Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01
Part 7
Par exemple c'est interminable et pas très mordant. Mais les décors sont superbes et il y a des scènes bien venues. Le _delirium tremens_ fait évanouir les femmes. On ira voir. La _première_ a été fort bonne. Quelques murmures ébauchés ont été arrêtés par trois salves d'applaudissements. Je crois que la pièce tiendra longtemps.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous prie de venir le plus tôt possible.
GUY DE MAUPASSANT.
A l'obligeance de Mme Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout, nièce de Gustave Flaubert, nous devons communication des LETTRES À GUSTAVE FLAUBERT.
LETTRES À SA MÈRE ET À SES AMIS.
Yvetot, ce 2 mai 1864.
CHÈRE MAMAN,
On ne donnera les places que cet après-midi, et je commence ma lettre ce matin.
Je viens d'apprendre qu'on ne donnera les places que demain mardi, parce que M. le Supérieur est à Rouen aujourd'hui. Nous n'avons plus une seule rougeole. Je désespère pour mon RACINE; je croyais que nous avions encore au moins cinq compositions en thème latin, et il n'y en a plus qu'une, et deux en grec. Je ne comprends rien à cette malheureuse langue. Donc, je n'espère rien de bien pour le grec. Quant à la composition en version, dont on donnera les places demain, je crois être bien. Nous ne composerons plus maintenant avant près de 3 semaines. Je ne t'écrirai plus avant la sortie. Ainsi donc, entendons-nous pour cela, tu sais que nous ne rentrons qu'à 7 heures du soir. Si Germer est revenu, tu pourras venir avec ma tante, qui compte venir en voiture, et ainsi partir le plus tard possible sans être fixée par le train, ni obligée de coucher ici. Écris-moi pour me dire quelle est ta résolution. Que vas-tu faire?
Eh bien, voici de la pluie; il y a assez longtemps que nous la demandons. Je voudrais savoir quand commence l'été d'après le calendrier.
Comment va Henri? a-t-il toujours ses camarades? Sais-tu si Germer va bientôt revenir? va-t-il mieux? Il a eu des vacances assez longues, j'espère; il n'a pas à se plaindre.
Tu diras que j'en parle bien longtemps d'avance, mais si cela ne te faisait rien, au lieu du bal que tu m'as promis au commencement des grandes vacances, je te demanderai un petit dîner, ou bien seulement, toujours si cela ne te faisait rien, de me donner seulement la moitié de l'argent que t'aurait coûté le bal, parce que cela m'avancera toujours pour pouvoir acheter un bateau. Et c'est l'unique pensée que j'ai depuis la rentrée, non seulement depuis la rentrée de Pâques, mais aussi depuis la rentrée des grandes vacances. Je ne veux pas acheter des bateaux que l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans l'église, c'est-à-dire un bateau-pêcheur tout rond dessous. Si je n'ai pas de prix, j'espère au moins avoir un accessit.
Je n'ai plus le temps de continuer ma lettre aujourd'hui, chère maman; à demain.
Ce mardi.
Je suis 2e en version latine. Tu vois que me voici revenu entre les 1ers; j'ai manqué être premier: ma composition a été à 2 professeurs avec celle du 1er. Mais je suis 2e, cela fait 30 sous que tu me dois, et bonne maman 30. Cela me donne 3 francs. Mais il n'y a plus qu'une composition en latin, je ne pourrai pas gagner mon RACINE, mais si j'ai un ou deux accessit (_sic_), voudras-tu me le donner?
Adieu, chère maman, je t'embrasse très fort. Embrasse bien Hervé pour moi.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
A SA MÈRE.
1870
Je t'ai envoyé le conducteur de la voiture du Havre pour te donner de mes nouvelles, chère mère. Mais, dans la crainte qu'il n'y aille pas, je t'envoie un mot.
Je me suis sauvé avec notre armée en déroute; j'ai failli être pris. J'ai passé de l'avant-garde à l'arrière-garde pour porter un ordre de l'intendant au général. J'ai fait _15 lieues à pied_. Après avoir marché et couru toute la nuit précédente pour des ordres, j'ai couché sur la pierre dans une cave glaciale; sans mes bonnes jambes, j'étais pris. _Je vais très bien._
Adieu. Plus amples détails demain. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé. Compliments à tout le monde; bien des choses à Josèphe.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
À SA MÈRE.
Paris, ce samedi [1870].
Je t'écrirai encore quelques mots aujourd'hui, chère mère, parce que d'ici à deux jours les communications seront interrompues entre Paris et le reste de la France. Les Prussiens arrivent sur nous à marche forcée. Quant à l'issue de la guerre, elle n'offre plus de doute, les Prussiens sont perdus, ils le sentent très bien du reste et leur seul espoir est d'enlever Paris d'un coup de main, mais nous sommes prêts ici à les recevoir.
Quant à moi, je ne couche pas encore à Vincennes et je ne me presse pas d'y avoir un lit, j'aime mieux être à Paris pour le siège que dans le vieux fort, où nous sommes logés là-bas, lequel vieux fort sera abattu à coups de canon par les Prussiens. Mon père est aux abois, il veut absolument me faire entrer dans l'Intendance de Paris,--et il me fait les recommandations les plus drôles pour éviter les accidents.--Si je l'écoutais, je demanderais la place de gardien du grand égout collecteur pour ne pas recevoir de bombes. Robert va se trouver au premier feu à Saint-Maur. Les mobiles ont le chassepot, ils font bonne contenance. Médrinal m'a écrit pour que je lui prête mon Lefaucheux, je vais lui répondre que je l'ai promis à mon cousin Germer. Mme Denisane m'a offert hier une place à l'Opéra, j'ai été entendre la _Muette_, c'est très joli.
Faure-Dujarric, qui est très lié avec l'intendant général, s'est mis tout à ma disposition pour me caser le plus agréablement possible, il a été trouver l'intendant et il y retourne demain, car la vie de caserne est bien ennuyeuse, je serai bien mieux dans les bureaux ou au camp, mais on n'y verra plus personne, les communications avec l'armée étant devenues très difficiles.
Adieu, chère mère, je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé. Bien des choses à Josèphe. Mon père te serre la main.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
Je m'embête abominablement! Quand je serai repris à l'Intendance il fera beau temps! Médrinal peut prendre l'autre fusil.
À SA MÈRE.
24 septembre 1873.
Tu vois que je ne tarde pas à t'écrire, mais en vérité je ne puis attendre plus longtemps. Je me trouve si perdu, si isolé, et si _démoralisé_ que je suis obligé de venir te demander quelques bonnes pages. J'ai peur de l'hiver qui vient, je me sens seul, et mes longues soirées de solitude sont quelquefois terribles. J'éprouve souvent, quand je me trouve seul devant ma table avec ma triste lampe qui brûle devant moi, des moments de détresse si complets que je ne sais plus à qui me jeter. Et je me disais souvent dans ces moments-là, l'hiver dernier, que tu devais avoir aussi d'affreuses tristesses pendant les longues et froides soirées de décembre et de janvier. J'ai repris ma vie monotone, en voici pour 3 mois. L. F. ne peut pas dîner avec moi ce soir; il dîne en ville, cela m'ennuie, nous aurions pu causer un peu ensemble... J'ai écrit tout à l'heure, pour me distraire un peu, quelque chose dans le genre des _Contes du Lundi_. Je te l'envoie, cela n'a naturellement aucune prétention, puisque je l'ai écrit en un quart d'heure. Je te prierai cependant de me le renvoyer, parce que je pourrai en faire quelque chose. Il y a plusieurs phrases peu correctes, mais je corrigerai cela quand je m'en servirai. Je voudrais bien me trouver reporté quinze jours en arrière, c'est décidément bien court, on n'a pas le temps de se voir et de causer et une fois la vacance finie, on se dit: «Mais comment cela s'est-il fait? Je suis à peine arrivé, je n'ai encore causé avec personne.»
Adieu, ma chère mère, je t'embrasse mille et mille fois, ainsi qu'Hervé.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
À SA MÈRE.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 30 octobre 1874.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Essaie de me trouver des sujets de nouvelles. Dans le jour, au ministère, je pourrais y travailler un peu. Car mes pièces me prennent toutes mes soirées, et j'essaierai de les faire passer dans un journal quelconque.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quelques détails sur notre famille, trouvés dans les vieux papiers que je lis en ce moment. Voici les titres de J.-B{te} de Maupassant: Écuyer, Conseiller secrétaire du Roi, du G{d} Collège, Maison, Couronne de France et de ses Finances, Noble du St Empire, Doyen de l'Ancien Conseil de feu Sa Majesté Imp{le} en France, Doyen du Conseil de feu S. A. M{gr} le Prince de Condé et Conseil particulier de S. A. Sérénissime M{gr} Louis de Bourbon, Comte de Clermont, prince du sang.
Sa femme, dont nous avons le portrait, était Marie-Anne de La Marche. Son fils _Louis-Camille_ de Maupassant eut pour parrain Louis de Gand de Mérodes de Montmorency, et pour marraine, Marguerite Camille de Grimaldy de Monaco. Son mariage avec Mlle d'Avignon, belle-sœur du Marquis d'Aligre, se fit en présence et de l'agrément de très haut, très puissant et très excellent Prince M{gr} Louis de Bourbon, Comte de Clermont, Prince de sang, et de très haut et très puissant Seigneur M{gr} le Marquis d'Aligre, Président du Parlement. Alliés par mariage: les de Bar, Claude-Denis Dorat de Chameubles, commandeur de l'Ordre de Saint-Lazare, Texier de Montainville de Briqueville, et Jacques-Gabriel Bazin, marquis de Beszons, l{t} g{l} des armées du Roi, le Marquis de Courtavel, etc.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
À SA MÈRE.
29 novembre 1874.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vais faire présenter mon _Histoire du Vieux Temps_ à l'Odéon, par Raymond Deslandes, en suppliant qu'on ne me la garde pas trop longtemps, pour pouvoir la présenter au concours de la Gaîté.....
Paris, jeudi, 29 juillet 1875.
MA CHÈRE MÈRE,
Voici enfin le beau temps revenu et j'espère que cela va te faire louer ta maison. Il fait aujourd'hui une chaleur terrible, et les derniers Parisiens vont très certainement se sauver. Quant à moi, je canote, je me baigne, je me baigne et je canote. Les rats et les grenouilles ont tellement l'habitude de me voir passer à toute heure de la nuit avec ma lanterne à l'avant de mon canot qu'ils viennent me souhaiter le bonsoir. Je manœuvre mon gros bateau comme un autre manœuvrerait une yole, et les canotiers de mes amis qui demeurent à Bougival (2 lieues 1/2 de Bezons) sont supercoquentieusement émerveillés quand je viens vers minuit leur demander un verre de rhum. Je travaille toujours à mes scènes de canotage dont je t'ai parlé, et je crois que je pourrai faire un petit livre assez amusant et vrai en choisissant les meilleures des histoires de canotiers que je connais, en les augmentant, brodant, etc.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Ce mercredi.
MA CHÈRE MÈRE,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vais te raconter maintenant une aventure qui m'est arrivée l'autre jour. Comme je passais rue N.-D. de Lorette, j'ai aperçu un attroupement, je me suis approché. C'était à cause d'un homme du peuple qui frappait avec fureur un enfant d'une dizaine d'années. La colère m'a pris, j'ai empoigné l'homme au collet et je l'ai conduit au poste de la rue Bréda. Là, les sergents de ville, après s'être assurés que l'enfant était son fils, m'ont laissé entendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas, qu'un père avait bien le droit de corriger son fils si l'enfant était indocile--et je suis parti avec ma veste--et sais-tu pourquoi cela? Parce que si on avait donné suite à l'affaire, il aurait fallu mettre dans le rapport que l'homme avait été arrêté par un bourgeois et que le commissaire aurait flanqué un suif aux agents de service dans la rue N.-D. de Lorette pour ne s'être pas trouvés là au moment de l'affaire.....
Ton fils, GUY.
8 mars 1875.
MA CHÈRE MÈRE,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nous allons, quelques amis et moi, jouer dans l'atelier de Leloir une pièce _absolument lubrique_ où assisteront Flaubert et Tourgueneff.
Inutile de dire que cette œuvre est de nous. En fait d'œuvre, voici une pièce de vers que j'ai faite dernièrement.
SOMMATION RESPECTUEUSE.
Je connaissais fort peu votre mari, madame; Il était bête et laid, je n'en savais pas plus; Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme, Que le mari soit borgne, ou bancal, ou perclus.
Je sentais que cet être inoffensif et bête Se trouvait trop petit pour être dangereux, Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux, Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.
Que m'importait, d'ailleurs. Mais un jour, contre moi, Vous avez fait surgir ce grotesque bonhomme; Vous parlez de mari, de devoirs, et de loi; Quel époux avez-vous et quel devoir en somme?
Il est votre mari! De quel droit, s'il vous plaît?... De par l'autorité. L'Église et votre mère. Parents et loi, madame, et le prêtre et le maire N'ont pas le droit d'unir la plus belle au plus laid.
Car Dieu donne à chacun celle qui lui ressemble, Dieu protège et bénit les amours assortis, Les hommes, de ses mains, par couples sont sortis; Il les fait l'un pour l'autre et dit: «Vivez ensemble!»
Dieu qui créa l'esprit pour aimer la Beauté, Dieu qui ne comprend pas qu'on discute et calcule Le plus ou moins d'argent par la dot apporté, N'avait point fait pour vous ce magot ridicule.
Quoi, pourriez-vous avoir un instant de remords? Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse, Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps, Que le ciel, par dégoût, jeta seul de sa race.
Oui, quand Dieu contempla ce burlesque portrait, Il rit et, par dédain, il lui permit de naître, Mais le voyant si laid sur terre, il eut regret Et n'osa pas créer de femme pour cet être.
Vous n'êtes pas la sienne... infâme préjugé! Vous n'êtes pas liée à cet homme factice Que le ciel destina, dans sa grande justice, Pour les noirs du sérail ou les noirs du clergé.
Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche, Puéril épouvantail que sur l'amour on juche Comme on met sur un arbre un mannequin de bois Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.
Entre mes bras bientôt je vous aurai saisie; Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement; Qu'il reste entre nous deux ce bonhomme vessie, Nous le ferons crever dans un embrassement.
Adieu, ma chère mère. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé; bien des choses à tout le monde; compliments à Josèphe.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
À SA MÈRE.
Paris, ce 20 septembre 1875.
Ce lundi.
J'ai reçu ta lettre ce matin, ma chère mère, et, comme j'ai aujourd'hui quelques minutes de liberté, j'y réponds de suite.
Je vais d'abord te raconter ma journée d'hier, d'autant plus que j'ai fait une excursion _des plus remarquables_.
Je suis parti samedi soir par le chemin de fer de Limours, et j'ai pris mon billet pour Saint-Rémy, village situé à 8 lieues de Paris et près de Chevreuse. J'avais avec moi un seul camarade, M....., un peintre et marcheur intrépide. De Saint-Rémy nous gagnons Chevreuse où nous dînons, après quoi nous faisons un tour le long..... le long de l'Yvette, qui nous paraît fort jolie, et nous nous couchons. Hier, à 5 heures du matin, nous étions debout. Nous allons d'abord visiter les ruines du château de Chevreuse, qui sont pittoresques et bien placées sur une hauteur dominant la vallée; puis (pardon du détail) nous achetons du saucisson, du jambon, 2 livres de pain, du fromage et un verre, et nous nous mettons en route. La vallée est jolie, avec des points de vue ravissants et une puissance de végétation remarquable, mais cependant j'avouerai que j'attendais mieux. Nous nous dirigeons ensuite vers Cernay, dont on m'avait beaucoup vanté les vaux remplis de cascatelles. J'ai vu en route une chose qui m'a fait croire que j'étais près du Paradou.
Un parc, ou plutôt un chaos de verdure immense où on ne distinguait pas une éclaircie, pas un point de vue ménagé: une infranchissable muraille de feuilles. Nous avons suivi _le mur d'enceinte pendant 5 kilomètres_ et nous n'en apercevions pas le bout, et comme nous demandions à une vieille à qui appartenait cette merveilleuse propriété, elle nous a répondu d'un air rogue et indigné: «Tout le monde sait, Monsieur, que c'est la propriété du duc de Luynes.» Notre demande était pourtant naturelle; nous nous savions à 6 kilomètres du château de Dampierre, le parc a donc 6 kilomètres de large!!! et une longueur? Nous arrivons ensuite à Cernay et nous descendons dans la vallée; là j'ai été véritablement ébloui par la merveilleuse beauté du paysage: j'apercevais devant moi une adorable petite vallée dont tout le fond était un étang planté de roseaux. Nous descendons dans les bois et nous touchons aux cascatelles. Je doute que les fameux jardins de Frascati, dont tu m'as si souvent parlé, soient aussi beaux que cette vallée: figure-toi d'abord un bois avec des chênes d'une grosseur et d'une hauteur improbables, sur nos têtes une voûte de feuilles, autour de nous des roches rouges et grises, grosses comme des maisons, et une rivière sautant de rocher, courant à droite et à gauche; j'ai pensé à certaines descriptions de la _Jérusalem Délivrée_. Nous avons ensuite continué notre chemin le long des étangs que nous avons suivis pendant 3 lieues au milieu d'un paysage féerique, suivant le pied d'un coteau boisé où les arbres s'interrompaient tout à coup pour faire place à ces immenses rochers gris qui perçaient la terre de tous côtés. Une seule chose nous troublait, c'était la quantité prodigieuse de reptiles qui fuyaient devant nous. Pendant près de deux heures nous n'avons pas vu une maison, pas rencontré un habitant; nous allions à la découverte, et nous avons été obligés de boire de l'eau à la rivière en mangeant notre frugal déjeuner. On nous a dit ensuite que personne ne visitait cette vallée à cause de la difficulté d'accès: il faut être marcheur enragé pour aller jusqu'au bout. Le dernier étang, plus petit que les autres, est entouré d'un rideau de sapins: il est aussi sombre et désolé que les autres sont gais et riants. Nous arrivons ensuite à Fargis. De là, nous allons à Trappes par une affreuse grand'route, et nous allons voir l'étang de Saint-Quentin. Ça c'est autre chose. Figure-toi une immense plaine, une nappe d'eau dont nous n'avons pas vu les bouts, elle a 5 kilomètres de long, des roseaux sur les bords, au milieu des centaines de poules d'eau, et sur la berge des douzaines de chasseurs. Les poules d'eau regardent les chasseurs, les chasseurs regardent les poules d'eau, et on attend. De minute en minute un coup de fusil, c'est pour quelque malheureuse poule qui s'est aventurée trop près des bords; immédiatement un gamin se met à l'eau et rapporte la victime.
Nous avons gagné Versailles, puis Port-Marly, enfin Chatou à 9 h. 1/2, et nous avons retrouvé là nos amis. Nous marchions depuis 5 heures du matin et nous avions fait _15 lieues_, ou si tu aimes mieux 60 kilomètres, environ 70.000 pas!!! Nos pieds étaient en marmelade.
Pendant toute cette journée, j'étais poursuivi par une idée fixe, j'avais chaud, j'étais couvert de poussière et je me disais: comme un bain de mer me serait agréable. Pendant la seule partie laide de notre promenade, c'est-à-dire de Fargis à Trappes, nous avons été poursuivis par une pluie battante. Il avait fait beau jusque-là; nous avons eu ensuite beau temps jusqu'à 7 heures du soir et alors une nouvelle averse. Aujourd'hui le temps est à peu près remis et il fait très chaud. Je crois que l'été sera bientôt au mois de décembre et l'hiver au mois de juillet. On pourra probablement cette année prendre des bains de mer jusqu'à la fin d'octobre. Y a-t-il encore beaucoup de monde à Étretat? C'est moi qui n'apprécierais pas du tout un souper au clair de la lune sur le galet d'Antifer. Oh! non, mais non.....
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
À SA MÈRE.
Paris, ce 6 octobre 1875.
Je m'imagine que tu dois te trouver bien isolée, ma chère mère, et l'hiver qu'on annonce devoir être très dur m'épouvante beaucoup pour toi.
Si seulement nous étions au mois de janvier, le cap terrible serait doublé; quand les jours s'allongent, pour moi, on est sauvé. C'est décembre qui me terrifie, le mois noir, le mois sinistre, le mois profond, le minuit de l'année. On nous a déjà donné des lampes au ministère, dans un mois nous ferons du feu. Je voudrais bien être au jour où on l'éteindra.
J'ai été l'autre jour pour voir si Flaubert était revenu, et j'ai appris qu'il n'habitait plus rue Murillo, mais faubourg Saint-Honoré, 240. Je me suis rendu à cette nouvelle adresse, et là on n'a pas pu me dire quand il viendrait. Comme je sais par L..... que Louis a été à Croisset l'autre jour et qu'Émile a répondu que M. Flaubert n'était pas à Croisset et qu'il ignorait où il se trouvait, je crains qu'il soit malade et que pour cette raison, il ait refusé de recevoir Louis et Leloir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Maintenant, je te prie aussi d'aller à la mairie prier M. E..... de me faire savoir de suite les renseignements suivants demandés par le Ministère de la guerre. Comme j'étais parti avant le tirage au sort (classe 1870) le maire d'Étretat a évidemment tiré pour moi; par suite, dans quelle subdivision de région a eu lieu le tirage au sort? Quel était mon numéro du registre matricule? Il m'est arrivé hier soir un petit accident qui aurait pu avoir des suites, mais qui heureusement n'a rien été, en me penchant trop près d'une bougie j'ai mis le feu à ma barbe: j'ai arrêté de suite l'_incendie_ avec ma main, mais tout un côté était flambé et il a fallu me raser ce qui m'ennuie beaucoup, car je vais avoir l'ennui de la laisser repousser et c'est bien incommode et bien laid pendant les trois premiers mois.
Je ne sais absolument de quelle façon arranger mon chapitre de la bonne et du singe dans _Héraclius_[27] et je suis très embarrassé. Je commence ma comédie _Une répétition_ et aussitôt qu'elle sera finie je ferai en même temps que mes nouvelles de canotage une série de nouvelles intitulée: _Grandes misères des petites gens_. J'ai déjà 6 sujets que je crois très bons. Par exemple ce n'est pas gai. Adieu, ma chère mère, je t'embrasse de tout cœur. Bien des choses à tout le monde.
Ton fils, GUY DE MAUPASSANT.
[27] _Héraclius_ est une longue nouvelle dont nous avons lu le manuscrit; elle fait partie des essais de jeunesse que nous ne publions pas.
À ÉMILE ZOLA.
MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS.
Secrétariat.--1er bureau.
CHER MAÎTRE ET AMI,
Je viens vous demander un service que vous m'avez, du reste, promis le premier: c'est de dire quelques mots de mon volume de vers dans votre feuilleton du _Voltaire_. J'ai eu un article au _Globe_, un au _National_, de Banville, deux citations fort élogieuses au _Temps_, un article excellent au _Sémaphore_ de Marseille, un autre dans la _Revue politique et littéraire_, des citations aimables dans _le Petit Journal_, _le XIXe Siècle_, etc. et, hier soir, une conférence de Sarcey.
La vente va bien, du reste, et la première édition est presque épuisée, mais j'aurais besoin d'un bon coup d'épaule pour enlever les 200 exemplaires qui restent. La deuxième édition est prête.
Laffitte m'a demandé une nouvelle que je lui fais.--J'ai refusé de fixer le prix, voulant vous consulter à ce sujet. Je viens, en outre, d'entrer au _Gaulois_ ainsi que Huysmans. Nous donnerons chacun un article par semaine et nous toucherons 500 francs par mois.