Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8
Part 13
Ah! c'est un autre artifice maintenant?
JEANNE.
Non, je te jure. Ne t'en va pas!
PAUL.
Eh! tous les hasards sont moins périlleux que vos serments.
JEANNE.
Regarde-moi donc! Est-ce que j'ai l'air de mentir?
PAUL.
Un nouveau piège! Car plus je vous considère et plus votre visage, évoquant pour moi des souvenirs lointains, m'en représente un autre... celui d'une jeune fille.
JEANNE.
Achève!
PAUL.
Elle valait mieux que toutes les reines, et j'aurais bien fait peut-être de retourner en arrière dans ma vie, plutôt que de toujours poursuivre en avant!
JEANNE.
Grandeur de Dieu! quelle punition!
PAUL.
Rien qu'une justice!
JEANNE.
Mais c'est affreux! Tu ne me reconnais donc pas, quand tu sauras... quand je te dis...!
LE ROI DES GNOMES, apparaissant tout à coup.
Prends garde!
PAUL, à part.
Encore lui!
JEANNE.
Je ne t'ai pas appelé, toi!
LE ROI DES GNOMES, avec un grand salut.
Raison de plus pour venir, ô reine!
JEANNE.
Va-t'en, va-t'en! je le sauverai seule!
LE ROI DES GNOMES.
Mais tu vois bien que le misérable lui-même ne veut pas de ton secours.
JEANNE, à Paul qui est déjà remonté au milieu de la scène.
Grâce! Reviens!
PAUL.
Jamais! (Il entraîne Dominique immobile de terreur et s'en va par le fond.)
JEANNE.
Au nom du souvenir dont tu parlais tout à l'heure! Dussé-je pour te convaincre donner ma vie...!
PAUL.
Je n'en ai que faire de vos dons!
JEANNE.
Ecoute, je suis... (Paul et Dominique ont disparu. Le roi des gnomes étend sa main sur Jeanne qui balbutie d'une voix mourante:) Jeanne la laitière!
Elle tombe comme foudroyée sous la main du roi des gnomes... Alors toutes les marches du trône s'entr'ouvrent; et LES NAINS, avec les têtes de gnomes qu'ils avaient au 1er tableau, s'élancent autour d'elle, dansant et chantant.
Elle est morte, elle est morte! Personne désormais ne nous contrariera. Enfin! nous triomphons! Haha! haha! haha!
LA REINE DES FÉES apparaît debout sur le trône.
Non, elle n'est pas morte! (Elle descend gravement les marches du trône et étend son manteau sur Jeanne comme pour la défendre.) Son abnégation l'a sauvée!
Les gnomes, reculant, font un cercle au milieu duquel se trouvent Jeanne et la reine des fées.
HUITIÈME TABLEAU
LA FORÊT PÉRILLEUSE
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMINIQUE, seul.
Il arrive par la droite, à petits pas, en regardant de tous les côtés.
Perdu! pour avoir quitté mon maître une minute! Où est-il donc? (Il crie.) Monsieur! monsieur! Absent! Eh, c'est sa faute... Quelle diable d'idée a-t-il avec ses gnomes et son château des Cœurs! Cherchons-le cependant! Monsieur! Ah bien oui! cours après. Mais des yeux brillent dans les feuilles... Eh non! c'est le soleil sur la mousse! Il y a de ces effets-là dans les bois! Continuons!... On marche! Un oiseau qui s'envole. Suis-je bête! Il n'en faudrait pas moins sortir d'ici! Essayons! (Une branche le cingle.) Ah! (Il se détourne.) Personne. Dieu soit loué! Scélérates d'épines, va! Gueuses de branches! plus j'avance, plus je m'empêtre! (Les arbres le frappent avec leurs branches.) Mais... Mais... J'ai toute la forêt sur les épaules! Aïe! N'importe! je passerai! Quand je vous dis que je passerai!
Il empoigne vigoureusement un arbre de chaque main, et il les écarte d'un seul mouvement. Aussitôt toute la forêt se divise devant lui, comme une toile que l'on déchire, et forme une belle allée de verdure, avec deux rangs d'arbres symétriques.
Au fond, et détaché en noir sur le ciel rose que fait le soleil couchant, se dresse le château des Cœurs, tel qu'il a été vu dans la mansarde; ses trois tourelles sont reliées par des courtines percées de petites ouvertures d'où s'échappe une lumière rouge.
Dominique reste longtemps immobile et muet de surprise.
Un château! Le château des Cœurs! C'est donc vrai! Le voilà exactement comme d'après ses paroles. Eh non! je rêve! impossible. (Il se palpe.) Cependant... je ne dors pas!... Ce toit noir, ces lumières rouges, on dirait un monstre qui vous regarde. Voyons! voyons! calmons-nous! Pas de raison d'avoir peur! au contraire, c'est une fière chance! Je l'ai découvert le premier tout de même! Quelle joie ce sera pour Monsieur!
Mais... puisque je suis le premier ici... c'est à moi que revient la gloire! Et pourquoi pas? (Il est pris d'un rire frénétique.) La récompense, la dame, la belle femme! La maison paraît seigneuriale, et les terres à l'entour vous composent un domaine... La forêt en dépend sans doute? Comme je vais la couper rasibus! C'est par là que je commence! Quel abatis feront mes gens! car j'ai des gens. (Il se promène de droite et de gauche, enthousiasmé.) Je ne suis plus domestique! Allons donc! Ah! mais oui! une valetaille de Sardanapale! une livrée rouge et or, avec des bas tirés, sapristi! des plumets au chapeau, des boutons larges comme des assiettes, et dans le vestibule, au bas de l'escalier, toutes sortes de jeux de cartes et de dominos; c'est grand genre!... et s'ils ne charrient pas droit... (Il fait le geste de donner des coups de pied.)
Eh bien! pas de bourgeois? Ma foi, tant pis! J'ai fait tout ce que j'ai pu!... Cependant une dernière complaisance. (Il crie, mais très faiblement.) Monsieur! Monsieur!... Il ne pourra pas dire que je ne l'ai pas appelé! Je suis quitte!... car enfin... puisqu'il se cache... je voudrais même qu'il y eût ici des témoins pour affirmer que je l'ai bien appelé. (Tous les arbres du côté où il a crié à voix basse s'inclinent, tandis que ceux de l'autre côté secouent leur feuillage en signe de dénégation.) Ah! voilà qui est drôle! Ils remuent, sans qu'il y ait du vent, d'eux-mêmes, comme des personnes! Vous ne me comprenez pas cependant. (Tous les arbres des deux côtés s'inclinent à la fois, en manière d'assentiment.) Horreur! Ma moelle se glace dans mes os, je deviens fou! Si j'allais mourir! il y a des choses au-dessus de notre intelligence, décidément, et j'avais bien tort de nier!... (Il s'assoit par terre, près de défaillir.) Je voudrais que Monsieur fût arrivé maintenant. Attendons-le! Ce n'était pas très délicat ce que j'allais faire! lui dérober sa gloire, pauvre garçon! après tant de travers! Il est vrai que je les ai subis comme lui! Jusqu'à présent, je m'en suis tiré. Pourquoi la suite serait-elle pire? Tout à l'heure, c'est un petit étourdissement que j'ai eu, rien de plus! (Il regarde le château.) Et ce château-là ressemble à bien d'autres châteaux, parbleu! seulement un peu rébarbatif de loin, mais d'un chic!... Il n'est pas désert toujours. On s'y remue. La fumée des cuisines m'arrive; j'entends de grands bruits de vaisselle. Sans doute, on attend le maître? Mais c'est moi le maître. (Il regarde les arbres avec indécision.) Non, immobiles. Du courage, Dominique! en avant! on n'a rien sans toupet! (Il s'élance, mais ses jambes se trouvent vivement prises dans l'écorce qui monte le long de son corps.) Ah! ah! (Parvenue à la hauteur des bras, l'écorce se déploie en branches chargées de feuilles, la tête reste intacte.) Mon maître! à moi, mon bon maître, je... (Il est complètement métamorphosé en arbre.)
SCÈNE II.
DOMINIQUE, LES ARBRES.
TOUS LES ARBRES, à la fois.
Il est pris!... Encore un! encore un!...
DOMINIQUE, changé en prunier.
Au secours! à mon secours!
LES ARBRES.
Impossible.
DOMINIQUE.
Qui a parlé?
LES ARBRES.
Un chêne,--un orme,--un tilleul,--un sapin,--des ébéniers.
DOMINIQUE.
Quelle plaisanterie!
UN CHÊNE.
Tu parles bien toi-même. Nous étions tous des hommes autrefois!
LES ARBRES.
Tous! tous!
UN TILLEUL.
Nous avons subi ton aventure. Notre seule distraction est de causer entre nous. Mais quand arrive quelqu'un d'un ordre supérieur, nous devenons muets comme les arbres ordinaires.
DOMINIQUE.
Qu'est-ce qui me parle à présent?
UN TILLEUL.
Un tilleul!
DOMINIQUE.
Et moi, que suis-je donc?
LE TILLEUL.
Tu te trouves trop loin... Nous t'apercevons confusément...
DOMINIQUE.
Je me sens... stupide... Je ne serais pas surpris d'être un prunier.
LES ARBRES.
Oui, en effet... un prunier sauvage.
DOMINIQUE.
Et dire que me voilà tout seul, à l'écart..., comme un proscrit, sans pouvoir seulement vous donner une poignée de branche...
UN ORME.
Imite-nous! Résigne-toi!
DOMINIQUE.
Mais je vais m'ennuyer à périr, moi qui venais pour épouser. Au printemps, quand j'aurai des nids, ça me mettra dans une position affreuse. Ce sera un nid de Tantale! Vous n'auriez pas quelque plante grimpante qui pourrait venir jusqu'à moi?
LES ARBRES.
Non!
DOMINIQUE.
Pas un petit liseron? pas une vigne? une vigne folle? Ça ferait mon affaire. Voyons! Je vous la rendrai.
LES ARBRES.
Prunier, vous êtes obscène! Silence! Ah! voilà la brise heureusement, qui va chanter dans nos feuilles!
CHŒUR DES BRISES DANS LES ARBRES.
Réveillez-vous, arbres des bois; Tressaillez toutes à la fois, Forêts profondes, Et, loin des rayons embrasés, A la fraîcheur de nos baisers Mêlez vos ondes.
Aimez-nous, Chantez-nous, Pins et houx, Fougères! Nous passons, Nous glissons, Nous valsons, Légères!
Oh! comme avec un bruit joyeux Nos ailes battent sous les cieux Grandes ouvertes! Oh! le délire et la douceur De se rouler dans l'épaisseur De feuilles vertes! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quels doux sons Les chansons Des pinsons, Des merles! Bois bénis, Tous vos nids Sont garnis De perles!
Quand nous aurons quelques instants Joué sous les berceaux flottants De vos ramures, Nous reviendrons dans les cités Mêler un peu de vos gaîtés A leurs murmures.
Ouvrez-vous Devant nous, Pins et houx, Fougères! Nous passons, Nous glissons, Nous valsons, Légères!
A la fin, LES ARBRES baissent de plus en plus la voix et, se penchant les uns vers les autres, s'avertissent.
Un homme! un homme! un homme!
DOMINIQUE.
C'est mon maître, mes amis, c'est mon...
Paul paraît par la gauche.
SCÈNE III.
LES ARBRES, DOMINIQUE, PAUL.
PAUL, accablé.
Je ne le trouverai donc jamais, cet infernal château des gnomes! et Dominique disparu! On n'est pas idiot comme ce garçon! J'ai beau lui prescrire de ne pas me quitter d'une semelle, depuis plus de deux heures il faut que je perde mon temps... (Il est arrivé au milieu de l'allée et s'arrête stupéfait.) Ah! enfin!... (Dominique secoue ses branches, pour attirer l'attention de son maître.) Me voilà donc au terme de toutes mes recherches et de toutes mes fatigues! Merci, bonne fée, d'avoir soutenu mon cœur à travers des périls où tant d'autres avant moi se sont perdus! (Un éclat de rire part de l'intérieur du château.) On dirait un éclat de rire venant du château. Cependant toutes ses fenêtres sont fermées: qu'est-ce encore? Allons! c'est bien la peine d'être arrivé jusqu'ici pour m'effrayer, comme une femme, du cri de quelque oiseau ou d'une bête fauve? Mais où est donc Dominique? (Dominique s'agite.) J'ai fait plus que mon devoir en le cherchant derrière tous les arbres de cette forêt... M'a-t-il assez ennuyé, du reste, pendant le voyage! et je suis bon de tant l'aimer, vraiment! Il sera tombé sans doute dans quelque embûche, où, malgré mes recommandations, sa curiosité ou sa sottise l'aura conduit. (Dominique s'agite de plus en plus.) En avant! Dans une entreprise pareille, l'existence d'un seul homme n'est rien, puisqu'il s'agit de tous les autres.
Alors retentit un immense éclat de rire, un bruit de foule. Toutes les fenêtres et toutes les portes du château s'ouvrent avec violence. Il y a douze fenêtres; à chacune d'elles paraît un gnome. Sur le balcon du milieu se tient le roi avec une couronne en tête et le sceptre à la main. De chaque porte s'élance un gnome (garde du corps ou laquais), riant, criant, sautant autour de Paul, à quelque distance. Tous les arbres s'inclinent avec un grand frémissement. Paul, ébloui, reste debout en face du château.
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, LE ROI DES GNOMES.
LE ROI DES GNOMES, à son balcon, d'une voix haute et ironique.
Ah! maître sensible! Ah! cœur exempt de souillures! Toi qui abandonnes ton serviteur et qui te crois appelé à sauver le genre humain, tu as failli deux fois en deux minutes, par égoïsme et par orgueil! Tu es à nous maintenant.
PAUL, dédaigneusement.
Moi?
LE ROI DES GNOMES.
Contemple cet arbre, c'est ton domestique lui-même.
PAUL.
Grands dieux!
LE ROI DES GNOMES.
Sous l'écorce où le voilà caché, il conserve le sentiment et la mémoire. Tu vas être comme lui.
PAUL, d'un ton terrible, aux gnomes qui se sont resserrés autour de lui.
Pas encore, tant que cette épée...
LE ROI DES GNOMES.
Tire-la donc!
Paul, déjà la main sur la garde de son épée, est paralysé tout à coup. Ses bras et ses jambes conservent l'attitude qu'il avait prise dans ce mouvement. Il devient rigide et blanc comme une statue, pendant que le roi, du haut de son balcon, prend son sceptre d'or. La bague reluit à sa main de marbre.
LE ROI DES GNOMES.
Nous t'avons fait des épaules assez solides pour porter les destinées du monde. Qu'en dis-tu? Garde comme un remords le souvenir du passé. Demeure perpétuellement dans l'impuissance de ta menace. Tes yeux sans prunelles auront le don de nous voir et tes oreilles celui de nous entendre, quand tu seras transporté dans la salle de nos festins; car sous ton apparence insensible tu vivras, pour souffrir ton supplice éternel.
Tous les gnomes, se prenant par la main avec des éclats de rire et aux sons d'une musique infernale, font une grande ronde autour de la statue immobile.
NEUVIÈME TABLEAU
LE GRAND BANQUET
Une salle à manger monumentale. Des lampes brillent, tenues à de très longues cordes, comme dans les églises. Sur les deux côtés, de distance en distance, il y a des colonnes de fer à chapiteau corinthien reliées entre elles par de grosses chaînes où sont suspendus des cœurs tout rouges. Au fond et occupant la largeur entière de la scène, un escalier à marches noires monte vers une galerie où se répète le même alignement de colonnes; mais celles-là sans chaînes ni cœurs, avec des palmettes d'améthyste dans leurs chapiteaux et laissant voir la nuit par les intervalles de l'une à l'autre. Au milieu, à une table couverte de vaisselle d'or, et dont la nappe est de pourpre à franges d'or, siègent douze gnomes de premier rang, six d'un côté, six de l'autre, tous portant au front des couronnes d'or. Le roi, sur un trône plus élevé et faisant face au spectateur, est au haut bout de la table, avec une couronne plus haute et ornée tout autour de petits cœurs en diamants.--Sur le premier plan, à gauche, Paul, changé en statue de marbre blanc et dans le costume qu'il portait à l'avant-dernier tableau, garde son attitude immobile.
CHŒUR DES GNOMES célébrant leur victoire.
Pendant qu'ils chantent, les marmitons circulent dans la galerie du fond pour apporter les plats et descendent quelques marches de l'escalier où les valets servant les gnomes viennent prendre les plats pour les poser sur la table. En passant devant la statue, chaque valet lui fait une salutation ironique.
SCÈNE PREMIÈRE.
LES GNOMES, LE ROI DES GNOMES, PAUL en statue.
PREMIER GNOME à la droite du roi, regardant la statue.
Eh bien, héroïque nigaud, comment trouves-tu ta position?
DEUXIÈME GNOME.
Te voilà maintenant au-dessus de nous.
TROISIÈME GNOME.
Et méprisant toujours les petits gnomes.
TOUS, riant à la fois.
Ha! ha! ha! ha!
QUATRIÈME GNOME.
Tu voulais changer le monde, toi!
CINQUIÈME GNOME.
Change donc d'attitude.
TOUS, riant à la fois.
Ha! ha! ha! ha!
SIXIÈME GNOME.
Insulte-nous pour te venger.
SEPTIÈME GNOME.
Pour nous faire rire.
TOUS, riant à la fois.
Ha! ha! ha! ha!
LE ROI DES GNOMES.
Bien! amusez-vous, Gnomes, mes sujets. Fêtons royalement notre victoire sur les hommes. Leurs cœurs à présent nous appartiennent et il n'est pas besoin de ménager la marchandise. Les caveaux, les murailles, notre palais, tout en regorge. Contemplez! Et chaque partie du monde nous en procure: il y en a de Tombouctou et il y en a de Paris. Des cœurs de nègres et des cœurs de duchesses! les uns qui ont palpité pour de l'opium sous la grande muraille en Chine, et d'autres un peu rancis déjà par trop de séjour au fond d'un comptoir, dans Londres!
Une longue branche d'arbre paraît à droite et s'étend contre la statue.
LES SIX GNOMES, en face, à gauche.
Tiens! regardez donc!
LE ROI.
Eh! c'est cet imbécile changé en prunier contre le mur du château.
Une seconde branche paraît.
UN GNOME.
Mais voilà deux branches; elles l'entourent, elles vont l'embrasser.
LE ROI.
Du sentiment! Ça m'ennuie. Coupez-les!
Un valet, avec un couteau, abat d'un seul coup les deux branches d'arbre.--On entend deux cris terribles. Les rameaux saignent contre le piédestal.
UN GNOME.
Délicat comme une sensitive. Pour un prunier, c'est comique!
TOUS LES GNOMES, riant.
Ha! ha! ha!
PREMIER GNOME, regardant la statue.
Il ne s'en émeut pas, le misérable!
DEUXIÈME GNOME.
Défends-le donc! Anime-toi!
TROISIÈME GNOME.
Veux-tu prendre, avec nous, ta petite portion de cœurs?
QUATRIÈME GNOME.
Faut-il qu'on t'en serve?
CINQUIÈME GNOME.
J'ai envie de t'en barbouiller le visage!
SIXIÈME GNOME.
Moi, de te les faire manger tous!
LE ROI.
Tiens, bois leur sang!
Il lui jette le contenu de la coupe. Le liquide rouge l'éclabousse et reste figé çà et là par plaques inégales sur sa face et ses vêtements.
SEPTIÈME GNOME.
Réponds-nous donc, lâche!
HUITIÈME GNOME.
Entends-tu, nous bafouons ta sottise, tes illusions, ton courage!
NEUVIÈME GNOME.
Et ce cœur immaculé, où est-il?
DIXIÈME GNOME.
Tu en as rencontré de jolis cependant.
ONZIÈME GNOME.
Et qui t'aimaient.
DOUZIÈME GNOME.
Depuis des reines jusqu'à des femmes de banquier.
PAUL, toujours immobile, répète trois fois lentement:
Jeanne! Jeanne! Jeanne!
Tous les gnomes épouvantés se lèvent sur leurs sièges.
LE ROI.
Ah! malédiction!
A ce moment, Jeanne, en laitière, se trouve debout sur le piédestal, dans les bras de Paul et l'étreignant étroitement.
LES GNOMES.
Regardez! regardez!
LE ROI.
A moi, mes valets, mes soldats, mes bourreaux! tout le monde! à moi, au secours!
Une foule de gnomes apparaît de tous côtés, se précipitant dans la salle. La statue, peu à peu, a changé de couleur et le piédestal s'est abaissé, si bien que le groupe est maintenant au niveau du plancher.
PAUL, tenant Jeanne sur son bras gauche, tire son épée.
Vous êtes vaincus, misérables!
Un large éclair sillonne le ciel au fond; et dans un éclat de tonnerre, avec un cri immense de la foule, la table et les gnomes, tout s'abîme sous le sol et disparaît. Les lampes s'éteignent. Les cœurs suspendus se mettent à flamboyer, les colonnes du fond s'écroulent à demi, et l'escalier ne fait plus qu'un monceau de ruines.
SCÈNE II.
PAUL, JEANNE.
PAUL.
C'est toi? c'est bien toi? M'as-tu pardonné?
JEANNE.
Monsieur Paul...
PAUL.
Oh! plus de ces mots-là! Lève la tête! toi qui as secouru ma détresse autrefois et qui maintenant me délivres, chère providence de ma vie, pauvre amour méconnu! Et j'ai pu en chercher d'autres! Ah! comme j'étais ingrat pour le passé, aveugle pour l'avenir! Je me suis laissé prendre tout le long de ma route par des illusions funestes, d'autant plus irrésistibles que je retrouvais dans chacun de ces monstres survenant pour me perdre quelque chose de toi, ton image!--Et tu étais, au contraire, si loin!
JEANNE.
Oh! pas si loin!
PAUL.
Comment?
JEANNE.
Moi aussi, j'étais aveugle!
PAUL.
Que veux-tu dire?
JEANNE.
Vous rappelez-vous cette coquette Parisienne qui vous étourdissait avec son embarras de bagages et de sottises?
PAUL, riant.
Oui! oui!
JEANNE, naïvement.
C'était moi!
PAUL.
Mais...
JEANNE.
Vous rappelez-vous cette lourde petite bourgeoise, dans cette contrée hideuse?
PAUL.
Ah! ne me parle pas de cette imbécile!
JEANNE, piteusement.
C'était moi!
PAUL.
Impossible!
JEANNE.
Et cette reine aux splendeurs infinies qui d'un geste faisait mourir les hommes...
PAUL.
Assez! N'achève pas!
JEANNE, se cachant la tête dans les mains.
C'était moi.
PAUL recule d'un pas.
Vous!
JEANNE, lui sautant au cou.
Oui, moi! Pour te retrouver, pour te plaire, pour que tu m'aimes! J'ose te le dire maintenant. Mon amour était si fort que j'ai traversé, afin de venir jusqu'à toi, toutes les démences et toutes les cruautés du monde. Et comme tu ne l'as pas compris, cet amour, comme tu ne l'as pas même aperçu,--il redoublait pourtant à chacun de tes dédains,--aujourd'hui, pour te sauver, je descends du ciel.
PAUL.
Du ciel?
JEANNE.
Ah! tu ne sais pas, écoute! J'étais morte; les gnomes me trompaient. Les fées m'ont rendue à la vie! Tu vas me suivre! l'heure a sonné. Viens! viens!
PAUL.
Oh! oui, oui, je te crois! Je savais bien quelle destinée m'était promise. Malgré tous les obstacles, je n'en ai jamais douté... Et tout à l'heure, sous le marbre qui m'enfermait, j'en avais l'espoir, l'impatience et l'angoisse! Partons! Emmène-moi! Les gnomes sont vaincus, laissons la terre!
JEANNE.
Je vais te conduire dans un pays tout bleu, où les fleurs comme les amours sont éternelles et démesurées. Là, mon bien-aimé, les orages ne soufflent pas; l'immensité tiendra dans nos cœurs, et nos yeux, toujours se contemplant, auront la lumière et la durée des étoiles!
PAUL, étreignant Jeanne.
Ah! délices de mon âme, elle commence déjà l'éternité de notre ivresse.
SCÈNE III.
PAUL, JEANNE, LA REINE DES FÉES.
LA REINE DES FÉES, qui depuis le milieu de la scène précédente est descendue lentement du fond, survenant entre eux deux.
Non! pas encore!
PAUL, indigné.
Toi, la reine des fées! Mais tu m'avais promis...
LA REINE.
As-tu donc oublié notre convention? Tu n'as accompli que la moitié de ton devoir. La seconde est plus difficile peut-être. (Montrant Jeanne.) Avant d'obtenir la félicité de votre union perpétuelle, il faut remettre aux hommes ces cœurs délivrés par ta bravoure!
PAUL.
Comment pourrai-je, à moi seul...?
LA REINE, souriant.
Oh! nous sommes là: les fées t'aideront! Tu n'as à t'occuper que de ceux exclusivement qui te sont connus! Tâche de les convaincre! qu'ils reprennent leur cœur! Pour devenir immortel, exécute d'abord l'œuvre d'un dieu!
Paul baisse la tête dans ses mains. On entend au dehors un chœur de voix joyeuses.
PAUL, levant son visage baigné de larmes.
Ces voix?...
LA REINE.
Ce sont les arbres de la forêt, les hommes délivrés qui s'en retournent!
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, DOMINIQUE entre par le côté droit, avec un nid sur la tête; en guise de bras, il a deux rameaux chargés de fruits qu'il tient horizontalement.
JEANNE, émue.
Mon frère! Comme le voilà!
DOMINIQUE, pleurant.
Mon pauvre maître! Enfin je vous retrouve. Les larmes m'en coulent comme la pluie le long du tronc, du corps c'est-à-dire. Je ne peux vous serrer dans mes bras. On a beau me couper les rameaux, ça repousse. Je voudrais tant vous embrasser! Maudite gourmandise, c'est elle qui a tout fait! (En baissant le menton, il mange une prune sur son épaule et se remet à pleurer.) Ah! mon Dieu, mon Dieu!
PAUL et JEANNE, ensemble.
Grâce pour lui, bonne fée!
LA REINE, à Paul.
Puisque tu l'aimes, soit!
Aussitôt les deux branches disparaissent. Dominique a des bras. Dans le mouvement de sa chevelure qui frissonne, le nid tombe de sa tête, des œufs s'écrasent par terre et un oiseau s'envole.
LA REINE DES FÉES, à Dominique.
Mais tu iras...
DOMINIQUE.
Oh! partout. Depuis que j'ai pris racine, je ne demande qu'à me dégourdir.
LA REINE, montrant les colonnes.
Tu iras avec ton maître, pour donner ces cœurs à tous ceux qui en manquent.
DOMINIQUE.
Volontiers! (Il considère les cœurs suspendus et se gratte l'oreille.) Mais... vu la quantité, nous allons avoir une cargaison d'une lourdeur...!
LA REINE.