Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet
Part 17
En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des exclamations, la veuve criait plus fort,--et à leur aspect:
«Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon pauvre jardin, plus une seule tulipe! des cochonneries partout sur le gazon! Pas moyen de le faire démarrer!
--Qui cela?
--Le père Gouy!»
Il était venu avec une charrette de fumier et l'avait jetée tout à vrac au milieu de l'herbe.
«Il laboure, maintenant! Dépêchez-vous, pour qu'il finisse!
--Je vous accompagne!» dit Bouvard.
Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu les dahlias,--et des mottes de fumier noir, comme des taupinières, bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.
Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner. Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de cette manière qu'il entendait le droit au travail, les discours de Gorju lui ayant tourné la cervelle.
Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.
Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'œuvre et garda le fumier. Elle était judicieuse: l'épouse du médecin et même celle du notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.
Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint. Gorju avait quitté le pays.
Cependant la garde nationale était toujours sur pied: le dimanche, une revue, promenades militaires quelquefois,--et, chaque nuit, des rondes. Elles inquiétaient le village.
On tirait les sonnettes des maisons par facétie; on pénétrait dans les chambres où des époux ronflaient sur le même traversin; alors on disait des gaudrioles,--et le mari, se levant, allait vous chercher des petits verres. Puis on revenait au corps de garde jouer un cent de dominos; on y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire, qui s'ennuyait à la porte, l'entre-bâillait à chaque minute. L'indiscipline régnait, grâce à la mollesse de Beljambe.
Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour «voler au secours de Paris»; mais Foureau ne pouvait quitter la mairie, Marescot son étude, le docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait: «On n'a pas voulu de moi, tant pis!» et Bouvard eut la sagesse de retenir Pécuchet.
Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.
Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule ou les formes des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le clair de la lune, ils avaient aperçu, dans un pommier, un homme avec un fusil,--et qui les tenait en joue.
Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille, faisant halte sous la hêtrée, entendit quelqu'un devant elle.
«Qui vive?»
Pas de réponse!
On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête; mais quand on fut dans le village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la fois, se précipitèrent sur lui en criant: «Vos papiers!» Ils le houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient sortis. On l'y traîna,--et, à la lueur de la chandelle brûlant sur le poêle, on reconnut enfin Gorju.
Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement et roulait des yeux comme un loup.
Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps depuis six semaines.
Ça ne les regardait pas. Il était libre.
Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait provisoirement le coffrer.
Bouvard s'interposa.
«Inutile! reprit le maire. On connaît vos opinions.
--Cependant?...
--Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.»
Bouvard n'insista plus.
Gorju alors se tourna vers Pécuchet:
«Et vous, patron, vous ne dites rien?»
Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.
Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.
«Je vous ai défendu, pourtant!»
Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.
Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au bouleversement de la société.
De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer prochainement un certificat de bonne vie et mœurs,--et, leur signature devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent demander ce petit service à Marescot.
On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de vieille faïence; une horloge de Boule occupait le panneau le plus étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes, une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal de l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet,--bien que leur protégé fût un homme dangereux.
«Vraiment, dit Bouvard, pour quelques paroles!...
--Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez!
--Cependant, reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue maintenant sera par la suite applaudie.» Et il blâma la manière féroce dont on traitait les insurgés.
Marescot allégua naturellement la défense de la société, le salut public, loi suprême.
«Pardon! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que celui de tous, et vous n'avez rien à lui objecter que la force,--s'il retourne contre vous l'axiome.»
Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu qu'il continuât à faire des actes et à vivre au milieu de ses assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il s'excusa.
Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs parlaient maintenant comme Robespierre.
Autre sujet d'étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil. Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne,--et, au 10 décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.
Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du peuple,--et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.
Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire: c'est pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection présidentielle.
«Aucune, reprit Bouvard; je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau des châtelaines, etc. Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire, avec des lapins, trois mille livres de rente? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des effets incalculables.
--Ton scepticisme m'épouvante!» dit Pécuchet.
Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur apprit l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens, mais il nous fallait des garanties. Autrement notre influence était ruinée. Rien de plus légitime que cette intervention.
Bouvard écarquilla les yeux.--«A propos de la Pologne, vous souteniez le contraire?
--Ce n'est plus la même chose!» Maintenant, il s'agissait du pape.
Et M. de Faverges, en disant: «Nous voulons, nous ferons, nous comptons bien», représentait un groupe.
Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La plèbe, en somme, valait l'aristocratie.
Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les principes dans Calvo, Martens, Vatel,--et Bouvard conclut:
«On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir un peuple, ou, par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence hypocrite!
--Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires.
--Peut-être!» Et Bouvard se mit à rêver.
Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur.
En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.
Il avait pour chefs, dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau, Marescot, le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se promenaient d'un bout à l'autre de la place et causaient des événements. L'affaire principale était la distribution des brochures. Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra._--_Le Partageux._--_Sortons du gâchis._--_Où allons-nous?_ Ce qu'il y avait de plus beau, c'étaient les dialogues, en style villageois, avec des jurons et des fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par une loi nouvelle le colportage se trouvait aux mains des préfets,--et on venait de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie:--immense victoire.
Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles obéit à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes,--et on offrit la souche à M. le curé,--qui l'avait béni pourtant! quelle dérision!
L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser.
Bouvard et Pécuchet l'en félicitèrent un jour qu'ils passaient devant sa porte.
Le lendemain, il se présenta chez eux. A la fin de la semaine, ils lui rendirent sa visite.
Le jour tombait, les gamins venaient de partir, et le maître d'école, en bouts de manche, balayait la cour. Sa femme, coiffée d'un madras, allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe; un mioche hideux jouait par terre, à ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.
«Vous voyez, dit l'instituteur, comme le gouvernement nous traite.» Et tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le démocratiser, affranchir la matière!
«Je ne demande pas mieux!» dit Pécuchet.
Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance.
«Encore un droit!» dit Bouvard.
N'importe! le provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la fraternité.
«Tâchez donc de l'établir!»
Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme de monter un flambeau dans son cabinet.
Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés des orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de sapin. On avait, pour s'asseoir, une chaise, un tabouret et une vieille caisse à savon; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait ses joues, et ses tempes étroites dénotaient un entêtement de bélier, un intraitable orgueil. Jamais il ne calerait.
«Voilà d'ailleurs ce qui me soutient!»
C'était un amas de journaux sur une planche, et il exposa en paroles fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des troupes, abolition de la magistrature, égalité des salaires, niveau moyen par lequel on obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République, avec un dictateur à la tête, un gaillard pour vous mener ça rondement!
Puis il atteignit une bouteille d'anisette et trois verres, afin de porter un toast au héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien!
Sur le seuil, la robe noire du curé parut.
Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur et lui dit presque à voix basse:
«Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle?
--Ils n'ont rien donné, reprit le maître d'école.
--C'est de votre faute!
--J'ai fait ce que j'ai pu!
--Ah! vraiment?»
Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se rasseoir, et s'adressant au curé:
«Est-ce tout?»
L'abbé Jeufroy hésita; puis, avec un sourire qui tempérait sa réprimande:
«On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte.
--Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.
--Que lui reprochez-vous, monsieur?
--Moi, rien. Seulement, il y a peut-être des choses plus utiles que l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël!
--Libre à vous!» répliqua sèchement le prêtre.
Et, sans souci des étrangers, ou à cause d'eux:
«L'heure du catéchisme est trop courte!»
Petit leva les épaules.
«Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!»
Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place. Mais la soutane l'exaspérait.
«Tant pis, vengez-vous!
--Un homme de mon caractère ne se venge pas, dit le prêtre sans s'émouvoir. Seulement, je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l'instruction primaire.
--Eh! je le sais bien, s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde champêtre! ce serait complet!»
Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.
L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.
«Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de raison!--Voilà Pâques bientôt: j'espère que vous donnerez l'exemple en communiant avec les autres.
--Ah! c'est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles bêtises!»
Devant ce blasphème, le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa mâchoire tremblait:
«Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!--Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église!
--Eh bien! quoi? Qu'a-t-elle fait?
--Elle manque toujours la messe! Comme vous, d'ailleurs!
--Eh! on ne renvoie pas un maître d'école pour ça!
--On peut le déplacer!»
Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre. Petit, la tête sur la poitrine, songeait.
Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le voyage, et ils retrouveraient là-bas, sous des noms différents, le même curé, le même recteur, le même préfet: tous, jusqu'au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà un avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste!
A ce moment-là, sa femme, dans la cuisine, fut prise d'une quinte de toux; le nouveau-né se mit à vagir et le marmot pleurait.
«Pauvres enfants!» dit le prêtre d'une voix douce.
Le père alors éclata en sanglots:
«Oui! oui! tout ce qu'on voudra!
--J'y compte», reprit le curé.
Et, ayant fait la révérence:
«Messieurs, bien le bonsoir!»
Le maître d'école restait, la figure dans les mains. Il repoussa Bouvard.
«Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misérable!»
Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.
On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République allait bientôt disparaître.
Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel. Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en voulait aux romans-feuilletons. La philosophie classique était réputée dangereuse. Les bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels, et le peuple semblait content.
Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres.
M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l'Eure, fut porté à la Législative, et sa réélection au conseil général du Calvados était d'avance certaine.
Il jugea bon d'offrir un déjeuner aux notables du pays.
Le vestibule, où trois domestiques les attendaient pour prendre leurs paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans des vases de la Chine, les bronzes sur les cheminées, les baguettes d'or aux lambris, les rideaux épais, les larges fauteuils, ce luxe immédiatement les frappa comme une politesse qu'on leur faisait; et, en entrant dans la salle à manger, au spectacle de la table couverte de viandes sur des plats d'argent, avec la rangée des verres devant chaque assiette, les hors-d'œuvre çà et là, et un saumon au milieu, tous les visages s'épanouirent.
Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-préfet de Bayeux et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes d'excuser la comtesse, empêchée par une migraine; et, après des compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet d'une descente en Angleterre par Changarnier.
Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des protestants, Foureau dans l'intérêt du commerce.
«Vous exprimez, dit Pécuchet, des sentiments du moyen âge!
--Le moyen âge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi nos cathédrales!...
--Cependant, monsieur, les abus!...
--N'importe, la Révolution ne serait pas arrivée!...
--Ah! la Révolution, voilà le malheur! dit l'ecclésiastique en soupirant.
--Mais tout le monde y a contribué! et (excusez-moi, monsieur le comte) les nobles eux-mêmes, par leur alliance avec les philosophes!
--Que voulez-vous! Louis XVIII a légalisé la spoliation! Depuis ce temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases!...»
Un rosbif parut, et durant quelques minutes on n'entendit que le bruit des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des servants sur le parquet et ces deux mots répétés: «Madère! Sauterne!»
La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment s'arrêter sur le penchant de l'abîme?
«Chez les Athéniens, dit Marescot, chez les Athéniens, avec lesquels nous avons des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant le cens électoral.
--Mieux vaudrait, dit Hurel, supprimer la Chambre; tout le désordre vient de Paris.
--Décentralisons! dit le notaire.
--Largement!» reprit le comte.
D'après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu'à interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.
Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses, champignons, légumes en salade, rôtis d'alouettes, bien des sujets furent traités: le meilleur système d'impôts, les avantages de la grande culture, l'abolition de la peine de mort;--le sous-préfet n'oublia pas de citer ce mot charmant d'un homme d'esprit: «Que messieurs les assassins commencent!»
Bouvard était surpris par le contraste des choses qui l'entouraient avec celles que l'on disait,--car il semble toujours que les paroles doivent correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour les grandes pensées. Néanmoins, il était rouge au dessert et entrevoyait les compotiers dans un brouillard.
On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de Faverges, qui connaissait son monde, fit déboucher du champagne. Les convives en trinquant burent au succès de l'élection, et il était plus de trois heures quand ils passèrent dans le fumoir pour prendre le café.
Une caricature du _Charivari_ traînait sur une console, entre des numéros de l'_Univers_; cela représentait un citoyen, dont les basques de la redingote laissaient voir une queue, se terminant par un œil. Marescot en donna l'explication. On rit beaucoup.
Ils absorbaient des liqueurs, et la cendre des cigares tombait dans les capitons des meubles. L'abbé, voulant convaincre Girbal, attaqua Voltaire. Coulon s'endormit. M. de Faverges déclara son dévouement pour Chambord.--«Les abeilles prouvent la monarchie.
--Mais les fourmilières la République!» Du reste, le médecin n'y tenait plus.
«Vous avez raison! dit le sous-préfet. La forme du gouvernement importe peu!
--Avec la liberté! objecta Pécuchet.
--Un honnête homme n'en a pas besoin, répliqua Foureau. Je ne fais pas de discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que la France veut être gouvernée par un bras de fer!»
Tous réclamaient un sauveur.
Et, en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui disait à l'abbé Jeufroy:
«Il faut rétablir l'obéissance. L'autorité se meurt si on la discute! Le droit divin, il n'y a que ça.
--Parfaitement, monsieur le comte!»
Les pâles rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrière les bois, un vent humide soufflait;--et, en marchant sur les feuilles mortes, ils respiraient comme délivrés.
Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'échappa en exclamations:
«Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant d'entêtement! D'abord que signifie le droit divin?»
L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur l'esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante.
La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l'Anglais Filmer.
La voici:
«Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut transmise à ses descendants, et la puissance du roi émane de Dieu: «Il est son image, écrit Bossuet. L'empire paternel accoutume à la domination d'un seul. On a fait les rois d'après le modèle des pères.
«Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le monarque sur les siens. La royauté n'existe que par le choix populaire,--et même l'élection était rappelée dans la cérémonie du sacre, où deux évêques, en montrant le roi, demandaient aux nobles et aux manants s'ils l'acceptaient pour tel.
«Donc le pouvoir vient du peuple. Il a le droit «de faire tout ce qu'il veut», dit Helvétius, «de changer sa constitution», dit Vattel, «de se révolter contre l'injustice», prétendent Glafey, Hotman, Mably, etc.!--et saint Thomas d'Aquin l'autorise à se délivrer d'un tyran. «Il est même, dit Jurieu, dispensé d'avoir raison.»
Étonnés de l'axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau.
Pécuchet alla jusqu'au bout; puis, fermant les yeux et se renversant la tête, il en fit l'analyse.
«On suppose une convention par laquelle l'individu aliène sa liberté.
«Le peuple, en même temps, s'engageait à le défendre contre les inégalités de la nature, et le rendait propriétaire des choses qu'il détient.
«Où est la preuve du contrat?
--Nulle part! et la communauté n'offre pas de garantie. Les citoyens s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des métiers, Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain. Le théâtre est corrupteur, l'argent funeste, et l'État doit imposer une religion, sous peine de mort.
--Comment! se dirent-ils, voilà le pontife de la démocratie!»
Tous les réformateurs l'ont copié,--et ils se procurèrent l'_Examen du socialisme_, par Morant.
Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.
Au sommet, le _Père_, à la fois pape et empereur. Abolition des héritages, tous les biens meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera exploité hiérarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune publique. Mais rien à craindre; on aura pour chef «celui qui aime le plus».
Il manque une chose, la femme. De l'arrivée de la femme dépend le salut du monde.
«Je ne comprends pas.
--Ni moi!»
Et ils abordèrent le fouriérisme.
Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'attraction soit libre, et l'harmonie s'établira.