Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet
Part 19
Elle avait prétendu recevoir en dot les _Écalles_, dont il ne pouvait disposer,--l'ayant, comme la ferme, soldée en partie avec l'argent d'un autre.
«Effectivement! dit Pécuchet.
--Et moi! qui ai eu la bêtise de lui promettre une faveur à son choix! C'était celle-là! J'y ai mis de l'entêtement; si elle m'aimait, elle m'eût cédé!» La veuve, au contraire, s'était emportée en injures, avait dénigré son physique, sa bedaine.--«Ma bedaine! je te demande un peu.»
Pécuchet cependant était sorti plusieurs fois, marchait les jambes écartées.
«Tu souffres? dit Bouvard.
--Oh! oui! je souffre!»
Et, ayant fermé la porte, Pécuchet, après beaucoup d'hésitations, confessa qu'il venait de se découvrir une maladie secrète.
«Toi?
--Moi-même!
--Ah! mon pauvre garçon! qui te l'a donnée?»
Il devint encore plus rouge et dit d'une voix encore plus basse:
«Ce ne peut être que Mélie!»
Bouvard en demeura stupéfait.
La première chose était de renvoyer la jeune personne.
Elle protesta d'un air candide.
Le cas de Pécuchet était grave, pourtant; mais, honteux de sa turpitude, il n'osait voir le médecin.
Bouvard imagina de recourir à Barberou.
Ils lui adressèrent le détail de la maladie, pour le montrer à un docteur qui la soignerait par correspondance. Barberou y mit du zèle, persuadé qu'elle concernait Bouvard, et l'appela vieux roquentin, tout en le félicitant.
«A mon âge! disait Pécuchet, n'est-ce pas lugubre! Mais pourquoi m'a-t-elle fait ça?
--Tu lui plaisais.
--Elle aurait dû me prévenir.
--Est-ce que la passion raisonne!» Et Bouvard se plaignait de Mme Bordin.
Souvent il l'avait surprise arrêtée devant les _Écalles_, dans la compagnie de Marescot, en conférence avec Germaine,--tant de manœuvres pour un peu de terre!
«Elle est avare! Voilà l'explication!»
Ils ruminaient ainsi leurs mécomptes, dans la petite salle, au coin du feu; Pécuchet, tout en avalant ses remèdes; Bouvard, en fumant des pipes,--et ils dissertaient sur les femmes.
«Étrange besoin, est-ce un besoin? Elles poussent au crime, à l'héroïsme et à l'abrutissement. L'enfer sous un jupon, le paradis dans un baiser,--ramage de tourterelle, ondulations de serpent, griffe de chat,--perfidie de la mer, variété de la lune»;--ils dirent tous les lieux communs qu'elles ont fait répandre.
C'était le désir d'en avoir qui avait suspendu leur amitié. Un remords les prit.--Plus de femmes, n'est-ce pas? Vivons sans elles!--Et ils s'embrassèrent avec attendrissement.
Il fallait réagir;--et Bouvard, après la guérison de Pécuchet, imagina que l'hydrothérapie leur serait avantageuse.
Germaine, revenue dès le départ de l'autre, charriait, tous les matins, la baignoire dans le corridor.
Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lançaient de grands seaux d'eau,--puis ils couraient pour rejoindre leurs chambres. On les vit par la claire-voie,--et des personnes furent scandalisées.
VIII
Satisfaits de leur régime, ils voulurent s'améliorer le tempérament par de la gymnastique.
Et ayant pris le _Manuel_ d'Amoros, ils en parcoururent l'atlas.
Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliant les jambes, écartant les bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux, chevauchant des poutres, grimpant à des échelles, cabriolant sur des trapèzes, un tel déploiement de force et d'agilité excita leur envie.
Cependant ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase, décrites dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un vestibule pour les équipages, un hippodrome pour les courses, un bassin pour la natation, ni «une montagne de gloire», colline artificielle, ayant trente-deux mètres de hauteur.
Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage eût été dispendieux, ils y renoncèrent; le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mât horizontal; et quand ils furent habiles à le parcourir d'un bout à l'autre, pour en avoir un vertical, ils replantèrent une poutrelle des contre-espaliers. Pécuchet gravit jusqu'en haut. Bouvard glissait, retombait toujours, finalement, y renonça.
Les «bâtons orthosométiques» lui plurent davantage, c'est-à-dire deux manches à balai reliés par deux cordes, dont la première se passe sous les aisselles, la seconde sur les poignets;--et, pendant des heures, il gardait cet appareil, le menton levé, la poitrine en avant, les coudes le long du corps.
A défaut d'haltères, le charron tourna quatre morceaux de frêne, qui ressemblaient à des pains de sucre se terminant en goulot de bouteille. On doit porter ces massues à droite, à gauche, par devant, par derrière; mais, trop lourdes, elles échappaient de leurs doigts, au risque de leur broyer les jambes. N'importe, ils s'acharnèrent aux «mils persanes», et même, craignant qu'elles n'éclatassent, tous les soirs ils les frottaient avec de la cire et un morceau de drap.
Ensuite, ils recherchèrent des fossés. Quand ils en avaient trouvé un à leur convenance, ils appuyaient au milieu une longue perche, s'élançaient du pied gauche, atteignaient l'autre bord, puis recommençaient. La campagne étant plate, on les apercevait au loin;--et les villageois se demandaient quelles étaient ces deux choses extraordinaires, bondissant à l'horizon.
L'automne venu, ils se mirent à la gymnastique de chambre; elle les ennuya. Que n'avaient-ils le trémoussoir ou fauteuil de poste, imaginé sous Louis XIV par l'abbé de Saint-Pierre! Comment était-ce construit, où se renseigner? Dumouchel ne daigna pas même leur répondre.
Alors, ils établirent dans le fournil une bascule brachiale. Sur deux poulies vissées au plafond passait une corde, tenant une traverse à chaque bout. Sitôt qu'ils l'avaient prise, l'un poussait la terre de ses orteils, l'autre baissait les bras jusqu'au niveau du sol; le premier, par sa pesanteur, attirait le second qui, lâchant un peu la cordelette, montait à son tour; en moins de cinq minutes, leurs membres dégouttelaient de sueur.
Pour suivre les prescriptions du _Manuel_, ils tâchèrent de devenir ambidextres, jusqu'à se priver de la main droite temporairement. Ils firent plus: Amoros indique les pièces de vers qu'il faut chanter dans les manœuvres, et Bouvard et Pécuchet, en marchant, répétaient l'hymne nº 9: «Un roi, un roi juste est un bien sur la terre.» Quand ils se battaient les pectoraux: «Amis, la couronne et la gloire», etc. Au pas de course:
A nous l'animal timide! Atteignons le cerf rapide! Oui, nous vaincrons! Courons! courons! courons!
Et, plus haletants que des chiens, ils s'animaient au bruit de leurs voix.
Un côté de la gymnastique les exaltait: son emploi comme moyen de sauvetage.
Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre à les porter dans des sacs, et ils prièrent le maître d'école de leur en fournir quelques-uns. Petit objecta que les familles se fâcheraient. Ils se rabattirent sur les secours aux blessés. L'un feignait d'être évanoui, et l'autre le charriait dans une brouette, avec toutes sortes de précautions.
Quant aux escalades militaires, l'auteur préconise l'échelle de Bois-Rosé, ainsi nommée du capitaine qui surprit Fécamp autrefois, en montant par la falaise.
D'après la gravure du livre, ils garnirent de bâtonnets un câble et l'attachèrent sous le hangar.
Dès qu'on a enfourché le premier bâton et saisi le troisième, on jette ses jambes en dehors, pour que le deuxième, qui était tout à l'heure contre la poitrine, se trouve juste sous les cuisses. On se redresse, on empoigne le quatrième et l'on continue. Malgré de prodigieux déhanchements, il leur fut impossible d'atteindre le deuxième échelon.
Peut-être a-t-on moins de mal en s'accrochant aux pierres avec les mains, comme firent les soldats de Bonaparte à l'attaque du Fort-Chambray?--et pour vous rendre capable d'une telle action, Amoros possède une tour dans son établissement.
Le mur en ruine pouvait la remplacer. Ils en tentèrent l'assaut.
Mais Bouvard, ayant retiré trop vite son pied d'un trou, eut peur et fut pris d'étourdissement.
Pécuchet en accusa leur méthode: ils avaient négligé ce qui concerne les phalanges,--si bien qu'ils devaient se remettre aux principes.
Ses exhortations furent vaines;--et, dans son orgueil, il aborda les échasses.
La nature semblait l'y avoir destiné, car il employa tout de suite le grand modèle, ayant des palettes à quatre pieds du sol,--et, en équilibre là-dessus, il arpentait le jardin, pareil à une gigantesque cigogne qui se fût promenée.
Bouvard, à la fenêtre, le vit tituber, puis s'abattre d'un bloc sur les haricots dont les rames, en se fracassant, amortirent sa chute. On le ramassa couvert de terreau, les narines saignantes, livide,--et il croyait s'être donné un effort.
Décidément la gymnastique ne convenait point à des hommes de leur âge; ils l'abandonnèrent, n'osaient plus se mouvoir par crainte des accidents, et ils restaient tout le long du jour assis dans le muséum, à rêver d'autres occupations.
Ce changement d'habitudes influa sur la santé de Bouvard. Il devint très lourd, soufflait après ses repas comme un cachalot, voulut se faire maigrir, mangea moins et s'affaiblit.
Pécuchet, également, se sentait _miné_, avait des démangeaisons à la peau et des plaques dans la gorge. «Ça ne va pas, disait-il, ça ne va pas.»
Bouvard imagina d'aller choisir à l'auberge quelques bouteilles de vin d'Espagne, afin de se remonter la machine.
Comme il en sortait, le clerc de Marescot et trois hommes apportaient à Beljambe une grande table de noyer; _Monsieur_ l'en remerciait beaucoup. Elle s'était parfaitement conduite.
Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables tournantes. Il en plaisanta le clerc.
Cependant, par toute l'Europe, en Amérique, en Australie et dans les Indes, des millions de mortels passaient leur vie à faire tourner des tables,--et on découvrait la manière de rendre les serins prophètes, de donner des concerts sans instruments, de correspondre au moyen des escargots. La presse, offrant avec sérieux ces bourdes au public, le renforçait dans sa crédulité.
Les esprits frappeurs avaient débarqué au château de Faverges, de là s'étaient répandus dans le village,--et le notaire principalement les questionnait.
Choqué du scepticisme de Bouvard, il convia les deux amis à une soirée de tables tournantes.
Était-ce un piège? Mme Bordin se trouverait là. Pécuchet, seul, s'y rendit.
Il y avait comme assistants le maire, le percepteur, le capitaine, d'autres bourgeois et leurs épouses, Mme Vaucorbeil, Mme Bordin effectivement; de plus, une ancienne sous-maîtresse de Mme Marescot, Mlle Laverrière, personne un peu louche, avec des cheveux gris tombant en spirales sur les épaules, à la façon de 1830. Dans un fauteuil se tenait un cousin de Paris, costumé d'un habit bleu et l'air impertinent.
Les deux lampes de bronze, l'étagère de curiosités, des romances à vignettes sur le piano, et des aquarelles minuscules dans des cadres exorbitants faisaient toujours l'étonnement de Chavignolles. Mais ce soir-là les yeux se portaient vers la table d'acajou. On l'éprouverait tout à l'heure, et elle avait l'importance des choses qui contiennent un mystère.
Douze invités prirent place autour d'elle, les mains étendues, les petits doigts se touchant. On n'entendait que le battement de la pendule. Les visages dénotaient une attention profonde.
Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent de fourmillements dans les bras. Pécuchet était incommodé.
«Vous poussez! dit le capitaine à Foureau.
--Pas du tout!
--Si fait!
--Ah! monsieur!»
Le notaire les calma.
A force de tendre l'oreille, on crut distinguer des craquements de bois.--Illusion! Rien ne bougeait.
L'autre jour, quand les familles Aubert et Lormeau étaient venues de Lisieux et qu'on avait emprunté exprès la table de Beljambe, tout avait si bien marché! Mais celle-là aujourd'hui montrait un entêtement... Pourquoi?
Le tapis sans doute la contrariait,--et on passa dans la salle à manger.
Le meuble choisi fut un large guéridon où s'installèrent Pécuchet, Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred.
Le guéridon, qui avait des roulettes, glissa vers la droite; les opérateurs, sans déranger leurs doigts, suivirent son mouvement, et de lui-même il fit encore deux tours. On fut stupéfait.
Alors M. Alfred articula d'une voix haute:
«Esprit, comment trouves-tu ma cousine?»
Le guéridon, en oscillant avec lenteur, frappa neuf coups.
D'après une pancarte, où le nombre des coups se traduisait par des lettres, cela signifiait _charmante_. Des bravos éclatèrent.
Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma l'esprit de déclarer l'âge exact qu'elle avait.
Le pied du guéridon retomba cinq fois.
«Comment? cinq ans? s'écria Girbal.
--Les dizaines ne comptent pas», reprit Foureau.
La veuve sourit, intérieurement vexée.
Les réponses aux autres questions manquèrent, tant l'alphabet était compliqué. Mieux valait la planchette, moyen expéditif, et dont Mlle Laverrière s'était même servie pour noter sur un album les communications directes de Louis XII, Clémence Isaure, Franklin, Jean-Jacques Rousseau, etc. Ces mécaniques se vendaient rue d'Aumale; M. Alfred en promit une à la sous-maîtresse:
«Mais pour le quart d'heure, un peu de piano, n'est-ce pas? Une mazurke!»
Deux accords plaqués vibrèrent. Il prit sa cousine à la taille, disparut avec elle, revint. On était rafraîchi par le vent de la robe qui frôlait les portes en passant. Elle se renversait la tête, il arrondissait son bras. On admirait la grâce de l'une, l'air fringant de l'autre; et, sans attendre les petits fours, Pécuchet se retira, ébahi de la soirée.
Il eut beau répéter: «Mais j'ai vu! j'ai vu!» Bouvard niait les faits et néanmoins consentit à expérimenter lui-même.
Pendant quinze jours, ils passèrent leurs après-midi, en face l'un de l'autre, les mains sur une table, puis sur un chapeau, sur une corbeille, sur des assiettes. Tous ces objets demeurèrent immobiles.
Le phénomène des tables tournantes n'en est pas moins certain. Le vulgaire l'attribue à des esprits, Faraday au prolongement de l'action nerveuse, Chevreul à l'inconscience des efforts, ou peut-être, comme l'admet Ségouin, se dégage-t-il de l'assemblage des personnes une impulsion, un courant magnétique?
Cette hypothèse fit rêver Pécuchet. Il prit dans sa bibliothèque le _Guide du Magnétiseur_, par Montacabère, le relut attentivement et initia Bouvard à la théorie.
Tous les corps animés reçoivent et communiquent l'influence des astres. Propriété analogue à la vertu de l'aimant. En dirigeant cette force on peut guérir les malades, voilà le principe. La science, depuis Mesmer, s'est développée,--mais il importe toujours de verser le fluide et de faire des passes qui, premièrement, doivent endormir.
«Eh bien, endors-moi! dit Bouvard.
--Impossible, répliqua Pécuchet; pour subir l'action magnétique et pour la transmettre, la foi est indispensable.»
Puis, considérant Bouvard:
«Ah! quel dommage.
--Comment?
--Oui, si tu voulais, avec un peu de pratique, il n'y aurait pas de magnétiseur comme toi!»
Car il possédait tout ce qu'il faut: l'abord prévenant, une constitution robuste et un moral solide.
Cette faculté qu'on venait de lui découvrir flatta Bouvard. Il se plongea sournoisement dans Montacabère.
Puis, comme Germaine avait des bourdonnements d'oreilles qui l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton négligé:
«Si on essayait du magnétisme?»
Elle ne s'y refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les deux pouces dans ses mains et la regarda fixement, comme s'il n'eût fait autre chose de toute sa vie.
La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commença par fléchir le cou; ses yeux se fermèrent, et, tout doucement, elle se mit à ronfler. Au bout d'une heure, qu'ils la contemplaient, Pécuchet dit à voix basse:
«Que sentez-vous?»
Elle se réveilla.
Plus tard sans doute la lucidité viendrait.
Ce succès les enhardit, et, reprenant avec aplomb l'exercice de la médecine, ils soignèrent Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs intercostales; Migraine, le maçon, affecté d'une névrose de l'estomac; la mère Varin, dont l'encéphaloïde sous la clavicule exigeait, pour se nourrir, des emplâtres de viande; un goutteux, le père Lemoine, qui se traînait au bord des cabarets, un phtisique, un hémiplégique, bien d'autres. Ils traitèrent aussi des coryzas et des engelures.
Après l'exploration de la maladie, ils s'interrogeaient du regard pour savoir quelles passes employer, si elles devaient être à grands ou à petits courants, ascendantes ou descendantes, longitudinales, transversales, biditiges, triditiges ou même quinditiges. Quand l'un en avait trop, l'autre le remplaçait. Puis, revenus chez eux, ils notaient les observations sur le journal du traitement.
Leurs manières onctueuses captèrent le monde. Cependant on préférait Bouvard, et sa réputation parvint jusqu'à Falaise, quand il eut guéri la Barbée, la fille du père Barbey, un ancien capitaine au long cours.
Elle sentait comme un clou à l'occiput, parlait d'une voix rauque, restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dévorait du plâtre ou du charbon. Ses crises nerveuses, débutant par des sanglots, se terminaient dans un flux de larmes; et on avait pratiqué tous les remèdes, depuis les tisanes jusqu'aux moxas, si bien que, par lassitude, elle accepta les offres de Bouvard.
Quand il eut congédié la servante et poussé les verrous, il se mit à frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires. Un bien-être se manifesta par des soupirs et des bâillements. Il lui posa un doigt entre les sourcils au haut du nez; tout à coup elle devint inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient; sa tête garda les attitudes qu'il voulut, et les paupières à demi closes, en vibrant d'un mouvement spasmodique, laissaient apercevoir les globes des yeux, qui roulaient avec lenteur; ils se fixèrent dans les angles, convulsés.
Bouvard lui demanda si elle souffrait; elle répondit que non; ce qu'elle éprouvait maintenant? elle distinguait l'intérieur de son corps.
«Qu'y voyez-vous?
--Un ver.
--Que faut-il pour le tuer?»
Son front se plissa:
«Je cherche...; je ne peux pas, je ne peux pas.»
A la deuxième séance, elle se prescrivit un bouillon d'orties; à la troisième, de l'herbe au chat. Les crises s'atténuèrent, disparurent. C'était vraiment comme un miracle.
L'addigitation nasale ne réussit point avec les autres, et, pour amener le somnambulisme, ils projetèrent de construire un baquet mesmérien. Déjà même Pécuchet avait recueilli de la limaille et nettoyé une vingtaine de bouteilles quand un scrupule l'arrêta. Parmi les malades, il viendrait des personnes du sexe.
«Et que ferons-nous, s'il leur prend des accès d'érotisme furieux?»
Cela n'eût pas arrêté Bouvard; mais à cause des potins et du chantage peut-être, mieux valait s'abstenir. Ils se contentèrent d'un harmonica et le portaient avec eux dans les maisons, ce qui réjouissait les enfants.
Un jour que Migraine était plus mal, ils y recoururent. Les sons cristallins l'exaspérèrent; mais Deleuze ordonne de ne pas s'effrayer des plaintes; la musique continua.
«Assez! assez!» criait-il.
--Un peu de patience», répétait Bouvard.
Pécuchet tapotait plus vite sur les lames de verre, et l'instrument vibrait, et le pauvre homme hurlait, quand le médecin parut, attiré par le vacarme:
«Comment, encore vous?» s'écria-t-il, furieux de les retrouver toujours chez ses clients.
Ils expliquèrent leur moyen magnétique. Alors, il tonna contre le magnétisme, un tas de jongleries, et dont les effets proviennent de l'imagination.
Cependant on magnétise des animaux. Montacabère l'affirme, et M. Fontaine est parvenu à magnétiser une lionne. Ils n'avaient pas de lionne, mais le hasard leur offrit une autre bête.
Car le lendemain, à six heures, un valet de charrue vint leur dire qu'on les réclamait à la ferme, pour une vache désespérée.
Ils y coururent.
Les pommiers étaient en fleurs, et l'herbe, dans la cour, fumait sous le soleil levant. Au bord de la mare, à demi couverte d'un drap, une vache beuglait, grelottante des seaux d'eau qu'on lui jetait sur le corps, et, démesurément gonflée, elle ressemblait à un hippopotame.
Sans doute elle avait pris du «venin» en pâturant dans les trèfles. Le père et la mère Gouy se désolaient, car le vétérinaire ne pouvait venir, et un charron qui savait des mots contre l'enflure ne voulait pas se déranger; mais ces messieurs, dont la bibliothèque était célèbre, devaient connaître un secret.
Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent, l'un devant les cornes, l'autre à la croupe, et avec de grands efforts intérieurs et une gesticulation frénétique, ils écartaient les doigts pour épandre sur l'animal des ruisseaux de fluide, tandis que le fermier, son épouse, leur garçon et des voisins les regardaient presque effrayés.
Les gargouillements que l'on entendait dans le ventre de la vache provoquèrent des borborygmes au fond de ses entrailles. Elle émit un vent, Pécuchet dit alors:
«C'est une porte ouverte à l'espérance, un débouché, peut-être.»
Le débouché s'opéra, l'espérance jaillit dans un paquet de matières jaunes éclatant avec la force d'un obus. Les cœurs se desserrèrent, la vache dégonfla. Une heure après, il n'y paraissait plus.
Ce n'était pas l'effet de l'imagination, certainement. Donc le fluide contient une vertu particulière. Elle se laisse enfermer dans des objets où on ira la prendre sans qu'elle se trouve affaiblie. Un tel moyen épargne des déplacements. Ils l'adoptèrent, et ils envoyaient à leurs pratiques des jetons magnétisés, des mouchoirs magnétisés, de l'eau magnétisée, du pain magnétisé.
Puis, continuant leurs études, ils abandonnèrent les passes pour le système de Puységur, qui remplace le magnétiseur par un vieil arbre, au tronc duquel une corde s'enroule.
Un poirier dans leur masure semblait fait tout exprès. Ils le préparèrent en l'embrassant fortement à plusieurs reprises. Un banc fut établi en dessous. Leurs habitués s'y rangeaient, et ils obtinrent des résultats si merveilleux que, pour enfoncer Vaucorbeil, ils le convièrent à une séance avec les notables du pays.
Pas un n'y manqua.
Germaine les reçut dans la petite salle, en priant «de faire excuse», ses maîtres allaient venir.
De temps à autre, on entendait un coup de sonnette. C'étaient des malades qu'elle introduisait ailleurs. Les invités se montraient du coude les fenêtres poussiéreuses, les taches sur les lambris, la peinture s'éraillant, et le jardin était lamentable. Du bois mort partout! Deux bâtons, devant la brèche du mur, barraient le verger.
Pécuchet se présenta.
«A vos ordres, messieurs!»
Et l'on vit au fond, sous le poirier d'Édouïn, plusieurs personnes assises.
Chamberlan, sans barbe, comme un prêtre, et en soutanelle de lasting avec une calotte de cuir, s'abandonnait à des frissons occasionnés par sa douleur intercostale; Migraine, souffrant toujours de l'estomac, grimaçait près de lui. La mère Varin, pour cacher sa grosseur, portait un châle à plusieurs tours. Le père Lemoine, pieds nus dans des savates, avait ses béquilles sous les jarrets, et la Barbée, en costume des dimanches, était pâle extraordinairement.
De l'autre côté de l'arbre, on trouva d'autres personnes: une femme à figure d'albinos épongeait les glandes suppurantes de son cou. Le visage d'une petite fille disparaissait à moitié sous des lunettes bleues. Un vieillard, dont une contracture déformait l'échine, heurtait de ses mouvements involontaires Marcel, une espèce d'idiot, couvert d'une blouse en loques et d'un pantalon rapiécé. Son bec-de-lièvre mal recousu laissait voir ses incisives, et des linges embobelinaient sa joue tuméfiée par une énorme fluxion.
Tous tenaient à la main une ficelle descendant de l'arbre, et des oiseaux chantaient; l'odeur du gazon attiédi se roulait dans l'air. Le soleil passait entre les branches. On marchait sur de la mousse.
Cependant les sujets, au lieu de dormir, écarquillaient leurs paupières.
«Jusqu'à présent, ce n'est pas drôle, dit Foureau.
--Commencez, je m'éloigne une minute.»