Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet

Part 26

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Par une nuit de janvier, Pécuchet l'emmena en rase campagne. Tout en marchant, il préconisait l'astronomie; les marins l'utilisent dans leurs voyages; Christophe Colomb, sans elle, n'eût pas fait sa découverte. Nous devons de la reconnaissance à Copernic, à Galilée et à Newton.

Il gelait très fort, et sur le bleu noir du ciel une infinité de lumières scintillaient. Pécuchet leva les yeux.

«Comment! pas de grande Ourse!»

La dernière fois qu'il l'avait vue, elle était tournée d'un autre côté; enfin, il la reconnut, puis montra l'étoile polaire, toujours au nord et sur laquelle on s'oriente.

Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit à valser autour.

«Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis la terre; elle se meut ainsi.»

Victor le considérait plein d'étonnement.

Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant les pôles, puis l'encercla d'un trait au charbon pour marquer l'équateur. Après quoi, il promena l'orange à l'entour d'une bougie, en faisant observer que tous les points de la surface n'étaient pas éclairés simultanément, ce qui produit la différence des climats, et pour celle des saisons, il pencha l'orange, car la terre ne se tient pas droite, ce qui amène les équinoxes et les solstices.

Victor n'y avait rien compris. Il croyait que la terre pivote sur une longue aiguille et que l'équateur est un anneau, étreignant sa circonférence.

Au moyen d'un atlas, Pécuchet lui exposa l'Europe; mais, ébloui par tant de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus les noms. Les bassins et les montagnes ne s'accordaient pas avec les royaumes, l'ordre politique embrouillait l'ordre physique. Tout cela, peut-être, s'éclaircirait en étudiant l'histoire.

Il eût été plus pratique de commencer par le village, ensuite l'arrondissement, le département, la province; mais Chavignolles n'ayant point d'annales, il fallait bien s'en tenir à l'histoire universelle. Tant de matières l'embarrassent qu'on doit seulement en prendre les beautés.

Il y a pour la Grecque: «Nous combattrons à l'ombre.» L'envieux qui bannit Aristide, et la confiance d'Alexandre en son médecin. Pour la Romaine: «Les oies du Capitole, le trépied de Scævola, le tonneau de Régulus.» Le lit de roses de Guatimozin est considérable pour l'Amérique. Quant à la France, elle comporte le vase de Soissons, le chêne de saint Louis, la mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot du Béarnais: on n'a que l'embarras du choix, sans compter _A moi d'Auvergne!_ et le naufrage du _Vengeur_.

Victor confondait les hommes, les siècles et les pays. Cependant Pécuchet n'allait pas le jeter dans des considérations subtiles, et la masse des faits est un vrai labyrinthe.

Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victor les oubliait, faute de connaître les dates. Mais si la mnémotechnie de Dumouchel avait été insuffisante pour eux, que serait-ce pour lui! Conclusion: l'histoire ne peut s'apprendre que par beaucoup de lectures. Il les ferait.

Le dessin est utile dans une foule de circonstances; or Pécuchet eut l'audace de l'enseigner lui-même, d'après nature! en abordant tout de suite le paysage.

Un libraire de Bayeux lui envoya du papier, du caoutchouc, deux cartons, des crayons et du fixatif pour leurs œuvres qui, sous verre et dans des cadres, orneraient le muséum.

Levés dès l'aurore, ils se mettaient en route avec un morceau de pain dans la poche, et beaucoup de temps était perdu à chercher un site. Pécuchet voulait à la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses pieds, l'extrême horizon et les nuages; mais les lointains dominaient toujours les premiers plans; la rivière dégringolait du ciel, le berger marchait sur le troupeau; un chien endormi avait l'air de courir. Pour sa part, il y renonça, se rappelant avoir lu cette définition: «Le dessin se compose de trois choses: la ligne, le grain, le grainé fin, de plus le trait de force. Mais le trait de force, il n'y a que le maître seul qui le donne.» Il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillait le grainé fin, et attendait l'occasion de donner le trait de force. Elle ne venait jamais, tant le paysage de l'élève était incompréhensible.

Sa sœur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table de Pythagore. Mlle Reine lui montrait à coudre, et quand elle marquait du linge, elle levait les doigts si gentiment que Bouvard, ensuite, n'avait pas le cœur de la tourmenter avec sa leçon de calcul. Un de ces jours, ils s'y remettraient. Sans doute, l'arithmétique et la couture sont nécessaires dans un ménage; mais il est cruel, objecta Pécuchet, d'élever les filles en vue seulement du mari qu'elles auront. Toutes ne sont pas destinées à l'hymen; si on veut que plus tard elles se passent des hommes, il faut leur apprendre bien des choses.

On peut inculquer les sciences, à propos des objets les plus vulgaires: dire, par exemple, en quoi consiste le vin; et, l'explication fournie, Victor et Victorine devaient la répéter. Il en fut de même des épices, des meubles, de l'éclairage; mais la lumière, c'était pour eux la lampe, et elle n'avait rien de commun avec l'étincelle d'un caillou, la flamme d'une bougie, la clarté de la lune.

Un jour Victorine demanda: «D'où vient que le bois brûle?» Ses maîtres se regardèrent embarrassés, la théorie de la combustion les dépassant.

Une autre fois, Bouvard, depuis le potage jusqu'au fromage, parla des éléments nourriciers et ahurit les deux petits sous la fibrine, la caséine, la graisse et le gluten.

Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle, et il pataugea dans la circulation.

Le dilemme n'est point commode, si l'on part des faits; le plus simple exige des raisons trop compliquées, et, en posant d'abord les principes, on commence par l'absolu, la foi.

Que résoudre? Combiner les deux enseignements, le rationnel et l'empirique; mais un double moyen vers un seul but est l'inverse de la méthode. Ah! tant pis.

Pour les initier à l'histoire naturelle, ils tentèrent quelques promenades scientifiques.

«Tu vois, disaient-ils en montrant un âne, un cheval, un bœuf, les bêtes à quatre pieds; on les nomme des quadrupèdes. Généralement, les oiseaux présentent des plumes, les reptiles des écailles et les papillons appartiennent à la classe des insectes.» Ils avaient un filet pour en prendre, et Pécuchet, tenant la bestiole avec délicatesse, leur faisait observer les quatre ailes, les six pattes, les deux antennes et sa trompe osseuse qui aspire le nectar des fleurs.

Il cueillait des simples au revers des fossés, disait leurs noms, et, quand il ne les savait pas, en inventait, afin de garder son prestige. D'ailleurs, la nomenclature est le moins important de la botanique.

Il écrivit cet axiome sur le tableau: Toute plante a des feuilles, un calice et une corolle enfermant un ovaire ou péricarpe qui contient la graine. Puis il ordonna à ses élèves d'herboriser dans la campagne et de cueillir les premières venues.

Victor lui apporta des boutons d'or; Victorine une touffe de fraisiers: il y chercha vainement un péricarpe.

Bouvard, qui se méfiait de son savoir, fouilla toute la bibliothèque, et découvrit, dans le _Redouté des Dames_, le dessin d'un iris où les ovaires n'étaient pas situés dans la corolle, mais au-dessous des pétales, dans la tige.

Il y avait dans leur jardin des graterons et des muguets en fleurs; ces rubiacées étaient sans calice; ainsi le principe posé sur le tableau se trouvait faux.

«C'est une exception», dit Pécuchet.

Mais un hasard fit qu'ils aperçurent dans l'herbe une shérarde, et elle avait un calice.

«Allons, bon! si les exceptions elles-mêmes ne sont pas vraies, à qui se fier?»

Un jour, dans une de leurs promenades, ils entendirent crier des paons, jetèrent les yeux par-dessus le mur, et, au premier moment, ils ne reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toit d'ardoises, les barrières étaient neuves, les chemins empierrés. Le père Gouy parut. «Pas possible! est-ce vous?» Que d'histoires depuis trois ans, la mort de sa femme entre autres! Quant à lui, il se portait toujours comme un chêne. «Entrez donc une minute.»

On était au commencement d'avril, et les pommiers en fleurs alignaient dans les trois masures leurs touffes blanches et roses; le ciel, couleur de satin bleu, n'avait pas un nuage; des nappes, des draps et des serviettes pendaient, verticalement attachés par des fiches de bois à des cordes tendues. Le père Gouy les soulevait pour passer, quand tout à coup ils rencontrèrent Mme Bordin, nu-tête, en camisole, et Marianne lui offrant à pleins bras des paquets de linge. «Votre servante, messieurs! Faites comme chez vous! moi je vais m'asseoir, je suis rompue.»

Le fermier proposa à toute la compagnie un verre de boisson.

«Pas maintenant, dit-elle, j'ai trop chaud.»

Pécuchet accepta et disparut vers le cellier avec le père Gouy, Marianne et Victor.

Bouvard s'assit par terre, à côté de Mme Bordin.

Il recevait ponctuellement sa rente, n'avait pas à s'en plaindre, ne lui en voulait plus.

La grande lumière éclairait son profil; un de ses bandeaux noirs descendait trop bas, et les petits frisons de sa nuque se collaient à sa peau ambrée, moite de sueur. Chaque fois qu'elle respirait, ses deux seins montaient. Le parfum du gazon se mêlait à la bonne odeur de sa chair solide, et Bouvard eut un revif de tempérament qui le combla de joie. Alors il lui fit des compliments sur sa propriété.

Elle en fut ravie et parla de ses projets.

Pour agrandir les cours, elle abattrait le haut-bord.

Victorine, en ce moment-là, en grimpait le talus et cueillait des primevères, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d'un vieux cheval qui broutait l'herbe au pied.

«N'est-ce pas qu'elle est gentille? dit Bouvard.

--Oui! c'est gentil, une petite fille!»

Et la veuve poussa un soupir qui semblait exprimer le long chagrin de toute une vie.

«Vous auriez pu en avoir.»

Elle baissa la tête.

«Il n'a tenu qu'à vous.

--Comment?»

Il eut un tel regard qu'elle s'empourpra, comme à la sensation d'une caresse brutale; mais de suite, en s'éventant avec son mouchoir:

«Vous avez manqué le coche, mon cher.

--Je ne comprends pas.»

Et, sans se lever, il se rapprochait.

Elle le considéra de haut en bas longtemps; puis souriant, et les prunelles humides:

«C'est de votre faute.»

Les draps, autour d'eux, les enfermaient comme les rideaux d'un lit.

Il se pencha sur le coude, lui frôlant les genoux de sa figure.

«Pourquoi? hein? pourquoi?»

Et comme elle se taisait et qu'il était dans un état où les serments ne coûtent rien, il tâcha de se justifier, s'accusa de folie, d'orgueil:

«Pardon! ce sera comme autrefois! voulez-vous?»

Et il avait pris sa main, qu'elle laissait dans la sienne.

Un coup de vent brusque fit se relever les draps, et ils virent deux paons, un mâle et une femelle. La femelle se tenait immobile, les jarrets pliés, la croupe en l'air. Le mâle se promenait autour d'elle, arrondissait sa queue en éventail, se rengorgeait, gloussait, puis sauta dessus en rabattant ses plumes, qui la couvrirent comme un berceau, et les deux grands oiseaux tremblèrent d'un seul frémissement.

Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dégagea bien vite. Il y avait devant eux, béant et comme pétrifié, le jeune Victor qui regardait; un peu plus loin, Victorine, étalée sur le dos en plein soleil, aspirait toutes les fleurs qu'elle s'était cueillies.

Le vieux cheval, effrayé par les paons, cassa sous une ruade une des cordes, s'y empêtra les jambes, et, galopant dans les trois cours, traînait la lessive après lui.

Aux cris furieux de Mme Bordin, Marianne accourut. Le père Gouy injuriait son cheval: «Bougre de rosse! carcan! voleur!» lui donnait des coups de pied dans le ventre, des coups sur les oreilles avec le manche d'un fouet.

Bouvard fut indigné de voir battre un animal.

Le paysan répondit:

«J'en ai le droit: il m'appartient!»

Ce n'était pas une raison.

Et Pécuchet, survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs droits, car ils ont une âme, comme vous, si toutefois la nôtre existe!

«Vous êtes un impie!» s'écria Mme Bordin.

Trois choses l'exaspéraient: la lessive à recommencer, ses croyances qu'on outrageait et la crainte d'avoir été entrevue tout à l'heure dans une pose suspecte.

«Je vous croyais plus forte!» dit Bouvard.

Elle répliqua magistralement:

«Je n'aime pas les polissons!»

Et Gouy s'en prit à eux d'avoir abîmé son cheval, dont les naseaux saignaient. Il grommelait tout bas:

«Sacrés gens de malheur! j'allais l'entiérer quand ils sont venus.»

Les deux bonshommes se retirèrent en haussant les épaules.

Victor leur demanda pourquoi ils s'étaient fâchés contre Gouy.

«Il abuse de sa force, ce qui est mal.

--Pourquoi est-ce mal?»

Les enfants n'auraient-ils aucune notion du juste? Peut-être.

Et le soir même, Pécuchet, ayant Bouvard à sa droite, sous la main quelques notes, et, en face de lui les deux élèves, commença un cours de morale.

Cette science nous apprend à diriger nos actions.

Elles ont deux motifs: le plaisir, l'intérêt; et un troisième plus impérieux: le devoir.

Les devoirs se divisent en deux classes: 1º devoirs envers nous-mêmes, lesquels consistent à soigner notre corps, nous garantir de toute injure. Ils entendaient cela parfaitement; 2º devoirs envers les autres, c'est-à-dire être toujours loyal, débonnaire et même fraternel, le genre humain n'étant qu'une seule famille. Souvent une chose nous agrée qui nuit à nos semblables; l'intérêt diffère du bien, car le bien est de soi-même irréductible. Les enfants ne comprenaient pas. Il remit à la fois prochaine la sanction des devoirs.

Dans tout cela, suivant Bouvard, il n'avait pas défini le bien.

«Comment veux-tu le définir? On le sent.»

Alors les leçons de morale ne conviendraient qu'aux gens moraux, et le cours de Pécuchet n'alla pas plus loin.

Ils firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor.

Pour frapper son imagination, Pécuchet suspendit aux murs de sa chambre des images exposant la vie du bon sujet et celle du mauvais sujet. Le premier, Adolphe, embrassait sa mère, étudiait l'allemand, secourait un aveugle et était reçu à l'École polytechnique.

Le mauvais, Eugène, commençait par désobéir à son père, avait une querelle dans un café, battait son épouse, tombait ivre-mort, fracturait une armoire, et un dernier tableau le représentait au bagne, où un monsieur, accompagné d'un jeune garçon, disait, en le montrant:

«Tu vois, mon fils, les dangers de l'inconduite.»

Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas. On avait beau les saturer de cette maxime: «Que le travail est honorable et que les riches parfois sont malheureux», ils avaient connu des travailleurs nullement honorés et se rappelaient le château où la vie semblait bonne.

Les supplices du remords leur étaient dépeints avec tant d'exagération qu'ils flairaient la blague et se méfiaient du reste.

On essaya de les conduire par le point d'honneur, l'idée de l'opinion publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin, Jacquart! Victor ne montrait aucune envie de leur ressembler.

Un jour qu'il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit à sa veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous; mais, ayant oublié la mort d'Henri IV, Pécuchet le coiffa d'un bonnet d'âne. Victor se mit à braire avec tant de violence et pendant si longtemps qu'il fallut enlever ses oreilles de carton.

Sa sœur, comme lui, se montrait fière des éloges et indifférente aux blâmes.

Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir qu'ils devaient soigner, et on leur comptait deux ou trois sols pour qu'ils fissent l'aumône. Ils trouvèrent la prétention odieuse; cet argent leur appartenait.

Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvard «mon oncle» et Pécuchet «bon ami»; mais ils les tutoyaient, et la moitié des leçons ordinairement se passait en disputes.

Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les cheveux. Pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait du nez comme lui, et le pauvre homme n'osait se plaindre, tant il aimait la petite fille. Un soir, sa voix rauque s'éleva extraordinairement. Bouvard et Pécuchet descendirent dans la cuisine. Les deux élèves observaient la cheminée, et Marcel, joignant les mains, s'écriait:

«Retirez-le! c'est trop! c'est trop!»

Le couvercle de la marmite sauta comme un obus éclate. Une masse grisâtre bondit jusqu'au plafond, puis tourna sur elle-même frénétiquement en poussant d'abominables cris.

On reconnut le chat, tout efflanqué, sans poils, la queue pareille à un cordon, des yeux énormes lui sortaient de la tête. Ils étaient couleur de lait, comme vidés, et pourtant regardaient.

La bête hideuse hurlait toujours, se jeta dans l'âtre, disparut, puis retomba au milieu des cendres, inerte.

C'était Victor qui avait commis cette atrocité, et les deux bonshommes se reculèrent, pâles de stupéfaction et d'horreur. Aux reproches qu'on lui adressa il répondit, comme le garde champêtre pour son fils et comme le fermier pour son cheval:

«Eh bien, puisqu'il est à moi!» sans gêne, naïvement, dans la placidité d'un instinct assouvi.

L'eau bouillante de la marmite était répandue par terre, des casseroles, les pincettes et des flambeaux jonchaient les dalles.

Marcel fut quelque temps à nettoyer la cuisine, et ses maîtres et lui enterrèrent le pauvre chat dans le jardin, sous la pagode.

Ensuite Bouvard et Pécuchet causèrent longuement de Victor. Le sang paternel se manifestait. Que faire? Le rendre à M. de Faverges ou le confier à d'autres serait un aveu d'impuissance. Il s'amenderait peut-être.

N'importe! l'espoir était douteux, la tendresse n'existait plus. Quel plaisir d'avoir près de soi un adolescent curieux de vos idées, dont on observe les progrès, qui plus tard devient un frère! mais Victor manquait d'esprit, de cœur encore plus, et Pécuchet soupira, le genou plié dans ses mains jointes.

«La sœur ne vaut pas mieux», dit Bouvard.

Il imaginait une fille de quinze ans à peu près, l'âme délicate, l'humeur enjouée, ornant la maison des élégances de sa jeunesse; et, comme s'il eût été son père et qu'elle vînt de mourir, le bonhomme pleura.

Puis, cherchant à excuser Victor, il allégua l'opinion de Rousseau: l'enfant n'a pas de responsabilité, ne peut être moral ou immoral.

Ceux-là, suivant Pécuchet, avaient l'âge du discernement, et ils étudièrent les moyens de les corriger. Pour qu'une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit être proportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L'enfant a brisé un carreau, on n'en remettra pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim, il demande d'un plat, cédez-lui; une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de soi-même l'y ramènera.

Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son tempérament pouvait endurer les excès, et la fainéantise lui conviendrait.

Ils adoptèrent le système inverse, la punition médicinale; des pensums lui furent donnés, il devint plus paresseux; on le privait de confitures, sa gourmandise en redoubla. L'ironie aurait peut-être du succès? Une fois, étant venu déjeuner, les mains sales, Bouvard le railla, l'appelant joli cavalier, muscadin, gants jaunes. Victor écoutait le front bas, blêmit tout à coup, et jeta son assiette à la tête de Bouvard, puis, furieux de l'avoir manqué, se précipita sur lui. Ce n'était pas trop que trois hommes pour le contenir. Il se roulait par terre, tâchant de mordre. Pécuchet l'arrosa de loin avec une carafe d'eau; de suite il fut calmé, mais enroué pendant deux jours. Le moyen n'était pas bon.

Ils en prirent un autre: au moindre symptôme de colère, le traitant comme un malade, ils le couchaient dans son lit; Victor s'y trouvait bien et chantait. Un jour, il dénicha dans la bibliothèque une vieille noix de coco et commençait à la fendre, quand Pécuchet survint:

«Mon coco!»

C'était un souvenir de Dumouchel! Il l'avait apporté de Paris à Chavignolles, en leva les bras d'indignation. Victor se mit à rire. «Bon ami» n'y tint plus, et, d'une large calotte, l'envoya bouler au fond de l'appartement, puis, tremblant d'émotion, alla se plaindre à Bouvard.

Bouvard lui fit des reproches.

«Es-tu bête, avec ton coco! Les coups abrutissent! La terreur énerve. Tu te dégrades toi-même!»

Pécuchet objecta que les châtiments corporels sont quelquefois indispensables. Pestalozzi les employait, et le célèbre Mélanchthon avoue que, sans eux, il n'eût rien appris.--Mais des punitions cruelles ont poussé des enfants au suicide, on en lit des exemples. Victor s'était barricadé dans sa chambre.--Bouvard parlementa derrière la porte, et, pour la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes.

Dès lors il empira.

Restait un moyen préconisé par monseigneur Dupanloup: _le regard sévère_. Ils tâchèrent d'imprimer à leurs visages un aspect effrayant et ne produisirent aucun effet.

«Nous n'avons plus qu'à essayer de la religion», dit Bouvard.

Pécuchet se récria. Ils l'avaient bannie de leur programme.

Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le cœur et l'imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien des âmes est indispensable, et ils résolurent d'envoyer les enfants au catéchisme.

Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison et savait se faire aimer par des manières caressantes.

Victorine changea tout à coup, fut réservée, mielleuse, s'agenouillait devant la Madone, admirait le sacrifice d'Abraham, ricanait avec dédain au nom de protestant.

Elle déclara qu'on lui avait prescrit le jeûne. Ils s'en informèrent, ce n'était pas vrai. Le jour de la Fête-Dieu, des juliennes disparurent d'une plate-bande pour décorer le reposoir; elle nia effrontément les avoir coupées. Une autre fois elle prit à Bouvard vingt sols qu'elle mit, aux vêpres, dans le plat du sacristain.

Ils en conclurent que la morale se distingue de la religion; quand elle n'a point d'autre base, son importance est secondaire.

Un soir pendant qu'ils dînaient, M. Marescot entra. Victor s'enfuit immédiatement.

Le notaire, ayant refusé de s'asseoir, conta ce qui l'amenait: le jeune Touache avait battu, presque tué son fils.

Comme on savait les origines de Victor, et qu'il était désagréable, les autres gamins l'appelaient forçat, et, tout à l'heure, il avait flanqué à M. Arnold Marescot une insolente raclée. Le cher Arnold en portait des traces sur le corps.--«Sa mère est au désespoir, son costume en lambeaux, sa santé compromise! Où allons-nous?»

Le notaire exigeait un châtiment rigoureux, et que Victor, entre autres, ne fréquentât plus le catéchisme, afin de prévenir des collisions nouvelles.

Bouvard et Pécuchet, bien que blessés par son ton rogue, promirent tout ce qu'il voulut, calèrent.

Victor avait-il obéi au sentiment de l'honneur ou de la vengeance? En tout cas, ce n'était point un lâche.

Mais sa brutalité les effrayait; la musique adoucissait les mœurs; Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège.

Victor eut beaucoup de peine à lire couramment les notes et à ne pas confondre les termes _adagio_, _presto_ et _sforzando_.

Son maître s'évertua à lui expliquer la gamme, l'accord parfait, la diatonique, la chromatique, et les deux espèces d'intervalles appelés majeur et mineur.

Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, les épaules bien effacées, la bouche grande ouverte, et, pour l'instruire par l'exemple, poussa des intonations d'une voix fausse; celle de Victor lui sortait péniblement du larynx, tant il le contractait: quand un soupir commençait la mesure, il partait tout de suite ou trop tard.