Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01

Part 4

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Si le pupille de Schopenhauer témoigne peu d'allégresse pour l'euthanasie, c'est qu'en dépit des certitudes du raisonnement persistent l'inexpliqué et la peur du mystère. Et il fuit devant le trépas, comme les hommes des premiers âges, dans la déroute obscure d'un indestructible instinct. Il a tracé de ses cauchemars et de ses paniques des tableaux tels qu'on n'en avait jamais montré d'aussi affolants; au prix d'eux, les pages pourtant suraiguës de la _Joie de vivre_ apparurent comme sereines. Ces images conquirent néanmoins à Maupassant des sympathies nouvelles. Le lecteur terrorisé admire en secret l'écrivain assez courageux pour confesser les faiblesses communes et inavouées. Et qui de nous, dans le nocturne silence, ne fût-ce qu'une minute dont il se souviendra toujours, n'a pas senti fondre sur son cœur la noire énigme, perler son front et en ondes douloureuses le frisson courir ses membres?

Avec une amère volupté Maupassant écoute la fuite des minutes qui nous blessent et entrevoit les déchéances prochaines, irrémédiables. Sans qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une superbe maîtrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thème ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir «parce que l'avenir c'est la mort», le passé l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et pour les tendresses défuntes. Il est hanté par les yeux qui un jour croisèrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas goûtés. Toujours il préfère le souvenir à la présence, et il a d'infinies délicatesses de touche pour indiquer la tristesse des cœurs qui se manquent, se rencontrent trop tard, et vieillis et sans forces, s'épuisent à vouloir refaire une vie avec les lambeaux des années révolues. Ce que Flaubert appelait l'amertume des sympathies interrompues, il en a un sens pénétrant et supérieur qui, malgré lui, s'élève jusqu'à l'attendrissement.

Autre contradiction. Celui que le contact de la foule «supplicie dans ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là considère la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence. Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de «garder au fond de lui ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».

Hélas! a dit son maître: «Nous sommes tous dans un désert.» Personne ne comprend personne et «quoi que nous tentions, quels que soient l'élan de nos cœurs et l'appel de nos lèvres, nous serons toujours seuls!»

Dans cette géhenne de la mort, dans ces nostalgies du passé, dans ces transes de l'éternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son système? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.

En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en aboutissant comme celui de Schopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je heurte certains des admirateurs de l'écrivain. La pitié, on n'a pas voulu la trouver dans son œuvre: il est entendu qu'il est impitoyable. Mais, examinez de plus près ses récits et vous la verrez s'y révélant à chaque page, pourvu que vous pénétriez dans les entrailles mêmes du sujet. C'est là qu'elle vit naturellement, presque contre le gré du conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.

Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant de lecteurs, c'est qu'elle n'a rien à faire, cette pitié, avec la pitié humanitaire, débitée par les rhéteurs. Elle demeure philosophique et hautaine, dégagée de tout caractère «anthropocentrique». C'est la souffrance universelle qu'elle embrasse. Et même, pour dire vrai, c'est l'homme, c'est le bipède hypocrite et sournois qui y participe le moins; Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que dédaignèrent les Évangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il plaint les bêtes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres, ces êtres exquis, il s'abandonne et il épand son cœur. Plus la victime est humble et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est infinie pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre, «souffre et meurt sans parler». Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce lyrisme inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait d'un même amour «toutes les choses, tous les êtres vivants».

Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain, philosophe, le Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait: il est dénué de tout esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on demeure stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de pensée et une argumentation si débile. Sur Flaubert, sur le vieux patron mort qui lui avait «pris le cœur d'une façon inexprimable», il a écrit l'étude la moins éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même faiblesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur _l'Évolution du roman_, dans l'introduction de _Pierre et Jean_, dans ses Salons enfin qu'il ne faut pas relire. Veut-il édicter un principe, il en cherche le fondement dans son œuvre propre, spécule, systématise et conclut d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...

En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant, spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera jusqu'au jour où il désirera être littéraire.

Il est grand comme un arbre. L'auteur des _Contemporains_ a écrit que Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Jamais jugement ne fut moins contestable. Maupassant lui-même, dans des lettres qu'ignora le critique, y souscrit.

A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilité que développent en lui «les terres puissantes où une furie vous monte au cerveau par l'odorat et par les yeux[11]». Il subit même l'influence des saisons et il écrit de Provence: «Je suis en sève, c'est vrai. Le printemps que je trouve ici à son premier éveil remue toute ma nature de plante et me fait produire ces fruits littéraires qui éclosent en moi, _je ne sais comment_[12].»

[11] Lettre inédite.

[12] Lettre inédite.

Le «météore» rayonne à l'apogée de sa course. Tous l'admirent et le glorifient. C'est l'époque où Alexandre Dumas fils par trois fois lui écrit: «Vous êtes le seul auteur dont j'attende une œuvre avec impatience.»

Il a du génie.

Un jour vint pourtant où cette impassibilité maîtresse perdit sa raideur, où le marbre s'amollit au contact de la vie et de la souffrance. Et l'œuvre de romancier, inaugurée par le nouvelliste, va s'attiédir d'une tendresse qui point pour la première fois dans _Mont Oriol_. Aux dernières pages de ce livre, Maupassant se désintéresse brusquement de son sujet qui est la création, le «lancement» d'une ville d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage épisodique, au malheur de Mme Andermat abandonnée par Paul Brétigny. La comédie pittoresque où évoluaient baigneurs et charlatans, paysans et spéculateurs, s'achève en drame d'amour. Le maître prête à sa jeune mondaine délaissée une attention insolite et il éprouve pour son infortune, cruelle sans doute mais banale, une pitié singulière et profonde. L'amant de _Marocca_, de _La Patronne_, se penche sur cette âme fragile, y découvre des noblesses qu'il ignorait, des résignations qui le touchent. Gauche encore, mais avec des délicatesses charmantes, il s'évertue à panser la blessure, à endormir le chagrin de son héroïne.

--Bah!--lui dit un camarade au lendemain de la publication du volume, en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-même--bah! Mme Andermat fera comme les autres: elle reprendra Paul Brétigny marié.

Or voici que Maupassant s'indigne et sérieusement se fâche:

--Non, elle n'est pas comme les autres celle-là, je vous en réponds!... Allons, je vois que vous ne l'avez pas regardée!

Mais cet élan sentimental qui a étonné ses admirateurs s'est vite amorti, car l'année suivante paraît ce sobre _Pierre et Jean_, cet admirable chef-d'œuvre de vérité typique, construit avec de la «pâte d'humanité», sans nul mélange d'assaisonnements littéraires ou de combinaisons romanesques. Le lecteur a retrouvé dans sa splendide intégrité le maître d'autrefois.

Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion toujours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son cœur.

Quel est le secret de cette évolution? La lecture de ses œuvres nous le dévoile suffisamment.

Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis «aux chambres des dames». Il a renoncé à composer ces fabliaux rapides qui firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour et de mort. Tristan a succédé à la _Vieille Truande_. Le conteur a laissé les manants et les vilains, les compagnons des _Repues franches_ pour les seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez Mme Tellier exalte à présent Michèle de Burne: Yseult a remplacé Macette. Dans l'«Ostel de courtoisie», Maupassant cultive les abstractions coutumières de la moderne Table Ronde: Distinction et Mesure, Ferveur et Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions immédiates s'est voué «au culte de la Dame».

Maupassant désormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement. Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain, affirmait-il, doit «tenir tous les articles et décrire les marches des trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines[13]».

[13] Lettre inédite.

Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de lettres, il voulut à son tour scruter d'un œil, qu'il croyait encore implacable, la société mondaine de son époque. L'observateur qui était en lui se flattait d'y récolter une moisson copieuse, l'homme espérait peut-être y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments, à ses cauchemars.

Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le monde ne put se flatter d'avoir circonvenu l'écrivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le clinquant de son prestige et la puérilité de son ensorcellement. Il méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois: «Ah! j'en vois, s'écrie-t-il, des têtes, des types, des cœurs et des âmes! Quelle clinique pour un faiseur de livres! Le dégoût que m'inspire cette humanité me fait regretter plus encore de n'avoir pu devenir ce que j'aurais voulu être avant tout: un satirique destructeur, un ironique féroce et comique, un Aristophane ou un Rabelais[14].» Et il ajoute peu après: «Le monde fait des ratés de tous les savants, de tous les artistes, de toutes les intelligences qu'il accapare. Il fait avorter tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller le goût, la curiosité, le désir, le peu de flamme qui brûle en nous[15].»

[14] Lettre inédite.

[15] _Ibid._

Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la personnalité du romancier, pas plus qu'ils n'oblitérèrent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte son imperturbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de sa plasticité, a subi l'«envahissement» des mondains comme naguère celui des ruraux. Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.

En dépit de leur banalité, les louanges persistantes finirent par émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.

Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la caverne où il avait pénétré. Il connut la terminologie des clubs, le charme des conversations douces et grises, l'attrait énervant des flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir encore la tyrannie des élégances matérielles.

Le monde--pour lequel il n'était pas fait--le retint dans ses lacs puérils, aux mailles fines et solides, où se prennent parfois les plus rétifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontré dans ce caravansérail frivole des cœurs sincères et des mains fraternelles?

En résumé, si Maupassant ne fut jamais l'esclave des dogmes mondains, l'être d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des goûts de raffiné, des disciplines d'extrême civilisé.

Le romancier habite depuis quelque temps cette cité enchantée et factice quand soudain la maladie qui veillait s'exacerbe. Les névralgies le torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mystérieuses, le secouent et c'est dans une demi-cécité qu'il évolue, à tâtons. Les maux endurés sont si féroces qu'il éprouve le besoin de les crier. Mais, le phénomène clinique a été souvent décrit, du même coup son cœur misérable se convulse et s'attendrit. Il est en proie à une émotivité singulière, ses facultés anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la surexcitation de la souffrance son esprit s'élargit, s'ouvre à des compréhensions nouvelles.

Cette personnalité ennoblie, Maupassant la doit à ces douleurs chères aux grandes âmes dont a parlé Daudet. Lisez cet aveu inattendu:

«Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir tout ce que je sens au fond de moi de pensées inexplorées, refoulées, désolées. Je les sens qui me gonflent et m'empoisonnent comme la bile chez les bilieux. Mais si je pouvais un jour les expectorer, alors elles s'évaporeraient peut-être et je ne trouverais plus en moi qu'un cœur léger, joyeux qui sait? Penser devient un tourment abominable quand la cervelle n'est qu'une plaie. J'ai tant de meurtrissures dans la tête que mes idées ne peuvent remuer sans me donner envie de crier. Pourquoi? Pourquoi? Dumas dirait que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutôt que j'ai un pauvre cœur orgueilleux et honteux, un cœur humain, ce vieux cœur humain dont on rit, mais qui s'émeut et fait mal et dans la tête aussi, j'ai l'âme des latins qui est très usée. Et puis il y a des jours où je ne pense pas comme ça, mais où je souffre tout de même, car je suis de la famille des écorchés. Mais cela, je ne le dis pas, je ne le montre pas, je le dissimule même très bien, je crois. On me pense sans aucun doute un des hommes les plus indifférents du monde. Je suis sceptique, ce qui n'est pas la même chose, sceptique parce que j'ai les yeux clairs. Et mes yeux disent à mon cœur: Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se cache[16].»

[16] Lettre inédite.

Page admirable où s'affirme, en dépit des réticences, le combat entre deux âmes opposées, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en vain que Maupassant crispé essaie de cacher cette sensibilité imprévue: désormais elle se manifestera à tous les clairvoyants.

Le temps est passé pour le maître des beaux élans de la jeunesse à la conquête de la vérité, de cette vérité que tout le monde ignore «ou feint d'ignorer sur la terre». Il sent flotter autour de lui les tristesses qu'il porte. «Elles s'élargissent comme la nuit et m'oppressent du haut du ciel[17].»

[17] _Ibid._

Les regrets le visitent et les présages le poursuivent. A cette heure il subit l'irrésistible nécessité de s'hypnotiser devant l'inconnu et de fouiller l'inexplicable. Il a la conscience précise qu'en lui quelque chose se détruit; à maintes reprises, il est hanté par l'idée du dédoublement de son individu: deux êtres qui vivent côte à côte et s'observent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le toise, prête à bondir. Dans un vertige déambulatoire, il essaie de fuir, mais à la montagne comme à la mer, la nature, hier son refuge, l'épouvante; il croit entendre sa voix «triste et superbe» lui confirmer des arrêts impitoyables.

Alors son cœur s'épanche; tous les sentiments, naguère diffamés, il veut les éprouver. Il célèbre maintenant dans ses livres l'amour-passion, l'amour-sacrifice, l'amour-tourment; il vante l'abnégation, le dévouement, l'irrésistible joie de se donner toujours plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine: quitte à souffrir davantage encore, il implore en hâte de la tendresse et des souvenirs.

Par instants, le Maupassant de naguère proteste contre les servitudes que lui impose l'homme nouveau. Il se plaint de n'avoir plus complète comme autrefois la sensation d'être sans contact avec rien au monde, sensation si douce et si forte et qui rend fort. «Comme j'avais raison, écrit-il, de me murer dans l'indifférence! Si on pouvait ne pas sentir et seulement comprendre sans laisser des lambeaux de soi-même à d'autres êtres!.... Il est singulier de souffrir du vide, du néant de cette vie, étant résigné comme je le suis à ce néant. Mais voilà, je ne peux vivre sans souvenirs et les souvenirs me grignotent. Je ne peux avoir aucune espérance, je le sais, mais je sens obscurément et sans cesse le mal de cette constatation et le regret de cet avortement. Et les attaches que j'ai dans la vie travaillent ma sensibilité qui est trop humaine, pas assez littéraire[18].»

[18] Lettre inédite.

Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs de sentiment qui sont le lot des cœurs exceptionnels.

Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une pathétique envergure. Il ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir. Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs, douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les crépuscules amers des existences manquées. Il peut répéter avec Sully-Prudhomme:

Je suis le captif des mille êtres que j'aime. Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux, Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un jour, il compulse les mystiques arabes, se repaît des légendes orientales, et il étudie le lendemain la faune marine, le mystère des continents madréporiques. Il lit et il compare; il pense et il prend plaisir à penser: jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se maintient dans une ébullition continue; après le travail, après l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries que dédaignait naguère «le faune lascif», s'abandonnant aux forces naturelles du monde. «C'est singulier, confesse-t-il, comme je deviens mentalement un homme différent de ce que j'étais autrefois. Je le reconnais en me regardant penser, découvrir, développer des fables, sonder et analyser les êtres imaginaires qui surgissent dans mes visions. Je goûte à certains songes, à certaines exaltations, le même plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme un fou sous le soleil[19].»

[19] Lettre inédite.

Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que l'attestent ses derniers volumes, il est préoccupé de se transformer, de se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les cœurs obscurs et précieux, de visiter les races inconnues. Il a perdu sa magnifique sérénité.

Mais à quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut naguère l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans _Fort comme la Mort_, dans _Notre Cœur_ avec une complaisance persistante, qui d'ailleurs nous le rend plus cher?

A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte, épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa mentalité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses personnages: tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent ses mélancolies et se cabrent devant la mort.

Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les noms d'Olivier Bertin, d'André Mariolle, de Gaston de Lamarche, c'est toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve. Il peut multiplier les pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux personnages auxquels il lui est impossible de se substituer--cette mondaine ou cette «intellectuelle» dont il rêve de fixer à jamais le type--Maupassant prétend les définir purement et simplement par leurs actes, tout comme jadis il montrait ses primaires et ses instinctifs en mettant «en scène l'homme secret, par sa vie». Mais décrire ne suffit plus là où il faudrait peser et critiquer. Et pourtant l'écrivain s'obstine avec plus d'orgueil que de logique à repousser le secours de la psychologie; il s'épuise à assouplir ses méthodes anciennes, espérant encore et quand même en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles s'exerçaient sur des simples comme Monsieur Parent ou le père Roland, triomphantes avec les êtres rudimentaires en proie au délire du gain ou aux impatiences sexuelles, elles demeurent insuffisantes pour mettre à nu les rouages des âmes complexes et repliées.

Avec les héros de _Fort comme la Mort_, avec «cet impulsif amour greffé sur une femme et repoussant sur une autre»[20], Maupassant s'en tire encore aisément. A Mme de Guilleroy, il prête son obsession de vieillir, sa terreur devant la fuite des jours. «En ce moment, écrit-il, j'ai ses angoisses, je regarde avec désolation mes cheveux blancs, mes rides, la peau défraîchie des joues, toute l'usure de l'être apparue partout. Puis, quand j'arrive à souffrir affreusement de mon chagrin de vieillir, quand je trouve tout à coup une émotion bien vraie, un détail bien caractéristique, je tressaille de joie[21].»

[20] Lettre inédite.

[21] Lettre inédite.

Mais si, à la rigueur, dans ce roman, les difficultés étaient évitables, si le lecteur, emporté dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne pas exiger trop impérieusement les explorations de conscience qu'il était en droit d'attendre, il n'en fut pas de même dans _Notre Cœur_. Maupassant dut s'apercevoir qu'appliqué à une Michèle de Burne, son procédé habituel restait court. Cette âme fuyante et loyale comportait d'autres commentaires que Coralie Cachelin ou les sœurs Rondoli. En vain le romancier s'ingénia et se tortura. Il fut bien obligé, en dernier ressort, pour étayer son héroïne, d'emprunter la méthode des analystes: l'instrument nouveau pour lui et rebelle à sa main le servit mal.

De _Fort comme la Mort_ et de _Notre Cœur_ se détache un seul caractère dessiné et fouillé avec un art supérieur: celui de Guy de Maupassant.