemble, comme des compagnons d'enfance qui se retrouvent avec plaisir et qui s'aiment toujours, en dépit des longues séparations; mais je suis ici, à Étretat, tout engourdie par les influences narcotiques de l'hiver, du silence et de la solitude. Je ne sais encore à quelle époque je pourrai aller à Paris, cependant je crois que j'attendrai le mois de mai afin de voir l'exposition universelle. J'espère que tu ne seras pas parti pour la Normandie et que je te trouverai encore faubourg Saint-Honoré. Ma première visite sera pour toi et pour la chère Caroline, dont je n'entends pas parler assez souvent. Fais-lui tous mes compliments, je t'en prie, et ne crains pas d'ajouter que mon affection pour elle a quelque chose de maternel. J'ai si bien connu, j'ai tant aimé ta sœur.

Dis-moi, mon bon Gustave, est-ce que tu ne veux plus venir à Étretat?--Tâche donc de t'entendre avec Guy et de me donner quelques jours lorsqu'il viendra revoir son cher pays. Je t'adresserai bientôt ma requête de vive voix, et je serai bien maladroite si je n'obtiens pas une bonne et sérieuse promesse.

Adieu, mon ami, mon vieux camarade, je t'embrasse de tout cœur.

LAURE.

Nous devons communication des lettres de Mme Laure de Maupassant à l'obligeance de Mme Caroline Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout.

LETTRE-PRÉFACE

Croisset, le 19 février 1880.

MON CHER BONHOMME,

C'est donc vrai? J'avais cru d'abord à _une farce_! Mais non, je m'incline.

Eh bien, ils sont délicieux à Étampes! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises? Et comment se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris, dans un journal qui n'existe plus, soit criminelle du moment qu'elle est reproduite par un journal de province? A quoi sommes-nous obligés maintenant? Que faut-il écrire? Dans quelle Boétie vivons-nous!

«Prévenu pour outrage aux mœurs _et_ à la moralité publique», deux synonymes, formant deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième chef, un troisième outrage «_et_ à la morale religieuse», quand j'ai comparu devant la 8e chambre avec ma _Bovary_: procès qui m'a fait une réclame gigantesque, à laquelle j'attribue les deux tiers de mon succès.

Bref, je n'y comprends goutte! Es-tu la victime détournée de quelque vengeance? Il y a du louche là-dessous. Veulent-ils démonétiser la République? Oui, peut-être!

Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je défie tous les tribunaux de me prouver à quoi jamais cela ait servi! Mais pour de la littérature, pour des vers, non! C'est trop fort!

Ils vont te répondre que ta poésie a des «tendances» obscènes. Avec la théorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette question: «La moralité dans l'art». Ce qui est beau est moral; voilà tout, selon moi. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.

Tu as traité un lieu commun parfaitement; donc tu mérites des éloges, loin de mériter l'amende ou la prison. «Tout l'esprit d'un auteur», dit La Bruyère, «consiste à bien définir et à bien peindre». Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus?

Mais «le sujet», objectera Prudhomme, «le sujet, Monsieur? Deux amants, une lessivière, le bord de l'eau! Il fallait traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et faire intervenir à la fin un _vénérable ecclésiastique_ ou un _bon docteur_, débitant une conférence sur les dangers de l'amour. En un mot, votre histoire pousse à _la conjonction des sexes_».

«D'abord ça n'y pousse pas! Et quand cela serait, où donc est le crime de prêcher le culte de la femme? Mais je ne prêche rien. Mes pauvres amants ne commettent même pas un adultère! Ils sont libres l'un et l'autre, sans engagement envers personne.»--Ah! tu auras beau te débattre, _le grand parti de l'ordre_ trouvera des arguments. Résigne-toi.

Dénonce-lui (afin qu'il les supprime) _tous_ les classiques grecs et romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace, et au tendre Virgile; ensuite parmi les étrangers: Shakespeare, Gœthe, Byron, Cervantès; chez nous, Rabelais «d'où découlent les lettres françaises», suivant Chateaubriand dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste, et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand Corneille, son _Théodore_ a pour motif la prostitution, et le père La Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fées de Perrault! De quoi s'agit-il dans _Peau d'Ane_? Où se passe le quatrième acte du _Roi s'amuse_, etc.? Après quoi il faudra supprimer les livres d'histoire qui _souillent l'imagination_.

Ah! triples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'en suffoque!