Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8
Part 9
Pourquoi non?
MADAME KLOEKHER.
Vous êtes trop curieux, mon cher. Cependant, pour épargner vos démarches, apprenez que Paul est un simple enfant, et qu'il m'aime!
LETOURNEUX.
Beau motif!
MADAME KLOEKHER.
Excellent, au contraire! C'est nous, c'est moi qu'il croira et non pas vous, l'homme de bien. Allez chercher ailleurs des auxiliaires à vos turpitudes et à vos vengeances! Quant à celui-là, je vous le répète, il m'appartient! C'est ma chose, mon esclave! et je pourrais, sur un signe, le faire se jeter dans un puits qu'il m'en remercierait.
LETOURNEUX, sortant par le fond.
Nous verrons! nous verrons!
SCÈNE XV.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
PAUL entre lentement à droite, de derrière une cariatide.
Vous avez raison, madame: je suis un enfant, votre chose et votre esclave.
MADAME KLOEKHER.
Ciel! ne croyez pas!...
PAUL.
J'ai tout entendu, j'étais là derrière cette statue, où je m'étais mis pour épier les confidences d'un autre. Le hasard m'a puni de ma jalousie, en me détrompant amèrement.
MADAME KLOEKHER.
Oh! Paul!... je vous jure...
PAUL.
Pas de serments, ne craignez rien; jamais je ne salirai par le scandale d'un procès la femme, quelle qu'elle soit, que j'ai... honorée de mon amour. Donc soyez tranquille, je me retire!
MADAME KLOEKHER.
Mais vous n'avez pu comprendre, je n'y suis pour rien, c'est une trame odieuse. Je vous expliquerai... Paul! je vous en supplie!... Paul! Paul! je t'aime!
Paul s'en va par la gauche, la tête basse et lentement; arrivé sur le seuil, il s'arrête. Letourneux sort du fond et marche vers lui.
SCÈNE XVI.
MADAME KLOEKHER, PAUL, LETOURNEUX, puis tous les personnages précédents.
LETOURNEUX.
Ah! enfin! je vous trouve! Écoutez-moi! (Paul, absorbé, reste immobile.) Paul! Eh bien? (Il lui tape sur l'épaule.) Mon ami! mon cher ami!
PAUL, tournant la tête lentement.
Que voulez-vous?
LETOURNEUX, élevant la voix.
Je veux vous apprendre, à vous et à tout le monde ici, dans votre intérêt personnel comme dans celui de la moralité publique, et afin qu'il en résulte à la fois une réparation et un châtiment; je veux, dis-je, vous dénoncer une infâme machination dont vous êtes la victime. J'en possède les témoignages authentiques, écrits! Vous avez été indignement spolié par l'homme que voici: le banquier Kloekher!
Murmures. Marques de surprise et d'indignation.
PAUL, arrachant son gant blanc.
Vous mentez impudemment, monsieur!
LETOURNEUX.
Moi?
PAUL.
Oui, vous, misérable! et comme gage de ce que j'affirme, je vous soufflette à la face! (Il lui jette son gant à la face.)
LETOURNEUX.
Ah!
PAUL.
Je suis à vos ordres, monsieur!
LES INVITÉS.
Séparez-les! Ils vont se battre!
LETOURNEUX, dignement.
Un duel, non! Un homme de mon caractère n'obéit pas à de pareils préjugés. La vraie force consiste plutôt à supporter les injures et à s'en venger par les voies légales. J'ai le courage civil, moi! (Il sort fièrement.)
PAUL, à demi-voix.
Infâme coquin!
KLOEKHER, essayant de prendre la main de Paul.
Ah! c'est très bien ce que vous avez fait! Voilà qui est d'un bon ami!... Ma reconnaissance...!
PAUL, fièrement.
Ne me parlez plus, monsieur! (Il sort.)
KLOEKHER.
Qu'est-ce qu'il a donc?
LES INVITÉS.
Quel original!--Avez-vous vu?--Un scandale pareil pour finir une si belle fête!...--Ah! mon Dieu! à quoi se trouve-t-on exposé!...
Quand les invités sont partis, les lustres, les girandoles et les candélabres se mettent à brûler plus fort, donnant une lumière rose, verte et bleue; les bouquets tombés par terre se relèvent d'eux-mêmes et vont se placer dans les jardinières. Les fleurs fanées s'entr'ouvrent, les meubles çà et là se replacent en ordre. Les cariatides des deux côtés de la scène se meuvent et s'avancent. Ce sont les fées elles-mêmes qui se réjouissent de la vertu de Paul.
QUATRIÈME TABLEAU
Une chambre d'aspect misérable. A droite et à gauche une fenêtre en tabatière. Au fond, une cheminée de plâtre, où brûlent quelques charbons à demi éteints. A côté de la cheminée, une porte. Sur la cheminée, une boîte à pistolets. A gauche, au premier plan, une table et deux chaises de paille. A droite une paire de bottes vernies dans leurs embouchoirs. Auprès des bottes, contre le mur, un lit de sangle, et, sur le premier plan, à côté, un placard.--Le jour commence à paraître par les vitres sans rideaux.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMINIQUE, seul.
Il arrive sur la scène en manches de chemise, en pantalon avec un madras autour de la tête, et il s'avance vers la cheminée en grelottant.
Quel froid, miséricorde! Quand Monsieur va revenir, il est capable de geler. (Riant ironiquement.) Ah! Monsieur!... Eh bien, et moi? Est-ce que je ne gèle pas? Est-ce que je ne souffre pas? Est-ce une existence que de traîner une misère pareille! Qu'il s'en arrange, puisque ça l'amuse; mais moi, un homme fait tout au moins pour l'antichambre des ambassadeurs, quelle humiliation! (Il cherche de droite et de gauche dans l'appartement.) Et pas un cotret dans cette infernale mansarde, où il vous tombe des vents coulis... (Il regarde encore.) Non!...--Et voilà quatre mois que j'attends! et qu'il est à me lanterner avec toutes ses démarches!--D'abord, ç'a été une place dans la diplomatie, puis une mission scientifique, puis un poste d'inspecteur de je ne sais quoi, puis un emploi dans une colonisation, je ne sais où; et ce soir, enfin, il doit revenir de chez le banquier Kloekher les mains pleines, ou l'avenir assuré.--Je commence à n'y plus croire, à notre avenir! J'ai bien envie de séparer le mien du sien et de lui donner mon compte carrément. Monsieur est un brave jeune homme, c'est vrai! Mais (se touchant le front) toqué! toqué!--Saprelotte! j'ai l'onglée! (Ses yeux rencontrent la boîte de pistolets sur la cheminée.) Tiens!... voilà une boîte qui me donne une tentation!... Ah! doucement!... nos moyens ne nous permettent pas une flambée en acajou. Oh! non! (En se reculant, il trébuche contre le paillasson.)--Eh! tu m'embêtes, toi!--Attends un peu... (Il jette le paillasson dans le feu; puis, le regardant brûler.)--En être réduit là! Mais ça ne peut pas durer plus longtemps! c'est trop bête! Et si notre sort ne change pas avant huit jours, bonsoir! (Le feu flambe. Il se chauffe.) Ah! ça fait du bien! C'est une bonne idée que j'ai eue décidément! Comme on a tort de se gêner!--Et pas un bon fauteuil pour se rôtir les tibias en tisonnant. C'est honteux, un aussi piètre escabeau!--Et puisque mon maître est en courses toute la journée, je ne vois pas pourquoi... (Il jette dans le feu la petite chaise.) Allons donc! (Tout en remuant les charbons.) Il faut convenir que je suis un véritable nigaud, avec mon dévouement! On n'a jamais vu un domestique comme moi! Nom d'un chien! quelle gelée! Ça disparaît comme une allumette!--Car, enfin, de toutes ses promesses, qu'ai-je attrapé, moi? Qu'est-ce que je gagne? Il se moque de moi, à la fin! Car, pendant que je suis là, à me morfondre en l'attendant, il fait le joli coco, dans les salons, près les belles dames.--Si je flanquais la table pour soutenir l'attisée?--Non! Ça ne durerait pas! (Il aperçoit une paire de bottes dans leurs embouchoirs.) Ah! les bottes! (Il les retire des embouchoirs.) Pourquoi pas? (Les lançant dans le feu.) Aïe donc!--Et s'il se fâche, tant pis!
SCÈNE II.
DOMINIQUE, PAUL, en habit noir, sans paletot, mouillé, les mains sous les aisselles, avec un peu de neige sur ses vêtements.
PAUL.
Que fais-tu là, toi? Je ne t'avais pas dit de m'attendre! Va te coucher!
DOMINIQUE.
Mais...
PAUL, brutalement.
Va-t'en donc! Va-t'en! Laisse-moi!
DOMINIQUE, à part.
Oh! oh! il est bien fier!--Y aurait-il pas quelque chose de bon, enfin?
SCÈNE III.
PAUL, seul.
(Après être resté longtemps les bras croisés, avec un grand soupir.) Ah!... (Il jette son chapeau sur le lit de sangle.) Quelle nuit!... (Il regarde les murs lentement) et quelle chambre!... (Puis la fenêtre.) Tiens! le jour qui se lève; et la neige, encore!... Mais il ne tombera donc pas du ciel quelque chose pour les écraser tous! (Il pleure.) Ah! comme je suis fatigué! (Il s'assoit près de la cheminée, un bras sur le chambranle.) Sont-ils assez lâches, égoïstes, ingrats, hypocrites et cruels!... Pardessus tout cela, des sourires, des phrases, des étreintes affectueuses, et même, ô sacrilège, des offres d'amour! Et je prétendais trouver dans ce néant quelque chose qui désaltérât mon cœur!--Dans combien de pays n'ai-je pas traîné mes rêves!... Partout, avec des masques et des impudeurs différentes, j'ai rencontré les mêmes ignominies! A présent, voilà qu'elles viennent jusqu'à moi, elles m'attaquent. Assez, assez! je n'en veux plus!--Pourquoi vivre alors, puisque je ne peux pas changer le monde? Ah! si j'avais eu pourtant quelqu'un qui m'eût aimé!... (Il se lève.) Allons, pas de faiblesse! Disparaissons tout de suite, pour prévenir peut-être les défaillances, avant la première rougeur de honte, et dans l'intégrité de mon orgueil, comme ces vieux rois d'Orient qui se faisaient mourir avec toutes leurs richesses!... Il ne faut que la résolution d'une minute. Ce ne doit pas être difficile? D'ailleurs, tout m'y engage, tout m'y pousse... (Apercevant la boîte de pistolets ouverte.) Ah!... et jusqu'au hasard lui-même! (Il retire les pistolets et les manie.) L'armurier qui me les a vendus me faisait valoir, pour ma sécurité personnelle, la longueur de leur portée. A cette distance, je n'ai pas besoin qu'ils soient si merveilleux! C'est une superfluité. Essayons. (Il fait jouer la batterie.) Bien!... Ma poudrière, où est-elle? (Il verse de la poudre dans le fond de sa main, puis dans le pistolet, et jette le reste dans la cheminée. Le feu se ranime et flambe extraordinairement. Paul continue à charger son pistolet.) La balle, une capsule, maintenant; et je n'ai plus qu'un geste, presque un signe à faire pour être libre!... (Six heures sonnent à une horloge voisine.) Six heures!... Au premier coup de la demie, tout sera dit! (Il promène ses yeux tout à l'entour et aperçoit la table où sont des papiers et une cassette pleine de lettres.) Ah! ceci, que j'oubliais! Non! que rien de moi, ni de mon passé, ne subsiste! Au feu, au feu, toutes mes lettres! (Il les jette dans la cheminée. Il se rassoit.) Ah! que cette flamme me réchauffe! Je ne souffre plus. Non, au contraire! Et penser que ces cendres peut-être seront encore tièdes quand mon cadavre sera froid! et puis tout se confondra, dispersé! Ma vie aura passé comme ces formes fugaces, qui se dessinent sur les charbons. Tiens! il me semble voir dans la braise des plages de pourpre s'étalant près d'un lac de feu. On dirait, à présent, de vagues édifices, des aiguilles de cathédrale, un navire. Il s'enfonce et reparaît, comme le mien autrefois. J'entends encore le vent dans les manœuvres, et les bois de ma cabine qui craquent au milieu de la nuit.--Tiens!... c'est étrange, voilà une lettre qui s'obstine à ne pas brûler! Elle blanchit même dans la flamme.--Pourquoi? (Paul la prend.) Elle est froide! Comment se fait-il?... (La cheminée peu à peu s'est haussée et élargie, laissant voir, au milieu des flammes, les choses mêmes que Paul rêvait. Le bord supérieur, montant toujours, a presque disparu dans les frises; et l'on aperçoit un château tout noir, d'une architecture farouche, avec des meurtrières embrasées.) Une forteresse, laquelle donc? Je ne l'ai jamais vue. (Le château disparaît. La lettre qu'il tient devient lumineuse.--Paul lit:) «C'est l'endroit où les gnomes détiennent captifs les cœurs des hommes. Nous comptons sur toi pour les délivrer.--Ta récompense sera un amour au-dessus même de tes rêves. Tu rencontreras souvent celle que nous te destinons; tâche de la reconnaître, ou sinon tu es irrévocablement perdu.--Es-tu prêt?--LA REINE DES FÉES.»--Moi!... Mais comment me guider?
Chœur des fées l'encourageant.
PAUL reste pendant quelques minutes en proie à une anxiété terrible; puis, avec un geste de résolution héroïque:
J'accepte! partons!
Deux coups frappés à la porte, l'un après l'autre.
UNE VOIX, du dehors.
Ouvre, Dominique!
Troisième coup.
PAUL.
Qui est-ce? (Il va ouvrir.)
SCÈNE IV.
PAUL, JEANNETTE, portant à chaque bras un gros panier.
JEANNETTE, toute surprise.
Monsieur Paul!...
PAUL.
Jeannette!... Comment se fait-t-il? (Elle dépose sur la table ses deux paniers, d'un air accablé.) Que viens-tu faire à Paris?
JEANNETTE, après un silence.
Mais... vendre mon lait, monsieur.
PAUL.
Avec ces deux paniers-là!... et chez moi! (Elle baisse la tête sans répondre.) Tu me caches quelque chose, Jeannette.
JEANNETTE, défendant de la main un des paniers près d'elle.
Non, monsieur, je vous jure!...
PAUL, éclairé par le geste de Jeannette.
C'est là dedans alors? Qu'y a-t-il? (Il relève la toile couvrant le panier.) Des foulards, mes chemises, tout mon linge!
Il la regarde d'une façon sévère.
JEANNETTE, vivement.
Oh! ne vous fâchez pas!... Si vous le trouvez trop mal, je recommencerai.
Silence.--Elle baisse la tête.
PAUL.
Ainsi c'est Mlle Jeannette qui était ma blanchisseuse!... Pourquoi ne pas l'avouer?
JEANNETTE, embarrassée.
C'est que...
PAUL.
Eh bien? (Même silence.--A part.) Comment?... Quand Dominique m'avait dit... Voyons l'autre...
JEANNETTE, l'arrêtant par le bras.
Prenez garde de les casser!
PAUL.
Quoi donc?
JEANNETTE.
Les œufs!
PAUL, examinant l'intérieur du panier.
Des fruits... une galette... jusqu'à des petits pots de crème! Et c'était... (il l'interroge du regard; elle lui répond par un signe de tête affirmatif) pour moi! Jusqu'à présent, en effet, je n'ai rien payé de ces choses!--Ah! je devine!... l'amitié de mon domestique me réduit aux charités d'une paysanne! (Brutalement.) Remporte tout cela, Jeannette! Je n'en veux plus! Va-t'en!
JEANNETTE, pleurant.
Si j'avais su vous fâcher, je ne l'aurais pas fait!
PAUL, à part.
Elle pleure!... Et, dans ma vanité imbécile, je la repousse!... Combien donc y en a-t-il d'un dévouement pareil? (Haut.) Non, reste! Pardonne-moi! C'est que je suis malade quelquefois!... Et il y a longtemps que tu viens ainsi tous les jours?
JEANNETTE.
Depuis un mois bientôt!
PAUL.
Et tu ne t'en vantes pas, toi!... Tu faisais le bien naïvement, dans la candeur de ton âme. (Il lui prend les mains.) Mais comme ta poitrine bat vite! Tu as de beaux yeux, ma Jeannette! (A part.) Je ne l'avais pas seulement regardée, sot que j'étais! Et ces pauvres petites mains, sais-tu qu'enfermées dans des gants de peau fine, plus d'une belle dame les envierait!
JEANNETTE.
Vous êtes bien bon, monsieur.
PAUL, s'écartant d'elle.--A part.
Il faut pourtant que je trouve quelque chose à lui donner. (La contemplant de loin.) Mais elle est charmante!... Il y a sous ces vêtements simples une distinction, je ne sais quoi de pur, de fin... que je n'ai jamais vu!... Et cette douceur des attitudes, ce rayonnement dans le regard! Serait-ce! Pourquoi pas?... Jeannette?
JEANNETTE.
Monsieur?
PAUL.
Tu dois être lasse de ta condition? N'arrive-t-il jamais dans ton esprit des pensées qui te surprennent? Ne sens-tu pas au fond de toi-même comme une sollicitation vers des destinées plus hautes? une envie de t'enfuir... quelque part... bien loin?
JEANNETTE.
M'enfuir!... Et où ça?... Je ne connais pas les routes.
PAUL, avec un geste de dépit.--A part.
Eh! c'est mon langage qu'elle n'entend pas! (Haut.) Dis-moi, quand tu es toute seule, dans les champs, à quoi penses-tu?
JEANNETTE.
Dame! à rien.
PAUL.
Cherche un peu.
JEANNETTE.
Ah! si... Je pense aux vaches!... à la noire surtout, qui me suit comme un caniche. Et puis je regarde si les avoines poussent, et combien il y aura de boisseaux de pommes aux arbres.
PAUL.
Mais... la nuit... dans tes rêves?...
JEANNETTE, riant.
Mes rêves?... Ah! bien oui. Je dors trop fort!
PAUL.
Quels livres as-tu donc lus jusqu'à présent?
JEANNETTE.
Je ne sais pas lire!... est-ce que j'ai eu le temps d'apprendre!... ni écrire non plus. Et je le regrette, allez! Ça me serait si utile pour tenir les comptes!
PAUL, à part.
Voilà tout!... c'est le fond. Certes, il ne manque pas de gentillesse; mais ce serait si long à cultiver, que j'y renonce. (Riant amèrement.) Moi, qui avais cru un instant...
Il reste perdu dans des réflexions.
JEANNETTE.
Qu'avez-vous donc, monsieur Paul, que vous ne dites plus rien? Tout à l'heure, vous parliez comme une musique. Je ne comprenais pas; mais c'est égal, ça me plaisait, ça me plaisait...
PAUL, brusquement.
Bien, bien! (Appelant.) Dominique!... Je te remercie, Jeannette... Plus tard, dès que je le pourrai, je reconnaîtrai tes bons offices... et quand tu te marieras...
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, DOMINIQUE.
DOMINIQUE.
Que désire monsieur?
PAUL, montrant Jeanne.
Fais-lui tes adieux, nous partons.
DOMINIQUE.
En voyage encore?
PAUL.
Oui, pour un long voyage.
DOMINIQUE.
Mais monsieur, sans doute, n'a pas réfléchi que notre garde-robe...
PAUL, tournant autour de lui des yeux inquiets.
En effet! (Il aperçoit sur le lit une superbe pelisse de fourrure.) Ah! mais non! Tu vois bien! le ciel s'en mêle. C'est un avertissement, un ordre!
DOMINIQUE.
La belle fourrure! (Il lève la fourrure d'un bras et l'examine.) Vous ne m'en aviez pas parlé. Avec ça sur le dos, on doit se moquer joliment du thermomètre! Si j'en avais une pareille! (Il la remet sur le lit et en voit une seconde à côté.) Une autre!...
PAUL.
C'est pour toi, alors!... Prends-la.
DOMINIQUE endosse vivement sa pelisse, en relève le collet et croise ses mains sous les manches.--A part.
Je serai un peu calé là dedans! Hein! on aura l'air d'un ambassadeur russe!
PAUL, frappant du pied.
Allons, hâte-toi! Je veux m'élancer par le monde, courir au but, l'atteindre. Viens! viens!
DOMINIQUE.
Oh! nos paquets ne sont pas longs à faire. Me voilà!... Adieu, petite sœur!
JEANNETTE, d'une voix entrecoupée par un sanglot.
Adieu!
PAUL, qui a mis son chapeau sur sa tête et sa pelisse sur son bras, s'arrête sur le seuil, au bruit d'un grand sanglot de Jeannette.
Ah! de la sensibilité, plus que je ne croyais. Eh! c'est pour son frère.
Ils sortent.
SCÈNE VI.
JEANNETTE, seule.
Partis!... et je ne sais plus où, cette fois!... Très loin!... Il me semble pourtant que, pendant un moment, il m'a offert d'aller avec lui là-bas! Mais non, puisqu'il m'abandonne, qu'il me dédaigne!... Ah! c'est parce que je ne suis pas une belle dame de la ville!... parce que je n'ai pas de robes à volants... de la dentelle, des cachemires et des bijoux!... parce que je suis une bête de paysanne! parce que je ne sais rien de ce qui lui plairait: la danse, les bonnes manières, la parure et le piano! Oh! si j'avais tout cela!... (Elle se rapproche de la cheminée et se met à rêver, tout debout, le coude appuyé sur le chambranle.) Voilà ce qu'il lui faut, sans doute! Alors il m'aimerait. Mais comment faire pour avoir une belle toilette... une belle toilette!...
Le roi des gnomes sort du placard resté entr'ouvert.
LE ROI.
Très bien!... elle débute par un souhait des plus stupides. Tant mieux!... Il nous est impossible de l'arrêter; mais nous allons nous arranger si bien, que jamais il ne la reconnaîtra.--Commençons...
Changement de décor à vue.
CINQUIÈME TABLEAU
L'ILE DE LA TOILETTE
Les collines du fond, figurant des carrés de culture différentes, sont couvertes par de longues bandes d'étoffes. A droite, au bord d'un ruisseau de lait d'amandes, poussent, comme des roseaux, des bâtons de cosmétique. Un peu plus en avant, une fontaine d'eau de Cologne sort d'un gros rocher de fard rouge. Au milieu, sur le gazon, des paillettes brillent; les buissons, çà et là, se trouvent représentés par des brosses de chiendent, et les cailloux par des savons de toutes couleurs. A gauche, un arbre semblable à un tamaris porte des marabouts, et un autre, pareil à un palmier, offre des éventails. Il y a un champ de rasoirs; plus loin, l'arbre à miroirs, l'arbre à perruques, l'arbre à houppes, l'arbre à peignes, et des costumes bariolés pendent à de grands champignons. Des mouches, voltigeant dans l'air, iront se coller d'elles-mêmes sur le visage des femmes: la mouche assassine, la capricieuse, la provocante, etc.
SCÈNE PREMIÈRE.
JEANNE, seule.
(Dans la même attitude qu'elle avait à la fin du tableau précédent: la tête baissée et le coude gauche appuyé contre le rocher de fard, au bord de la fontaine. Après un instant de silence, elle lève les yeux et regarde autour d'elle avec ébahissement.) Comme c'est joli!... et comme ça sent bon! Mais on dirait l'odeur de l'eau de Cologne?... D'où vient-elle?... De cette fontaine!... Ah! si je me lavais les mains. (Elle y plonge ses bras jusqu'au coude.) On n'a pas peur d'en perdre!... Je puis bien m'en mettre dans les cheveux! (Elle s'en jette sur la tête quelques gouttes, qui deviennent aussitôt des diamants, sans qu'elle s'en aperçoive. Puis elle se lave le visage avec les mains; et, pendant qu'elle est ainsi penchée sur la fontaine, une branche de l'arbre à peignes, derrière elle s'abaisse tout doucement pour démêler ses cheveux au chignon. Elle se retourne, surprise, en tendant la joue droite.) Qui donc me prend là, par derrière?... Continuez!... vous ne me faites pas mal. (L'arbre à houppes abaisse un de ses rameaux et la caresse de sa poudre de riz.) Oh! comme c'est doux!... comme c'est doux!... (Elle tend la joue gauche. Même jeu de l'arbre à houppes.) Encore!... Mais ça me chatouille! Assez! j'ai envie de rire!... Ah! ah! ah! (L'arbre s'arrête.) C'est fini!... Je vous remercie bien!... (Elle se lève.) Comment!... Personne!... (Elle considère tous les objets autour d'elle, en marchant lentement.) La drôle de campagne!... Des peignes qui tiennent aux arbres! En voilà un où poussent des perruques, et tous ces vêtements par terre, comme des feuilles mortes! Ah! la belle herbe, avec ces grosses gouttes de rosée. Mais non, ce sont des paillettes d'argent. (S'apercevant dans une des glaces de l'arbre à miroirs.) Et cela?... C'est moi!... en diamants!... J'ai l'air d'un soleil!... (Sa robe arrachée disparaît dans l'air.) Le vent!... Ah!... (Elle pousse un cri de terreur en s'apercevant en chemise et en jupon, et croise ses bras sur sa poitrine.) Que devenir!... J'ai honte!... (Aussitôt, une des bandes d'étoffes, posées sur les collines du fond, arrive en ondoyant comme une rivière, et, se drapant autour d'elle, lui fait une sorte de tunique.) Eh bien! eh bien!... me voilà tout habillée maintenant. (Un arbre à bracelets d'or l'accroche par le bras.) Qu'est-ce qui me retient? Pourquoi? Laissez-moi!... (Elle tire à elle, le bracelet vient.) Ah! cela fait bien sur ma peau. (D'une espèce de sorbier tombe un collier de corail autour de son cou.) Qu'est-ce?... Un collier!... Ah! comme je suis belle!... Quel bonheur!... Je m'aime! Je voudrais m'embrasser. Mais je rêve sans doute?... Ce n'est pas possible! Je vais me réveiller tout à l'heure.--Où suis-je donc?... Dans quel pays?
CHŒUR, dans la coulisse.
C'est le pays de la toilette, C'est l'empire des affiquets, Des paquets! Des caquets! Chez nous la beauté se complète, La laideur prend des airs coquets.
JEANNETTE.
Je ne comprends pas!...
CHŒUR.
C'est le pays de la toilette, C'est le triomphe sans un pli Du poli, Du joli, Nos fleurs sont à la violette, Et nos soupirs au patchouli.
Rasoirs, il faut en découdre! Allons! peignes nouveau-nés, Cascade aux flots safranés, Tombe ici comme la foudre! Poudre les airs, arbre à poudre. Savonnette, savonnez!
Un grand bruit de tambours, de flûtes et de chapeau chinois.
JEANNETTE remonte la scène.
Quelle quantité de monde!...
CHŒUR.
Silence! silence! silence! C'est le monarque qui s'avance! Pareil aux astres éclatants, C'est Couturin, roi de la mode, Le seul qui sache, avec méthode, Diriger nos goûts inconstants.
JEANNETTE.
Mais ils viennent par ici!... J'ai peur. Où me cacher?... Ah!...
Elle s'enfonce sous l'arbre à miroirs.--Toute la cour de Couturin, en arrivant, chante: