Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet

Part 11

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D'abord une immense nappe d'eau, d'où émergeaient des promontoires tachetés par des lichens, et pas un être vivant, pas un cri. C'était un monde silencieux, immobile et nu; puis de longues plantes se balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d'une étuve. Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes, et la pâte des porphyres et des basaltes, qui coulait, se figea. Troisième tableau: dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquilles pareilles à des roues de chariot, des tortues qui ont trois mètres, des lézards de soixante pieds; des amphibies allongent entre les roseaux leur col d'autruche à mâchoire de crocodile; des serpents ailés s'envolent. Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières et des défenses contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où fut depuis l'Atlantique; le paléothérium, moitié cheval, moitié tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre, et le cervus giganteus tremblait sous les châtaigniers à la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans sa tanière le chien de Beaugency, trois fois haut comme un loup.

Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothéose.

Ils furent stupéfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux; et, ayant feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.

Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande route, M. le curé passa, et, les abordant d'une voix pateline:

«Ces messieurs s'occupent de géologie? Fort bien!»

Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorité des Écritures en prouvant le déluge.

Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes, pétrifiés.

L'abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s'il avait lieu, c'était une raison de plus d'admirer la Providence.

Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu'alors n'avaient pas été fructueuses; et cependant les environs de Falaise, comme tous les terrains jurassiques, devaient abonder en débris d'animaux.

«J'ai entendu dire, répliqua l'abbé Jeufroy, qu'autrefois on avait trouvé à Villers la mâchoire d'un éléphant.» Du reste, un de ses amis, M. Larsoneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur fournirait peut-être des renseignements! Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin, où était notée la découverte d'un crocodile.

Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d'œil; le même espoir leur était venu; et, malgré la chaleur, ils restèrent debout, pendant longtemps, à interroger l'ecclésiastique, qui s'abritait sous un parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu lourd, avec le nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la tête en fermant les paupières.

La cloche de l'église tinta l'angélus.

«Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n'est-ce pas?»

Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la réponse de Larsoneur. Enfin elle arriva.

L'homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s'appelait Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle occupait un des volumes de l'Académie Lexovienne, et il ne prêtait point son exemplaire, dans la peur de dépareiller la collection. Pour ce qui était de l'alligator, on l'avait découvert au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine, près de Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient des compliments.

L'obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet. Il aurait voulu se rendre tout de suite à Villers.

Bouvard objecta que, pour s'épargner un déplacement peut-être inutile, et à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des informations,--et ils écrivirent au maire de l'endroit une lettre, où ils lui demandaient ce qu'était devenu un certain Louis Bloche. Dans l'hypothèse de sa mort, ses descendants ou collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa précieuse découverte? Quand il la fit, à quelle place de la commune gisait ce document des âges primitifs? Avait-on des chances d'en trouver d'analogues? Quel était, par jour, le prix d'un homme et d'une charrette?

Et ils eurent beau s'adresser à l'adjoint, puis au premier conseiller municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les habitants étaient jaloux de leurs fossiles? A moins qu'ils ne les vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut résolu.

Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite une carriole les transporta de Caen à Bayeux; de Bayeux ils allèrent à pied jusqu'à Port-en-Bessin.

On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des cailloux bizarres, et, sur les indications de l'aubergiste, ils atteignirent la grève.

La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une prairie de goémons jusqu'aux bords des flots.

Des vallonnements herbeux découpaient la falaise composée d'une terre molle et brune et qui, se durcissant, devenait, dans ses strates inférieures, une muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient sans discontinuer, pendant que la mer, au loin, grondait. Elle semblait parfois suspendre son battement, et on n'entendait plus que le petit bruit des sources.

Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à sauter des trous. Bouvard s'assit près du rivage et contempla les vagues, ne pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena vers la côte pour lui faire voir un ammonite incrusté dans la roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisèrent, il aurait fallu des instruments, la nuit venait d'ailleurs. Le ciel était empourpré à l'occident et toute la plage couverte d'une ombre. Au milieu des varechs presque noirs, les flaques d'eau s'élargissaient. La mer montait vers eux; il était temps de rentrer.

Le lendemain dès l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent leur fossile, dont l'enveloppe éclata. C'était un _ammonites nodosus_, rongé par les bouts, mais pesant bien seize livres; et Pécuchet, dans l'enthousiasme, s'écria: «Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir à Dumouchel!»

Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques, et pas de crocodile! A son défaut, ils espéraient une vertèbre d'hippopotame ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain du déluge, quand ils distinguèrent à hauteur d'homme, contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe d'un poisson gigantesque.

Ils délibérèrent sur les moyens de l'obtenir.

Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet, en dessous, démolirait la roche pour le faire descendre doucement, sans l'abîmer.

Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête, dans la campagne, un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de commandement.

«Eh bien! quoi! fiche-nous la paix.» Et ils continuèrent leur besogne: Bouvard, sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche; Pécuchet, les reins pliés, creusant avec son pic.

Mais le douanier reparut plus bas, dans un vallon, en multipliant les signaux: ils s'en moquaient bien. Un corps ovale se bombait sous la terre amincie, et penchait, allait glisser.

Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.

«Vos passeports?»

C'était le garde champêtre en tournée, et au même moment survint l'homme de la douane, accouru par une ravine.

«Empoignez-les, père Morin! ou la falaise va s'écrouler!

--C'est dans un but scientifique», répondit Pécuchet.

Alors une masse tomba, en les frôlant de si près, tous les quatre, qu'un peu plus ils étaient morts.

Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui s'émietta sous la botte du douanier.

Bouvard dit en soupirant:

«Nous ne faisions pas grand mal!

--On ne doit rien faire dans les limites du Génie!» reprit le garde champêtre.

«D'abord qui êtes-vous, pour que je vous dresse procès?»

Pécuchet se rebiffa, criant à l'injustice.

«Pas de raisons! suivez-moi!»

Dès qu'ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les escorta. Bouvard, rouge comme un coquelicot, affectait un air digne; Pécuchet, très pâle, lançait des regards furieux; et ces deux étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs, n'avaient pas bonne figure. Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le maître, sur le seuil, barrait l'entrée. Puis le maçon réclama ses outils. Ils les payèrent, encore des frais! et le garde champêtre ne revenait pas! pourquoi? Enfin un monsieur, qui avait la croix d'honneur, les délivra; et ils s'en allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects.

Outre un passeport, il leur manquait bien des choses, et, avant d'entreprendre des explorations nouvelles, ils consultèrent le _Guide du Voyageur géologue_, par Boné. Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole et trois marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote et «vous préserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit éviter en voyage». Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou parapluie polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la soie, contenue à part dans un petit sac. Ils n'oublièrent pas de forts souliers avec des guêtres, chacun «deux paires de bretelles, à cause de la transpiration», et, bien qu'on ne puisse «se présenter partout en casquette», ils reculèrent devant la dépense «d'un de ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur».

Le même ouvrage donne des préceptes de conduite: «Savoir la langue du pays que l'on visitera», ils la savaient. «Garder une tenue modeste», c'était leur usage. «Ne pas avoir trop d'argent sur soi», rien de plus simple. Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de prendre «la qualité d'ingénieur»!

«Eh bien! nous la prendrons!»

Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.

Tantôt, sur les bords de l'Orne, ils apercevaient, dans une déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyères, ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer, le long du chemin, que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains, ni les ondulations de la verdure, mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre; et toutes les collines étaient pour eux encore une preuve du déluge. A la manie du déluge succéda celle des blocs erratiques. Les grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers disparus, et ils cherchaient des moraines et des faluns.

Plusieurs fois on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement, et, quand ils avaient répondu qu'ils étaient «des ingénieurs», une crainte leur venait: l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur attirer des désagréments.

A la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, mais, intrépides, les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches, dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine, et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière.

Ce n'était pas une mince besogne, avant de coller les étiquettes, que de savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du grenu leur faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le calcaire.

Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien, jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n'étaient pas ailleurs qu'en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura? Impossible de s'y reconnaître; ce qui est système pour l'un est pour l'autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets des couches s'entremêlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques.

Cette déclaration les soulagea, et quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phyllades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny et du mercure à la Chapelle-en-Juger, près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l'argile de Kimmeridge.

A peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit sous les phares; des éboulements l'obstruaient, et il était dangereux de s'y hasarder.

Un loueur de voitures les accosta et leur offrit des promenades aux environs: Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, «Rome s'il le fallait».

Ses prix étaient déraisonnables, mais le nom de Fécamp les avait frappés; en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat, et ils prirent la gondole de Fécamp pour se rendre au plus loin d'abord.

Dans la gondole, Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n'hésitèrent pas à se qualifier d'ingénieurs.

On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes après la frôlèrent pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite ils virent une arcade qui s'ouvrait sur une grotte profonde; elle était sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas et un tapis de varech tout le long de ses dalles.

Cet ouvrage de la nature les étonna, et, ramassant des coquilles, ils s'élevèrent à des considérations sur l'origine du monde.

Bouvard penchait vers le neptunisme; Pécuchet, au contraire, était plutonien.

Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son flux et reflux, ses tempêtes; une mince pellicule nous en sépare. On ne dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y a sous nos talons. Cependant le feu central diminue et le soleil s'affaiblit, si bien que la terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra stérile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique, et aucun être ne pourra subsister.

«Nous n'y sommes pas encore, dit Bouvard.

--Espérons-le», reprit Pécuchet.

N'importe, cette fin du monde, si lointaine qu'elle fût, les assombrit, et, côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les galets.

La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et là, par des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon, telle que la courbe d'un rempart ayant cinq lieues d'étendue. Un vent d'est, âpre et froid, soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et comme enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s'envolaient, tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois une pierre, se détachant, rebondissait de place en place avant de descendre jusqu'à eux.

Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées:

«A moins que la terre ne soit anéantie par un cataclysme! On ignore la longueur de notre période. Le feu central n'a qu'à déborder.

--Pourtant il diminue.

--Cela n'empêche pas ses explosions d'avoir produit l'île Julia, le Monte-Nuovo, bien d'autres encore.»

Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand.

«Mais de pareils bouleversements n'arrivent pas en Europe.

--Mille excuses, témoin celui de Lisbonne. Quant à nos pays, les mines de houille et de pyrite martiale sont nombreuses et peuvent très bien, en se décomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans, d'ailleurs, éclatent toujours près de la mer.»

Bouvard promena sa vue sur les flots et crut distinguer au loin une fumée qui montait vers le ciel.

«Puisque l'île Julia, reprit Pécuchet, a disparu, des terrains produits par la même cause auront peut-être le même sort. Un îlot de l'Archipel est aussi important que la Normandie, et même que l'Europe.»

Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme.

«Admets, dit Pécuchet, qu'un tremblement de terre ait lieu sous la Manche; les eaux se ruent dans l'Atlantique; les côtes de la France et de l'Angleterre, en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, et v'lan! tout l'entre-deux est écrasé.»

Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite, qu'il fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée d'un cataclysme le troubla. Il n'avait pas mangé depuis le matin: ses tempes bourdonnaient. Tout à coup le sol lui parut tressaillir, et la falaise, au-dessus de sa tête, pencher par le sommet. A ce moment, une pluie de graviers déroula d'en haut.

Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria de loin:

«Arrête! arrête! la période n'est pas accomplie.»

Et, pour le rattraper, il faisait des sauts énormes, avec son bâton de touriste, tout en vociférant:

«La période n'est pas accomplie! la période n'est pas accomplie!»

Bouvard, en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba, les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait à son dos. C'était comme une tortue avec des ailes qui aurait galopé parmi les roches; une plus grosse le cacha.

Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne, puis retourna en arrière pour gagner les champs par une «valleuse» que Bouvard avait prise, sans doute.

Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de la largeur de deux hommes, et luisant commue de l'albâtre poli.

A cinquante pieds d'élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer battant son plein, il se remit à grimper.

Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. A mesure qu'il approchait du troisième, ses jambes devenaient molles. Les couches de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait à l'épigastre; il s'assit par terre, les yeux fermés, n'ayant plus conscience que des battements de son cœur qui l'étouffaient; puis il jeta son bâton de touriste, et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre; les cailloux dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs; la visière de sa casquette l'aveuglait; le vent redoublait de force. Enfin, il atteignit le plateau et y trouva Bouvard, qui était monté plus loin par une valleuse moins difficile.

Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.

Le lendemain soir, au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas d'un journal un feuilleton intitulé: _De l'enseignement de la géologie_.

Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était comprise à l'époque.

Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe, mais la même espèce n'a pas toujours la même durée et s'éteint plus vite dans tel endroit que dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles différents, comme des dépôts très éloignés en renferment de pareils. Les fougères d'autrefois sont identiques aux fougères d'à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les plus anciennes. En résumé, les modifications actuelles expliquent les bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après tout que des abstractions.

Cuvier, jusqu'à présent, leur avait apparu dans l'éclat d'une auréole, au sommet d'une science indiscutable. Elle était sapée. La Création n'avait plus la même discipline, et leur respect pour ce grand homme diminua.

Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.

Tout cela contrariait les idées reçues, l'autorité de l'Église.

Bouvard en éprouva comme l'allégement d'un joug brisé.

«Je voudrais voir maintenant ce que le citoyen Jeufroy me répondrait sur le déluge!»

Ils le trouvèrent dans son petit jardin, où il attendait les membres du conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à l'heure, pour l'acquisition d'une chasuble.

«Ces messieurs souhaitent!...

--Un éclaircissement, s'il vous plaît.»

Et Bouvard commença:

«Que signifiaient, dans la _Genèse_, «l'abîme qui se rompit» et «les cataractes du ciel?» Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de cataractes!»

L'abbé ferma les paupières, puis répondit qu'il fallait toujours distinguer entre le sens et la lettre. Des choses, qui d'abord vous choquent, deviennent légitimes en les approfondissant.

«Très bien! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! Y pensez-vous, deux lieues! une épaisseur d'eau ayant deux lieues!»

Et le maire, survenant, ajouta: «Saprelotte, quel bain!»

«Convenez, dit Bouvard, que Moïse exagère diablement.»

Le curé avait lu Bonald et répliqua: «J'ignore ses motifs; c'était, sans doute, pour inspirer un effroi salutaire aux peuples qu'il dirigeait!

--Enfin, cette masse d'eau, d'où venait-elle?

--Que sais-je! L'air s'était changé en pluie, comme il arrive tous les jours.»

Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des contributions, avec le capitaine Heurteaux, propriétaire; et Beljambe l'aubergiste donnait le bras à Langlois, l'épicier, qui marchait péniblement à cause de son catarrhe.

Pécuchet, sans souci d'eux, prit la parole:

«Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l'atmosphère--la science nous le démontre--est égal à celui d'une masse d'eau qui ferait autour du globe une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si tout l'air condensé tombait dessus à l'état liquide, il augmenterait bien peu la masse des eaux existantes.»

Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient.

Le curé s'impatienta.

«Nierez-vous qu'on ait trouvé des coquilles sur les montagnes? Qui les y a mises, sinon le déluge? Elles n'ont pas coutume, je crois, de pousser toutes seules dans la terre comme des carottes!» Et ce mot ayant fait rire l'assemblée, il ajouta en pinçant les lèvres: «A moins que ce ne soit encore une des découvertes de la science?»

Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la théorie d'Élie de Beaumont.

«Connais pas!» répondit l'abbé.

Foureau s'empressa de dire: «Il est de Caen! Je l'ai vu une fois à la Préfecture!»

«Mais si votre déluge, repartit Bouvard, avait charrié des coquilles, on les trouverait brisées à la surface, et non à des profondeurs de trois cents mètres quelquefois.»

Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du genre humain, et les animaux découverts dans la glace, en Sibérie.

Cela ne prouve pas que l'homme ait vécu en même temps qu'eux! La Terre, selon Pécuchet, était considérablement plus vieille.

«Le Delta du Mississipi remonte à des dizaines de milliers d'années. L'époque actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de Manéthon...»

Le comte de Faverges s'avança.

Tous firent silence à son approche.

«Continuez, je vous prie! Que disiez-vous?

--Ces messieurs me querellaient, répondit l'abbé.

--A propos de quoi?

--Sur la sainte Écriture, monsieur le comte!»

Bouvard, de suite, allégua qu'ils avaient droit, comme géologues, à discuter religion.

«Prenez garde, dit le comte; vous savez le mot, cher monsieur: un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Et d'un ton à la fois hautain et paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y reviendrez!

--Peut-être! mais que penser d'un livre, où l'on prétend que la lumière a été créée avant le soleil, comme si le soleil n'était pas la seule cause de la lumière!

--Vous oubliez celle qu'on appelle boréale, dit l'ecclésiastique.»