Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet
Part 13
Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu'il avait autrefois à Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique. A un certain moment, il se coiffait du casque et le penchait sur la nuque, afin de dégager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manœuvre de la hallebarde; enfin, d'un coup d'œil ils se demandaient si le visiteur méritait que l'on fît «le moine du moyen âge».
Quelle émotion quand s'arrêta devant leur grille la voiture de M. de Faverges! Il n'avait qu'un mot à dire. Voici la chose:
Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que, cherchant partout des documents, ils avaient acheté de vieux papiers à la ferme de la Aubrye.
Rien de plus vrai.
N'y avaient-ils pas découvert des lettres du baron de Gonneval, ancien aide de camp du duc d'Angoulême, et qui avait séjourné à la Aubrye? On désirait cette correspondance pour des intérêts de famille.
Elle n'était pas chez eux, mais ils détenaient une chose qui l'intéressait, s'il daignait les suivre jusqu'à leur bibliothèque.
Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqué dans le corridor. Elles se heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit même écraser plusieurs tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches,--et, parvenus dans la seconde chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint Pierre, le pot à beurre exécuté à Noron.
Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait servir.
Le gentilhomme, par politesse, inspecta leur musée. Il répétait: «Charmant! très bien!» tout en se donnant sur la bouche de petits coups avec le pommeau de sa badine, et, pour sa part, il les remerciait d'avoir sauvé ces débris du moyen âge, époque de foi religieuse et de dévouements chevaleresques. Il aimait le progrès et se fût livré, comme eux, à ces études intéressantes; mais la politique, le conseil général, l'agriculture, un véritable tourbillon l'en détournait.
«Après vous, toutefois, on n'aurait que des glanes, car bientôt vous aurez pris toutes les curiosités du département.
--Sans amour-propre, nous le pensons, dit Pécuchet.»
Cependant on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, par exemple: il y avait contre le mur du cimetière, dans la ruelle, un bénitier enfoui sous les herbes depuis un temps immémorial.
Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regard signifiant «est-ce la peine?» mais déjà le comte ouvrait la porte.
Mélie, qui se trouvait derrière, s'enfuit brusquement.
Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju en train de fumer sa pipe, les bras croisés.
«Vous employez ce garçon? Hum! un jour d'émeute, je ne m'y fierais pas.»
Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.
Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur?
Ils la questionnèrent, et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme. C'était cette petite fille qui versait à boire aux moissonneurs quand ils étaient venus, deux ans plus tôt. On l'avait prise comme aide au château et renvoyée «par suite de faux rapports».
Pour Gorju, que lui reprocher? Il était fort habile et leur marquait infiniment de considération.
Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent au cimetière.
Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur sonna. Ils arrachèrent quelques orties et découvrirent une cuvette en grès, un font baptismal où des plantes poussaient.
On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des églises.
Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description, et ils envoyèrent le tout à Larsoneur.
Sa réponse fut immédiate.
«Victoire, mes chers confrères! Incontestablement c'est une cuve druidique.»
Toutefois, qu'ils y prissent garde! La hache était douteuse,--et autant pour lui que pour eux-mêmes, il leur indiquait une série d'ouvrages à consulter.
Larsoneur confessait, en post-scriptum, son envie de connaître cette cuve, ce qui aurait lieu, à quelques jours, quand il ferait le voyage de la Bretagne.
Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l'archéologie celtique.
D'après cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux, adoraient Kirk et Kron, Taranis, Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les Eaux,--et, par-dessus tout, le grand Teutatès, qui est le Saturne des païens.--Car Saturne, quand il régnait en Phénicie, épousa une nymphe nommée Anobret, dont il eut un enfant appelé Jeüd,--et Anobret a les traits de Sara; Jeüd fut sacrifié (ou près de l'être) comme Isaac;--donc Saturne est Abraham, d'où il faut conclure que la religion des Gaulois avait les mêmes principes que celle des Juifs.
Leur société était fort bien organisée. La première classe de personnes comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxième les jurisconsultes,--et, dans la troisième, la plus haute, se rangeaient, suivant Taillepied, «les diverses manières de philosophes», c'est-à-dire les Druides ou Saronides, eux-mêmes divisés en Eubages, Bardes et Vates.
Les uns prophétisaient, les autres chantaient, d'autres enseignaient la Botanique, la Médecine, l'Histoire et la Littérature, bref, «tous les arts de leur époque». Pythagore et Platon furent leurs élèves. Ils apprirent la métaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans, l'aruspicine aux Étrusques,--et, aux Romains, l'étamage du cuivre et le commerce des jambons.
Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde, il ne reste que des pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou disposées en galeries, ou formant des enceintes.
Bouvard et Pécuchet, pleins d'ardeur, étudièrent successivement la pierre du Post à Ussy, la Pierre-Coupée au Guest, la pierre du Darier, près de Laigle, d'autres encore!
Tous ces blocs, d'une égale insignifiance, les ennuyèrent promptement; et, un jour qu'ils venaient de voir le menhir du Passais, ils allaient s'en retourner, quand leur guide les mena dans un bois de hêtres, encombré par des masses de granit pareilles à des piédestaux ou à de monstrueuses tortues.
La plus considérable est creusée comme un bassin. Un des bords se relève, et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu'à terre; c'était pour l'écoulement du sang, impossible d'en douter! Le hasard ne fait pas de ces choses.
Les racines des arbres s'entremêlaient à ces socles abrupts. Un peu de pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands fantômes. Il était facile d'imaginer sous les feuillages les prêtres en tiare d'or et en robe blanche, avec leurs victimes humaines, les bras attachés dans le dos,--et, sur le bord de la cuve, la druidesse observant le ruisseau rouge, pendant qu'autour d'elle la foule hurlait, au tapage des cymbales et des buccins faits d'une corne d'auroch.
Tout de suite, leur plan fut arrêté.
Et, une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du cimetière, marchant comme des voleurs, dans l'ombre des maisons. Les persiennes étaient closes et les masures tranquilles; pas un chien n'aboya.
Gorju les accompagnait; ils se mirent à l'ouvrage. On n'entendait que le bruit des cailloux heurtés par la bêche qui creusait le gazon.
Le voisinage des morts leur était désagréable; l'horloge de l'église poussait un râle continu, et la rosace de son tympan avait l'air d'un œil épiant les sacrilèges. Enfin, ils emportèrent la cuve.
Le lendemain, ils revinrent au cimetière pour voir les traces de l'opération.
L'abbé, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire l'honneur d'une visite; et, les ayant introduits dans sa petite salle, il les regarda singulièrement.
Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une soupière décorée de bouquets jaunes.
Pécuchet la vanta, ne sachant que dire.
«C'est un vieux Rouen, reprit le curé, un meuble de famille. Les amateurs le considèrent, M. Marescot surtout.»
Pour lui, grâce à Dieu, il n'avait pas l'amour des curiosités;--et, comme ils semblaient ne pas comprendre, il déclara les avoir aperçus lui-même dérobant le font baptismal.
Les deux archéologues furent très penauds, balbutièrent. L'objet en question n'était plus d'usage.
N'importe! ils devaient le rendre.
Sans doute! Mais, au moins, qu'on leur permît de faire venir un peintre pour le dessiner.
«Soit, messieurs.
--Entre nous, n'est-ce pas? dit Bouvard, sous le sceau de la confession!»
L'ecclésiastique, en souriant, les rassura d'un geste.
Ce n'était pas lui qu'ils craignaient, mais plutôt Larsoneur. Quand il passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve,--et ses bavardages iraient jusqu'aux oreilles du gouvernement. Par prudence, ils la cachèrent dans le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute, dans une armoire. Gorju était las de la trimbaler.
La possession d'un tel morceau les attachait au celticisme de la Normandie.
Ses origines sont égyptiennes. Séez, dans le département de l'Orne, s'écrit parfois Saïs, comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par le taureau, importation du bœuf Apis. Le nom latin de Bellocastes, qui était celui des gens de Bayeux, vient de Beli Casa, demeure, sanctuaire de Bélus. Bélus et Osiris, même divinité. «Rien ne s'oppose, dit Mangou de la Londe, à ce qu'il y ait eu, près de Bayeux, des monuments druidiques.»--«Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays où les Égyptiens bâtirent le temple de Jupiter Ammon.» Donc, il y avait un temple, et qui enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en renferment.
En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma, aux environs de Bayeux, plusieurs vases d'argile pleins d'ossements, et conclut (d'après la tradition et les autorités évanouies) que cet endroit, une nécropole, était le mont Faunus, où l'on a enterré le Veau d'or.
Cependant le Veau d'or fut brûlé et avalé,--à moins que la Bible ne se trompe!
Premièrement, où est le mont Faunus? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les indigènes n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer à des fouilles,--et, dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet une pétition qui n'eut pas de réponse.
Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n'était pas une colline, mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus?
Plusieurs contiennent des squelettes ayant la position du fœtus dans le sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était pour eux comme une seconde gestation les préparant à une autre vie. Donc le tumulus symbolise l'organe femelle, comme la pierre levée est l'organe mâle.
En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté. Témoin ce qui se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, à Livarot. Anciennement, les tours, les pyramides, les cierges, les bornes des routes, et même les arbres avaient la signification de phallus,--et pour Bouvard et Pécuchet, tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient: «A quoi trouvez-vous que cela ressemble?» puis confiaient le mystère,--et, si l'on se récriait, ils levaient de pitié les épaules.
Un soir qu'ils rêvaient aux dogmes des druides, l'abbé se présenta discrètement.
Tout de suite ils montrèrent le musée, en commençant par le vitrail; mais il leur tardait d'arriver à un compartiment nouveau, celui des phallus. L'ecclésiastique les arrêta, jugeant l'exhibition indécente. Il venait réclamer son font baptismal.
Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le temps d'en prendre un moulage.
«Le plus tôt sera le mieux», dit l'abbé.
Puis il causa de choses indifférentes.
Pécuchet, qui s'était absenté une minute, lui glissa dans la main un napoléon.
Le prêtre fit un mouvement en arrière.
«Ah! pour vos pauvres!»
Et M. Jeufroy, en rougissant, fourra la pièce d'or dans sa soutane.
Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices! jamais de la vie! Ils voulaient même apprendre l'hébreu, qui est la langue mère du celtique, à moins qu'elle n'en dérive!--et ils allaient faire le voyage de la Bretagne, en commençant par Rennes, où ils avaient un rendez-vous avec Larsoneur, pour étudier cette urne mentionnée dans les mémoires de l'Académie celtique et qui paraît avoir contenu les cendres de la reine Artémise,--quand le maire entra, le chapeau sur la tête, sans façon, en homme grossier qu'il était.
«Ce n'est pas tout ça, mes petits pères! Il faut le rendre!
--Quoi donc!
--Farceurs! je sais bien que vous _le_ cachez!»
On les avait trahis.
Ils répliquèrent qu'ils le détenaient avec la permission de monsieur le curé.
«Nous allons voir.»
Et Foureau s'éloigna.
Il revint, une heure après.
«Le curé dit que non! Venez vous expliquer.»
Ils s'obstinèrent.
D'abord, on n'avait pas besoin de ce bénitier,--qui n'était pas un bénitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons scientifiques. Puis, ils offrirent de reconnaître, dans leur testament, qu'il appartenait à la commune.
Ils proposèrent même de l'acheter.
«Et d'ailleurs, c'est mon bien!» répétait Pécuchet. Les vingt francs, acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat,--et s'il fallait comparaître devant le juge de paix, tant pis, il ferait un faux serment!
Pendant ces débats, il avait revu la soupière plusieurs fois; et dans son âme s'était développé le désir, la soif de posséder cette faïence. Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve. Autrement, non.
Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda.
Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise. La cuve décora le porche de l'église, et ils se consolèrent de ne plus l'avoir par cette idée que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur.
Mais la soupière leur inspira le goût des faïences: nouveau sujet d'études et d'explorations dans la campagne.
C'était l'époque où les gens distingués recherchaient les vieux plats de Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns et tirait de là comme une réputation d'artiste, préjudiciable à son métier, mais qu'il rachetait par des côtés sérieux.
Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière, il vint leur proposer un échange.
Pécuchet s'y refusa.
«N'en parlons plus!» et Marescot examina leur céramique.
Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues sur un fond d'une blancheur malpropre,--et quelques-unes étalaient leur corne d'abondance aux tons verts et rougeâtres, plats à barbe, assiettes et soucoupes, objets longtemps poursuivis et rapportés sur le cœur, dans le sinus de la redingote.
Marescot en fit l'éloge, parla des autres faïences, de l'hispano-arabe, de la hollandaise, de l'anglaise, de l'italienne; et les ayant éblouis par son érudition: «Si je revoyais votre soupière?»
Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla les deux _S_ peints sous le couvercle.
«La marque de Rouen! dit Pécuchet.
--Oh! oh! Rouen, à proprement parler, n'avait pas de marque. Quand on ignorait Moustiers, toutes les faïences françaises étaient de Nevers. De même pour Rouen, aujourd'hui! D'ailleurs, on l'imite dans la perfection à Elbeuf.
--Pas possible!
--On imite bien les majoliques! Votre pièce n'a aucune valeur,--et j'allais faire, moi, une belle sottise!»
Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s'affaissa dans le fauteuil, prostré!
«Il ne fallait pas rendre la cuve, dit Bouvard, mais tu t'exaltes! tu t'emportes toujours.
--Oui! je m'emporte», et Pécuchet, empoignant la soupière, la jeta loin de lui, contre le sarcophage.
Bouvard, plus calme, ramassa les morceaux un à un;--et, quelque temps après, eut cette idée:
«Marescot, par jalousie, pourrait bien s'être moqué de nous!
--Comment?
--Rien ne m'assure que la soupière ne soit pas authentique! tandis que les autres pièces, qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses peut-être?»
Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets.
Ce n'était pas une raison pour abandonner le voyage de la Bretagne. Ils comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dans leurs fouilles.
Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminer plus vite le raccommodage du meuble. La perspective d'un déplacement le contraria, et comme ils parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils comptaient voir: «Je connais mieux, leur dit-il; en Algérie, dans le Sud, près des sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantités.» Il fit même la description d'un tombeau, ouvert devant lui, par hasard,--et qui contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras autour des jambes.
Larsoneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en voulut rien croire.
Bouvard approfondit la matière et le relança.
Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes, tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps de Jules César? Sans doute ils proviennent d'un peuple plus ancien.
Une telle hypothèse, selon Larsoneur, manquait de patriotisme.
N'importe! rien ne dit que ces monuments soient l'œuvre des Gaulois. «Montrez-nous un texte!»
L'académicien se fâcha, ne répondit plus;--et ils en furent bien aises, tant les druides les ennuyaient.
S'ils ne savaient à quoi s'en tenir sur la céramique et sur le celticisme, c'est qu'ils ignoraient l'histoire, particulièrement l'histoire de France.
L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque; mais la suite des rois fainéants les amusa fort peu. La scélératesse des maires du palais ne les indigna point,--et ils lâchèrent Anquetil, rebutés par l'ineptie de ses réflexions.
Alors ils demandèrent à Dumouchel «quelle est la meilleure histoire de France».
Dumouchel prit, en leur nom, un abonnement à un cabinet de lecture et leur expédia les lettres d'Augustin Thierry, avec deux volumes de M. de Genoude.
D'après cet écrivain, la royauté, la religion et les assemblées nationales, voilà «les principes» de la nation française, lesquels remontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. Les Capétiens, d'accord avec le peuple, s'efforcèrent de les maintenir. Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi pour vaincre le protestantisme, dernier effort de la féodalité, et 89 est un retour vers la constitution de nos aïeux.
Pécuchet admira ces idées.
Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry, d'abord:
«Qu'est-ce que tu me chantes, avec ta nation française! puisqu'il n'existait pas de France ni d'assemblées nationales! Et les Carlovingiens n'ont rien usurpé du tout! et les rois n'ont pas affranchi les communes! Lis toi-même.»
Pécuchet se soumit à l'évidence et bientôt le dépassa en rigueur scientifique! Il se serait cru déshonoré s'il avait dit: Charlemagne et non Karl le Grand, Clovis au lieu de Chlodowig.
Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de faire se rejoindre les deux bouts de l'histoire de France, si bien que le milieu est du remplissage;--et, pour en avoir le cœur net, ils prirent la collection de Buchez et Roux.
Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et de catholicisme, les écœura; les détails trop nombreux empêchaient de voir l'ensemble.
Ils recoururent à M. Thiers.
C'était pendant l'été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle. Pécuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix caverneuse, sans fatigue, ne s'arrêtant que pour plonger les doigts dans sa tabatière. Bouvard l'écoutait la pipe à la bouche, les jambes ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.
Des vieillards leur avaient parlé de 93;--et des souvenirs presque personnels animaient les plates descriptions de l'auteur. Dans ce temps-là, les grandes routes étaient couvertes de soldats qui chantaient _la Marseillaise_. Sur le seuil des portes, des femmes assises cousaient de la toile pour faire des tentes. Quelquefois arrivait un flot d'hommes en bonnet rouge, inclinant au bout d'une pique une tête décolorée, dont les cheveux pendaient. La haute tribune de la Convention dominait un nuage de poussière, où des visages furieux hurlaient des cris de mort. Quand on passait au milieu du jour près du bassin des Tuileries on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups de mouton.
Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûres se balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des regards autour d'eux ils savouraient cette tranquillité.
Quel dommage que dès le commencement on n'ait pu s'entendre! Car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de franchise, et les adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés!
A force de bavarder là-dessus ils se passionnèrent. Bouvard, esprit libéral et cœur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-culotte et même Robespierriste.
Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le culte de l'Être Suprême. Bouvard préférait celui de la Nature. Il aurait salué avec plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l'eau, mais du chambertin.
Pour avoir plus de faits à l'appui de leurs arguments, ils se procurèrent d'autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois, Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait défendre sa cause.
Ainsi, Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent mille écus pour faire des motions qui perdraient la République,--et, selon Pécuchet, Vergniaud aurait demandé six mille francs par mois.
«Jamais de la vie! Explique-moi plutôt pourquoi la sœur de Robespierre avait une pension de Louis XVIII?
--Pas du tout! c'était de Bonaparte, et puisque tu le prends comme ça, quel est le personnage qui, peu de temps avant la mort d'Égalité, eut avec lui une conférence secrète? Je veux qu'on réimprime, dans les mémoires de la Campan, les paragraphes supprimés! Le décès du dauphin me paraît louche. La poudrière de Grenelle, en sautant, tua deux mille personnes! Cause inconnue, dit-on, quelle bêtise!» car Pécuchet n'était pas loin de la connaître, et rejetait tous les crimes sur les manœuvres des aristocrates, l'or de l'étranger.
Dans l'esprit de Bouvard, «montez au ciel, fils de saint Louis!» les vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaient indiscutables. Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de victimes tout juste.
Mais la Loire, rouge de sang depuis Saumur jusqu'à Nantes, dans une longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet également conçut des doutes, et ils prirent en méfiance les historiens.
La Révolution est, pour les uns, un événement satanique. D'autres la proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté, naturellement, sont des martyrs.
Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre cette méthode dans l'examen des époques plus récentes? Mais l'histoire doit venger la morale; on est reconnaissant à Tacite d'avoir déchiré Tibère. Après tout, que la reine ait eu des amants, que Dumouriez dès Valmy se proposât de trahir, en prairial que ce soit la Montagne ou la Gironde qui ait commencé, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine, qu'importe au développement de la Révolution, dont les origines sont profondes et les résultats incalculables?
Donc, elle devait s'accomplir, être ce qu'elle fut, mais supposez la fuite du roi sans entrave, Robespierre s'échappant, ou Bonaparte assassiné,--hasards qui dépendaient d'un aubergiste moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle endormie,--et le train du monde changeait.
Ils n'avaient plus, sur les hommes et les faits de cette époque, une seule idée d'aplomb.
Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les histoires, tous les mémoires, tous les journaux et toutes les pièces manuscrites; car, de la moindre omission, une erreur peut dépendre qui en amènera d'autres à l'infini. Ils y renoncèrent.
Mais le goût de l'histoire leur était venu, le besoin de la vérité pour elle-même.
Peut-être est-elle plus facile à découvrir dans les époques anciennes? les auteurs, étant loin des choses, doivent en parler sans passion. Et ils commencèrent le bon Rollin.
«Quel tas de balivernes! s'écria Bouvard dès le premier chapitre.