Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8
Part 2
On a pu, monsieur le comte, vous exagérer ma fortune?
BOUVIGNY.
Croyez-vous qu'un pareil calcul?... et que les Bouvigny!...
ROUSSELIN.
Loin de moi cette idée! Mais je ne suis pas aussi riche qu'on se l'imagine!
BOUVIGNY, gracieux.
La disproportion en sera moins grande!
ROUSSELIN.
Cependant, malgré des revenus... raisonnables, c'est vrai, nous vivons, sans nous gêner. Ma femme a des goûts... élégants. J'aime à recevoir, à répandre le bien-être autour de moi. J'ai réparé à mes frais la route de Bugueux à Faverville. J'ai établi une école et fondé, à l'hospice, une salle de quatre lits qui portera mon nom.
BOUVIGNY.
On le sait, monsieur, on le sait!
ROUSSELIN.
Tout cela pour vous convaincre que je ne suis pas--bien que fils de banquier et l'ayant été moi-même--ce qu'on appelle un homme d'argent. Et la position de M. Onésime ne saurait être un obstacle, mais il y en a un autre. Votre fils n'a pas de métier?
BOUVIGNY, fièrement.
Monsieur, un gentilhomme ne connaît que celui des armes!
ROUSSELIN.
Mais il n'est pas soldat?
BOUVIGNY.
Il attend, pour servir son pays, que le gouvernement ait changé.
ROUSSELIN.
Et en attendant?...
BOUVIGNY.
Il vivra dans son domaine, comme moi, monsieur!
ROUSSELIN.
A user des souliers de chasse, fort bien! Mais moi, monsieur, j'aimerais mieux donner ma fille à quelqu'un dont la fortune--pardon du mot--serait encore moindre.
BOUVIGNY.
La sienne est assurée!
ROUSSELIN.
A un homme qui n'aurait même rien du tout, pourvu...
BOUVIGNY.
Oh! rien du tout!
ROUSSELIN, se levant.
Oui, monsieur, à un simple travailleur, à un prolétaire.
BOUVIGNY, se levant.
C'est mépriser la naissance!
ROUSSELIN.
Soit! Je suis un enfant de la Révolution, moi!
BOUVIGNY.
Vos manières le prouvent, monsieur!
ROUSSELIN.
Et je ne me laisse pas éblouir par l'éclat des titres!
BOUVIGNY.
Ni moi par celui de l'or..., croyez-le!
ROUSSELIN.
Dieu merci, on ne se courbe plus devant les seigneurs, comme autrefois!
BOUVIGNY.
En effet, votre grand-père a été domestique dans ma maison!
ROUSSELIN.
Ah! vous voulez me déshonorer? Sortez, monsieur! La considération est aujourd'hui un privilège tout personnel. La mienne se trouve au-dessus de vos calomnies! Ne serait-ce que ces notables qui sont venus tout à l'heure m'offrir la candidature...
BOUVIGNY.
On aurait pu me l'offrir aussi, à moi! et je l'ai, je l'aurais refusée par égard pour vous. Mais devant une pareille indélicatesse, après la déclaration de vos principes, et du moment que vous êtes un démocrate, un suppôt de l'anarchie...
ROUSSELIN.
Pas du tout!
BOUVIGNY.
Un organe du désordre, moi aussi, je me déclare candidat! Candidat conservateur, entendez-vous! et nous verrons bien lequel des deux... Je suis même le camarade du préfet qui vient d'être nommé! Je ne m'en cache pas! et il me soutiendra! Bonsoir! (Il sort.)
SCÈNE IX.
ROUSSELIN, seul.
Mais ce furieux-là est capable de me démolir dans l'opinion, de me faire passer pour un jacobin! J'ai peut-être eu tort de le blesser. Cependant, vu la fortune des Bouvigny, il m'était bien impossible... N'importe, c'est fâcheux! Murel et Gruchet déjà ne m'avaient pas l'air si rassurés, et il faudrait découvrir un moyen de persuader aux conservateurs... que je suis... le plus conservateur des hommes... hein? qu'est-ce donc?
SCÈNE X.
ROUSSELIN, MUREL, avec une foule d'électeurs, HEURTELOT, BEAUMESNIL, VOINCHET, HOMBOURG, LEDRU, puis GRUCHET.
MUREL.
Mon cher concitoyen, les électeurs ici présents viennent vous offrir, par ma voix, la candidature du parti libéral de l'arrondissement.
ROUSSELIN.
Mais... messieurs...
MUREL
Vous aurez entièrement pour vous les communes de Faverville, Harolle, Lahoussaye, Sannevas, Bonneval, Hautot, Saint-Mathieu.
ROUSSELIN.
Ah! ah!
MUREL.
Randou, Manerville, la Coudrette! Enfin nous comptons sur une majorité qui dépassera quinze cents voix, et votre élection est certaine.
ROUSSELIN.
Ah! citoyens! (Bas à Murel.) Je ne sais que dire.
MUREL.
Permettez-moi de vous présenter quelques-uns de vos amis politiques: d'abord, le plus ardent de tous, un véritable patriote, M. Heurtelot... fabricant...
HEURTELOT.
Oh! dites cordonnier, ça ne me fait rien!
MUREL.
M. Hombourg, maître de l'hôtel du _Lion d'or_ et entrepreneur de roulage; M. Voinchet, pépiniériste; M. Beaumesnil, sans profession; le brave capitaine Ledru, retraité.
ROUSSELIN, avec enthousiasme.
Ah! les militaires!
MUREL.
Et tous nous sommes convaincus que vous remplirez hautement cette noble mission. (Bas à Rousselin.) Parlez donc!
ROUSSELIN.
Messieurs!... non, citoyens! Mes principes sont les vôtres! et... certainement que... je suis l'enfant du pays, comme vous! On ne m'a jamais vu dire du mal de la liberté, au contraire! Vous trouverez en moi... un interprète... dévoué à vos intérêts, le défenseur... une digue contre les envahissements du Pouvoir!
MUREL, lui prenant la main.
Très bien, mon ami, très bien! Et n'ayez aucun doute sur le résultat de votre candidature! D'abord elle sera soutenue par l'_Impartial!_
ROUSSELIN.
L'_Impartial_ pour moi?
GRUCHET, sortant de la foule.
Mais tout à fait pour vous! J'arrive de la rédaction. Julien est d'une ardeur! (Bas à Murel, étonné de le voir.) Il m'a donné des raisons. Je vous expliquerai. (Aux électeurs.) Vous permettez, n'est-ce pas? (A Rousselin.) Maintenant, c'est bien le moins que je vous l'amène?
ROUSSELIN.
Qui? pardon! car j'ai la tête...
GRUCHET.
Que je vous amène Julien? il a envie de venir.
ROUSSELIN.
Est-ce... véritablement nécessaire?
GRUCHET.
Oh! indispensable!
ROUSSELIN.
Eh bien, alors... oui, comme vous voudrez. (Gruchet sort.)
HEURTELOT, prenant par le coude Rousselin qu'il fait tourner sur ses talons.
Ce n'est pas tout ça, citoyen! mais la première chose quand vous serez là-bas, c'est d'abolir l'impôt des boissons!
ROUSSELIN.
Les boissons? sans doute!
HEURTELOT.
Les autres font toujours des promesses; et puis va te promener! Moi, je vous crois un brave; et tapez là dedans! (Il lui tend la main.)
ROUSSELIN, avec hésitation.
Volontiers, citoyen, volontiers!
HEURTELOT.
A la bonne heure! et il faut que ça finisse! Voilà trop longtemps que nous souffrons!
HOMBOURG.
Parbleu! on ne fait rien pour le roulage! l'avoine est hors de prix!
ROUSSELIN.
C'est vrai! l'agriculture...
HOMBOURG.
Je ne parle pas de l'agriculture! Je dis le roulage!
MUREL.
Il n'y a que cela! mais, grâce à lui, le gouvernement...
LEDRU.
Ah! le gouvernement! il décore un tas de freluquets!
VOINCHET.
Et leur tracé du chemin de fer, qui passera par Saint-Mathieu, est d'une bêtise!...
BEAUMESNIL.
On ne peut plus élever ses enfants!
ROUSSELIN.
Je vous promets...
HOMBOURG.
D'abord, les droits de la poste!...
ROUSSELIN.
Oh! oui!
LEDRU.
Quand ce ne serait que dans l'intérêt de la discipline!
ROUSSELIN.
Parbleu!
VOINCHET.
Au lieu que si on avait pris par Bonneval...
ROUSSELIN.
Assurément!
BEAUMESNIL.
Moi, j'en ai un qui a des dispositions...
ROUSSELIN.
Je vous crois!
HOMBOURG. } } Ainsi, pour louer un cabriolet... } } LEDRU. } } Je ne demande rien; cependant... } } Tous à la fois. VOINCHET. } } Ma propriété qui se trouve... } } BEAUMESNIL. } } Car enfin, puisqu'il y a des collèges... }
MUREL, élevant la voix plus haut.
Citoyens, pardon, un mot! Citoyens, dans cette circonstance où notre cher compatriote, avec une simplicité de langage que j'ose dire antique, a si bien confirmé notre espoir, je suis heureux d'avoir été votre intermédiaire...;--et afin de célébrer cet événement, d'où sortiront pour le canton--et peut-être pour la France--de nouvelles destinées, permettez-moi de vous offrir, lundi prochain, un punch à ma fabrique.
LES ÉLECTEURS.
Lundi, oui, lundi!
MUREL.
Nous n'avons plus qu'à nous retirer, je crois?
TOUS, en s'en allant.
Adieu, monsieur Rousselin! A bientôt! ça ira! vous verrez!
ROUSSELIN, donnant des poignées de main.
Mes amis! Ah! je suis touché, je vous assure! Adieu! Tout à vous! (Les électeurs s'éloignent.)
MUREL, à Rousselin.
Soignez Heurtelot; c'est un meneur! (Il va retrouver, au fond, les électeurs.)
ROUSSELIN, appelant.
Heurtelot!
HEURTELOT.
De quoi?
ROUSSELIN, l'entraînant à l'écart.
Vous ne pourriez pas me faire quinze paires de bottes?
HEURTELOT.
Quinze paires?
ROUSSELIN.
Oui! et autant de souliers. Ce n'est pas que j'aille en voyage, mais je tiens à avoir une forte provision de chaussures.
HEURTELOT.
On va s'y mettre tout de suite, monsieur! A vos Ordres! (Il va rejoindre les électeurs.)
HOMBOURG.
Monsieur Rousselin, il m'est arrivé dernièrement une paire d'alezans, qui seraient des bijoux à votre calèche! Voulez-vous les voir?
ROUSSELIN.
Oui, un de ces jours!
VOINCHET.
Je vous donnerai une petite note, vous savez, sur le tracé du nouveau chemin de fer, de façon à ce que, prenant mon terrain par le milieu...
ROUSSELIN.
Très bien!
BEAUMESNIL.
Je vous amènerai mon fils, et vous conviendrez qu'il serait déplorable de laisser un pareil enfant sans éducation.
ROUSSELIN.
A la rentrée des classes, soyez sûr!...
HEURTELOT.
Voilà un homme celui-là! Vive Rousselin!
TOUS.
Vive Rousselin! (Tous les électeurs sortent.)
SCÈNE XI.
ROUSSELIN, MUREL.
ROUSSELIN se précipite sur Murel, et l'embrassant.
Ah! mon ami! mon ami! mon ami!
MUREL.
Trouvez-vous la chose bien conduite?
ROUSSELIN.
C'est-à-dire que je ne peux pas vous exprimer...
MUREL.
Vous en aviez envie, avouez-le?
ROUSSELIN.
J'en serais mort! Au bout d'un an que je m'étais retiré ici, à la campagne, j'ai senti peu à peu comme une langueur. Je devenais lourd. Je m'endormais le soir, après le dîner; et le médecin a dit à ma femme: «Il faut que votre mari s'occupe!» Alors j'ai cherché en moi-même ce que je pourrais bien faire.
MUREL.
Et vous avez pensé à la députation?
ROUSSELIN.
Naturellement! Du reste, j'arrivais à l'âge où l'on se doit ça. J'ai donc acheté une bibliothèque. J'ai pris un abonnement au _Moniteur_.
MUREL.
Vous vous êtes mis à travailler, enfin!
ROUSSELIN.
Je me suis fait, premièrement, admettre dans une société d'archéologie, et j'ai commencé à recevoir, par la poste, des brochures. Puis, j'ai été du conseil municipal, du conseil d'arrondissement, enfin du conseil général; et dans toutes les questions importantes, de peur de me compromettre... je souriais. Oh! le sourire, quelquefois, est d'une ressource!
MUREL.
Mais le public n'était pas fixé sur vos opinions, et il a fallu--vous ne savez peut-être pas...
ROUSSELIN.
Oui! je sais... c'est vous, vous seul!
MUREL.
Non, vous ne savez pas!
ROUSSELIN.
Si fait! ah! quel diplomate!
MUREL, à part.
Il y mord! (Haut.) Les ouvriers de ma fabrique étaient hostiles au début. Des hommes redoutables, mon ami! A présent, tous dans votre main!
ROUSSELIN.
Vous valez votre pesant d'or!
MUREL, à part.
Je n'en demande pas tant!
ROUSSELIN, le contemplant.
Tenez! vous êtes pour moi... plus qu'un frère!... comme mon enfant!
MUREL, avec lenteur.
Mais... je pourrais... l'être.
ROUSSELIN.
Sans doute! (mouvement brusque de Murel) en admettant que je sois plus vieux.
MUREL, avec un rire forcé.
Ou moi... en devenant votre gendre. Voudriez-vous?
ROUSSELIN, avec le même rire.
Farceur!... vous ne voudriez pas vous-même!
MUREL, énergiquement.
Parbleu! oui!
ROUSSELIN.
Allons donc! avec vos habitudes parisiennes!
MUREL.
Je vis en province!
ROUSSELIN.
Eh! on ne se marie pas à votre âge!
MUREL.
Trente-quatre ans, c'est l'époque!
ROUSSELIN.
Quand on a, devant soi, un avenir comme le vôtre!
MUREL.
Eh! mon avenir s'en trouverait singulièrement...
ROUSSELIN.
Raisonnons; vous êtes tout simplement le directeur de la filature de Bugneaux, représentant la compagnie flamande. Appointements: vingt mille.
MUREL.
Plus une part considérable dans les bénéfices!
ROUSSELIN.
Mais l'année où on n'en fait pas? Et puis, on peut très bien vous mettre à la porte.
MUREL.
J'irai ailleurs, où je trouverai...
ROUSSELIN.
Mais vous avez des dettes! des billets en souffrance! on vous harcèle!
MUREL.
Et ma fortune, à moi! sans compter que plus tard...
ROUSSELIN.
Vous allez me parler de l'héritage de votre tante? Vous n'y comptez pas vous-même. Elle habite à deux cents lieues d'ici, et vous êtes fâchés!
MUREL, à part.
Il sait tout, cet animal-là!
ROUSSELIN.
Bref, mon cher, et quoique je ne doute nullement de votre intelligence ni de votre activité, j'aimerais mieux donner ma fille... à un homme...
MUREL.
Qui n'aurait rien du tout, et qui serait bête!
ROUSSELIN.
Non! mais dont la fortune, quoique minime, serait certaine!
MUREL.
Ah! par exemple!
ROUSSELIN.
Oui, monsieur, à un modeste rentier, à un petit propriétaire de campagne.
MUREL.
Voilà le cas que vous faites du travail!
ROUSSELIN.
Écoutez donc! l'industrie, ça n'est pas sûr, et un bon père de famille doit y regarder à deux fois.
MUREL.
Enfin, vous me refusez votre fille?
ROUSSELIN, avec bonhomie et lui prenant la main.
Forcément! et en bonne conscience, ce n'est pas ma faute! sans rancune, n'est-ce pas? (Appelant.) Pierre! Mon buvard et un encrier! Asseyez-vous là! Vous allez préparer ma profession de foi aux électeurs. (Pierre apporte ce que Rousselin a demandé et le dépose sur la petite table, à droite.)
MUREL.
Moi! que je...
ROUSSELIN.
Nous la reverrons ensemble! Mais commencez d'abord. Avec votre verve, je ne suis pas inquiet! Ah! vous m'avez donné tout à l'heure un bon coup d'épaule... pour mon discours! Je ne vous tiens pas quitte! Est-il gentil!--Je vous laisse! Moi, je vais à mes petites affaires! Quelque chose d'enlevé, n'est-ce pas?--du feu! (Il sort.)
SCÈNE XII.
MUREL, seul.
Imbécile! Me voilà bien avancé maintenant! (A la cantonade.) Mais, vieille bête, tu ne trouveras jamais quelqu'un pour la chérir comme moi! De quelle façon me venger? ou plutôt si je lui faisais peur? C'est un homme à sacrifier tout pour être élu. Donc, il faudrait lui découvrir un concurrent! Mais lequel! (Entre Gruchet.) Ah!
SCÈNE XIII.
MUREL, GRUCHET.
GRUCHET.
Qu'est-ce qui vous prend?
MUREL.
Un remords! J'ai commis une sottise, et vous aussi.
GRUCHET.
En quoi?
MUREL.
Vous étiez tout à l'heure avec ceux qui portent Rousselin à la candidature? Vous l'avez vu!
GRUCHET.
Et même que j'ai été chercher Julien; il va venir.
MUREL.
Il ne s'agit pas de lui, mais de Rousselin; ce Rousselin, c'est un âne! Il ne sait pas dire quatre mots! et nous aurons le plus pitoyable député!
GRUCHET.
L'initiative n'est pas de moi!
MUREL.
Il s'est toujours montré on ne peut plus médiocre.
GRUCHET.
Certainement!
MUREL.
Ce qui ne l'empêche pas d'avoir une considération!... tandis que vous...
GRUCHET, vexé.
Moi, eh bien?
MUREL.
Je ne veux pas vous offenser, mais vous ne jouissez pas, dans le pays, de l'espèce d'éclat qui entoure la maison Rousselin.
GRUCHET.
Oh! si je voulais! (Silence.)
MUREL, le regardant en face.
Gruchet, seriez-vous capable de vous livrer à une assez forte dépense?
GRUCHET.
Ce n'est pas trop dans mon caractère; cependant...
MUREL.
Si on vous disait: «Moyennant quelque mille francs, tu prendras sa place, tu seras député!»
GRUCHET.
Moi, dé...
MUREL.
Mais songez donc que là-bas, à Paris, on est à la source des affaires! on connaît un tas de monde! on va soi-même chez les ministres! Les adjudications de fournitures, les primes sur les sociétés nouvelles, les grands travaux, la Bourse! on a tout! Quelle influence! mon ami, que d'occasions!
GRUCHET.
Comment voulez-vous que ça m'arrive? Rousselin est presque élu!
MUREL.
Pas encore! Il a manqué de franchise dans la déclaration de ses principes! et là-dessus la chicane est facile! Quelques électeurs n'étaient pas contents. Heurtelot grommelait.
GRUCHET.
Le cordonnier? J'ai contre lui une saisie pour après-demain!
MUREL.
Épargnez-le; il est fort! Quant aux autres, on verra. Je m'arrangerai pour que la chose commence par les ouvriers de ma fabrique... puis, s'il faut se déclarer pour vous, je me déclarerai. M. Rousselin n'ayant pas le patriotisme nécessaire, je serai forcé de le reconnaître; d'ailleurs, je le reconnais, c'est une ganache.
GRUCHET, rêvant.
Tiens! tiens!
MUREL.
Qui vous arrête? Vous êtes pour la gauche? Eh bien, on vous pousse à la Chambre de ce côté-là; et quand même vous n'iriez pas, votre candidature seule, en ôtant des voix à Rousselin, l'empêche d'y parvenir.
GRUCHET.
Comme ça le ferait bisquer!
MUREL.
Un essai ne coûte rien; peut-être quelques centaines de francs dans les cabarets.
GRUCHET, vivement.
Pas plus, vous croyez?
MUREL.
Et je vais remuer tout l'arrondissement[6], et vous serez nommé, et Rousselin sera enfoncé! Et beaucoup de ceux qui font semblant de ne pas vous connaître s'inclineront très bas en vous disant: «Monsieur le député, j'ai bien l'honneur de vous offrir mes hommages.»
[6] _Nous ferons répandre que c'est un légitimiste déguisé_; biffé par LA CENSURE.
SCÈNE XIV.
LES MÊMES, JULIEN, regardant de droite et de gauche.
MUREL.
Mon petit Duprat, vous ne verrez pas M. Rousselin!
JULIEN.
Je ne pourrai pas voir...
MUREL.
Non! Nous sommes brouillés... sur la politique.
JULIEN.
Je ne comprends pas! Tantôt vous êtes venu chez moi me démontrer qu'il fallait soutenir M. Rousselin, en me donnant une foule de raisons... que j'ai été redire à M. Gruchet. Il les a de suite acceptées, d'autant plus qu'il désire...
GRUCHET.
Ceci entre nous, mon cher! C'est une autre question, qui ne concerne pas Rousselin.
JULIEN.
Pourquoi n'en veut-on plus?
MUREL.
Je vous le répète, ce n'est pas l'homme de notre parti.
GRUCHET, avec fatuité.
Et on en trouvera un autre!
MUREL.
Vous saurez lequel. Allons-nous-en! On ne conspire pas chez l'ennemi.
JULIEN.
L'ennemi! Rousselin!
MUREL.
Sans doute; et vous aurez l'obligeance de l'attaquer dans l'_Impartial_, vigoureusement!
JULIEN.
Pourquoi cela? Je ne vois pas de mal à en dire.
GRUCHET.
Avec de l'imagination, on en trouve.
JULIEN.
Je ne suis pas fait pour ce métier!
GRUCHET.
Écoutez donc! Vous êtes venu à moi le premier m'offrir vos services, et sachant que j'étais l'ami de Rousselin, vous m'avez prié--c'est le mot--de vous introduire chez lui.
JULIEN.
A peine y suis-je que vous m'en arrachez!
GRUCHET.
Ce n'est pas ma faute si les choses ont pris tout à coup une autre direction.
JULIEN.
Est-ce la mienne?
GRUCHET.
Mais comme il était bien convenu entre nous deux que vous entameriez une polémique contre la Société des tourbières de Grumesnil-les-Arbois, président le comte de Bouvigny, en démontrant l'incapacité financière dudit sieur,--une affaire superbe dont ce gredin de Dodart m'a exclu!...
MUREL, à part.
Ah! voilà le motif de leur alliance!
GRUCHET.
Jusqu'à présent, vous n'en avez rien fait; donc, c'est bien le moins, cette fois, que vous vous exécutiez! Ce qu'on vous demande, d'ailleurs, n'est pas tellement difficile...
JULIEN.
N'importe! je refuse.
MUREL.
Julien, vous oubliez qu'aux termes de notre engagement...
JULIEN.
Oui, je sais! Vous m'avez pris pour faire des découpures dans les autres feuilles, écrire toutes les histoires de chiens perdus, noyades, incendies, accidents quelconques et rapetisser à la mesure de l'esprit local les articles des confrères parisiens, en style plat; c'est une exigence, chaque métaphore enlève un abonnement. Je dois aller aux informations, écouter les réclamations, recevoir toutes les visites, exécuter un travail de forçat, mener une vie d'idiot, et n'avoir, en quoi que ce soit, jamais d'initiative! Eh bien, une fois par hasard, je demande grâce!
MUREL.
Tant pis pour vous!
GRUCHET.
Alors il ne fallait pas prendre cette place!
JULIEN.
Si j'en avais une autre!
GRUCHET.
Quand on n'a pas de quoi vivre, c'est pourtant bien joli!
JULIEN, s'éloignant.
Ah! la misère!
MUREL.
Laissons-le bouder! Asseyons-nous, pour que j'écrive votre profession de foi.
GRUCHET.
Très volontiers! (Ils s'assoient.)
JULIEN, un peu remonté au fond.
Comme je m'enfuirais à la grâce de Dieu, n'importe où, si tu n'étais pas là, mon pauvre amour! (Regardant la maison de Rousselin.) Oh! je ne veux pas que dans ta maison aucune douleur, fût-ce la moindre, survienne à cause de moi! Que les murs qui t'abritent soient bénis! Mais... sous les acacias, il me semble... qu'une robe?... Disparue! Plus rien! Adieu. (Il s'éloigne.)
GRUCHET, le rappelant.
Restez donc; nous avons quelque chose à vous montrer!
JULIEN.
Ah! j'en ai assez de vos sales besognes! (Il sort.)
MUREL, tendant le papier à Gruchet.
Qu'en pensez-vous?
GRUCHET.
C'est très bien; merci!... Cependant...
MUREL.
Qu'avez-vous?
GRUCHET.
Rousselin m'inquiète!
MUREL.
Un homme sans conséquence!
GRUCHET.
Eh! vous ne savez pas de quoi il est capable!--au fond! Et puis, le jeune Duprat ne m'a pas l'air extrêmement chaud?
MUREL.
Son entêtement à ménager Rousselin doit avoir une cause?
GRUCHET.
Eh! il est amoureux de Louise!
MUREL.
Qui vous l'a dit?
GRUCHET.
Rousselin lui-même!
MUREL, à part.
Un autre rival! Bah! j'en ai roulé de plus solides! (Haut.) Écoutez-moi: je vais le rejoindre pour le catéchiser; vous, pendant ce temps-là, faites imprimer la profession de foi; voyez tous vos amis et trouvez-vous ici dans deux heures.
GRUCHET.
Convenu! (Il sort.)
MUREL.
Et maintenant, monsieur Rousselin, c'est vous qui m'offrirez votre fille! (Il sort.)
ACTE DEUXIÈME
Le théâtre représente une promenade sous les quinconces.--A gauche, au deuxième plan, le café Français; à droite, la grille de la maison de Rousselin.--Au lever du rideau, un colleur est en train de coller trois affiches sur les murs de la maison de Rousselin.
SCÈNE PREMIÈRE.
HEURTELOT, MARCHAIS, LE GARDE CHAMPÊTRE, FOULE.
LE GARDE CHAMPÊTRE, à la foule.
Circulez! circulez! laissez toute la place aux proclamations!
LA FOULE.
Trop juste!
HEURTELOT.
Ah! la profession de foi de Bouvigny!
MARCHAIS.
Parbleu, puisqu'il sera nommé!
HEURTELOT.
C'est Gruchet qui sera nommé! Lisez plutôt son affiche!
MARCHAIS.
Que je la lise?...
HEURTELOT.
Oui!
MARCHAIS.
Commencez vous-même! (A part.) Il ne connaît pas ses lettres! (Haut.) Eh bien?
HEURTELOT.
Mais vous?
MARCHAIS.
Moi?...
HEURTELOT, à part.
Il ne sait pas épeler! (Haut.) Allons...
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Et ça vote!--Tenez, je vais m'y mettre pour vous! D'abord, celle du comte de Bouvigny: «Mes amis, cédant à de vives instances, j'ai cru devoir me présenter à vos suffrages...»
HEURTELOT.
Connu! A l'autre! Celle de Gruchet!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
«Citoyens, c'est pour obéir à la volonté de quelques amis que je me présente...»
MARCHAIS.
Quel farceur! assez!
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Alors je passe à celle de M. Rousselin! «Mes chers compatriotes, si plusieurs d'entre vous ne m'en avaient vivement sollicité, je n'oserais...»
HEURTELOT.
Il nous embête! je vais déchirer son affiche!
MARCHAIS.
Moi aussi, car c'est une trahison!
LE GARDE CHAMPÊTRE, s'interposant.
Vous n'en avez pas le droit!
MARCHAIS.
Comment, pour soutenir l'ordre!
HEURTELOT.
Eh bien, et la liberté?
LE GARDE CHAMPÊTRE.
Laissez les papiers tranquilles, ou je vous flanque au violon tous les deux!
HEURTELOT.
Voilà bien le gouvernement! Il est à nous vexer toujours!
MARCHAIS.
On ne peut rien faire!
SCÈNE II.
LES MÊMES, MUREL, GRUCHET.
MUREL, à Heurtelot.
Fidèle au poste! c'est bien! Prenez-les tous; faites-les boire!
HEURTELOT.
Oh! là-dessus!...
MUREL, aux électeurs.
Entrez! et pas de cérémonie! J'ai donné des ordres; c'est Gruchet qui régale.
GRUCHET.
Jusqu'à un certain point cependant!
MUREL, à Gruchet.
Allez donc!
LES ÉLECTEURS.