Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet
Part 27
Pécuchet néanmoins aborda le chant en partie double. Il prit une baguette pour tenir lieu d'archet et faisait aller son bras magistralement, comme s'il avait eu un orchestre derrière lui; mais, occupé par deux besognes, il se trompait de temps, son erreur en amenait d'autres chez l'élève, et, fronçant les sourcils, tendant les muscles de leur cou, ils continuaient au hasard, jusqu'au bas de la page.
Enfin Pécuchet dit à Victor:
«Tu n'es pas près de briller aux orphéons.» Et il abandonna l'enseignement de la musique.
Locke, d'ailleurs, a peut-être raison: «Elle engage dans des compagnies tellement dissolues, qu'il vaut mieux s'occuper à autre chose.»
Sans vouloir en faire un écrivain, il serait commode pour Victor de savoir trousser une lettre. Une réflexion les arrêta: le style épistolaire ne peut s'apprendre, car il appartient exclusivement aux femmes.
Ils songèrent ensuite à fourrer dans sa mémoire quelques morceaux de littérature, et, embarrassés du choix, consultèrent l'ouvrage de Mme Campan. Elle recommande la scène d'Éliacin, les chœurs d'_Esther_, Jean-Baptiste Rousseau tout entier.
C'est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme peignant le monde sous des couleurs trop favorables.
Cependant elle permet _Clarisse Harlowe_ et _le Père de famille_, par miss Opy.--Qui est-ce, miss Opy?
Ils ne découvrirent pas son nom dans la _Biographie_ Michaud. Restaient les contes de fées.--«Ils vont espérer des palais de diamants, dit Pécuchet. La littérature développe l'esprit, mais exalte les passions.»
Victorine fut renvoyée du catéchisme, à cause des siennes. On l'avait surprise embrassant le fils du notaire, et Reine ne plaisantait pas: sa figure était sérieuse sous son bonnet à gros tuyaux.
Après un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue?
Bouvard et Pécuchet qualifièrent le curé de vieille bête. Sa bonne le défendit en grommelant. Ils ripostèrent, et elle s'en alla en roulant des yeux terribles: «On vous connaît! On vous connaît!»
Victorine, effectivement, s'était prise de tendresse pour Arnold, tant elle le trouvait joli avec son col brodé, sa veste de velours, ses cheveux sentant bon, et elle lui apportait des bouquets, jusqu'au moment où elle fut dénoncée par Zéphyrin.
Quelle niaiserie que cette aventure, les deux enfants étant d'une innocence parfaite!
Fallait-il leur apprendre le mystère de la génération?
«Je n'y verrais pas de mal», dit Bouvard.
Le philosophe Basedow l'exposait à ses élèves, ne détaillant toutefois que la grossesse et la naissance.
Pécuchet pensa différemment. Victor commençait à l'inquiéter.
Il le soupçonnait d'avoir une mauvaise habitude. Pourquoi pas? Des hommes graves la conservent toute leur vie, et on prétend que le duc d'Angoulême s'y livrait.
Il interrogea son disciple d'une telle façon qu'il lui ouvrit les idées, et peu de temps après n'eut aucun doute.
Alors, il l'appela criminel et voulait, comme traitement, lui faire lire Tissot. Ce chef-d'œuvre, selon Bouvard, était plus pernicieux qu'utile. Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment poétique; Aimé Martin rapporte qu'une mère, en pareil cas, prêta la _Nouvelle Héloïse_ à son fils, et, pour se rendre digne de l'amour, le jeune homme se précipita dans le chemin de la vertu.
Mais Victor n'était pas capable de rêver une Sophie.
«Si plutôt nous le menions chez les dames?»
Pécuchet exprima son horreur des filles publiques.
Bouvard la jugeait idiote et même parla de faire exprès un voyage au Havre.
«Y penses-tu? on nous verrait entrer!
--Eh bien! achète-lui un appareil!
--Mais un bandagiste croirait peut-être que c'est pour moi», dit Pécuchet.
Il lui aurait fallu un plaisir émouvant comme la chasse; elle amènerait la dépense d'un fusil, d'un chien; ils préférèrent le fatiguer et entreprirent des courses dans la campagne.
Le gamin leur échappait, bien qu'ils se relayassent: ils n'en pouvaient plus, et, le soir, n'avaient pas la force de tenir le journal.
Pendant qu'ils attendaient Victor, ils causaient avec les passants, et, par besoin de pédagogie, tâchaient de leur apprendre l'hygiène, déploraient la perte des eaux, le gaspillage des fumiers, tonnaient contre la superstition, le squelette d'un merle dans une grange, le buis bénit au fond de l'étable, un sac de vers sur les orteils des fiévreux.
Ils en vinrent à inspecter les nourrices et s'indignaient contre le régime de leurs poupons; les unes les abreuvent de gruau, ce qui les fait périr de faiblesse; d'autres les bourrent de viande avant six mois, et ils crèvent d'indigestion; plusieurs les nettoient de leur propre salive, toutes les manient brutalement.
Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifié, ils entraient dans la ferme et disaient:
«Vous avez tort,--ces animaux vivent de rats, de campagnols; on a trouvé dans l'estomac d'une chouette une quantité de larves de chenilles.»
Les villageois les connaissaient pour les avoir vus, premièrement comme médecins, puis en quête de vieux meubles, puis à la recherche des cailloux, et ils répondaient:
«Allez donc, farceurs! n'essayez pas de nous en remontrer.»
Leur conviction s'ébranla, car les moineaux purgent les potagers mais gobent les cerises. Les hiboux dévorent les insectes, et en même temps les chauves-souris, qui sont utiles,--et si les taupes mangent les limaces, elles bouleversent la terre. Une chose dont ils étaient certains, c'est qu'il faut détruire tout le gibier, comme funeste à l'agriculture.
Un soir qu'ils passaient dans le bois de Faverges, ils arrivèrent devant la maison où Sorel, au bord de la route, gesticulait entre trois individus.
Le premier était un certain Dauphin, savetier, petit, maigre, et la figure sournoise. Le second, le père Aubain, commissionnaire dans les villages, portait une vieille redingote jaune avec un pantalon de coutil bleu. Le troisième, Eugène, domestique chez M. Marescot, se distinguait par sa barbe, taillée comme celle des magistrats.
Sorel leur montrait un nœud coulant, en fil de cuivre, qui s'attachait à un fil de soie retenu par une brique, ce qu'on nomme un collet, et il avait découvert le savetier en train de l'établir.
«Vous êtes témoins, n'est-ce pas?»
Eugène baissa le menton d'une manière approbative, et le père Aubain répliqua:
«Du moment que vous le dites.»
Ce qui enrageait Sorel, c'était le toupet d'avoir dressé un piège aux abords de son logement, le gredin se figurant qu'on n'aurait pas l'idée d'en soupçonner dans cet endroit.
Dauphin prit le genre pleurard:
«Je marchais dessus, je tâchais même de le casser.» On l'accusait toujours, on lui en voulait, il était bien malheureux!
Sorel, sans lui répondre, avait tiré de sa poche un calepin, une plume et de l'encre pour écrire un procès-verbal.
«Oh! non!» dit Pécuchet.
Bouvard ajouta:
«Relâchez-le, c'est un brave homme!
--Lui, un braconnier!
--Eh bien, quand cela serait?»
Et ils se mirent à défendre le braconnage: on sait d'abord que les lapins rongent les jeunes pousses, les lièvres abîment les céréales, sauf la bécasse, peut-être...
«Laissez-moi donc tranquille.» Et le garde écrivait, les dents serrées.
«Quel entêtement! murmura Bouvard.
--Un mot de plus, et je fais venir les gendarmes!
--Vous êtes un grossier personnage! dit Pécuchet.
--Vous, des pas grand'chose», reprit Sorel.
Bouvard, s'oubliant, le traita de butor, d'estafier! et Eugène répétait: «La paix! la paix! respectons la loi», tandis que le père Aubain gémissait à trois pas d'eux sur un mètre de cailloux.
Troublés par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent de leurs cabanes; on voyait à travers le grillage leurs prunelles ardentes, leurs mufles noirs, et, courant çà et là, ils aboyaient effroyablement.
«Ne m'embêtez plus, s'écria leur maître, ou bien je les lance sur vos culottes!»
Les deux amis s'éloignèrent, contents, néanmoins, d'avoir soutenu le progrès, la civilisation.
Dès le lendemain, on leur envoya une citation à comparaître devant le tribunal de simple police, pour injures envers le garde, et s'y entendre condamner à cent francs de dommages et intérêts, «sauf le recours du ministère public, vu les contraventions par eux commises. Coût: 6 fr. 75 c. Tiercelin, huissier.»
Pourquoi un ministère public? La tête leur en tourna; puis, se calmant, ils préparèrent leur défense.
Le jour désigné, Bouvard et Pécuchet se rendirent à la mairie une heure trop tôt. Personne,--des chaises et trois fauteuils entouraient une table ovale couverte d'un tapis, une niche était creusée dans le mur pour recevoir un poêle, et le buste de l'empereur, occupant un piédouche, dominait l'ensemble.
Ils flânèrent jusqu'au grenier, où il y avait une pompe à incendie, plusieurs drapeaux, et dans un coin, par terre, d'autres bustes en plâtre: le grand Napoléon, sans diadème; Louis XVIII, avec des épaulettes sur un frac; Charles X, reconnaissable à sa lèvre tombante; Louis-Philippe, les sourcils arqués et la chevelure en pyramide; l'inclinaison du toit frôlait sa nuque, et tous étaient salis par les mouches et la poussière. Ce spectacle démoralisa Bouvard et Pécuchet. Les gouvernements leur faisaient pitié, quand ils revinrent dans la grande salle.
Ils y trouvèrent Sorel et le garde champêtre, l'un ayant sa plaque au bras, et l'autre un képi. Une douzaine de personnes causaient, incriminées pour défaut de balayage, chiens errants, manque de lanternes à des carrioles, ou avoir tenu, pendant la messe, un cabaret ouvert.
Enfin Coulon se présenta affublé d'une robe en serge noire et d'une toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mit à gauche, le maire, en écharpe, à droite, et on appela peu de temps après l'affaire Sorel contre Bouvard et Pécuchet.
Louis-Martial-Eugène Lenepveur, valet de chambre à Chavignolles (Calvados), profita de sa position de témoin pour épandre tout ce qu'il savait sur une foule de choses étrangères au débat.
Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de déplaire à Sorel et de nuire à ces messieurs; il avait entendu de gros mots, en doutait cependant, allégua sa surdité.
Le juge de paix le fit se rasseoir, puis, s'adressant au garde:
«Persistez-vous dans vos déclarations?
--Certainement.»
Coulon ensuite demanda aux deux prévenus ce qu'ils avaient à dire.
Bouvard soutenait n'avoir pas injurié Sorel; mais, en prenant le parti du braconnier, avoir défendu l'intérêt de nos campagnes. Il rappela les abus féodaux, les chasses ruineuses des grands seigneurs.
«N'importe! la contravention...
--Je vous arrête! s'écria Pécuchet. Les mots contravention, crime et délit ne valent rien.--Vouloir ainsi classer les faits punissables, c'est prendre une base arbitraire. Autant dire aux citoyens: Ne vous inquiétez pas de la valeur de vos actions, elle n'est déterminée que par le châtiment du pouvoir; le Code pénal, du reste, me paraît une œuvre absurde, sans principes.
--Cela se peut! répondit Coulon.
Et il allait prononcer son jugement; mais Foureau, qui était ministère public, se leva. On avait outragé le garde dans l'exercice de ses fonctions. Si on ne respecte pas les propriétés, tout est perdu.
«Bref, plaise à M. le juge de paix d'appliquer le maximum de la peine.»
Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intérêts envers Sorel.
«Bravo!» s'écria Bouvard.
Coulon n'avait pas fini:
«Les condamne, en outre, à cinq francs d'amende comme coupables de la contravention relevée par le ministère public.»
Pécuchet se tourna vers l'auditoire:
«L'amende est une bagatelle pour le riche, mais un désastre pour le pauvre. Moi, ça ne me fait rien!»
Et il avait l'air de narguer le tribunal.
«Vraiment, dit Coulon, je m'étonne que des gens d'esprit...
--La loi vous dispense d'en avoir! répliqua Pécuchet. Le juge de paix siège indéfiniment, tandis que le juge de la cour suprême est réputé capable jusqu'à soixante-quinze ans, et celui de première instance ne l'est plus à soixante-dix.»
Mais, sur un geste de Foureau, Placquevent s'avança. Ils protestèrent.
«Ah! si vous étiez nommés au concours!
--Ou par le conseil général!
--Ou un comité de prud'hommes, d'après une liste sérieuse!»
Placquevent les poussait,--et ils sortirent, hués des autres prévenus, croyant se faire bien voir au moyen de cette bassesse.
Pour épancher leur indignation, ils allèrent le soir chez Beljambe; son café était vide, les notables ayant coutume d'en partir vers dix heures. On avait baissé le quinquet; les murs et le comptoir apparaissaient dans un brouillard; une femme survint. C'était Mélie.
Elle ne parut pas troublée,--et en souriant leur versa deux bocks. Pécuchet, mal à son aise, quitta vite l'établissement.
Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par des sarcasmes contre le maire, et dès lors fréquenta l'estaminet.
Dauphin, six semaines après, fut acquitté faute de preuves. Quelle honte! On suspectait ces mêmes témoins, que l'on avait crus déposant contre eux.
Et leur colère n'eut pas de bornes quand l'enregistrement les avertit d'avoir à payer l'amende. Bouvard attaqua l'enregistrement comme nuisible à la propriété.
«Vous vous trompez! dit le percepteur.
--Allons donc! elle endure le tiers de la charge publique!
--Je voudrais des procédés d'impôts moins vexatoires, un cadastre meilleur, des changements au régime hypothécaire, et qu'on supprimât la Banque de France, qui a le privilège de l'usure.»
Girbal n'était pas de force, dégringola dans l'opinion et ne reparut plus.
Cependant Bouvard plaisait à l'aubergiste; il attirait du monde, et, en attendant les habitués, causait familièrement avec la bonne.
Il émit des idées drôles sur l'instruction primaire. On devrait, en sortant de l'école, pouvoir soigner les malades, comprendre les découvertes scientifiques, s'intéresser aux arts. Les exigences de son programme le fâchèrent avec Petit, et il blessa le capitaine en prétendant que les soldats, au lieu de perdre leur temps à la manœuvre, feraient mieux de cultiver des légumes.
Quand vint la question du libre échange, il emmena Pécuchet; et, pendant tout l'hiver, il y eut dans le café des regards furieux, des attitudes méprisantes, des injures et des vociférations, avec des coups de poing sur les tables qui faisaient sauter les canettes.
Langlois et les autres marchands défendaient le commerce national; Oudot, filateur, et Mathieu, orfèvre, l'industrie nationale; les propriétaires et les fermiers, l'agriculture nationale, chacun réclamant pour soi des privilèges au détriment du plus grand nombre. Les discours de Bouvard et Pécuchet alarmaient.
Comme on les accusait de méconnaître la _pratique_, de tendre au nivellement et à l'immoralité, ils développèrent ces trois conceptions: remplacer le nom de famille par un numéro matricule; hiérarchiser les Français, et, pour conserver son grade, il faudrait de temps à autre subir un examen; plus de châtiments, plus de récompenses, mais dans tous les villages une chronique individuelle qui passerait à la postérité.
On dédaigna leur système. Ils en firent un article pour le journal de Bayeux, rédigèrent une note au préfet, une pétition aux Chambres, un mémoire à l'empereur.
Le journal n'inséra pas leur article.
Le préfet ne daigna répondre.
Les Chambres furent muettes, et ils attendirent longtemps un pli des Tuileries.
De quoi donc s'occupait l'empereur?--de femmes sans doute?
Foureau, de la part du sous-préfet, leur conseilla plus de réserve.
Ils se moquaient du sous-préfet, du préfet, des conseillers de préfecture, voire du Conseil d'État. La justice administrative était une monstruosité, car l'administration, par des faveurs et des menaces, gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref, ils devenaient incommodes, et les notables enjoignirent à Beljambe de ne plus recevoir ces deux particuliers.
Alors Bouvard et Pécuchet brûlèrent de se signaler par une œuvre qui éblouirait leurs concitoyens, et ils ne trouvèrent pas autre chose que des projets d'embellissement pour Chavignolles.
Les trois quarts des maisons seraient démolies; on ferait au milieu du bourg une place monumentale, un hospice du côté de Falaise, des abattoirs sur la route de Caen, et «au pas de la Vaque» une église romane et polychrome.
Pécuchet composa un lavis à l'encre de Chine, n'oubliant pas de teinter les bois en jaune, les bâtiments en rouge, et les prés en vert, car les tableaux d'un Chavignolles idéal le poursuivaient dans ses rêves; il se retournait sur son matelas.
Bouvard, une nuit, en fut réveillé.
«Souffres-tu?»
Pécuchet balbutia:
«Haussmann m'empêche de dormir.»
Vers cette époque, il reçut une lettre de Dumouchel pour savoir le prix des bains de mer sur la côte normande.
«Qu'il aille se promener avec ses bains! Est-ce que nous avons le temps d'écrire?»
Et quand ils se furent procuré une chaîne d'arpenteur, un graphomètre, un niveau d'eau et une boussole, d'autres études commencèrent.
Ils envahissaient les propriétés; souvent les bourgeois étaient surpris d'y voir ces deux hommes plantant des jalons.
Bouvard et Pécuchet annonçaient d'un air tranquille leurs projets et ce qui en adviendrait.
Les habitants s'inquiétèrent, car enfin l'autorité se rangerait peut-être à leur avis.
Quelquefois on les renvoyait brutalement.
Victor escaladait les murs et montait dans les combles pour y apprendre un signal, témoignait de la bonne volonté et même une certaine ardeur.
Ils étaient aussi plus contents de Victorine.
Quand elle repassait le linge, elle poussait son fer sur la planche en chantonnant d'une voix douce, s'intéressait au ménage, fit une calotte pour Bouvard, et ses points de piqué lui valurent les compliments de Romiche.
C'était un de ces tailleurs qui vont dans les fermes raccommoder les habits. On l'eut quinze jours à la maison.
Bossu avec des yeux rouges, il rachetait ses défauts corporels par une humeur bouffonne. Pendant que les maîtres étaient dehors, il amusait Marcel et Victorine en leur contant des farces, tirait sa langue jusqu'au menton, imitait le coucou, faisait le ventriloque, et, le soir, s'épargnant les frais d'auberge, allait coucher dans le fournil.
Or, un matin, de très bonne heure, Bouvard, ayant froid, vint y prendre des copeaux pour allumer son feu.
Un spectacle le pétrifia.
Derrière les débris du bahut, sur une paillasse, Romiche et Victorine dormaient ensemble.
Il lui avait passé le bras autour de la taille, et son autre main, longue comme celle d'un singe, la tenait par un genou, les paupières entre-closes, le visage encore convulsé dans un spasme de plaisir. Elle souriait, étendue sur le dos. Le bâillement de sa camisole laissait à découvert sa gorge enfantine, marbrée de plaques rouges par les caresses du bossu; ses cheveux blonds traînaient, et la clarté de l'aube jetait sur tous les deux une lumière blafarde.
Bouvard, au premier moment, avait ressenti comme un heurt en pleine poitrine. Puis une pudeur l'empêcha de faire un seul geste; des réflexions douloureuses l'assaillaient.
«Si jeune! perdue! perdue!»
Ensuite il alla réveiller Pécuchet, et, d'un mot, lui apprit tout.
«Ah! le misérable!
--Nous n'y pouvons rien! Calme-toi.»
Et ils furent longtemps à soupirer l'un devant l'autre: Bouvard, sans redingote et les bras croisés; Pécuchet, au bord de sa couche, pieds nus et en bonnet de coton.
Romiche devait partir ce jour-là, ayant terminé son ouvrage. Ils le payèrent d'une façon hautaine, silencieusement.
Mais la Providence leur en voulait.
Marcel les conduisit mystérieusement peu de temps après dans la chambre de Victor et leur montra au fond de sa commode une pièce de vingt francs. Le gamin l'avait chargé de lui en fournir la monnaie.
D'où provenait-elle? D'un vol, bien sûr! et commis durant leurs tournées d'ingénieurs. Mais, pour la rendre, il eût fallu connaître la personne, et, si on la réclamait, ils auraient l'air complices.
Enfin, ayant appelé Victor, ils lui commandèrent d'ouvrir son tiroir; le napoléon n'y était plus. Il feignit de ne pas comprendre.
Tantôt, pourtant, ils l'avaient vue, cette pièce, et Marcel était incapable de mentir. Cette histoire le révolutionnait tellement que, depuis le matin, il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard.
«MONSIEUR,
«Craignant que M. Pécuchet ne soit malade, j'ai recours à votre obligeance...»
De qui donc la signature?
--Olympe DUMOUCHEL, née CHARPEAU.»
Elle et son époux demandaient dans quelle localité balnéaire, Courseulles, Langrune ou Luc, se trouvait la meilleure compagnie, la moins bruyante, et tous les moyens de transport, le prix du blanchissage, etc., etc.
Cette importunité les mit en colère contre Dumouchel; puis la fatigue les plongea dans un découragement plus lourd.
Ils récapitulèrent tout le mal qu'ils s'étaient donné; tant de leçons, de précautions, de tourments!
«Et songer, disaient-ils, que nous voulions autrefois faire d'elle une sous-maîtresse! et de lui, dernièrement, un piqueur de travaux!
--Ah! quelle déception!
--Si elle est vicieuse, ce n'est pas la faute de ses lectures.
--Moi, pour le rendre honnête, je lui avais appris la biographie de Cartouche.
--Peut-être ont-ils manqué d'une famille, des soins d'une mère?
--J'en étais une! objecta Bouvard.
--Hélas! reprit Pécuchet. Mais il y a des natures dénuées de sens moral,--et l'éducation n'y peut rien.
--Ah! oui, c'est beau, l'éducation!»
Comme les orphelins ne savaient aucun métier, on leur chercherait deux places de domestiques;--et puis, à la grâce de Dieu! ils ne s'en mêleraient plus.--Et désormais _Mon oncle_ et _Bon ami_ les firent manger à la cuisine.
Mais bientôt ils s'ennuyèrent, leur esprit ayant besoin d'un travail, leur existence d'un but.
D'ailleurs, que prouve un insuccès? Ce qui avait échoué sur des enfants pouvait être moins difficile avec des hommes. Et ils s'imaginèrent d'établir un cours d'adultes.
Il aurait fallu une conférence pour exposer leurs idées. La grande salle de l'auberge conviendrait à cela parfaitement.
Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa d'abord, puis, songeant qu'il pouvait y gagner, changea d'opinion et le fit dire par sa servante.
Bouvard, dans l'excès de sa joie, la baisa sur les deux joues.
Le maire était absent; l'autre adjoint, M. Marescot, pris tout entier par son étude, s'occuperait peu de la conférence; ainsi elle aurait lieu, et le tambour l'annonça pour le dimanche suivant, à trois heures.
La veille, seulement, ils pensèrent à leur costume.
Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonie à collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor; et ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à l'hôtel de la Croix d'Or... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Ici s'arrête le manuscrit de Gustave Flaubert._
_Nous publions un extrait du plan, trouvé dans ses papiers, et qui indique la conclusion de l'ouvrage._
CONFÉRENCE
L'auberge de la Croix d'Or,--deux galeries de bois latérales au premier, avec balcon saillant,--corps de logis au fond,--café au rez-de-chaussée, salle à manger, billard;--les portes et les fenêtres sont ouvertes.
Foule: notables, gens du peuple.
Bouvard: «Il s'agit d'abord de démontrer l'utilité de notre projet, nos études nous donnent le droit de parler.»
_Discours de Pécuchet_, pédantesque.
Sottises du gouvernement et de l'administration,--trop d'impôts, deux économies à faire: suppression du budget des cultes et de celui de l'armée.
On l'accuse d'impiété.
«Au contraire, mais il faut une rénovation religieuse.»
Foureau survient et veut dissoudre l'assemblée.
Bouvard fait rire aux dépens du maire, en rappelant ses primes imbéciles pour les hiboux.--Objection.
«S'il faut détruire les animaux nuisibles aux plantes, il faudrait aussi détruire le bétail, qui mange de l'herbe.»
Foureau se retire.
_Discours de Bouvard_,--familier.
Préjugés: célibat des prêtres, futilité de l'adultère, émancipation de la femme:
«Ses boucles d'oreilles sont le signe de son ancienne servitude.»