Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8

Part 4

Chapter 43,672 wordsPublic domain

Nullement! Malgré mon insuffisance peut-être, je vous crois un avenir...

JULIEN.

Il est fermé par le milieu où je me débats. L'art pousse mal sur le terroir de la province. Le poète qui s'y trouve et que la misère oblige à certains travaux est comme un homme qui voudrait courir dans un bourbier. Un ignoble poids, toujours collé à ses talons, le retient; plus il s'agite, plus il enfonce. Et cependant quelque chose d'indomptable proteste et rugit au dedans de vous! Pour se consoler de ce que l'on fait, on rêve orgueilleusement à ce que l'on fera; puis les mois s'écoulent, la médiocrité ambiante vous pénètre, et on arrive doucement à la résignation, cette forme tranquille du désespoir.

MADAME ROUSSELIN.

Je comprends et je vous plains!

JULIEN.

Ah! madame, que votre pitié est douce! bien qu'elle augmente ma tristesse!

MADAME ROUSSELIN.

Courage! le succès, plus tard, viendra.

JULIEN.

Dans mon isolement, est-ce possible?

MADAME ROUSSELIN.

Au lieu de fuir le monde, allez vers lui! Son langage n'est pas le vôtre, apprenez-le! Soumettez-vous à ses exigences. La réputation et le pouvoir se gagnent par le contact; et, puisque la société est naturellement à l'état de guerre, rangez-vous dans le bataillon des forts, du côté des riches, des heureux! Quant à vos pensées intimes, n'en dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous...

JULIEN.

Mais je n'ai pas le moyen d'y vivre, madame!

MADAME ROUSSELIN.

Qui sait? avec la souplesse de votre talent, rien n'est difficile, et vous l'utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude! Mais il est tard; au plaisir de vous revoir, monsieur! (Elle remonte.)

JULIEN.

Oh! restez! au nom du ciel, je vous en conjure! Voilà si longtemps que je l'espère, cette occasion. Je cherchais des ruses inutilement pour arriver jusqu'à vous! D'ailleurs, je n'ai pas bien compris vos dernières paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble? Est-ce un ordre? Dites-le! j'obéirai.

MADAME ROUSSELIN.

Quel dévouement!

JULIEN.

Mais vous occupez ma vie! Quand, pour respirer plus à l'aise, je monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent parmi les autres votre chère maison, blanche dans la verdure de son jardin; et le spectacle d'un palais ne me donnerait pas autant de convoitise! Quelquefois vous apparaissez dans la rue, c'est un éblouissement, je m'arrête, et puis je cours après votre voile, qui flotte derrière vous comme un petit nuage bleu! Bien souvent je suis venu devant cette grille pour vous apercevoir et entendre passer au bord des violettes le murmure de votre robe. Si votre voix s'élevait, le moindre mot, la phrase la plus ordinaire, me semblait d'une valeur inintelligible pour les autres; et j'emportais cela, joyeusement, comme une acquisition!--Ne me chassez pas! Pardonnez-moi! J'ai eu l'audace de vous envoyer des vers. Ils sont perdus, comme les fleurs que je cueille dans la campagne, sans pouvoir vous les offrir, comme les paroles que je vous adresse la nuit et que vous n'entendez pas, car vous êtes mon inspiration, ma muse, le portrait de mon idéal, mes délices, mon tourment!

MADAME ROUSSELIN.

Calmez-vous, monsieur!... Cette exagération...

JULIEN.

Ah! c'est que je suis de 1830, moi! J'ai appris à lire dans _Hernani_, et j'aurais voulu être Lara! J'exècre toutes les lâchetés contemporaines, l'ordinaire de l'existence et l'ignominie des bonheurs faciles! L'amour qui a fait vibrer la grande lyre des maîtres gonfle mon cœur. Je ne vous sépare pas, dans ma pensée, de tout ce qu'il y a de plus beau; et le reste du monde, au loin, me paraît une dépendance de votre personne. Ces arbres sont faits pour se balancer sur votre tête, la nuit, pour vous recouvrir, les étoiles qui rayonnent doucement comme vos yeux, pour vous regarder!

MADAME ROUSSELIN.

La littérature vous emporte, monsieur! Quelle confiance une femme peut-elle accorder à un homme qui ne sait pas retenir ses métaphores, ou sa passion? Je crois la vôtre sincère, pourtant. Mais vous êtes jeune, et vous ignorez trop ce qui est l'indispensable. D'autres, à ma place, auraient pris pour une injure la vivacité de vos sentiments. Il faudrait au moins promettre...

JULIEN.

Voilà que vous tremblez aussi. Je le savais bien! On ne repousse pas un tel amour!

MADAME ROUSSELIN.

Ma hardiesse à vous écouter m'étonne moi-même. Les gens d'ici sont méchants, monsieur. La moindre étourderie peut nous perdre!... Le scandale...

JULIEN.

Ne craignez rien! Ma bouche se taira, mes yeux se détourneront, j'aurai l'air indifférent; et si je me présente chez vous...

MADAME ROUSSELIN.

Mais, mon mari... monsieur.

JULIEN.

Ne me parlez pas de cet homme!

MADAME ROUSSELIN.

Je dois le défendre.

JULIEN.

C'est ce que j'ai fait,--par amour pour vous!

MADAME ROUSSELIN.

Il l'apprendra; vous n'aurez pas à vous repentir de votre générosité.

JULIEN.

Laissez-moi me mettre à vos genoux, afin que je vous contemple de plus près. J'exécuterai, madame, tout ce qu'il vous plaira! et valeureusement, n'en doutez pas; me voilà devenu fort! Je voudrais épandre sur vos jours, avec les ivresses de la terre, tous les enchantements de l'art, toutes les bénédictions du ciel.

MISS ARABELLE, cachée derrière un arbre.

J'en étais sûre!

MADAME ROUSSELIN.

J'attends de vous une preuve immédiate de complaisance, d'affection...

JULIEN.

Oui, oui!

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, MISS ARABELLE, puis MUREL et GRUCHET, à la fin ROUSSELIN.

MADAME ROUSSELIN, remontant.

On vient! il faut que je rentre.

JULIEN.

Pas encore!

GRUCHET, au fond, poursuivant Murel.

Alors, rendez-moi mon argent!

MUREL, continuant à marcher.

Vous m'ennuyez!

GRUCHET.

Polisson!

MUREL, lui donnant un soufflet.

Voleur!

ROUSSELIN, en entrant, qui a entendu le bruit du soufflet.

Qu'est-ce donc?

JULIEN, à madame Rousselin.

Oh! cela seulement! (Il lui applique sur la main un baiser sonore.)

MISS ARABELLE reconnaît Julien.

Ah!

ROUSSELIN.

Que se passe-t-il? (Apercevant miss Arabelle qui s'enfuit.) Arabelle! demain, je la flanque à la porte!

ACTE TROISIÈME

_Au Salon de Flore._ L'intérieur d'un bastringue. En face, et occupant tout le fond, une estrade pour l'orchestre. Il y a dans le coin de gauche une contre-basse. Attachés au mur, des instruments de musique; au milieu du mur, un trophée de drapeaux tricolores. Sur l'estrade une table avec une chaise; deux autres tables des deux côtés. Une petite estrade plus basse est au milieu, devant l'autre. Toute la scène est remplie de chaises. A une certaine hauteur un balcon, où l'on peut circuler.

SCÈNE PREMIÈRE.

ROUSSELIN, seul, à l'avant-scène, puis UN GARÇON DE CAFÉ.

Si je comparais l'anarchie à un serpent, pour ne pas dire hydre? Et le pouvoir... à un vampire? Non, c'est prétentieux! Il faudrait cependant intercaler quelque phrase à effet, de ces traits qui enlèvent... comme: «fermer l'ère des révolutions, camarilla, droits imprescriptibles, virtuellement»; et beaucoup de mots en _isme_: «parlementarisme, obscurantisme!...»

Calmons-nous! un peu d'ordre. Les électeurs vont venir, tout est prêt; on a constitué le bureau hier au soir. Le voilà; le bureau! Ici, la place du Président (il montre la table, au milieu); des deux côtés, les deux secrétaires, et moi, au milieu, en face du public!... Mais sur quoi m'appuierai-je? Il me faudrait une tribune! Oh! je l'aurai, la tribune! En attendant... (Il va prendre une chaise et la pose devant lui, sur la petite estrade.) Bien! et je placerai le verre d'eau,--car je commence à avoir une soif abominable--je placerai le verre d'eau là! (Il prend le verre d'eau qui se trouve sur la table du Président et le met sur sa chaise.) Aurai-je assez de sucre? (Regardant le bocal qui en est plein.) Oui!

Tout le monde est assis. Le Président ouvre la séance, et quelqu'un prend la parole. Il m'interpelle pour me demander... par exemple... Mais d'abord qui m'interpelle? Où est l'individu? A ma droite, je suppose! Alors je tourne la tête brusquement! Il doit être moins loin? (Il va déranger une chaise, puis remonte.) Je conserve mon air tranquille, et tout en enfonçant la main dans mon gilet... Si j'avais pris mon habit? C'est plus commode pour le bras! Une redingote vaut mieux, à cause de la simplicité. Cependant le peuple, on a beau dire, aime la tenue, le luxe. Voyons ma cravate? (Il se regarde dans une petite glace à main, qu'il retire de sa poche.) Le col un peu plus bas. Pas trop cependant; on ressemble à un chanteur de romance. Oh! ça ira--avec un mot de Murel, de temps à autre, pour me soutenir! C'est égal! Voilà une peur qui m'empoigne... et j'éprouve à l'épigastre... (Il boit.) Ce n'est rien! Tous les grands orateurs ont cela à leurs débuts! Allons, pas de faiblesse, ventrebleu! un homme en vaut un autre, et j'en vaux plusieurs! Il me monte à la tête... comme des bouillons! et je me sens, ma parole, un toupet infernal!

«Et c'est à moi que ceci s'adresse, monsieur!» Celui-là est en face; marquons-le. (Il dérange une chaise et la pose au milieu.) «A moi que ceci s'adresse, à moi!» Avec les deux mains sur la poitrine, en me baissant un peu. «A moi, qui, pendant quarante ans... à moi, dont le patriotisme... à moi que... à moi pour lequel...» puis, tout à coup: «Ah! vous ne le croyez pas vous-même, monsieur!» Et on reste sans bouger! (Rousselin garde la tête en haut, l'index de la main droite vers le sol.) Il réplique: «Vos preuves alors! donnez vos preuves! Ah! prenez garde! On ne se joue pas de la crédulité publique!» Il ne trouve rien. «Vous vous taisez! ce silence vous condamne! J'en prends acte!» Un peu d'ironie maintenant! On lui lance quelque chose de caustique, avec un rire de supériorité. «Ah! ah!» Essayons le rire de supériorité. «Ah! ah! ah! je m'avoue vaincu, effectivement! Parfait!» Mais deux autres qui sont là (Rousselin déplace deux chaises)--Je les reconnaîtrai--s'écrient que je m'insurge contre nos institutions, ou n'importe quoi. Alors d'un ton furieux: «Mais vous niez le progrès!» Développement du mot progrès: «Depuis l'astronome avec son télescope qui, pour le hardi nautonier... jusqu'au modeste villageois baignant de ses sueurs... le prolétaire de nos villes... l'artiste dont l'inspiration...» Et je continue jusqu'à une phrase, où je trouve le moyen d'introduire le mot «bourgeoisie». Tout de suite: éloge de la bourgeoisie, le tiers État, les cahiers, 89, notre commerce, richesse nationale, développement du bien-être par l'ascension progressive des classes moyennes. Mais un ouvrier: «Eh bien! et le peuple, qu'en faites-vous?» Je pars: «Ah! le peuple, il est grand»; et je le flagorne, je lui en fourre par-dessus les oreilles! J'exalte Jean-Jacques Rousseau qui avait été domestique, Jacquard tisserand, Marceau tailleur; tous les tisserands, tous les domestiques et tous les tailleurs sont flattés. Et après que j'ai tonné contre la corruption des riches: «Que lui reproche-t-on, au peuple? c'est d'être pauvre!» Tableau enragé de sa misère; bravos! «Ah! pour qui connaît ses vertus, combien est douce la mission de celui qui peut devenir son mandataire! Et ce sera toujours avec un noble orgueil que je sentirai dans ma main la main calleuse de l'ouvrier! parce que son étreinte, pour être un peu rude, n'en est que plus sympathique! parce que toutes les différences de rang, de titre et de fortune sont, Dieu merci! surannées, et que rien n'est comparable à l'affection d'un homme de cœur!...» Et je me tape sur le cœur! bravo! bravo! bravo! (Rousselin claque des mains en tournoyant.)

UN GARÇON DE CAFÉ.

Monsieur Rousselin, ils arrivent!

ROUSSELIN.

Retirons-nous, que je n'aie pas l'air... Aurai-je le temps d'aller chercher mon habit?... Oui!--en courant! (Il sort.)

SCÈNE II.

TOUS LES ÉLECTEURS, VOINCHET, MARCHAIS, HOMBOURG, HEURTELOT, ONÉSIME, LE GARDE CHAMPÊTRE, BEAUMESNIL, LEDRU, LE PRÉSIDENT, puis ROUSSELIN, puis MUREL.

VOINCHET.

Ah! nous sommes nombreux. Ce sera drôle, à ce qu'il paraît.

LEDRU.

Pour une réunion politique, on aurait dû choisir un endroit plus convenable que le _Salon de Flore_.

BEAUMESNIL.

Puisqu'il n'y en a pas d'autres dans la localité! Qui est-ce que vous nommerez, monsieur Marchais?

MARCHAIS.

Mon Dieu, Rousselin! C'est encore lui, après tout...

LEDRU.

Moi j'ai résolu de faire un vacarme...

VOINCHET.

Tiens! le fils de Bouvigny.

BEAUMESNIL.

Le père est plus finaud, il ne vient pas.

LE PRÉSIDENT.

En séance!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

En séance!

LE PRÉSIDENT.

Messieurs! nous avons à discuter les mérites de nos deux candidats pour les élections de dimanche. Aujourd'hui vous vous occuperez de l'honorable M. Rousselin, et demain soir, de l'honorable M. Gruchet. La Séance est ouverte. (Rousselin, en habit noir, sort d'une petite porte derrière le président, fait des salutations et reste debout au milieu de l'estrade.)

VOINCHET.

Je demande que le candidat nous parle des chemins de fer.

ROUSSELIN, après avoir toussé et pris un verre d'eau.

Si on avait dit du temps de Charlemagne ou même de Louis XIV, qu'un jour viendrait, où, en trois heures, il serait possible d'aller...

VOINCHET.

Ce n'est pas ça! Êtes-vous d'avis qu'on donne une allocation au chemin de fer qui doit passer par Saint-Mathieu, ou bien à un autre qui couperait Bonneval--idée cent fois meilleure?

UN ÉLECTEUR.

Saint-Mathieu est plus à l'avantage des habitants! Déclarez-vous pour celui-là, monsieur Rousselin!

ROUSSELIN.

Comment ne serais-je pas pour le développement de ces gigantesques entreprises qui remuent des capitaux, prouvent le génie de l'homme, apportent le bien-être au sein des populations!

HOMBOURG.

Pas vrai, elles les ruinent!

ROUSSELIN.

Vous niez donc le progrès? monsieur, le progrès, qui depuis l'astronome...

HOMBOURG.

Mais les voyageurs?...

ROUSSELIN.

Avec son télescope...

HOMBOURG.

Ah! si vous m'empêchez!...

LE PRÉSIDENT.

La parole est à l'interpellant.

HOMBOURG.

Les voyageurs ne s'arrêteront plus dans nos pays.

VOINCHET.

C'est parce qu'il tient une auberge!

HOMBOURG.

Elle est bonne, mon auberge!

TOUS.

Assez! assez! (Les voisins de Hombourg le font se rasseoir.)

LE PRÉSIDENT.

Pas de violence, messieurs!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Silence!

HOMBOURG.

Voilà comme vous défendez nos intérêts!

ROUSSELIN.

J'affirme!...

HOMBOURG.

Mais vous perdez le roulage!

UN ÉLECTEUR.

Il soutiendra le libre échange!

ROUSSELIN.

Sans doute! Par la transmission des marchandises, un jour la fraternité des peuples...

UN ÉLECTEUR.

Il faut admettre les laines anglaises! Proclamez l'affranchissement de la bonneterie!

ROUSSELIN.

Et tous les affranchissements!

LES ÉLECTEURS.

(Côté droit.) Oui! oui! (Côté gauche.) Non! non! à bas!

ROUSSELIN.

Plût au ciel que nous puissions recevoir en abondance les céréales, les bestiaux!

UN AGRICULTEUR en blouse.

Eh bien, vous êtes gentil pour l'agriculture!...

ROUSSELIN.

Tout à l'heure je répondrai sur le chapitre de l'agriculture! (Il se verse un verre d'eau.--Silence.)

HEURTELOT, apparaissant en haut, au balcon.

Qu'est-ce que vous pensez des hannetons?

TOUS, riant.

Ah! ah! ah!

LE PRÉSIDENT.

Un peu de gravité, messieurs!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Pas de désordre! Au nom de la loi, assis! (Le calme se rétablit.)

MARCHAIS, poussé par des voisins.

Monsieur Rousselin, nous voudrions savoir votre idée sur les impôts.

ROUSSELIN.

Les impôts, mon Dieu... certainement, sont pénibles... mais indispensables... C'est une pompe,--si je puis m'exprimer ainsi,--qui aspire du sein de la terre un élément fertilisateur pour le répandre sur le sol. Reste à savoir si les moyens répondent au but... et si, en exagérant... on n'arriverait pas quelquefois à tarir...

LE PRÉSIDENT, se penchant vers lui.

Charmante comparaison!

VOINCHET.

La propriété foncière est surchargée!

HEURTELOT.

On paye plus de trente sous de droits pour un litre de cognac?

LEDRU.

La flotte nous dévore!

BEAUMESNIL.

Est-ce qu'on a besoin d'un Jardin des Plantes?

ROUSSELIN.

Sans doute! sans doute! sans doute! il faudrait apporter d'immenses, d'immenses économies!

TOUS.

Très bien!

ROUSSELIN.

D'autre part, le gouvernement lésine, tandis qu'il devrait...

BEAUMESNIL.

Élever les enfants pour rien!

MARCHAIS.

Protéger le commerce!

L'AGRICULTEUR.

Encourager l'agriculture!

ROUSSELIN.

Bien sûr!

BEAUMESNIL.

Fournir l'eau et la lumière gratuitement dans chaque maison!

ROUSSELIN.

Peut-être, oui!

HOMBOURG.

Vous oubliez le roulage dans tout ça!

ROUSSELIN.

Oh! non, non pas! Et permettez-moi de résumer en un seul corps de doctrine, de prendre en faisceau...

LEDRU.

On connaît votre manière d'enguirlander le monde! Mais si vous aviez devant vous Gruchet...

ROUSSELIN.

C'est à moi que vous comparez Gruchet! à moi!... qu'on a vu pendant quarante ans... à moi dont le patriotisme...--Ah! vous ne le croyez pas vous-même, monsieur!

LEDRU.

Oui, je le compare à vous!

ROUSSELIN.

Ce Catilina de village!

HEURTELOT, au balcon.

Qu'est-ce que c'est, Catilina?

ROUSSELIN.

C'était un célèbre conspirateur qui, à Rome...

LEDRU.

Mais Gruchet ne conspire pas!

Ensemble, confusément.

HEURTELOT.

Êtes-vous de la police?

TOUS, à droite.

Il en est! il en est!

TOUS, à gauche.

Non, il n'en est pas! (Vacarme.)

ROUSSELIN.

Citoyens! de grâce! Citoyens! Je vous en prie! de grâce! écoutez-moi!

MARCHAIS.

Nous écoutons! (Rousselin cherche à dire quelque chose et reste muet. Rires de la foule.)

TOUS, riant.

Ah! ah! ah!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Silence!

HEURTELOT.

Il faut qu'il s'explique sur le droit au travail.

TOUS.

Oui! oui! le droit au travail!

ROUSSELIN.

On a écrit là-dessus des masses de livres. (Murmures.) Ah! vous m'accorderez qu'on a écrit, à ce propos, énormément de livres. Les avez-vous lus?

HEURTELOT.

Non!

ROUSSELIN.

Je les sais par cœur! Et si, comme moi, vous aviez passé vos nuits dans le silence du cabinet, à...

HEURTELOT.

Assez causé de vous! Le droit au travail!

TOUS.

Oui, oui, le droit au travail!

ROUSSELIN.

Sans doute, on doit travailler!

HEURTELOT.

Et commander de l'ouvrage!

MARCHAIS.

Mais si on n'en a pas besoin?

ROUSSELIN.

N'importe!

MARCHAIS.

Vous attaquez la propriété!

ROUSSELIN.

Et quand même?

MARCHAIS, se précipitant sur l'estrade.

Ah! vous me faites sortir de mon caractère.

ÉLECTEURS, de droite.

Descendez! descendez!

ÉLECTEURS, de gauche.

Non! qu'il y reste!

ROUSSELIN.

Oui! qu'il demeure! J'admets toutes les contradictions! Je suis pour la liberté! (Applaudissements à droite. Murmures à gauche; il se retourne vers Marchais.) Le mot vous choque, monsieur? c'est que vous n'en comprenez point le sens économique, la valeur... humanitaire! La presse l'a élucidée pourtant! et la presse--rappelons-le, citoyens--est un flambeau, une sentinelle qui...

BEAUMESNIL.

A la question!

MARCHAIS.

Oui, la propriété!

ROUSSELIN.

Eh bien! je l'aime comme vous; je suis propriétaire. Vous voyez donc que nous sommes d'accord!

MARCHAIS, embarrassé.

Cependant... hum!... cependant...

LEDRU.

Ah! l'épicier! (Tout le monde rit.)

ROUSSELIN.

Encore un mot! je vais le convaincre! (A Marchais.) On doit,--n'est-il pas vrai,--on doit, autant que possible, démocratiser l'argent, républicaniser le numéraire. Plus il circule, plus il en tombe dans la poche du peuple, et par conséquent dans la vôtre. Pour cela, on a imaginé le crédit.

MARCHAIS.

Il ne faut pas trop de crédit?

ROUSSELIN.

Parfait! Oh! très bien!

LEDRU.

Comment! pas de crédit?

ROUSSELIN, à Ledru.

Vous avez raison; car si l'on ôte le crédit, plus d'argent, et d'autre part, c'est l'argent qui fait la base du crédit; les deux termes sont corrélatifs! (Secouant fortement Marchais.) Comprenez-vous que les deux termes soient corrélatifs? Vous vous taisez? ce silence vous condamne, j'en prends acte!

TOUS.

Assez! assez! (Marchais regagne sa place.)

ROUSSELIN.

Ainsi se trouve résolue, citoyens, l'immense question du travail! En effet, sans propriété, pas de travail! Vous faites travailler parce que vous êtes riche, et sans travail, pas de propriété. Vous travaillez, non seulement pour devenir propriétaires, mais parce que vous l'êtes! Vos œuvres font du capital, vous êtes capitalistes.

L'AGRICULTEUR.

Drôles de capitalistes!

MARCHAIS.

Vous embrouillez tout!

LEDRU.

C'est se ficher du monde!

TOUS.

Oui! la clôture! à la porte! la clôture!

LE PRÉSIDENT.

Cela devient intolérable! on ne peut plus...

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Je vais faire évacuer l'asile!

ROUSSELIN, à part, apercevant Murel qui entre.

Murel!

LEDRU.

Que le candidat justifie les éloges qu'il a donnés devant moi aux opinions du sieur Bouvigny! (Aux ouvriers.) Vous y étiez, vous autres?

ROUSSELIN.

Mais... je... je...

LEDRU.

Il est perdu!

HEURTELOT.

Tendez la gaffe!

VOINCHET.

Un médecin! (Rire général.)

MUREL.

J'étais là aussi, moi! L'honorable M. Rousselin a paru condescendre aux idées de Bouvigny! Il ne s'en cache pas! Il s'en vante!

ROUSSELIN, fièrement.

Ah!

MUREL.

Et c'était précisément à cause des électeurs qui l'entouraient, pour affermir leurs convictions, en leur faisant voir jusqu'à quel point peut aller dans la tête de certaines personnes...

ROUSSELIN.

L'obscurantisme!

MUREL.

Effectivement! C'était, dis-je, un procédé de tactique parlementaire, une ruse... bien légitime, passez-moi l'expression, pour le faire tomber dans le panneau.

HEURTELOT.

Oh! oh! trop malin!

LEDRU.

Alors, il s'est conduit en saltimbanque.

MUREL.

Mais je...

HEURTELOT.

Ne le défendez plus!

LEDRU.

Et voilà l'homme qui avait promis d'aller caloter le préfet!

ROUSSELIN.

Pourquoi pas?

LE GARDE CHAMPÊTRE, le frappant légèrement sur l'épaule.

Doucement, monsieur Rousselin!

TOUS.

Assez! assez! la clôture! la clôture! (Tout le monde se lève. Rousselin fait un geste désespéré, puis se retourne vers le président qui sort.)

LE PRÉSIDENT.

Une séance peu favorable, cher monsieur; espérons qu'une autre fois...

ROUSSELIN, observant Murel.

Murel qui s'en va! (A Marchais qui passe devant lui.) Marchais! ah! c'est mal! c'est mal!

MARCHAIS.

Que voulez-vous, avec vos opinions!...

SCÈNE III.

ROUSSELIN, ONÉSIME, LE GARÇON DE CAFÉ.

ROUSSELIN, redescendant.

Oh! mes rêves!...--je n'ai plus qu'à m'enfuir, ou à me jeter à l'eau maintenant! On va faire des gorges chaudes, me blaguer! (Considérant les chaises.) Ils étaient là!... oui! et au lieu de cette foule en délire dont j'écoutais d'avance les trépignements... (Le garçon de café entre pour ranger les chaises.) Ah! fatale ambition, pernicieuse aux rois comme aux particuliers!... et pas moyen de faire un discours! tous mes mots ont raté! Comme je souffre! comme je souffre! (Au garçon de café.) Ah! vous pouvez les prendre! je n'en ai plus besoin! (A part.) Leur vue me tape sur les nerfs maintenant!

LE GARÇON DE CAFÉ, à Onésime sur l'estrade et qui se trouve caché par la contrebasse.

Restez-vous là?

ONÉSIME, timidement.

Monsieur Rousselin!

ROUSSELIN.

Ah! Onésime!

ONÉSIME, s'avançant.

Je voudrais trouver quelque chose de convenable... pour vous dire que je participe aux désagréments...

ROUSSELIN.

Merci! merci! Car tout le monde m'abandonne!... jusqu'à Murel!

ONÉSIME.

Il vient de sortir avec le clerc de Me Dodart!

ROUSSELIN.

Si j'allais le trouver? (Regardant dehors.) Il y a encore trop de monde sur la place, et le peuple est capable de se porter sur moi à des excès!...

ONÉSIME.

Je ne crois pas!

ROUSSELIN.

Cela s'est vu! On peut être outragé, déchiré! Ah! la populace! je comprends Néron!

ONÉSIME.

Quand mon père a reçu cette lettre du préfet qui lui enlevait tout espoir, il a été comme vous, bien triste! Cependant il a repris le dessus, à force de philosophie!

ROUSSELIN.

Dites-moi, vous qui êtes excellent, vous n'allez pas me tromper?

ONÉSIME.

Oh!

ROUSSELIN.

Est-ce que M. votre père... (Se retournant vers le garçon qui remue les chaises.) Il est irritant, ce garçon-là! Laissez-nous tranquilles! (Le garçon sort.) Est-ce que votre père avait autant de voix qu'on le soutient? Il m'a défilé une liste de communes!...

ONÉSIME.