Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet

Part 2

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Puis, aussitôt achevée, cette œuvre énorme, troublante, un peu confuse comme le chaos des croyances écroulées, il recommença presque le même sujet en prenant les sciences au lieu des religions et deux bourgeois bornés au lieu du vieux saint en extase.

Voici quels sont l'idée et le développement de ce livre encyclopédique, _Bouvard et Pécuchet_, qui pourrait porter comme sous-titre: «Du défaut de méthode dans l'étude des connaissances humaines.»

Deux copistes employés à Paris se rencontrent par hasard et se lient d'une étroite amitié. L'un d'eux fait un héritage, l'autre apporte ses économies; ils achètent une ferme en Normandie, rêve de toute leur existence, et quittent la capitale.

Alors ils commencent une série d'études et d'expériences embrassant toutes les connaissances de l'humanité; et, là, se développe la donnée philosophique de l'ouvrage.

Ils se livrent d'abord au jardinage, puis à l'agriculture, à la chimie, à la médecine, à l'astronomie, à l'archéologie, à l'histoire, à la littérature, à la politique, à l'hygiène, au magnétisme, à la sorcellerie; ils arrivent à la philosophie, se perdent dans les abstractions, tombent dans la religion, s'en dégoûtent, tentent l'éducation de deux orphelins, échouent encore et, désespérés, se remettent à copier comme autrefois.

Le livre est donc une revue de toutes les sciences, telles qu'elles apparaissent à deux esprits assez lucides, médiocres et simples. C'est en même temps un formidable amoncellement de savoir, et surtout une prodigieuse critique de tous les systèmes scientifiques opposés les uns aux autres, se détruisant les uns les autres par les contradictions des faits, les contradictions des lois reconnues, indiscutées. C'est l'histoire de la faiblesse de l'intelligence humaine, une promenade dans le labyrinthe infini de l'érudition avec un fil dans la main; ce fil est la grande ironie d'un penseur qui constate sans cesse, en tout, l'éternelle et universelle bêtise.

Des croyances établies pendant des siècles sont exposées, développées et désarticulées en dix lignes par l'opposition d'autres croyances aussi nettement et vivement démontrées et démolies. De page en page, de ligne en ligne, une connaissance se lève, et aussitôt une autre se dresse à son tour, abat la première et tombe elle-même frappée par sa voisine.

Ce que Flaubert avait fait pour les religions et les philosophies antiques dans la _Tentation de saint Antoine_, il l'a de nouveau accompli pour tous les savoirs modernes. C'est la tour de Babel de la science, où toutes les doctrines diverses, contraires, absolues pourtant, parlant chacune sa langue, démontrent l'impuissance de l'effort, la vanité de l'affirmation et toujours «l'éternelle misère de tout».

La vérité d'aujourd'hui devient erreur demain; tout est incertain, variable, et contient en des proportions inconnues des quantités de vrai comme de faux. A moins qu'il n'y ait ni vrai ni faux. La morale du livre semble contenue dans cette phrase de Bouvard: «La science est faite suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu'on ne peut découvrir.»

Ce livre touche à ce qu'il y a de plus grand, de plus curieux, de plus subtil et de plus _intéressant_ dans l'homme: c'est l'histoire de l'_idée_ sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, avec toutes ses transformations, dans sa faiblesse et dans sa puissance.

Ici, il est curieux de remarquer la tendance constante de Gustave Flaubert vers un idéal de plus en plus abstrait et élevé. Par idéal il ne faut point entendre ce genre sentimental qui séduit les imaginations bourgeoises. Car l'idéal, pour la plupart des hommes, n'est autre chose que l'_invraisemblable_. Pour les autres, c'est tout simplement le domaine de l'idée.

Les premiers romans de Flaubert ont été d'abord une étude de mœurs très vraie, très humaine, puis un poème éclatant, une suite d'images, de visions.

Dans _Bouvard et Pécuchet_, les véritables personnages sont des systèmes et non plus des hommes. Les acteurs servent uniquement de porte-voix aux idées qui, comme des êtres, se meuvent, se joignent, se combattent et se détruisent.

Et un comique tout particulier, un comique sinistre, se dégage de cette procession de croyances dans le cerveau de ces deux pauvres bonshommes qui personnifient l'humanité. Ils sont toujours de bonne foi, toujours ardents; et invariablement l'expérience contredit la théorie la mieux établie, le raisonnement le plus subtil est démoli par le fait le plus simple.

Ce surprenant édifice de science, bâti pour démontrer l'impuissance humaine, devait avoir un couronnement, une conclusion, une justification éclatante. Après ce réquisitoire formidable, l'auteur avait entassé une foudroyante provision de preuves, le dossier de sottises cueillies chez les grands hommes.

Quand Bouvard et Pécuchet, dégoûtés de tout, se remettaient à copier, ils ouvraient naturellement les livres qu'ils avaient lus et, reprenant l'ordre naturel de leurs études, transcrivaient minutieusement des passages choisis par eux dans les ouvrages où ils avaient puisé. Alors commençait une effrayante série d'inepties, d'ignorances, de contradictions flagrantes et monstrueuses, d'erreurs énormes, d'affirmations honteuses, d'inconcevables défaillances des plus hauts esprits, des plus vastes intelligences. Quiconque a écrit sur un sujet quelconque a dit parfois une sottise. Cette sottise, Flaubert l'avait infailliblement trouvée et recueillie; et, la rapprochant d'une autre, puis d'une autre, puis d'une autre, il en avait formé un faisceau formidable qui déconcerte toute croyance et toute affirmation.

Ce dossier de la bêtise humaine formait une montagne de notes demeurées trop éparses, trop mêlées, pour être jamais publiées en entier.

Il les avait cependant classées; mais il devait revoir cette classification première, la modifier, supprimer au moins la moitié de cet amas de documents. Voici, toutefois, l'ordre dans lequel il a laissé ces notes:

Morale. Amour. Philosophie. Mysticisme. Religion. Prophétie. Socialisme (religieux et politique). Critique. Esthétique. {Périphrases. Spécimens de style. {Palinodies. {Rococo.

_Styles des grands écrivains, des journalistes, des poètes._

{Classique. { {Médical. {Scientifique. { { {Agricole. {Clérical. Style. {Révolutionnaire. {Romantique. {Réaliste. {Dramatique. {Officiel des souverains. {Poétique officiel.

HISTOIRE DES IDÉES SCIENTIFIQUES.

_Beaux-arts._

{Du parti de l'ordre. {Des gens de lettres. Beautés. {De la religion. {Des souverains.

Opinions sur les grands hommes.

Les classiques corrigés.

Bizarreries.--Férocités.--Excentricités.--Injures.--Sottises.--Lâchetés.

Exaltation du bas.

Charabia officiel. {Discours. {Circulaires.

IMBÉCILES.

Le dictionnaire des idées reçues. Le catalogue des opinions _chic_.

C'est donc bien là l'histoire de la bêtise humaine sous toutes ses formes.

Quelques citations peuvent faire comprendre la portée et la nature de ces notes.

PHILOSOPHIE, MORALE, RELIGION.

_Les Grecs corrompus par leur philosophie raisonneuse._

Ce peuple si brillant n'a rien fondé, rien établi de durable, et il n'est resté de lui que des souvenirs de crimes et de désastres, de livres et de statues. Il manqua toujours de raison.

LAMENNAIS. _Essai sur l'indifférence_, t. IV, p. 171.

_Morale._

Les souverains ont le droit de changer quelque chose aux mœurs.

DESCARTES. _Discours sur la Méthode_, part. 6.

L'étude des mathématiques, en comprimant la sensibilité et l'imagination, rend quelquefois l'explosion des passions terribles.

DUPANLOUP. _Éducation intellectuelle_, p. 417.

La superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire.

DE MAISTRE. _Soirées de Saint-Pétersbourg_, 7e Ent., p. 234.

L'eau est faite pour soutenir ces prodigieux édifices flottants que l'on appelle des vaisseaux.

FÉNELON.

BEAUTÉS RELIGIEUSES, PHILOSOPHIE, MORALE.

_Économie politique._

En 1823, des habitants de la ville de Lille, parlant au nom de l'huile de colza, exposèrent au gouvernement qu'un produit nouveau, le gaz, commençait à se répandre; que ce mode d'éclairage, s'il se généralisait, ferait délaisser les autres, d'autant plus qu'il paraissait être à la fois meilleur et à plus bas prix, etc. En raison de quoi, ils priaient humblement, mais fermement, Sa Majesté, protectrice naturelle de leur travail, de vouloir bien préserver de toute atteinte leurs droits acquis en interdisant absolument ce produit perturbateur.

FRÉDÉRIC PASSY. _Discours sur le libre échange._

5 décembre 1878.

Shakespeare lui-même, tout grossier qu'il était, n'était pas sans lecture et sans connaissance.

LA HARPE. _Introduction de Cours littéraire._

_Style ecclésiastique._

Mesdames, dans la marche de la société chrétienne, sur le railway du monde, la femme, c'est la goutte d'eau dont l'influence magnétique, vivifiée et purifiée par le feu de l'Esprit saint, communique aussi le mouvement au convoi social sous son impulsion bienfaisante; il court sur la voie du progrès et s'avance vers les doctrines éternelles.

Mais si, au lieu de fournir la goutte d'eau de la bénédiction divine, la femme apporte la pierre du déraillement, il se produit d'affreuses catastrophes.

Mgr MERMILLOD. _De la vie surnaturelle dans les âmes._

PÉRIPHRASES.

_Imbéciles._

Je trouverais mauvais qu'une fille peu sage vécût avec un homme avant le mariage.

(_Traduction d'Homère._) PONSARD.

_Style romantique._

Sibylle, jouant de la harpe, était généralement adorable. Le mot ange venait aux lèvres en la regardant.

_Sibylle_ (p. 146). O. FEUILLET.

_Style des souverains._

La richesse d'un pays dépend de la prospérité générale.

LOUIS-NAPOLÉON.

Cité dans la _Rive gauche_, 12 mars 1865.

_Style catholique._

L'enseignement philosophique fait boire à la jeunesse du fiel de dragon dans le calice de Babylone.

PIE IX. _Manifeste_, 1847.

Les inondations de la Loire sont dues aux excès de la presse et à l'inobservation du dimanche.

L'ÉVÊQUE DE METZ. _Mandement, décembre 1846._

IDÉES SCIENTIFIQUES.

_Histoire naturelle._

Les femmes en Égypte se prostituaient publiquement aux crocodiles!

PROUDHON. (_De la célébration du dimanche_, 1850.)

Les chiens sont pour l'ordinaire de deux teintes opposées, l'une claire et l'autre rembrunie, afin que, quelque part qu'ils soient dans la maison, ils puissent être aperçus sur les meubles, avec la couleur desquels on les confondrait.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. _Harmonies de la Nature._

Les puces se jettent, partout où elles sont, sur les couleurs blanches. Cet instinct leur a été donné afin que nous puissions les attraper plus aisément.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. _Harmonies de la Nature_.

Le melon a été divisé en tranches par la nature afin d'être mangé en famille; la citrouille, étant plus grosse, peut être mangée avec les voisins.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. _Études de la Nature._

_Souci de la vérité._

Toute autorité, mais surtout celle de l'Église, doit s'opposer aux nouveautés, sans se laisser effrayer par le danger de retarder la découverte de quelques vérités, inconvénient passager et tout à fait nul, comparé à celui d'ébranler les institutions et les opinions reçues.

P. 283, t. II, DE MAISTRE, _Exam. philos._ BACON.

La maladie des pommes de terre a pour cause le désastre de Monville. Le météore a plus agi dans les vallées, il a soustrait le calorique. C'est l'effet d'un refroidissement subit.

RASPAIL. _Hist. Santé et Maladie_, p. 246, 247.

_Poissons._

Je remarque sur les poissons que c'est une merveille qu'ils puissent naître et vivre dans l'eau de la mer, qui est salée, et que leur race ne soit pas anéantie depuis longtemps.

GAUME.._Catéchisme de persévérance_, 57.

_De la chimie._

Est-il nécessaire d'observer que cette vaste science (la chimie) est absolument déplacée dans un enseignement général? A quoi sert-elle pour le ministre, pour le magistrat, pour le militaire, pour le marin, pour le négociant?

DE MAISTRE. _Lettres et opuscules inédits._

_Mépris de la science._

Plusieurs personnes ont pensé que la science, entre les mains de l'homme, dessèche le cœur, désenchante la nature, mène les esprits faibles à l'athéisme, et de l'athéisme au crime.

CHATEAUBRIAND. _Génie du Christianisme_, p. 335.

_Zoologie._

C'est, ce nous semble, une grande pitié que de trouver aujourd'hui l'homme _mammifère_ rangé, d'après le système de Linnæus, avec les singes, les chauves-souris et les paresseux. Ne valait-il pas autant le laisser à la tête de la création, où l'avaient placé Moïse, Aristote, Buffon et la nature?

CHATEAUBRIAND. _Génie du Christianisme_, p. 351.

Ses mouvements (du serpent) diffèrent de ceux de tous les animaux; on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement, car il n'a ni nageoires, ni pieds, ni ailes, et cependant il fuit comme une ombre, il s'évanouit magiquement.

CHATEAUBRIAND. _Génie du Christianisme_, p. 138.

_Linguistique._

Si on avait un dictionnaire des langues sauvages, on y trouverait des restes évidents d'une langue antérieure parlée par un peuple éclairé, et, quand même nous ne les trouverions pas, il en résulterait seulement que la dégradation est arrivée au point d'effacer ces derniers restes.

DE MAISTRE. _Soirées de Saint-Pétersbourg._

_Les sciences naturelles sont secondaires._

Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'État, d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices, d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral et spirituel. Les autres n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières. Ils ont les sciences naturelles pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre?

8e _Entretien_, p. 131. DE MAISTRE. _Soirées de Saint-Pétersbourg._

_La science doit être mise à la seconde place._

Si l'on n'en vient pas aux anciennes maximes, si l'éducation n'est pas rendue aux prêtres et si la science n'est pas mise partout à la seconde place, les maux qui nous attendent sont incalculables; nous serons abrutis par la science, et c'est le dernier degré de l'abrutissement.

DE MAISTRE. _Essai sur les principes générateurs._

BÉVUES HISTORIQUES.

_Opinion sur l'étude de l'histoire._

L'enseignement de l'histoire peut avoir, selon moi, des inconvénients et des périls pour le professeur. Il en a aussi pour les élèves.

DUPANLOUP.

_Critique historique._

Si on considère Napoléon sous le rapport des qualités morales, il est difficile à apprécier, parce qu'il est difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais d'égaux autour de lui, la probité chez un potentat qui était le maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir çà et là certains traits de sa physionomie morale.

A. THIERS. _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XX, p. 713.

J'ai ouï plusieurs fois déplorer l'aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes.

MONTESQUIEU. _Esprit des Lois_, liv. XXI, ch. XXII.

(François Ier monte sur le trône en 1515. Christophe Colomb mort en 1506.)

_Pipe au_ XVe _siècle_.

A quelques pas de cette scène si vive, le chef espagnol, immobile, fumait une longue pipe.

VILLEMAIN. _Lascaris._

_A la veille de l'empire napoléonien._

Il n'a jamais existé de famille souveraine dont on puisse assigner l'origine plébéienne. Si ce phénomène paraissait, ce serait une époque du monde.

DE MAISTRE. _Soirées de Saint-Pétersbourg._

_La Prusse ne sera pas rétablie._

Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse (1807). Cet édifice fameux, construit avec du sang, de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croulé en un clin d'œil et c'en est fait pour toujours.

DE MAISTRE. _Lettres et Opuscules_, p. 98.

Saint Jean Chrysostome, ce Bossuet africain!

_Saint Jean Chrysostome, né à Antioche_ (_Asie_).

La ville de Cannes doublement célèbre par la victoire remportée par Annibal sur les Romains et par le débarquement de Bonaparte.

Il accuse Louis XI d'avoir persécuté Abeilard. Louis XI, né en 1423. Abeilard, né en 1079.

Smyrne est une île.

J. JANIN, dans _G. de Flotte_, 1860.

EXALTATION DU BAS.

Il faut plus de génie pour être batelier du Rhône que pour faire les _Orientales_.

PROUDHON.

BÊTISES SUR LES GRANDS HOMMES.

_Corneille._

Ses mœurs (Chimène) sont du moins scandaleuses; si, en effet, elles ne sont dépravées. Ces pernicieux exemples rendent l'ouvrage notablement défectueux et s'écartent du but de la poésie qui veut être utile.

ACADÉMIE (sur le _Cid_).

Qu'on me cite une pièce du grand _Corneille_ que je ne me charge de refaire mieux que lui! Qui tient la gageure? Je n'aurais fait que ce dont tout homme est capable, pourvu qu'il croie aussi fermement en Aristote qu'en moi.

LESSING. _Dramaturgie de Hambourg_, p. 462, 463.

Malgré la réputation dont jouit cet écrivain (La Bruyère), il y a beaucoup de négligence dans son style.

CONDILLAC. _Traité de l'art d'écrire._

(Descartes), rêveur fameux par les écarts de son imagination et dont le nom est fait pour le pays des chimères.

MARAT, à propos du Panthéon.

Rabelais, ce boueux de l'humanité.

LAMARTINE.

_Lulli._

Ses airs tant répétés dans le monde ne servent qu'à insinuer des passions les plus déréglées.

BOSSUET, _Maximes sur la comédie_.

_Molière._

C'est dommage que Molière ne sache pas écrire.

FÉNELON.

Molière est un infâme histrion.

BOSSUET.

_Byron._

Le génie byronien me semble, au fond, un peu bête.

L. VEUILLOT. _Libres Penseurs_, p. 11.

A mon avis, Byron, très justement rejeté de la famille et de la patrie, c'est-à-dire mis au bagne pour avoir été mari infidèle et citoyen scandaleux, s'il eût été homme de sens et vraiment grand par l'esprit et par le cœur, aurait fait tout simplement pénitence, afin de reconquérir le droit d'élever sa fille et de servir son pays.

L. VEUILLOT. _Libres Penseurs_, p. 11.

_Injures aux grands hommes._

C'est (Bonaparte) en effet un grand gagneur de batailles; mais, hors de là, le moindre général est plus habile que lui.

CHATEAUBRIAND. _De Buonaparte et des Bourbons._

_Bonaparte._

On a cru qu'il (Bonaparte) avait perfectionné l'art de la guerre, et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfance de l'art.

CHATEAUBRIAND. _De Buonaparte et des Bourbons._

_Bacon._

Bacon est absolument dépourvu de l'esprit d'analyse, non seulement ne savait pas résoudre les questions, mais ne savait pas même les poser.

DE MAISTRE. _Examen de la philosophie de Bacon_, t. Ier, p. 37.

Bacon, homme étranger à toutes les sciences et dont toutes les idées fondamentales étaient fausses.

DE MAISTRE. _Examen de la philosophie de Bacon_, t. Ier, p. 82.

Bacon avait l'esprit éminemment faux et d'un genre de fausseté qui n'a jamais appartenu qu'à lui. Son incapacité absolue, essentielle, radicale dans toutes les branches des sciences naturelles.

DE MAISTRE. _Examen de la philosophie de Bacon_, t. Ier, p. 285.

_Voltaire._

Voltaire est nul comme philosophe, sans autorité comme critique et historien, arriéré comme savant, percé à jour dans sa vie privée et déconsidéré par l'orgueil, la méchanceté et les petitesses de son âme et de son caractère.

DUPANLOUP. _Haute Éducation intellectuelle._

_Gœthe._

La postérité, à laquelle Gœthe a donné son œuvre à juger, fera ce qu'elle a à faire. Elle écrira sur ses tablettes d'airain:

«Gœthe, né à Francfort en 1749, mort à Weimar en 1832, grand écrivain, grand poète, grand artiste.»

Et, lorsque les fanatiques de la forme pour la forme, de l'art pour l'art, de l'amour quand même et du matérialisme, viendront lui demander d'ajouter:

«Grand homme!» elle répondra: Non!

A. DUMAS fils.

23 juillet 1873.

IDÉES SUR L'ART.

_Imbéciles._

Nul doute que les hommes extraordinaires, en quelque genre que ce soit, ne doivent une partie de leurs succès aux qualités supérieures dont leur organisation est douée.

DAMIRON. _Cours de philosophie_, t. II, p. 35.

_Jocrisses._

Sitôt qu'un Français a passé la frontière, il entre sur le territoire étranger.

L. HAVIN. _Courrier du Dimanche._

15 décembre.

Quand la borne est franchie, il n'est plus de limites.

PONSARD.

_Imbéciles._

L'épicerie est respectable. C'est une branche du commerce. L'armée est plus respectable encore, parce qu'elle est une institution dont le but est l'ordre.

L'épicerie est utile, l'armée est nécessaire.

_Les Nouvelles_, JULES NORIAC.

26 octobre 1865.

Il existe environ la valeur de trois volumes de ces notes.

L'aptitude de Gustave Flaubert pour découvrir ce genre de bêtises était surprenante. Un exemple est caractéristique.

En lisant le discours de réception de Scribe à l'Académie française, il s'arrêta net devant cette phrase qu'il nota immédiatement:

La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la révocation de l'Édit de Nantes?

Il écrivit au-dessous de cette citation:

Révocation de l'Édit de Nantes, 1685. Mort de Molière, 1673.

Comment se peut-il qu'aucun des académiciens, réunis en comité pour entendre la lecture de ce discours avant qu'il fût prononcé, ne fît ce simple rapprochement de dates?

Gustave Flaubert comptait donc former un volume entier de ces documents justificatifs. Pour rendre moins lourd et fastidieux ce recueil de sottises, il y aurait intercalé deux ou trois contes, d'un idéalisme poétique, copié aussi par Bouvard et Pécuchet.

On a trouvé dans ses papiers le plan d'une de ces nouvelles, qui aurait été intitulée: _Une nuit de Don Juan_.

Ce plan, indiqué en phrases courtes, souvent même par des mots sans suite, révèle mieux que toute dissertation sa manière de concevoir et de préparer son travail. A ce point de vue, il peut être intéressant. Le voici:

UNE NUIT DE DON JUAN

I

Le faire sans parties, d'un seul trait.

Commencement mouvementé comme action,--en tableau deux cavaliers arrivent sur les chevaux essoufflés. Aperçu de paysage, mais pas encore trop indiqué, seulement comme lumière, dans les arbres,--on laisse paître les chevaux dans les broussailles,--ils s'y empêtrent la gourmette, etc.--Cela au milieu du dialogue, coupé, de temps à autre, par de petits détails d'action.

Don Juan se déboutonne et jette son épée qui sort un peu du fourreau sur le gazon.--Il vient de tuer le frère de dona Elvire.--Ils sont en fuite.--La conversation commence par des aigreurs et des brusqueries.

Paysage.--Le couvent derrière eux.--Ils sont assis sur une pelouse en pente sous des orangers.--Cercle des bois autour d'eux.--Terrain d'une pente légère devant eux.--Horizon de montagnes pelées par le sommet.--Coucher de soleil.