Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet

Part 12

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Bouvard, sans répondre à l'objection, nia fortement qu'elle ait pu être d'un côté, et les ténèbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir et un matin, quand les astres n'existaient pas, et que les animaux aient apparu tout à coup, au lieu de se former par cristallisation.

Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, on marchait dans les plates-bandes. Langlois fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine criait: «Vous êtes des révolutionnaires!»

Girbal: «La paix! la paix!--Le prêtre: Quel matérialisme!--Foureau: Occupons-nous plutôt de notre chasuble!»

«Non! Laissez-moi parler!» Et Bouvard, s'échauffant, alla jusqu'à dire que l'homme descendait du singe!

Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des singes.

Bouvard reprit: «En comparant le fœtus d'une femme, d'une chienne, d'un oiseau, d'une grenouille...

--Assez!

--Moi je vais plus loin! s'écria Pécuchet; l'homme descend des poissons!» Des rires éclatèrent. Mais sans se troubler: «Le Telliamed! un livre arabe!...

--Allons, messieurs, en séance!»

Et on entra dans la sacristie.

Les deux compagnons n'avaient pas roulé l'abbé Jeufroy comme ils l'auraient cru;--aussi Pécuchet lui trouva-t-il «le cachet du jésuitisme».

Sa lumière boréale les inquiétait cependant; ils la cherchèrent dans le manuel de d'Orbigny.

C'est une hypothèse pour expliquer comment les végétaux fossiles de la baie de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales. On suppose, à la place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu, et dont les aurores boréales ne sont peut-être que les vestiges.

Puis un doute leur vint sur la provenance de l'Homme,--et, embarrassés, ils songèrent à Vaucorbeil!

Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il passait le matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous les barreaux l'un après l'autre.

Bouvard l'épia,--et, l'ayant arrêté, dit qu'il voulait lui soumettre un point curieux d'anthropologie.

«Croyez-vous que le genre humain descende des poissons?

--Quelle bêtise!

--Plutôt des singes, n'est-ce pas?

--Directement, c'est impossible!»

A qui se fier? Car enfin le docteur n'était pas un catholique!

Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las de l'éocène et du miocène, du mont Jurillo, de l'île Julia, des mammouths de Sibérie et des fossiles invariablement comparés, dans tous les auteurs, à «des médailles qui sont des témoignages authentiques», si bien qu'un jour Bouvard jeta son havresac par terre, en déclarant qu'il n'irait pas plus loin.

La géologie est trop défectueuse! A peine connaissons-nous quelques endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des océans, on l'ignorera toujours.

Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral:

«Je n'y crois pas, au règne minéral! puisque des matières organiques ont pris part à la formation du silex, de la craie, de l'or peut-être! Le diamant n'a-t-il pas été du charbon? la houille, un assemblage de végétaux?--En la chauffant à je ne sais plus combien de degrés, on obtient de la sciure de bois, tellement que tout passe, tout croule, tout se transforme. La création est faite d'une manière ondoyante et fugace; mieux vaudrait nous occuper d'autre chose!»

Il se coucha sur le dos et se mit à sommeiller, pendant que Pécuchet, la tête basse et un genou dans les mains, se livrait à ses réflexions.

Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des frênes, dont les cimes légères tremblaient; des angéliques, des menthes, des lavandes, exhalaient des senteurs chaudes, épicées; l'atmosphère était lourde; et Pécuchet, dans une sorte d'abrutissement, rêvait aux existences innombrables éparses autour de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources cachées sous le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux nuages, à toute la nature, sans chercher à découvrir ses mystères,--séduit par sa force, perdu dans sa grandeur.

«J'ai soif! dit Bouvard en se réveillant.

--Moi de même! Je boirais volontiers quelque chose!

--C'est facile», reprit un homme qui passait, en manches de chemise, avec une planche sur l'épaule.

Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait donné un verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en accroche-cœur, la moustache bien cirée, et dandinait sa taille d'une façon parisienne.

Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d'une cour, jeta sa planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.

«Mélie! es-tu là, Mélie?»

Une jeune fille parut; sur son commandement, alla «tirer de la boisson» et revint près de la table servir ces messieurs.

Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans un pli, et, le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de délicat, de champêtre et d'ingénu.

«Elle est gentille, hein!» dit le menuisier, pendant qu'elle apportait des verres. «Si on ne jurerait pas une demoiselle, costumée en paysanne! et rude à l'ouvrage, pourtant!--Pauvre petit cœur, va! quand je serai riche, je t'épouserai!

--Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju», répondit-elle d'une voix douce, sur un accent traînard.

Un valet d'écurie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre et laissa retomber le couvercle si brutalement qu'un éclat de bois en jaillit.

Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous «ces gars de la campagne»; puis, à genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pécuchet, en voulant l'aider, distingua sous la poussière des figures de personnages.

C'était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres dans les coins, et des colonnettes divisaient sa devanture en cinq compartiments. On voyait au milieu Vénus Anadyomène debout sur une coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circé et ses pourceaux, les filles de Loth enivrant leur père; tout cela délabré, rongé de mites, et même le panneau de droite manquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à Pécuchet celui de gauche, qui présentait, sous l'arbre du Paradis, Adam et Ève dans une posture fort indécente.

Bouvard également admira le bahut.

«Si vous y tenez, on vous le céderait à bon compte.»

Ils hésitaient, vu les réparations.

Gorju pouvait les faire, étant de son métier ébéniste.

«Allons! venez!»

Et il entraîna Pécuchet vers la masure, où Mme Castillon, la maîtresse, étendait du linge.

Mélie, quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la fenêtre son métier à dentelles, s'assit en pleine lumière et travailla.

Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se débrouillaient sous ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait penché.

Bouvard la questionna sur ses parents, sur son pays, les gages qu'on lui donnait.

Elle était de Ouistreham, n'avait plus de famille, gagnait une pistole par mois;--enfin, elle lui plut tellement, qu'il désira la prendre à son service pour aider la vieille Germaine.

Pécuchet reparut avec la fermière, et, pendant qu'ils continuaient leur marchandage, Bouvard demanda tout bas à Gorju si la petite bonne consentirait à devenir sa servante.

«Parbleu!

--Toutefois, dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami.

--Eh bien, je ferai en sorte; mais n'en parlez pas! à cause de la bourgeoise.»

Le marché venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs. Pour le raccommodage, on s'entendrait.

A peine dans la cour, Bouvard dit son intention relativement à Mélie.

Pécuchet s'arrêta (afin de mieux réfléchir), ouvrit sa tabatière, huma une prise, et, s'étant mouché:

«Au fait, c'est une idée! mon Dieu! oui! pourquoi pas? D'ailleurs, tu es le maître!»

Dix minutes après, Gorju se montra sur le haut-bord d'un fossé,--et les interpellant:

«Quand faut-il que je vous apporte le meuble?

--Demain!

--Et pour l'autre question, êtes-vous décidés?

--Convenu!» répondit Pécuchet.

IV

Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues, et leur maison ressemblait à un musée.

Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spécimens de géologie encombraient l'escalier, et une chaîne énorme s'étendait par terre tout le long du corridor.

Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils ne couchaient pas et condamné l'entrée extérieure de la seconde, pour ne faire de ces deux pièces qu'un seul appartement.

Quand on avait franchi le seuil, on se heurtait à une auge de pierre (un sarcophage gallo-romain), puis les yeux étaient frappés par de la quincaillerie.

Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une plaque de foyer qui représentait un moine caressant une bergère. Sur des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des boulons, des écrous. Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles rouges. Une table au milieu exhibait les curiosités les plus rares: la carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des médailles, une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur son dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la cloison à droite; et, en dessous, des pointes maintenaient horizontalement une hallebarde, pièce unique.

La seconde chambre, où l'on descendait par deux marches, renfermait les anciens livres apportés de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient découverts dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés. Ils l'appelaient _la bibliothèque_.

L'arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du père Bouvard. Le chambranle de la glace avait pour décoration un sombrero de feutre noir, et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes d'un nid.

Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse) flanquaient sur la cheminée un tonneau de faïence que chevauchait un paysan. Auprès, dans une corbeille de paille, il y avait un décime rendu par un canard.

Devant la bibliothèque se carrait une commode en coquillages, avec des ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris dans sa gueule,--pétrification de Saint-Allyre,--une boîte à ouvrage en coquilles mêmement,--et, sur cette boîte, une carafe d'eau-de-vie contenait une poire de bon-chrétien.

Mais le plus beau, c'était, dans l'embrasure de la fenêtre, une statue de saint Pierre! Sa main droite, couverte d'un gant, serrait la clef du paradis, de couleur vert-pomme. Sa chasuble, que des fleurs de lis agrémentaient, était bleu ciel, et sa tiare très jaune, pointue comme une pagode. Il avait les joues fardées, de gros yeux ronds, la bouche béante, le nez de travers et en trompette. Au-dessus pendait un baldaquin fait d'un vieux tapis où l'on distinguait deux amours dans un cercle de roses, et, à ses pieds, comme une colonne, se levait un pot à beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat: «Exécuté devant S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à Noron, le 3 d'octobre 1817.»

Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade,--et parfois même il allait jusque dans la chambre de Bouvard pour allonger la perspective.

Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du bahut renaissance.

Il n'était pas achevé, Gorju y travaillait encore: varlopant les panneaux dans le fournil, et les ajustant, les démontant.

A onze heures, il déjeunait, causait ensuite avec Mélie, et souvent ne reparaissait plus de toute la journée.

Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble, Bouvard et Pécuchet s'étaient mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais ils avaient rencontré une foule de choses curieuses. Le goût des bibelots leur était venu, puis l'amour du moyen âge.

D'abord ils visitèrent les cathédrales,--et les hautes nefs se mirant dans l'eau des bénitiers, les verreries éblouissantes comme des tentures de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des cryptes, tout, jusqu'à la fraîcheur des murailles, leur causa un frémissement de plaisir, une émotion religieuse.

Bientôt ils furent capables de distinguer les époques,--et, dédaigneux des sacristains, ils disaient: «Ah! une abside romane! Cela est du XIIe siècle! Voilà que nous retombons dans le flamboyant!»

Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur les chapiteaux, comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs. Pécuchet vit une satire dans les chantres à mâchoire grotesque qui terminent les ceintures de Feugerolles;--et pour l'exubérance de l'homme obscène couvrant un des morceaux d'Hérouville, cela prouvait, selon Bouvard, que nos aïeux avaient chéri la gaudriole.

Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence. Tout était de la décadence,--et ils déploraient le vandalisme, tonnaient contre le badigeon.

Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle, domine encore dans la Provence. L'ogive est peut-être fort ancienne! et des auteurs contestent l'antériorité du roman sur le gothique. Ce défaut de certitude les contrariait.

Après les églises ils étudièrent les châteaux-forts: ceux de Domfront et de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et, parvenus au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les toits de la ville, les rues s'entre-croisant, des charrettes sur la place, des femmes au lavoir. Le mur dévalait à pic jusqu'aux broussailles des douves,--et ils pâlissaient en songeant que des hommes avaient monté là, suspendus à des échelles. Ils se seraient risqués dans les souterrains; mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et Pécuchet la crainte des vipères.

Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully, Fontenay, Lemarmion, Argouge. Parfois à l'angle des bâtiments, derrière le fumier, se dresse une tour carlovingienne. La cuisine, garnie de bancs en pierre, fait songer à des ripailles féodales. D'autres ont un aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore visibles, des meurtrières sous l'escalier, de longues tourelles à pans aigus. Puis on arrive dans un appartement, où une fenêtre du temps des Valois, ciselée comme un ivoire, laisse entrer le soleil qui chauffe sur le parquet des grains de colza répandus. Des abbayes servent de granges. Les inscriptions des pierres tombales sont effacées. Au milieu des champs, un pignon reste debout,--et du haut en bas est revêtu d'un lierre que le vent fait trembler.

Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'étain, une boucle de strass, des indiennes à grands ramages. Le manque d'argent les retenait.

Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez un étameur, un vitrail gothique qui fut assez grand pour couvrir, près du fauteuil, la partie droite de la croisée jusqu'au deuxième carreau. Le clocher de Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant un effet splendide.

Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si forte qu'ils regrettaient des monuments sur lesquels on ne sait rien du tout, comme la maison de plaisance des évêques de Séez.

«Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un théâtre.» Ils en cherchèrent la place inutilement.

Le village de Montrecy contient un pré célèbre par des trouvailles de médailles qu'on y a découvertes autrefois. Ils comptaient y faire une belle récolte. Le gardien leur en refusa l'entrée.

Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait introduits reparurent à Vaucelles, en grognant: «Can, can, can», d'où est venu le nom de la ville.

Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice.

A l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un déjeuner pour la somme de quatre sols.--Ils y firent le même repas et constatèrent avec surprise que les choses ne se passaient plus comme ça!

Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne? Existe-t-il une parenté entre Marin Onfroy, qui importa, au XIIe siècle, une nouvelle sorte de pomme, et Onfroy, gouverneur d'Hastings, à l'époque de la conquête? Comment se procurer l'_Astucieuse Pythonisse_, comédie en vers d'un certain Dutrezor, faite à Bayeux, et actuellement des plus rares? Sous Louis XIV, Hérambert Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un ouvrage qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan: il s'agissait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoires autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l'histoire inédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant de Saint-Martin? Autant de problèmes, de points curieux à éclaircir.

Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une découverte inappréciable.

Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'éveil,--et, sous l'apparence de colporteurs, ils se présentaient dans les maisons, demandant à acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. C'étaient des cahiers d'école, des factures, d'anciens journaux, rien d'utile.

Enfin, Bouvard et Pécuchet s'adressèrent à Larsoneur.

Il était perdu dans le celticisme, et, répondant sommairement à leurs questions, en fit d'autres.

Avaient-ils observé autour d'eux des traces de la religion du chien, comme on en voit à Montargis, et des détails spéciaux sur les feux de la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc.? Il les priait même de recueillir pour lui quelques-unes de ces haches en silex, appelées alors des _celtæ_ et que les druides employaient dans «leurs criminels holocaustes».

Par Gorju, ils s'en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la moins grande; les autres enrichirent le muséum.

Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, en avaient parlé à toutes leurs connaissances.

Un après-midi, Mme Bordin et M. Marescot se présentèrent pour le voir.

Bouvard les reçut et commença la démonstration par le vestibule.

La poutre n'était rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'après le menuisier qui l'avait vendue, lequel tenait ce renseignement de son grand-père.

La grosse chaîne, dans le corridor, provenait des oubliettes du donjon de Torteval. Elle ressemblait, suivant le notaire, aux chaînes des bornes devant les cours d'honneur. Bouvard était convaincu qu'elle servait autrefois à lier les captifs, et il ouvrit la porte de la première chambre.

«Pourquoi toutes ces tuiles? s'écria Mme Bordin.

--Pour chauffer les étuves; mais un peu d'ordre, s'il vous plaît. Ceci est un tombeau découvert dans une auberge où on l'employait comme abreuvoir.»

Ensuite Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre qui était de la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer par quelle méthode les Romains y versaient des pleurs.

«Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres!»

Effectivement c'était un peu sérieux pour une dame, et alors il tira d'un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent.

Mme Bordin demanda au notaire quelle somme aujourd'hui cela pourrait valoir.

La cotte de mailles qu'il examinait lui échappa des doigts; des anneaux se rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement.

Il eut même l'obligeance de décrocher la hallebarde, et, se courbant, levant les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les jarrets d'un cheval, de pointer comme à la baïonnette, d'assommer un ennemi. La veuve, intérieurement, le trouvait un rude gaillard.

Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat de Saint-Allyre l'étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins; puis, arrivant à la cheminée:

«Ah! voilà un chapeau qui aurait besoin de raccommodage.»

Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords.

C'était celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de la Bazoque, pris en trahison et tué immédiatement.

«Tant mieux, on a bien fait», dit Mme Bordin.

Marescot souriait devant les objets d'une façon dédaigneuse. Il ne comprenait pas cette galoche qui avait été l'enseigne d'un marchand de chaussures, ni pourquoi le tonneau de faïence, un vulgaire pichet de cidre, et le saint Pierre, franchement, était lamentable avec sa physionomie d'ivrogne.

Mme Bordin fit cette remarque:

«Il a dû vous coûter bon, tout de même?

--Oh! pas trop, pas trop.»

Un couvreur d'ardoises l'avait donné pour quinze francs.

Ensuite elle blâma, vu l'inconvenance, le décolletage de la dame en perruque poudrée.

«Où est le mal? reprit Bouvard, quand on possède quelque chose de beau.»

Et il ajouta plus bas:

«Comme vous, je suis sûr.»

Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de la famille Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avec sa longue chaîne de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage, et, les cils un peu rapprochés, elle baissait le menton, comme une tourterelle qui se rengorge; puis, d'un air ingénu:

«Comment s'appelait cette dame?

--On l'ignore; c'est une maîtresse du Régent, vous savez, celui qui a fait tant de farces.

--Je crois bien; les mémoires du temps...»

Et le notaire, sans finir sa phrase, déplora cet exemple d'un prince entraîné par ses passions.

«Mais vous êtes tous comme ça!»

Les deux hommes se récrièrent, et un dialogue s'ensuivit sur les femmes, sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions heureuses; parfois même, sans qu'on s'en doute, on a près de soi ce qu'il faudrait pour son bonheur. L'allusion était directe. Les joues de la veuve s'empourprèrent; mais, se remettant presque aussitôt:

«Nous n'avons plus l'âge des folies, n'est-ce pas, monsieur Bouvard?

--Eh! eh! moi, je ne dis pas ça.»

Et il offrit son bras pour revenir dans l'autre chambre.

«Faites attention aux marches. Très bien. Maintenant, observez le vitrail.»

On y distinguait un manteau d'écarlate et les deux ailes d'un ange. Tout le reste se perdait sous les plombs qui tenaient en équilibre les nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait, des ombres s'allongeaient, Mme Bordin était devenue sérieuse.

Bouvard s'éloigna et reparut affublé d'une couverture de laine, puis s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie; et il avait conscience de cet effet, car il dit:

«Est-ce que je n'ai pas l'air d'un moine du moyen âge?»

Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux noyés, faisant prendre à sa figure une expression mystique. On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet:

«N'aie pas peur, c'est moi.»

Et il entra, la tête complètement recouverte d'un casque: un pot de fer à oreillons pointus.

Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout. Une minute se passa dans l'ébahissement.

Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant il voulut savoir si on lui avait tout montré.

«Il me semble.»

Et désignant la muraille:

«Ah! pardon, nous aurons ici un objet que l'on restaure en ce moment.»

La veuve et Marescot se retirèrent.

Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ils allaient en courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres supérieures à celles du premier. Pécuchet venait d'obtenir le casque.

Bouvard l'en félicita et reçut des éloges à propos de la couverture.

Mélie, avec des cordons, l'arrangea en manière de froc. Ils le mettaient à tour de rôle pour recevoir les visites.

Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurteaux, puis de personnes inférieures: Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux servantes des voisins; et chaque fois ils recommençaient leurs explications, montraient la place où serait le bahut, affectaient de la modestie, réclamaient de l'indulgence pour l'encombrement.