Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8
Part 7
Oh! tant qu'il y en aura pour vous, je me contente! Vous ne pouvez pas vivre sans valet de chambre! C'est indécent! Je ferai retourner ma livrée, mettre un galon neuf à mon chapeau, et nous ferons encore belle figure, saperlotte! Monsieur, à vos ordres!
JEANNE, sautant au cou de son frère.
Oh! mon bon frère!
LE PÈRE THOMAS, à Dominique.
Prends garde!
DOMINIQUE.
Oui! oui!
LA MÈRE THOMAS.
Écoute donc!
DOMINIQUE, s'éloignant.
N'ayez pas peur.
LE PÈRE THOMAS.
Reviens!
DOMINIQUE.
On se reverra!
LA MÈRE THOMAS.
Mon pauvre fils!
DOMINIQUE.
Je vous écrirai! (Il a disparu.)
PAUL, au père et à la mère.
Je ne puis le retenir. Adieu! adieu! Rassurez-vous. Nous allons faire fortune. (Il sort.)
SCÈNE V.
LE PÈRE THOMAS, LA MÈRE THOMAS, JEANNE.
LE PÈRE THOMAS, rêvant.
Faire fortune! devenir un gros monsieur... avoir de bons morceaux de terre... des prés... des bois... un moulin... et marcher sur le ventre à tout le monde... c'est ça qui est beau!
LA MÈRE THOMAS.
Je crois bien! (A Jeanne.) Aussi, tu entends, toi, tu vas piocher, je t'en réponds, au lieu de passer des heures entières à regarder comme tu fais dans le blanc des nuages.
JEANNE.
Cependant, dès le petit matin...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! tout ça, c'est de la paresse...
LE PÈRE THOMAS.
Écoute, il me vient une idée.
LA MÈRE THOMAS.
Ça rapportera-t-il?
LE PÈRE THOMAS.
Peut-être. Si nous envoyions Jeannette à Paris?
JEANNE.
Aller toute seule... là-bas... dans la grande ville...
LA MÈRE THOMAS.
Dame! il y en a plus d'une qui est partie en sabots de son village... et qu'on a vue revenir... Qui sait! (Regardant Jeanne.) Pas déjà si chiffonnée, la Jeannette!... Eh! pourquoi pas? C'est décidé. A partir de demain...
JEANNE.
Je vous en supplie...
LA MÈRE THOMAS.
Oh! nous n'épargnerons rien. Ton père et moi nous saurons faire des sacrifices. N'est-ce pas, Thomas? Et pour commencer, je te donne ma capeline rouge... avec mes vieilles coiffes nous trouverons bien moyen... Seras-tu assez gentille?... Ah! vois-tu, Jeannette, il faut de la coquetterie... mais de la bonne, de la vraie... de celle qui fait pousser les gros sols... et assure l'existence des parents... des bons parents.
JEANNE.
Que devenir à Paris toute seule?... Je ne saurai seulement pas me retrouver dans les rues...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! il y a des gens polis... qui vous enseignent...
JEANNE.
Je n'y connais personne.
LA MÈRE THOMAS.
Eh bien! et Dominique? Il a de si belles connaissances! Des banquiers, des militaires... tout le gouvernement, quoi!
JEANNE.
Non, je n'oserai jamais!
LA MÈRE THOMAS.
Sans compter M. Paul qui se fera un plaisir...
JEANNE.
Lui!... Une pauvre fille comme moi!
LE PÈRE THOMAS.
Mais saperlipopette!...
LA MÈRE THOMAS, au père.
Tais-toi. Tu ne sais pas la prendre. (A Jeanne.) Paris et ma belle agrafe d'or... ou bien la maison et... (Elle fait signe de lui donner des gifles.)
JEANNE, avec résignation.
Eh bien! j'irai.
LA MÈRE THOMAS.
Enfin! Mais d'ici là tu ne vas pas te croiser les bras. A l'ouvrage, et vivement!
JEANNE.
Tout de suite.
LE PÈRE THOMAS.
Par ici.
LA MÈRE THOMAS.
Par là.
JEANNE.
Je ne sais plus....
LA MÈRE THOMAS, lui donnant un soufflet.
Voilà pour t'apprendre.
LE PÈRE THOMAS.
Piaule, sanglote, file! (Ils sortent en poussant Jeanne devant eux.)
SCÈNE VI.
LES FÉES reparaissent.
TOUTES LES FÉES.
Ah! les sales vieux! Heureusement les jeunes sont meilleurs, ce qui nous fait déjà deux cœurs purs.
UNE AUTRE.
Sans doute. Mais, lui, comment pourra-t-il jamais s'éprendre d'une fillette aussi simple, aussi pauvre, aussi sale?
LA REINE.
Ah! il faudra bien que nous fassions naître cet amour, puisque notre succès en dépend. Mais comme nous ne pouvons avertir que l'un des deux, voyons, mes sœurs, décidez-vous, hâtez-vous! Lequel choisir?
LES FÉES, tumultueusement.
--Lui!
--Elle!
--Non! non!
--Elle! lui!
--Lui!
--Elle!
LA REINE.
Allons! c'est le jeune homme, car Jeanne a pour sauvegarde son ignorance et l'humilité de sa condition. Paul, au contraire, est exposé chaque jour à toutes les embûches des gnomes. Donc c'est lui que nous devons avertir quand il en sera temps seulement, et protéger dans les limites permises.
Conseils et exhortations de la Reine aux Fées pour protéger Paul.
Allons, mes sœurs, de la prudence Et notre plan réussira.
On entend des voix souterraines répéter:
Ah! ah! ah!
LES FÉES s'arrêtent.
Qu'est-ce donc? L'écho, sans doute.
Elles reprennent le chant:
Allons, mes sœurs, de la prudence Et notre plan réussira.
Les voix souterraines vont _crescendo_ de force et de gaieté, et l'on voit sortir de dessous terre des petits êtres avec des têtes énormes, les gnomes; ils crient plus fort et tournent autour des Fées, qui s'enfuient prises de terreur.
DEUXIÈME TABLEAU
Un cabaret aux environs de Paris. Il fait petit jour.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE CABARETIER, PAUL, DOMINIQUE, couverts de poussière, fatigués et assis devant une table où sont une bouteille de vin, deux verres, un encrier et un paquet de lettres cachetées.
DES MARAICHERS, partant pour la halle.
Adieu, père Michel!
LE CABARETIER.
Bonne chance, les enfants! (A Paul et à Dominique.) Et à présent que vous êtes servis, messieurs, vous excuserez, mais comme il est encore grand matin et que je n'attends plus de monde, je reprends mon somme. (Il monte dans son comptoir, appuie sa tête sur ses deux mains et s'endort.)
PAUL, montrant à Dominique le paquet de lettres.
Ainsi tu comprends: à peine arrivé, tu les distribueras!
DOMINIQUE, prenant les lettres.
Entendu! (Il lit au fur et à mesure.) A monsieur le vicomte Alfred de Cisy!... Bon! en voilà un dont vous avez souvent payé les dettes! Mais son adresse?
PAUL.
Tu la demanderas au Club!
DOMINIQUE, continuant.
A monsieur Onésime Dubois, peintre, rue de l'Abbaye! Lui en avez-vous acheté de ces croûtes, à celui-là! Au professeur Letourneux, membre de plusieurs sociétés religieuses et philanthropiques. Connu! c'est votre père qui l'a présenté partout à Paris!... Au docteur... Colombel.
PAUL.
Le médecin de la famille, tu sais!
DOMINIQUE.
A monsieur Bou... Bou... Bouvignard...
PAUL.
Eh! oui! l'amateur de vieilles faïences!
DOMINIQUE.
Ah! ce petit maigre qui venait toujours à l'heure du déjeuner, suffit!... A monsieur Macaret, en son usine; il a été bien heureux de trouver certains écus, quand il s'est établi! (Il feuillette le paquet en marmottant.) Bien! bien! je connais les rues, je vois ça!... Ah! comme vous en avez de ces amis, des pairs de France, des banquiers, des savants, des artistes, Paris entier!
PAUL, soupirant.
Après cinq ans d'absence, ils m'auront oublié peut-être!... Heureusement qu'il y a des bons!... Aussi!... (Désignant les lettres.) fais-en deux parts. Celles-là d'abord, les autres ensuite!
LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.
Voilà, messieurs!
DOMINIQUE.
On ne vous demande rien.
LE CABARETIER.
Ah! (Il bâille et reprend sa position.)
PAUL.
Et tu auras soin de lire les écriteaux des appartements à louer; tu me prendras un cabinet qui ne soit pas cher!
DOMINIQUE.
L'étage est indifférent à Monsieur?
PAUL.
Oui, indifférent!
LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.
Voilà!
Paul lui fait un signe de tête négatif.
DOMINIQUE, qui s'est levé d'effroi tout à coup.
Ah! il a le sommeil occupé, décidément. (Il se rassoit.) Ouf! on est bien! J'ai les genoux rompus de fatigue, avec la tête d'un creux...
PAUL, debout.
C'est d'avoir marché toute la nuit! Pauvre garçon! finis la bouteille, va! (Dominique boit.) Et à moi aussi, le cœur défaille! Au moment de me jeter dans une existence nouvelle, je ne sais quel trouble m'envahit; c'est comme le malaise qui nous survient quand on va partir pour les longs voyages! Allons, lève-toi!
SCÈNE II.
PAUL, DOMINIQUE; UN BOURGEOIS, vêtu d'une longue redingote, chapeau à bords retroussés, favoris, canne à lanière de cuir, entre tout doucement, et s'assoit à une des tables, observant Paul et Dominique avec des yeux flamboyants. La pluie se met à tomber au dehors.
DOMINIQUE.
Bon! la pluie! Il nous faut attendre, puisqu'un équipage nous manque pour faire notre entrée à Paris.
PAUL.
Quand nous en sommes sortis, la dernière fois, c'était dans une chaise de poste à quatre chevaux.
DOMINIQUE.
Moi, j'étais sur le siège; je payais les postillons! et, aujourd'hui, nous voilà à guetter l'omnibus.
L'INCONNU, se levant poliment.
Les omnibus de la banlieue, monsieur, ne se mettent en marche qu'à huit heures et demie du matin.
Paul et Dominique se retournent et examinent l'inconnu.
L'INCONNU.
Ces messieurs sont étrangers?... Monsieur voyage pour son plaisir, sans doute? Si Monsieur avait besoin de quelques renseignements dans la capitale, je pourrais... vu mes relations nombreuses... (Paul et Dominique ne répondent pas.) Brounn... brounn... il fait un froid!... Je prendrais volontiers quelque chose de chaud! Hé! garçon, un punch!
Le cabaretier se lève en sursaut et sort par la droite.
Du sucre, un citron, du cognac! vivement!... et si ces messieurs veulent me faire l'honneur... (Une servante, arrivant par la gauche, apporte un bol.)
DOMINIQUE.
Avec plaisir, monsieur; vous êtes trop bon! (La servante n'a eu que le temps de poser le bol sur la table; une flamme paraît dessus.) Mais il n'y avait rien là dedans tout à l'heure... voilà qui est drôle! (A l'inconnu.) Ah çà! dites donc, vous l'aviez dans votre poche, celui-là... vous êtes un physicien, un grec!... Ah! elle est forte! il vient au cabaret avec des punchs biseautés!
L'INCONNU.
Je ne comprends pas un mot, cher monsieur, de ce que vous dites. (A la servante, en lui remettant de l'argent.) Faites-moi le plaisir d'aller me chercher des panatellas dans la boutique de la deuxième rue, à droite, le troisième casier en haut; j'ai ma boîte, on me connaît! (Elle sort.) A nous deux, maintenant!
SCÈNE III.
PAUL, DOMINIQUE, L'INCONNU.
Paul est resté accoudé, rêvant.
L'INCONNU, montrant le punch.
Vraiment, monsieur, est-ce que je n'aurai point l'avantage...
DOMINIQUE, d'un ton engageant.
Voyons, mon pauvre maître... pas de fierté!...
PAUL se lève.
Il n'en faut plus avoir, c'est vrai! (Il s'assoit à la petite table près de l'inconnu et de Dominique.)
L'INCONNU.
Ainsi vous venez chercher fortune dans la grande ville?...
PAUL.
Qui vous l'a dit?
L'INCONNU.
Vous-même!
PAUL.
Comment cela?
L'INCONNU.
Tout à l'heure, quand vous causiez avec votre domestique!...
PAUL.
Il me semblait cependant...
L'INCONNU.
Pardonnez! je sais tout!... et comme mon industrie, monsieur, consiste à tenir un bureau de renseignements universels et à faire un vaste courtage dans les différentes classes de la société, il y va de mon intérêt de vous servir.
DOMINIQUE.
Voilà de la franchise, au moins!
L'INCONNU.
Monsieur se propose de chercher un emploi dans une administration quelconque?...
PAUL, brutalement.
Non!
L'INCONNU.
De prendre les finances, la diplomatie ou les chemins de fer?
PAUL.
Eh! qu'en sais-je moi-même!
L'INCONNU.
Le commerce, peut-être?
DOMINIQUE.
Ah! bien oui! un homme qui en deux heures de temps vous couvre de peinture une toile plus haute que ça!
L'INCONNU, saluant ironiquement.
Ah! monsieur est artiste!... ah! et il compte faire fortune; respectons-le!
PAUL, irrité.
Eh bien! pourquoi pas! Quand je vois tant de barbouilleurs que l'on applaudit, ce serait bien le diable... d'ailleurs j'ai de longues études derrière moi et en employant toutes mes forces, la gloire viendra... peut-être, la richesse ensuite.
L'INCONNU.
Très bien! jeune homme! Mais j'espère que vous allez, pour parvenir, ne rien négliger de tout ce qu'il faut; pillez-moi les anciens, dénigrez les modernes, exaltez les petits génies et conspuez les grands; ça pose, premier pas! Vous peindrez ensuite les boutiquiers en artilleurs et les lorettes en Vénus, avec les chevaux célèbres et les actions vertueuses, sans nul souci du dessin ni de la couleur; on dirait que vous manquez d'idées, prenez garde! Il vous faudra ensuite adopter le grec ou le gothique, le pompadour ou le chinois, l'obscénité ou la vertu, la chose à la mode, peu importe! Mais agenouillez-vous devant le public servilement, et ne lui donnez rien qui dépasse la force de son esprit, les facultés de sa bourse, la largeur de son mur! Alors vos œuvres reproduites à l'infini couvriront l'Europe. Vous entrerez dans la cervelle de votre siècle. Vous serez un maître, une gloire, presque une religion. Le despotisme de votre médiocrité pourra abêtir toute une race; il s'étendra même sur la nature, car vous la ferez haïr, ô grand homme, puisqu'elle rappellera de loin vos barbouillages.
PAUL, indigné.
Jamais!
L'INCONNU.
Vous avez raison! une place, des appointements fixes, c'est plus sûr. Je vous recommande avant tout l'exactitude, non pour travailler, mais pour surveiller vos confrères. D'abord une petite médisance çà et là, puis une dénonciation formelle (dans l'intérêt du service); enfin une bonne calomnie, n'ayez pas peur! De l'arrogance envers les humbles, de la bassesse devant les chefs, cravate empesée et souple échine, morbleu! cervelle étroite et conscience large; respectez les abus, promettez beaucoup, tenez rarement, courbez-vous sous l'orage et, dans les circonstances difficiles, faites le mort! Mais tâchez de connaître le vice de votre supérieur; s'il prise, achetez une tabatière, et s'il aime les jolies femmes, mariez-vous!
PAUL.
Horreur!
L'INCONNU.
De l'indépendance!... j'aime ça! On ne la trouve plus, monsieur, que dans une fortune acquise par le commerce. Nous avons le système des faillites honorables, les secrets des faux poids et du bon teint; mais rappelez-vous que le moyen d'avancement le plus rapide, pour un jeune homme, dans une grande maison, c'est de séduire la femme du bourgeois.
PAUL.
Tais-toi donc, misérable!
L'INCONNU.
Oui, la fille vaut mieux, parce qu'il est forcé de vous la donner en mariage!
Paul recule épouvanté.
DOMINIQUE.
Il y a un fond de bonnes idées dans ce qu'il dit.
L'INCONNU, toujours impassible.
Et alors, quoi que vous soyez, les obstacles s'aplaniront, chacun vous sourira; la santé sera bonne, vous dînerez bien, vous aurez la face rose comme une jeune fille. (Sa barbe disparaît; surprise de Paul.) Peu à peu vous deviendrez riche, considéré, heureux, vous ferez craquer sur l'asphalte vos bottes vernies, en roulant dans vos gants blancs le pommeau d'or de votre bambou. (Ce qu'il dit s'exécute; Paul pousse un cri.) On vous craindra, on vous aimera; vous vous repasserez vos caprices, habits neufs tous les jours, bagues à tous les doigts, chaînes de montre, breloques et linge fin. (Il apparaît vêtu, en dandy; Paul et Dominique se rapprochent.) Vous achèterez une maison de campagne, des statues, des hôtels, des amis, et des chevaux de race, ce qui est plus cher. Pour duper les générations futures, vous pourrez même fonder un hôpital, et vous vieillirez tout doucement, servi par un peuple de valets, entouré de famille, lourd d'honneurs, avec une grosse bedaine et l'aspect d'un honnête homme. (Il apparaît en vieux bourgeois cossu, lunettes d'or, gilet de velours, etc.)
PAUL, se passant les mains sur la figure.
Est-ce une illusion? J'ai dans la tête comme des chars qui roulent, et des flammes qui voltigent. (Le punch, qui a continué de brûler, se multiplie sur les autres tables, et des flammes sautillent çà et là dans l'air comme des feux follets.)
DOMINIQUE tourne avec admiration autour de l'inconnu.
Quel particulier! quelle expérience!
PAUL, résolument.
Non! je ne veux pas! arrière! C'est même une faiblesse de t'écouter. Va-t'en!
L'INCONNU.
A votre aise! Faites le vertueux, mon gaillard, et serrez-vous le ventre! Toutes les portes de la fortune, on les refermera sur vous, en vous écrasant la face! D'abord, cela va sans dire, Monsieur gardera les apparences. Vous irez jusqu'à neuf heures du soir avec deux sols de lait et un petit pain rond qu'on mange dans la poche de sa redingote, tout en trottinant sur le pavé! Ah! vous les connaîtrez, les mystères de la toilette, les faux-cols de papier, l'encre que l'on repasse sur les coutures blanchies, les sous-pieds tendus pour retenir les semelles trop vieilles, et l'habit noir boutonné jusqu'au menton, pour cacher l'absence du linge. (Il apparaît dans le costume décrit.) Vous ne faiblirez pas! vous lutterez! Mais personne ne voudra de vous!... On ne va pas chercher ceux qui se cachent! qui donc s'inquiète des pauvres? et comme une première chute est la cause naturelle d'une seconde, peu à peu vous dégringolerez, mon bonhomme; la misère augmentera, elle deviendra irrémédiable et constitutionnelle! «Clic! clac, clac! gare-toi de là, manant!...» et du fond de votre ruisseau, par un temps de verglas, en plein hiver, vous distinguerez à des hauteurs vertigineuses, derrière la mousseline des larges croisées, tournoyer sous des lustres, dans le flamboiement des festins, toutes les convoitises de votre cœur! (Le côté droit de la muraille s'entr'ouvre et laisse voir un bal splendide, puis se referme.) Alors commenceront pour vous, dans Paris, ces longues promenades du pauvre le long des quais et des boulevards. Plus vague et funeste que le Bédouin dans le désert, vous chercherez quelque bonne occasion, un parapluie perdu, une bourse tombée, en marchant jusqu'au milieu de la nuit, où vous irez dormir côte à côte avec des forçats, les pieds dans la paille, assis sur un banc, et les deux bras contre une corde! (Le côté gauche de la muraille s'entr'ouvre et laisse voir l'intérieur abject d'un logeur, rempli de monde, puis se referme.) Et l'habit râpé, depuis longtemps, sera parti. (Son habit disparaît.) A la place du chapeau, une casquette sans visière. (Même jeu.) Plus de gilet, une seule bretelle! et pas même de souliers, des chaussons! (Avec une pose ignoble.) Faut-il un fiacre, mon bourgeois?
PAUL, se tordant les mains.
Horrible! horrible!
DOMINIQUE.
Mais ce n'est pas gai du tout, cet avenir-là!
PAUL, découragé, tombe sur un tabouret le coude sur la table.
Que faire?
A la fin de la tirade de l'inconnu, la servante est rentrée avec un paquet de cigares, qu'elle a déposé sur la table. L'inconnu, qui est près de Paul, debout à droite, fait un pas à reculons avec un geste d'espoir; mais aussitôt, en face de lui et derrière Dominique, la servante, se transmuant en fée, allonge le bras impérativement vers l'inconnu qui se change en gnome.
Dominique, stupéfait, pousse un cri. Paul relève la tête et en pousse un autre, en apercevant la fée, qui disparaît dans la muraille à gauche en même temps que le gnome disparaît à droite.
TROISIÈME TABLEAU
Chez le banquier Kloekher: un boudoir, portes des deux côtés et au fond. Pendant la première scène, des valets traversent le théâtre, portant des jardinières et des meubles, pour les derniers préparatifs d'un bal.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALFRED, PAUL.
PAUL.
Comment, mon cher Alfred, vous m'amenez chez M. Kloekher, le soir même d'un bal?
ALFRED.
Qu'importe! n'êtes-vous pas en tenue? Et puisque (emphatiquement) la _fête_ n'est pas encore commencée, vous aurez bien le temps de dire un mot à notre illustre financier.
PAUL.
C'est là un vrai service que vous me rendez! Merci du fond de l'âme, car sans vous je ne savais que devenir. Partout où je me suis présenté, depuis un mois bientôt, porte close! Ah! les amis! Et que de tentatives, d'efforts! (Il baisse la tête.)
ALFRED.
Allons, bien! vous voilà retombé dans vos idées mélancoliques, romantiques et poétiques! (Lui tapant sur l'épaule.) Ce bon Paul! il n'a pas changé: prompt à s'enflammer toujours pour toutes les femmes et à donner dans toutes les illusions. C'est comme votre histoire du cabaret. (Il rit.) Ah! ah! ah!
PAUL.
Mais quand je vous dis que j'ai vu...
ALFRED.
Bah! vous aurez été la dupe de quelque hallucination ou d'un faiseur de tours! Comme si l'on rencontrait dans les bouges de la banlieue des créatures célestes disparaissant à travers les murailles! Vous avez beau soutenir qu'elle est belle comme une fée, et même qu'elle en portait le costume, les fées, mon cher, ne sortent plus de la Chaussée d'Antin; et je compte tout à l'heure vous en faire voir une, qu'on appelle dans le monde Mme Kloekher... et qui a pour nous quelque indulgence.
PAUL, saluant.
Ah!
ALFRED.
Mais oui! on est posé. Moi, je m'amuse énormément.
PAUL.
Et le mari?
ALFRED.
Un ancien Auvergnat! Il en a porté bien d'autres! Un rustre, d'ailleurs, un avare.
PAUL.
Comment!... Mon père, au contraire, m'avait dit...
ALFRED.
Votre père le connaissait?
PAUL.
Beaucoup! Et il m'avait vanté toujours son désintéressement. Moi, je ne l'ai jamais vu, car...
ALFRED, vivement.
Mais si votre père le connaissait, qu'aviez-vous besoin de moi alors? Vous pouviez vous recommander tout seul.
PAUL, humblement.
Ah! mon ami, on est timide quand on est pauvre!
ALFRED, à part.
Pauvre! pauvre! Moi, je ne savais pas qu'il fût pauvre!... sans cela!...
SCÈNE II.
KLOEKHER, PAUL, ALFRED.
KLOEKHER.
Salut, vicomte!
ALFRED.
Bonjour, grand financier. Permettez que je vous présente un de mes intimes, M. Paul de Damvilliers.
KLOEKHER, à part.
Son fils!
ALFRED.
Il a besoin de je ne sais quoi; il va vous expliquer son histoire. Oh! bon garçon! excellent! Et j'ai une autre grâce à réclamer: puis-je présenter mes respects à Madame, si toutefois...?
KLOEKHER.
Certes; comment donc!
SCÈNE III.
KLOEKHER, PAUL.
KLOEKHER.
J'ai beaucoup connu monsieur votre père, monsieur, et comme je l'estimais infiniment, la soudaineté de sa catastrophe m'a affligé plus qu'un autre. Et vous n'avez pas, jusqu'à présent, trouvé, deviné de quelle manière elle a pu survenir?
PAUL.
Hélas! non, monsieur! J'ai même renoncé à en chercher la cause.
KLOEKHER, après avoir soupiré largement.
C'est plus sage! Ne perdez pas votre temps à cela, croyez-moi! (Avec hauteur.) Et vous demandez...?
PAUL.
Du travail, monsieur! Oh! mes exigences seront modestes!
KLOEKHER.
Quel âge avez-vous, s'il vous plaît?
PAUL.
Vingt-cinq ans.
KLOEKHER.
Euh! euh! un peu jeune! Et, en fait de comptabilité, de banque, que savez-vous?
PAUL.
Peu de choses, c'est vrai; mais j'apprendrai vite!
KLOEKHER.
Ah! vous croyez?... Et qu'avez-vous fait jusqu'à présent?
PAUL.
J'ai voyagé.
KLOEKHER.
Où cela?... Dans quel but?
PAUL.
Dans le nord de l'Afrique, et jusqu'en Chine, pour m'instruire.
KLOEKHER.
Ou vous amuser plus librement, avouez-le! C'est une jolie manière de manger sa fortune; on se donne par là le vernis d'un homme sérieux; et l'on se fait regarder des badauds en rapportant de longues pipes pour les amis et des babouches pour les petites dames. Ah! ces bons jeunes gens! ils sont drôles, parole d'honneur!
PAUL, irrité.
Monsieur!...
KLOEKHER.
Laissez donc! je les connais, vos études! Parions que vous ne sauriez pas seulement me dire le nom des principaux comptoirs de Macao, ni le taux de l'escompte à Calcutta.
PAUL.
Et il y a d'autres choses!
KLOEKHER.
C'est possible! Mais alors que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?
PAUL.
Une place, monsieur, une place! Je puis traduire vos correspondances, rédiger vos mémoires! Un homme en vaut un autre, avec de la force et du courage. Je vous prie de considérer la situation... pénible où je me trouve; et j'ose, pour appuyer ma requête, vous faire souvenir que mon père fut votre ami.
KLOEKHER.