Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet
Part 22
--Non, monsieur, car vous avez un motif pour la remuer!»
Le capitaine chercha une réponse, n'en trouva pas. Mais Girbal décocha ce trait:
«Un républicain qui parle contre la liberté! c'est drôle!
--Histoire de rire!» dit Langlois.
Bouvard l'interpella:
«D'où vient que vous ne donnez pas votre fortune aux pauvres?»
L'épicier, d'un regard inquiet, parcourut toute sa boutique.
«Tiens! pas si bête! je la garde pour moi!
--Si vous étiez saint Vincent de Paul, vous agiriez différemment, puisque vous auriez son caractère. Vous obéissez au vôtre. Donc vous n'êtes pas libre!
--C'est une chicane», répondit en chœur l'assemblée.
Bouvard ne broncha pas, et désignant la balance sur le comptoir:
«Elle se tiendra inerte, tant qu'un des plateaux sera vide. De même, la volonté; et l'oscillation de la balance entre deux poids qui semblent égaux figure le travail de notre esprit, quand il délibère sur les motifs, jusqu'au moment où le plus fort l'emporte, le détermine.
--Tout cela, dit Girbal, ne fait rien pour Touache et ne l'empêche pas d'être un gaillard joliment vicieux.»
Pécuchet prit la parole:
«Les vices sont des propriétés de la nature, comme les inondations, les tempêtes.»
Le notaire l'arrêta, et se haussant à chaque mot sur la pointe des orteils:
«Je trouve votre système d'une immoralité complète. Il donne carrière à tous les débordements, excuse les crimes, innocente les coupables.
--Parfaitement, dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses appétits est dans son droit, comme l'honnête homme qui écoute la raison.
--Ne défendez pas les monstres!
--Pourquoi monstres? Quand il naît un aveugle, un idiot, un homicide, cela nous paraît du désordre, comme si l'ordre nous était connu, comme si la nature agissait pour une fin!
--Alors, vous contestez la Providence?
--Oui, je la conteste!
--Voyez plutôt l'histoire, s'écria Pécuchet. Rappelez-vous les assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les familles, le chagrin des particuliers.
--Et en même temps, ajouta Bouvard, car ils s'excitaient l'un l'autre, cette Providence soigne les petits oiseaux et fait repousser les pattes des écrevisses. Ah! si vous entendez par Providence une loi qui règle tout, je veux bien, et encore!
--Cependant, monsieur, dit le notaire, il y a des principes!
--Qu'est-ce que vous me chantez! Une science, d'après Condillac, est d'autant meilleure qu'elle n'en a pas besoin! Ils ne font que résumer des connaissances acquises et nous reportent vers ces notions, qui, précisément, sont discutables.
--Avez-vous, comme nous, poursuivit Pécuchet, scruté, fouillé les arcanes de la métaphysique?
--Il est vrai, messieurs, il est vrai!»
Et la société se dispersa.
Mais Coulon, les tirant à l'écart, leur dit d'un ton paterne qu'il n'était pas dévot, certainement, et même il détestait les jésuites. Cependant il n'allait pas si loin qu'eux! Oh non! bien sûr;--et au coin de la place, ils passèrent devant le capitaine, qui rallumait sa pipe en grommelant:
«Je fais pourtant ce que je veux, nom de Dieu!»
Bouvard et Pécuchet proférèrent en d'autres occasions leurs abominables paradoxes. Ils mettaient en doute la probité des hommes, la chasteté des femmes, l'intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin sapaient les bases.
Foureau s'en émut et les menaça de la prison, s'ils continuaient de tels discours.
L'évidence de leur supériorité blessait. Comme ils soutenaient des thèses immorales, ils devaient être immoraux; des calomnies furent inventées.
Alors une faculté gênante se développa dans leur esprit, celle de percevoir la bêtise et de ne plus la tolérer.
Des choses insignifiantes les attristaient: les réclames des journaux, le profil d'un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard.
En songeant à ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait jusqu'aux antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre.
Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne.
Un après-midi, un dialogue s'éleva, dans la cour, entre Marcel et un monsieur ayant un chapeau à larges bords avec des conserves noires. C'était l'académicien Larsoneur. Il ne fut pas sans observer un rideau entr'ouvert, des portes qu'on fermait. Sa démarche était une tentative de raccommodement, et il s'en alla furieux, chargeant le domestique de dire à ses maîtres qu'il les regardait comme des goujats.
Bouvard et Pécuchet ne s'en soucièrent. Le monde diminuait d'importance; ils l'apercevaient comme dans un nuage descendu de leurs cerveaux sur leurs prunelles.
N'est-ce pas, d'ailleurs, une illusion, un mauvais rêve? Peut-être qu'en somme les prospérités et les malheurs s'équilibrent!--Mais le bien de l'espèce ne console pas l'individu.
«Et que m'importent les autres!» disait Pécuchet.
Son désespoir affligeait Bouvard. C'était lui qui l'avait poussé jusque-là, et le délabrement de leur domicile avivait leur chagrin par des irritations quotidiennes.
Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient des travaux et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un découragement profond.
A la fin des repas, ils restaient, les coudes sur la table, à gémir d'un air lugubre. Marcel en écarquillait les yeux, puis retournait dans sa cuisine, où il s'empiffrait solitairement.
Au milieu de l'été, ils reçurent un billet de faire part annonçant le mariage de Dumouchel avec Mme veuve Olympe-Zulma Poulet.
«Que Dieu le bénisse!»
Et ils se rappelèrent le temps où ils étaient heureux.
Pourquoi ne suivaient-ils plus les moissonneurs? Où étaient les jours qu'ils entraient dans les fermes, cherchant partout des antiquités? Rien, maintenant, n'occasionnerait ces heures si douces que remplissaient la distillerie ou la littérature. Un abîme les en séparait. Quelque chose d'irrévocable était venu.
Ils voulurent faire, comme autrefois, une promenade dans les champs, allèrent très loin, se perdirent. De petits nuages moutonnaient dans le ciel, le vent balançait les clochettes des avoines, le long d'un pré un ruisseau murmurait, quand tout à coup une odeur infecte les arrêta, et ils virent sur des cailloux, entre des ronces, la charogne d'un chien.
Les quatre membres étaient desséchés. Le rictus de la gueule découvrait sous des babines bleuâtres des crocs d'ivoire; à la place du ventre, c'était un amas de couleur terreuse, et qui semblait palpiter, tant grouillait dessus la vermine. Elle s'agitait, frappée par le soleil, sous le bourdonnement des mouches, dans cette intolérable odeur,--odeur féroce et comme dévorante.
Cependant Bouvard plissait le front et des larmes mouillèrent ses yeux.
Pécuchet dit stoïquement: «Nous serons un jour comme ça!»
L'idée de la mort les avait saisis. Ils en causèrent, en revenant.
Après tout, elle n'existe pas. On s'en va dans la rosée, dans la brise, dans les étoiles. On devient quelque chose de la sève des arbres, de l'éclat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne à la nature ce qu'elle vous a prêté, et le néant qui est devant nous n'a rien de plus affreux que le néant qui se trouve derrière.
Ils tâchaient de l'imaginer sous la forme d'une nuit intense, d'un trou sans fond, d'un évanouissement continu; n'importe quoi valait mieux que cette existence monotone, absurde et sans espoir.
Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours désiré des chevaux, des équipages, les grands crus de Bourgogne, et de belles femmes complaisantes dans une habitation splendide. L'ambition de Pécuchet était le savoir philosophique. Or le plus vaste des problèmes, celui qui contient les autres, peut se résoudre en une minute. Quand donc arriverait-elle?
«Autant tout de suite en finir.
--Comme tu voudras», dit Bouvard.
Et ils examinèrent la question du suicide.
Où est le mal de rejeter un fardeau qui vous écrase? et de commettre une action ne nuisant à personne? Si elle offensait Dieu, aurions-nous ce pouvoir? Ce n'est point une lâcheté, bien qu'on dise,--et l'insolence est belle de bafouer, même à son détriment, ce que les hommes estiment le plus.
Ils délibérèrent sur le genre de mort.
Le poison fait souffrir. Pour s'égorger, il faut trop de courage. Avec l'asphyxie, on se rate souvent.
Enfin, Pécuchet monta dans le grenier deux câbles de la gymnastique. Puis, les ayant liés à la même traverse du toit, laissa pendre un nœud coulant et avança dessous deux chaises pour atteindre aux cordes.
Ce moyen fut résolu.
Ils se demandaient quelle impression cela causerait dans l'arrondissement, où iraient ensuite leur bibliothèque, leurs paperasses, leurs collections. La pensée de la mort les faisait s'attendrir sur eux-mêmes. Cependant ils ne lâchaient point leur projet, et, à force d'en parler, s'y accoutumèrent.
Le soir du 24 décembre, entre dix et onze heures, ils réfléchissaient dans le muséum, habillés différemment. Bouvard portait une blouse sur son gilet de tricot, et Pécuchet, depuis trois mois, ne quittait plus la robe de moine, par économie.
Comme ils avaient grand'faim (car Marcel, sorti dès l'aube, n'avait pas reparu), Bouvard crut hygiénique de boire un carafon d'eau-de-vie, et Pécuchet de prendre du thé.
En soulevant la bouilloire, il répandit de l'eau sur le parquet.
«Maladroit!» s'écria Bouvard.
Puis, trouvant l'infusion médiocre, il voulut la renforcer par deux cuillerées de plus.
«Ce sera exécrable, dit Pécuchet.
--Pas du tout!»
Et chacun tirant à soi la boîte, le plateau tomba; une des tasses fut brisée, la dernière du beau service en porcelaine.
Bouvard pâlit.--«Continue! saccage! ne te gêne pas!
--Grand malheur, vraiment!
--Oui! un malheur! je la tenais de mon père!
--Naturel, ajouta Pécuchet en ricanant.
--Ah! tu m'insultes!
--Non, mais je te fatigue! je le vois bien! avoue-le!»
Et Pécuchet fut pris de colère, ou plutôt de démence. Bouvard aussi. Ils criaient à la fois tous les deux, l'un irrité par la faim, l'autre par l'alcool. La gorge de Pécuchet n'émettait plus qu'un râle.
«C'est infernal, une vie pareille; j'aime mieux la mort. Adieu!»
Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua la porte.
Bouvard, au milieu des ténèbres, eut peine à l'ouvrir, courut derrière lui, arriva dans le grenier.
La chandelle était par terre, et Pécuchet debout sur une des chaises, avec le câble dans sa main.
L'esprit d'imitation emporta Bouvard:
«Attends-moi!»
Et il montait sur l'autre chaise, quand, s'arrêtant tout à coup:
«Mais... nous n'avons pas fait notre testament.
--Tiens! c'est juste.»
Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent à la lucarne pour respirer.
L'air était froid, et des astres nombreux brillaient dans le ciel, noir comme de l'encre.
La blancheur de la neige qui couvrait la terre se perdait dans les brumes de l'horizon.
Ils aperçurent de petites lumières à ras du sol, et, grandissant, se rapprochant, toutes allaient du côté de l'église.
Une curiosité les y poussa.
C'était la messe de minuit. Ces lumières provenaient des lanternes des bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaient leurs manteaux.
Le serpent ronflait, l'encens fumait. Des verres, suspendus dans la longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feux multicolores, et, au bout de la perspective, des deux côtés du tabernacle, des cierges géants dressaient des flammes rouges. Par-dessus les têtes de la foule et les capelines des femmes, au delà des chantres, on distinguait le prêtre, dans sa chasuble d'or; à sa voix aiguë répondaient les voix fortes des hommes emplissant le jubé, et la voûte de bois tremblait sur ses arceaux de pierre. Des images, représentant le Chemin de la croix, décoraient les murs. Au milieu du chœur, devant l'autel, un agneau était couché, les pattes sous le ventre, les oreilles toutes droites.
La tiède température leur procura un singulier bien-être, et leurs pensées, orageuses tout à l'heure, se faisaient douces, comme des vagues qui s'apaisent.
Ils écoutèrent l'Évangile et le _Credo_, observaient les mouvements du prêtre. Cependant les vieux, les jeunes, les pauvresses en guenilles, les fermières en haut bonnet, les robustes gars à blonds favoris, tous priaient, absorbés dans la même joie profonde, et voyaient sur la paille d'une étable rayonner comme un soleil le corps de l'enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait Bouvard en dépit de sa raison, et Pécuchet malgré la dureté de son cœur.
Il y eut un silence; tous les dos se courbèrent, et, au tintement d'une clochette, le petit agneau bêla.
L'hostie fut montrée par le prêtre, au bout de ses deux bras, le plus haut possible. Alors éclata un chant d'allégresse qui conviait le monde aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pécuchet, involontairement, s'y mêlèrent, et ils sentaient comme une aurore se lever dans leur âme.
IX
Marcel reparut le lendemain, à trois heures, la face verte, les yeux rouges, une bigne au front, le pantalon déchiré, empestant l'eau-de-vie, immonde.
Il avait été, selon sa coutume annuelle, à six lieues de là, près d'Iqueville, faire le réveillon chez un ami;--et bégayant plus que jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa grâce, comme s'il eût commis un crime. Ses maîtres l'octroyèrent. Un calme singulier les portait à l'indulgence.
La neige avait fondu tout à coup, et ils se promenaient dans leur jardin, humant l'air tiède, heureux de vivre.
Était-ce le hasard seulement qui les avait détournés de la mort? Bouvard se sentait attendri. Pécuchet se rappela sa première communion; et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils dépendaient, l'idée leur vint de faire des lectures pieuses.
L'Évangile dilata leur âme, les éblouit comme un soleil. Ils apercevaient Jésus, debout sur la montagne, un bras levé, la foule en dessous l'écoutant,--ou bien au bord du lac, parmi les Apôtres qui tirent des filets,--puis sur l'ânesse, dans la clameur des _alleluia_, la chevelure éventée par les palmes frémissantes; enfin au haut de la croix, inclinant sa tête, d'où tombe éternellement une rosée sur le monde. Ce qui les gagna, ce qui les délectait, c'est la tendresse pour les humbles, la défense des pauvres, l'exaltation des opprimés.--Et dans ce livre où le ciel se déploie, rien de théologal au milieu de tant de préceptes; pas un dogme, nulle exigence que la pureté du cœur.
Quant aux miracles, leur raison n'en fut pas surprise; dès l'enfance, ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravit Pécuchet et le disposa à mieux comprendre l'_Imitation_.
Ici plus de paraboles, de fleurs, d'oiseaux, mais des plaintes, un resserrement de l'âme sur elle-même. Bouvard s'attrista en feuilletant ces pages, qui semblent écrites par un temps de brume, au fond d'un cloître, entre un clocher et un tombeau. Notre vie mortelle y apparaît si lamentable qu'il faut, l'oubliant, se retourner vers Dieu;--et les deux bonshommes, après toutes leurs déceptions, éprouvaient le besoin d'être simples, d'aimer quelque chose, de se reposer l'esprit.
Ils abordèrent l'_Ecclésiaste_, _Isaïe_, _Jérémie_.
Mais la Bible les effrayait avec ses prophètes à voix de lion, le fracas du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de la Géhenne, et son Dieu dispersant les empires, comme le vent fait des nuages.
Ils lisaient cela le dimanche, à l'heure des vêpres, pendant que la cloche tintait.
Un jour, ils se rendirent à la messe, puis y retournèrent. C'était une distraction au bout de la semaine. Le comte et la comtesse de Faverges les saluèrent de loin, ce qui fut remarqué. Le juge de paix leur dit, en clignant de l'œil: «Parfait! je vous approuve.» Toutes les bourgeoises, maintenant, leur envoyaient le pain bénit.
L'abbé Jeufroy leur fit une visite; ils la rendirent, on se fréquenta; et le prêtre ne parlait pas de religion.
Ils furent étonnés de cette réserve, si bien que Pécuchet, d'un air indifférent, lui demanda comment s'y prendre pour obtenir la foi.
«Pratiquez d'abord.»
Ils se mirent à pratiquer, l'un avec espoir, l'autre par défi, Bouvard étant convaincu qu'il ne serait jamais un dévot. Un mois durant, il suivit régulièrement tous les offices, mais, à l'encontre de Pécuchet, ne voulut pas s'astreindre au maigre.
Était-ce une mesure d'hygiène? On sait ce que vaut l'hygiène! Une affaire de convenance? A bas les convenances! Une marque de soumission envers l'Église? Il s'en fichait également! bref, déclarait cette règle absurde, pharisaïque et contraire à l'esprit de l'Évangile.
Le vendredi saint des autres années, ils mangeaient ce que Germaine leur servait.
Mais Bouvard, cette fois, s'était commandé un bifteck. Il s'assit, coupa la viande;--et Marcel le regardait scandalisé, tandis que Pécuchet dépiautait gravement sa tranche de morue.
Bouvard restait la fourchette d'une main, le couteau de l'autre. Enfin, se décidant, il monta une bouchée à ses lèvres. Tout à coup ses mains tremblèrent, sa grosse mine pâlit, sa tête se renversait.
«Tu te trouves mal?
--Non! mais!...» et il fit un aveu. Par suite de son éducation (c'était plus fort que lui), il ne pouvait manger du gras ce jour-là, dans la crainte de mourir.
Pécuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre à sa guise.
Un soir, il rentra la figure empreinte d'une joie sérieuse, et, lâchant le mot, dit qu'il venait de se confesser.
Alors ils discutèrent l'importance de la confession.
Bouvard admettait celle des premiers chrétiens qui se faisait en public: la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas que cette enquête sur nous-mêmes ne fût un élément de progrès, un levain de moralité.
Pécuchet, désireux de la perfection, chercha ses vices; les bouffées d'orgueil depuis longtemps étaient parties. Son goût du travail l'exemptait de la paresse; quant à la gourmandise, personne de plus sobre. Quelquefois des colères l'emportaient.
Il se jura de n'en plus avoir.
Ensuite, il faudrait acquérir des vertus, premièrement l'humilité,--c'est-à-dire se croire incapable de tout mérite, indigne de la moindre récompense, immoler son esprit, et se mettre tellement bas que l'on vous foule aux pieds comme la boue des chemins. Il était loin encore de ces dispositions.
Une autre vertu lui manquait: la chasteté.--Car, intérieurement, il regrettait Mélie, et le pastel de la dame en robe Louis XV le gênait avec son décolletage.
Il l'enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusques à craindre de porter ses regards sur lui-même, et couchait avec un caleçon.
Tant de soins autour de la luxure la développèrent. Le matin, principalement, il avait à subir de grands combats, comme en eurent saint Paul, saint Benoît et saint Jérôme, dans un âge fort avancé; de suite, ils recouraient à des pénitences furieuses. La douleur est une expiation, un remède et un moyen, un hommage à Jésus-Christ. Tout amour veut des sacrifices,--et quel plus pénible que celui de notre corps!
Afin de se mortifier, Pécuchet supprima le petit verre après les repas, se réduisit à quatre prises dans la journée, par les froids extrêmes ne mettait plus de casquette.
Un jour, Bouvard, qui rattachait la vigne, posa une échelle contre le mur de la terrasse près de la maison,--et, sans le vouloir, se trouva plonger dans la chambre de Pécuchet.
Son ami, nu jusqu'au ventre, avec le martinet aux habits, se frappait les épaules doucement, puis, s'animant, retira sa culotte, cingla ses fesses et tomba sur une chaise, hors d'haleine.
Bouvard fut troublé comme à la découverte d'un mystère, qu'on ne doit pas surprendre.
Depuis quelque temps, il remarquait plus de netteté sur les carreaux, moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure;--changements qui étaient dus à l'intervention de Reine, la servante de M. le curé.
Mêlant les choses de l'église à celles de sa cuisine, forte comme un valet de charrue et dévouée, bien que irrespectueuse, elle s'introduisait dans les ménages, donnait des conseils, y devenait maîtresse. Pécuchet se fiait absolument à son expérience.
Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux à la chinoise, un nez en bec de vautour. C'était M. Gouttman, négociant en articles de piété; il en déballa quelques-uns, enfermés dans des boîtes, sous le hangar: croix, médailles et chapelets de toutes les dimensions, candélabres pour oratoires, autels portatifs, bouquets de clinquant, et des sacrés-cœurs en carton bleu, des saint Joseph à barbe rouge, des calvaires de porcelaine. Pécuchet les convoita. Le prix seul l'arrêtait.
Gouttman ne demandait pas d'argent. Il préférait les échanges, et, monté dans le muséum, il offrit contre des vieux fers et tous les plombs un stock de ses marchandises.
Elles parurent hideuses à Bouvard. Mais l'œil de Pécuchet, les instances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par le convaincre. Quand il le vit si coulant, Gouttman voulut, en outre, la hallebarde; Bouvard, las d'en avoir démontré la manœuvre, l'abandonna. L'estimation totale étant faite, ces messieurs devaient encore cent francs. On s'arrangea, moyennant quatre billets à trois mois d'échéance,--et ils s'applaudirent du bon marché.
Leurs acquisitions furent distribuées dans tous les appartements. Une crèche remplie de foin et une cathédrale de liège décorèrent le muséum.
Il y eut sur la cheminée de Pécuchet un saint Jean-Baptiste en cire; le long du corridor, les portraits des gloires épiscopales, et au bas de l'escalier, sous une lampe à chaînettes, une sainte Vierge en manteau d'azur et couronnée d'étoiles. Marcel nettoyait ces splendeurs, n'imaginant au paradis rien de plus beau.
Quel dommage que le saint Pierre fût brisé, et comme il aurait fait bien dans le vestibule! Pécuchet s'arrêtait parfois devant l'ancienne fosse aux composts, où l'on reconnaissait la tiare, une sandale, un bout d'oreille; lâchait des soupirs, puis continuait à jardiner, car maintenant il joignait les travaux manuels aux exercices religieux et bêchait la terre, vêtu de la robe de moine, en se comparant à saint Bruno. Ce déguisement pouvait être un sacrilège; il y renonça.
Mais il prenait le genre ecclésiastique, sans doute par la fréquentation du curé. Il en avait le sourire, la voix, et, d'un air frileux, glissait comme lui dans ses manches ses deux mains jusqu'aux poignets. Un jour vint où le chant du coq l'importuna, les roses l'écœuraient; il ne sortait plus ou jetait sur la campagne des regards farouches.
Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants qui chantaient des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de verdure lui avaient donné comme le sentiment d'une jeunesse impérissable. Dieu se manifestait à son cœur par la forme des nids, la clarté des sources, la bienfaisance du soleil, et la dévotion de son ami lui semblait extravagante, fastidieuse.
«Pourquoi gémis-tu pendant le repas?
--Nous devons manger en gémissant, répondit Pécuchet, car l'homme, par cette voie, a perdu son innocence», phrase qu'il avait lue dans le _Manuel du Séminariste_, deux volumes in-12 empruntés à M. Jeufroy, et il buvait de l'eau de la Salette, se livrait, portes closes, à des oraisons jaculatoires, espérait entrer dans la confrérie de Saint-François.
Pour obtenir le don de persévérance, il résolut de faire un pèlerinage à la sainte Vierge.
Le choix des localités l'embarrassa. Serait-ce à Notre-Dame de Fourvières, de Chartres, d'Embrun, de Marseille ou d'Auray? Celle de la Délivrande, plus proche, convenait aussi bien.
«Tu m'accompagneras!
--J'aurais l'air d'un cornichon!» dit Bouvard.
Après tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas de l'être et céda par complaisance.
Les pèlerinages doivent s'accomplir à pied. Mais quarante-trois kilomètres seraient durs; et les gondoles n'étant pas congruentes à la méditation, ils louèrent un vieux cabriolet, qui, après douze heures de route, les déposa devant l'auberge.