Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet
Part 14
--Attends un peu», dit Pécuchet en fouillant dans le bas de leur bibliothèque, où s'entassaient les livres du dernier propriétaire, un vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit; et, ayant déplacé beaucoup de romans et de pièces de théâtre, avec un Montesquieu et des traductions d'Horace, il atteignit ce qu'il cherchait: l'ouvrage de Beaufort sur l'Histoire romaine.
Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus; Salluste en fait honneur aux Troyens d'Énée. Coriolan mourut en exil, selon Fabius Pictor, par les stratagèmes d'Attius Tullus si l'on en croit Denys. Sénèque affirme qu'Horatius Coclès s'en retourna victorieux, et Dion qu'il fut blessé à la jambe. Et La Mothe Le Vayer émet des doutes pareils, relativement aux autres peuples.
On n'est pas d'accord sur l'antiquité des Chaldéens, le siècle d'Homère, l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a fait des contes. Plutarque dément Hérodote. Nous aurions de César une autre idée si le Vercingétorix avait écrit ses Commentaires.
L'histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ils abondent dans la moderne;--et Bouvard et Pécuchet revinrent à la France, entamèrent Sismondi.
La succession de tant d'hommes leur donnait envie de les connaître plus profondément, de s'y mêler. Ils voulaient parcourir les originaux, Grégoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms étaient bizarres ou agréables.
Mais les événements s'embrouillèrent, faute de savoir les dates.
Heureusement qu'ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, un in-12 cartonné, avec cette épigraphe: «Instruire en amusant».
Elle combinait les trois systèmes d'Allevy, de Pâris et de Fenaigle.
Allevy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s'exprimant par une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste. Pâris frappe l'imagination au moyen de rébus; un fauteuil garni de clous à vis donnera: _Clou_, _vis_,--Clovis; et, comme le bruit de la friture fait _ric_, _ric_, des merlans dans une poêle rappelleront Chilpéric. Fenaigle divise l'univers en maisons, qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre parois à neuf panneaux, chaque panneau portant un emblème. Donc le premier roi de la première dynastie occupera dans la première chambre le premier panneau. Un phare sur un mont dira comment il s'appelait, _Phar a mond_, système Pâris,--et, d'après le conseil d'Allevy, en plaçant au-dessus un miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra 420, date de l'avènement de ce prince.
Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leur propre maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties un fait distinct,--et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avaient plus d'autre sens que de faciliter la mémoire. Les bornages dans la campagne limitaient certaines époques, les pommiers étaient des arbres généalogiques, les buissons des batailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient, sur les murs, des quantités de choses absentes, finissaient par les voir, mais ne savaient plus les dates qu'elles représentaient.
D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils apprirent, dans un manuel pour les collèges, que la naissance de Jésus doit être reportée cinq ans plus tôt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y avait chez les Grecs trois manières de compter les Olympiades, et huit chez les Latins de faire commencer l'année. Autant d'occasions pour les méprises, outre celles qui résultent des zodiaques, des ères et des calendriers différents.
Et de l'insouciance des dates, ils passèrent au dédain des faits.
Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie de l'histoire!
Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet.
«L'aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes et l'Amérique! mais il a soin de nous apprendre que Théodose était «la joie de l'univers», qu'Abraham «traitait d'égal avec les rois», et que la philosophie des Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des Hébreux m'agace.»
Pécuchet partagea cette opinion et voulut lui faire lire Vico.
«Comment admettre, objectait Bouvard, que des fables soient plus vraies que les vérités des historiens?»
Pécuchet tâcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la _Scienza Nuova_.
«Nieras-tu le plan de la Providence?
--Je ne le connais pas!» dit Bouvard.
Et ils décidèrent de s'en rapporter à Dumouchel.
Le professeur avoua qu'il était maintenant dérouté en fait d'histoire.
«Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les voyages de Pythagore. On attaque Bélisaire, Guillaume Tell et jusqu'au Cid, devenu, grâce aux dernières découvertes, un simple bandit. C'est à souhaiter qu'on ne fasse plus de découvertes, et même l'Institut devrait établir une sorte de canon prescrivant ce qu'il faut croire!»
Il envoyait en post-scriptum des règles de critique prises dans le cours de Daunou:
«Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves: elles ne sont pas là pour répondre.
--Rejeter les choses impossibles. On fit voir à Pausanias la pierre avalée par Saturne.
--L'architecture peut mentir, exemple: l'arc du Forum, où Titus est appelé le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant lui par Pompée.
--Les médailles trompent quelquefois. Sous Charles IX, on battit des monnaies avec le coin de Henri II.
--Tenez en compte l'adresse des faussaires, l'intérêt des apologistes et des calomniateurs.»
Peu d'historiens ont travaillé d'après ces règles, mais tous en vue d'une cause spéciale, d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des exemples moraux.
Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux; car on ne peut tout dire, il faut un choix. Mais, dans le choix des documents, un certain esprit dominera,--et, comme il varie suivant les conditions de l'écrivain, jamais l'histoire ne sera fixée.
«C'est triste», pensaient-ils.
Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire bien l'analyse, puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité tout entière. Une telle œuvre semblait exécutable à Pécuchet.
«Veux-tu que nous essayions de composer une histoire?
--Je ne demande pas mieux! Mais laquelle?
--Effectivement, laquelle?»
Bouvard s'était assis, Pécuchet marchait de long en large dans le musée, quand le pot à beurre frappa ses yeux, et s'arrêtant tout à coup:
«Si nous écrivions la vie du duc d'Angoulême?
--Mais c'était un imbécile! répliqua Bouvard.
--Qu'importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage des affaires.»
Les livres leur donneraient des renseignements, et M. de Faverges en possédait sans doute par lui-même ou par de vieux gentilshommes de ses amis.
Ils méditèrent ce projet, le débattirent et résolurent enfin de passer quinze jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des recherches.
Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des brochures, avec une lithographie coloriée représentant de trois quarts Monseigneur le duc d'Angoulême.
Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait sous les épaulettes, les crachats et le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. Un collet extrêmement haut enfermait son long cou. Sa tête piriforme était encadrée par les frisons de sa chevelure et de minces favoris, et de lourdes paupières, un nez très fort et de grosses lèvres donnaient à sa figure une expression de bonté insignifiante.
Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent un programme:
Naissance et enfance peu curieuses. Un de ses gouverneurs est l'abbé Guénée, l'ennemi de Voltaire. A Turin, on lui fait fondre un canon, et il étudie les campagnes de Charles VIII. Aussi est-il nommé, malgré sa jeunesse, colonel d'un régiment de gardes-nobles.
1797. Son mariage.
1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux et montre sa personne aux habitants. Description de la personne du prince.
1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite il appelle le roi d'Espagne, et Toulon, sans Masséna, était livré à l'Angleterre.
Opérations dans le Midi.--Il est battu, mais relâché sous la promesse de rendre les diamants de la couronne, emportés au grand galop par le roi, son oncle.
Après les Cent Jours, il revient avec ses parents et vit tranquille. Plusieurs années s'écoulent.
Guerre d'Espagne.--Dès qu'il a franchi les Pyrénées, la Victoire suit partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro, atteint les colonnes d'Hercule, écrase les factions, embrasse Ferdinand et s'en retourne.
Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners dans les préfectures, _Te Deum_ dans les cathédrales. Les Parisiens sont au comble de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les théâtres des allusions au héros.
L'enthousiasme diminue. Car, en 1827, à Cherbourg, un bal organisé par souscription rate.
Comme il est grand amiral de France, il inspecte la flotte, qui va partir pour Alger.
Juillet 1830. Marmont lui apprend l'état des affaires. Alors il entre dans une telle fureur qu'il se blesse la main à l'épée du général.
Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.
Il rencontre au bois de Boulogne des détachements de la ligne et ne trouve pas un seul mot à leur dire.
De Saint-Cloud, il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ça ne l'ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied d'un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval, passe devant Saint-Cyr et envoie aux élèves des paroles d'espérance.
A Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.
Il s'embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa carrière.
On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord, il s'expose inutilement sur le pont de l'Inn, il enlève le pont Saint-Esprit et le pont de Lauriol; à Lyon, les deux ponts lui sont funestes, et sa fortune expire devant le pont de Sèvres.
Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait une grande politique. Car il offrit à chaque soldat soixante francs pour abandonner l'empereur, et en Espagne il tâcha de corrompre à prix d'argent les constitutionnels.
Sa réserve était si profonde qu'il consentit au mariage projeté entre son père et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet nouveau après les ordonnances, à l'abdication en faveur de Chambord, à tout ce que l'on voulait.
La fermeté pourtant ne lui manquait pas. A Angers, il cassa l'infanterie de la garde nationale, qui, jalouse de la cavalerie et au moyen d'une manœuvre, était parvenue à lui faire escorte, tellement que Son Altesse se trouva prise dans les fantassins à en avoir les genoux comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause du désordre, et pardonna à l'infanterie: véritable jugement de Salomon.
Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence, en obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes contre lui.
Détails intimes, traits du prince:
Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir, avec son frère, à creuser une pièce d'eau que l'on voit encore. Une fois, il visita la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin et le but à la santé du roi.
Tout en se promenant pour marquer le pas, il se répétait à lui-même: «Une, deux! une, deux! une, deux!»
On a conservé quelques-uns de ses mots:
A une députation de Bordelais: «Ce qui me console de n'être pas à Bordeaux, c'est de me trouver au milieu de vous!»
Aux protestants de Nîmes: «Je suis bon catholique, mais je n'oublierai jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut protestant.»
Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu: «Bien, mes amis! Les nouvelles sont bonnes! Ça va bien, très bien!»
Après l'abdication de Charles X: «Puisqu'ils ne veulent pas de moi, qu'ils s'arrangent!»
Et, en 1814, à tout propos, dans le moindre village: «Plus de guerre, plus de conscription, plus de droits réunis.»
Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout.
La première du comte d'Artois débutait ainsi: «Français, le frère de votre roi est arrivé!»
Celle du prince: «J'arrive. Je suis le fils de vos rois. Vous êtes Français.»
Ordre du jour daté de Bayonne: «Soldats, j'arrive!»
Une autre, en pleine défection: «Continuez à soutenir, avec la vigueur qui convient au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La France l'attend de vous!»
Dernière à Rambouillet: «Le roi est entré en arrangement avec le gouvernement établi à Paris, et tout porte à croire que cet arrangement est sur le point d'être conclu.» _Tout porte à croire_ était sublime.
«Une chose me chiffonne, dit Bouvard, c'est qu'on ne mentionne pas ses affaires de cœur!»
Et ils notèrent en marge: «Chercher les amours du prince!»
Au moment de partir, le bibliothécaire, se ravisant, leur fit voir un autre portrait du duc d'Angoulême.
Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'œil encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats, voltigeant.
Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou bien crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire friser?
Question grave, suivant Pécuchet, car la chevelure donne le tempérament, le tempérament l'individu.
Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses passions; et, pour éclaircir ces deux points, ils se présentèrent au château de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur ouvrage. Ils rentrèrent chez eux, vexés.
La porte de la maison était grande ouverte, personne dans la cuisine. Ils montèrent l'escalier, et que virent-ils au milieu de la chambre de Bouvard? Mme Bordin, qui regardait de droite et de gauche.
«Excusez-moi, dit-elle en s'efforçant de rire. Depuis une heure je cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin pour mes confitures.»
Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise et dormant profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.
«Qu'est-ce encore? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions!»
Il était clair qu'en leur absence Mme Bordin lui en faisait.
Germaine sortit de sa torpeur et déclara une indigestion.
«Je reste pour vous soigner», dit la veuve.
Alors ils aperçurent dans la cour un grand bonnet, dont les barbes s'agitaient. C'était Mme Castillon, la fermière. Elle cria: «Gorju! Gorju!»
Et, du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement:
«Il n'est pas là!»
Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en émoi. Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla leurs guêtres sans murmurer.
Ensuite, ils allèrent voir le bahut.
Ses morceaux épars jonchaient le fournil; les sculptures étaient endommagées, les battants rompus.
A ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.
Gorju, se montrant presque aussitôt, exposa le fait: il venait de mettre le bahut dehors pour le vernir, quand une vache errante l'avait jeté par terre.
«A qui la vache? dit Pécuchet.
--Je ne sais pas.
--Eh! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure! C'est de votre faute!»
Ils y renonçaient du reste--depuis trop longtemps il les lanternait--et ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.
Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant trois semaines, tout serait fini, et Gorju les accompagna jusque dans la cuisine, où Germaine arrivait, en se traînant, pour faire le dîner.
Ils remarquèrent sur la table une bouteille de calvados, aux trois quarts vidée.
«Sans doute par vous! dit Pécuchet à Gorju.
--Moi! jamais.»
Bouvard objecta:
«Vous étiez le seul homme dans la maison.
--Eh bien, et les femmes?» reprit l'ouvrier avec un clin d'œil oblique.
Germaine le surprit:
«Dites plutôt que c'est moi!
--Certainement, c'est vous!
--Et c'est moi peut-être qui ai démoli l'armoire!»
Gorju fit une pirouette.
«Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoûle!»
Alors ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur; elle, empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.
La vieille éclata.
«Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journées ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espèce de Parisien, mangeur de bourgeoise! qui vient chez nos maîtres pour leur faire accroire des farces!»
Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent.
«Quelles farces?
--Je dis qu'on se fiche de vous!
--On ne se fiche pas de moi», s'écria Pécuchet, et, indigné de son insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa; qu'elle eût à déguerpir. Bouvard ne s'opposa point à cette décision, et ils se retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur, tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.
Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé, que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju,--et s'il avait déshonoré Mélie!
«Nous ne savons pas, dit Bouvard, ce qui se passe dans notre ménage, et nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc d'Angoulême!»
Pécuchet ajouta:
«Combien de questions autrement considérables, et encore plus difficiles!»
D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut les compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'histoire est défectueuse.--«Faisons venir quelques romans historiques!»
V
Ils lurent d'abord Walter Scott.
Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.
Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets, garde-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement composés entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillages. Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y passa.
Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée; et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient se promener sur la grande route, dînaient en hâte et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe, Bouvard avait des conserves bleues; Pécuchet portait la visière de sa casquette inclinée sur le front.
Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses matérielles.
Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des bœufs, gais comme des pinsons, entrent et parlent brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements, et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire.
Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, de Marchangy, du vicomte d'Arlincourt.
La couleur de Frédéric Soulié (comme celle du bibliophile Jacob) leur parut insuffisante, et M. Villemain les scandalisa en montrant, page 85 de son _Lascaris_, une Espagnole qui fume une pipe, «une longue pipe arabe», au milieu du XVe siècle.
Pécuchet consultait la Biographie universelle et entreprit de reviser Dumas au point de vue de la science.
L'auteur, dans les _Deux Diane_, se trompe de dates. Le mariage du Dauphin François eut lieu le 15 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. Comment sait-il (voir le _Page du duc de Savoie_) que Catherine de Médicis, après la mort de son époux, voulait recommencer la guerre? Il est peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit, dans une église, épisode qui agrémente la _Dame de Montsoreau_. La _Reine Margot_, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'était pas absent. Il opina au Conseil avant la Saint-Barthélemy, et Henri de Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Henri III ne revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines! le miracle de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés de Jeanne d'Albret. Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas.
Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de son _Quentin Durward_. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non Ameline de Croy. Loin d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par Maximilien, et la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre, n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à demi dévorée.
Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer de la répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli dans ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets facétieux et d'interminables dialogues, une pruderie bête, manque complet de profondeur.
En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.
Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants, aurait voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise! Il poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui-même changé.
Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de théâtre.
Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises de Pompadour et des conspirations de Cellamare.
Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car il existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie Stuart pleureuse, Richelieu cruel; enfin, tous les caractères se montrent d'un seul bloc, par amour des idées simples et respect de l'ignorance, si bien que le dramaturge, loin d'élever, abaisse; au lieu d'instruire, abrutit.
Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire _Consuelo_, _Horace_, _Mauprat_, fut séduit par la défense des opprimés, le côté social et républicain des thèses.
Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au cabinet de lecture des romans d'amour.
A haute voix, et l'un après l'autre, ils parcoururent la _Nouvelle Héloïse_, _Delphine_, _Adolphe_, _Ourika_. Mais les bâillements de celui qui écoutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt laissaient tomber le livre par terre.
Ils reprochaient à tous ceux-là de ne rien dire sur le milieu, l'époque, le costume des personnages. Le cœur seul est traité; toujours du sentiment! comme si le monde ne contenait pas autre chose.
Ensuite ils tâtèrent des romans humoristiques, tels que le _Voyage autour de ma chambre_, par Xavier de Maistre; _Sous les Tilleuls_, d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la narration pour parler de son chien, de ses pantoufles ou de sa maîtresse. Un tel sans-gêne d'abord les charma, puis leur parut stupide, car l'auteur efface son œuvre en y étalant sa personne.