Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits
Part 9
=Pappus.= Il était mort sur le champ de bataille. Hérode lui fit couper la tête, qu'il envoya à Phéroas pour se venger de la mort de son frère.
=Pharisiens=, sectaires juifs opposés aux Saducéens; ils professaient une plus grande sainteté de vie et un plus religieux attachement aux pratiques extérieures du culte.
=Saducéens=, sectaires juifs qui niaient l'immortalité de l'âme et la résurrection, et se vantaient d'observer dans toutes leurs actions une exacte justice.
=Sarepta.= «Alors la parole de l'Éternel lui fut adressée, disant: Lève-toi et va-t'en à Sarepta, et demeure là. Voici, j'ai commandé là à une femme veuve de t'y nourrir.» (_Rois_, liv. Ier, ch. XVII, vers. 8 à 24.)
=Sichem=, ville de l'ancienne Palestine, au sud-est de la ville de Samarie.
=Simon de Gittoï=, plus connu sous le nom de Simon le Magicien, personnage extraordinaire du village de Gitta, Gittou ou Gittoï, en Samarie. Il est parlé de lui au livre des Actes, VIII-5. (Voir Renan. _Les Apôtres_, p. 153.)
=Sion=, l'une des montagnes de Jérusalem, ou cette ville même par extension.
=Sorek=, torrent au nord-ouest de Jérusalem.
=Tibérias= ou =Tibériade=, ville fondée par Hérode-Antipas, sur les bords du lac de Génésareth, et qu'il appela de ce nom, pour se concilier la faveur de Tibère.
=Toge=, robe de laine longue et très ample que les Romains portaient par-dessus la tunique.
=Triclinium=, lit sur lequel les Romains s'étendaient pour prendre leurs repas.
=Umbo=, partie centrale et convexe du bouclier.
=Varus=, le général romain fameux par la victoire remportée sur les Germains.
=Yemen=, partie principale de l'Arabie heureuse des anciens.
FIN DES TROIS CONTES.
MÉLANGES
AVIS
En dehors des romans et des ouvrages dramatiques réunis dans notre édition, Gustave Flaubert n'a publié de son vivant que quelques pages:
Une préface à un recueil posthume des derniers vers de son ami Louis Bouilhet.
Une lettre adressée sous forme de brochure au conseil municipal de Rouen, à propos du monument commémoratif à élever au poète.
Nous les donnons en tête de ces Mélanges.
De plus, un article sur les pierres de Karnac a paru en 1858 dans _l'Artiste_. Il fait partie du Voyage en Bretagne, et il y reprend, dans notre édition, sa véritable place.
Quelques pages écrites sur le Nil, intitulées par Flaubert: _A bord de la Cange_, parurent, après sa mort, en 1880, dans le _Gaulois_.
Nous les publions également dans les ŒUVRES INÉDITES.
Quant aux ŒUVRES INÉDITES elles-mêmes, elles appartiennent à des genres divers: histoire, voyages, romans, théâtre, critique, etc. Avant d'écrire _Madame Bovary_, Gustave Flaubert s'y était essayé et l'on aura une idée de l'étendue et de la variété de ces premiers travaux, dont il avait gardé les manuscrits, par la liste suivante de leurs titres:
OPUSCULES HISTORIQUES
La mort du duc de Guise, 1835.
Chronique normande du Xe siècle, 1836.
Deux mains sur une couronne, ou pendant le XVe siècle, 1836.
Essai sur la lutte du sacerdoce et de l'empire, 1838.
Rome et les Césars, 1839.
VOYAGES
Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne), 1847 (terminé).
Diverses notes de voyages, aux Pyrénées, en Corse, en Espagne et en Orient, de 1840 à 1850.
CONTES ET ROMANS
La peste à Florence, conte, 1836.
Rage et impuissance, conte, 1836.
La femme du Monde, chant fantastique, 1836.
Bibliomanie, conte, 1836.
Un parfum à sentir. Conte philosophique, ou les Baladins, 1836.
Rêve d'enfer, conte fantastique, 1837.
Passion et vertu, conte philosophique, 1837 (terminé).
La danse des morts, poème en prose, 1838 (terminé).
Les funérailles du docteur Mathurin, ou pendant le XVe siècle, conte, 1839.
Novembre, roman, 1842 (terminé).
Ivre et mort, roman, 1843.
L'éducation sentimentale, roman, sans aucun rapport avec le roman publié sous le même titre, 1843 (terminé).
THÉATRE
Louis XI, drame, 1838.
Smarh, vieux mystère, 1839.
La découverte de la vaccine, parodie du genre tragédie, dont un acte seulement est écrit.
CRITIQUE
Article sur Rabelais (terminé).
Article sur Rachel.
De la littérature romantique en France.
OPUSCULES DIVERS
Quid quid volueris, étude psychologique, 1837.
Agonie, pensées sceptiques, 1838.
Les arts et le commerce, 1839.
Plusieurs plans vagues.
Malheureusement, presque toutes ces œuvres de jeunesse sont restées à l'état de simples projets abandonnés par l'auteur, et les autres, bien que terminées, comme nous l'avons indiqué, n'ont pas été écrites d'une main également sûre. Leur publication complète n'aurait donc rien ajouté à la gloire d'un écrivain soucieux avant tout de perfection. Mais la perte de beaucoup de morceaux, çà et là plus achevés, aurait été profondément regrettable pour la genèse d'un aussi puissant esprit. _Le Voyage en Bretagne_, surtout, en offrait un grand choix; il s'en rencontrait encore plusieurs dans les manuscrits intitulés: _Novembre_, _la Danse des morts_, _Rabelais_, _Smarh_. En les rassemblant, il nous a paru qu'ils devaient trouver ici leur place.
Les Trois Contes de Gustave Flaubert, réunis dans ce volume et où il a résumé magistralement son talent multiple, donneront, croyons-nous, par leur opposition avec les fragments que nous y publions, d'autant plus d'intérêt aux études préparatoires dans lesquelles ce talent s'est cherché lui-même.
Nous avons fait précéder ces fragments de la brève explication que comportait chacune des œuvres dont ils étaient extraits.
PRÉFACE
AUX
DERNIÈRES CHANSONS
POÉSIES POSTHUMES
DE LOUIS BOUILHET
I
On simplifierait peut-être la critique si, avant d'énoncer un jugement, on déclarait ses goûts; car toute œuvre d'art enferme une chose particulière tenant à la personne de l'artiste, et qui fait, indépendamment de l'exécution, que nous sommes séduits ou irrités. Aussi notre admiration n'est-elle complète que pour les ouvrages satisfaisant à la fois notre tempérament et notre esprit. L'oubli de cette distinction préalable est une grande cause d'injustice.
Avant tout, l'opportunité du livre est contestée. «Pourquoi ce roman? à quoi sert un drame? qu'avons-nous besoin? etc.» Et, au lieu d'entrer dans l'intention de l'auteur, de lui faire voir en quoi il a manqué son but et comment il fallait s'y prendre pour l'atteindre, on le chicane sur mille choses en dehors de son sujet, en réclamant toujours le contraire de ce qu'il a voulu. Mais si la compétence du critique s'étend au delà du procédé, il devrait tout d'abord établir son esthétique et sa morale.
Aucune de ces garanties ne m'est possible à propos du poète dont il s'agit. Quant à raconter sa vie, elle a été trop confondue avec la mienne, et là-dessus je serai bref, les mémoires individuels ne devant appartenir qu'aux grands hommes. D'ailleurs n'a-t-on pas abusé du «renseignement»? L'histoire absorbera bientôt toute la littérature. L'étude excessive de ce qui faisait l'atmosphère d'un écrivain nous empêche de considérer l'originalité même de son génie. Du temps de La Harpe, on était convaincu que, grâce à de certaines règles, un chef-d'œuvre vient au monde sans rien devoir à quoi que ce soit, tandis que maintenant on s'imagine découvrir sa raison d'être quand on a bien détaillé toutes les circonstances qui l'environnent.
Un autre scrupule me retient: je ne veux pas démentir une réserve que mon ami a constamment gardée.
A une époque où le moindre bourgeois cherche un piédestal, quand la typographie est comme le rendez-vous de toutes les prétentions et que la concurrence des plus sottes personnalités devient une peste publique, celui-là eut l'orgueil de ne montrer que sa modestie. Son portrait n'ornait point les vitrines du boulevard. On n'a jamais vu une réclamation, une lettre, une seule ligne de lui dans les journaux. Il n'était pas même de l'académie de sa province.
Aucune vie, cependant, ne mériterait plus que la sienne d'être longuement exposée. Elle fut noble et laborieuse. Pauvre, il sut rester libre. Il était robuste comme un forgeron, doux comme un enfant, spirituel sans paradoxe, grand sans pose;--et ceux qui l'ont connu trouveront que j'en devrais dire davantage.
II
Louis-Hyacinthe Bouilhet naquit à Cany (Seine-Inférieure), le 27 mai 1822. Son père, chef des ambulances dans la campagne de 1812, passa la Bérésina à la nage en portant sur sa tête la caisse du régiment, et mourut jeune par suite de ses blessures; son grand-père maternel, Pierre Hourcastremé, s'occupa de législation, de poésie, de géométrie, reçut des compliments de Voltaire, correspondit avec Turgot, Condorcet, mangea presque toute sa fortune à s'acheter des coquilles, mit au jour les _Aventures de messire Anselme_, un _Essai sur la faculté de penser_, les _Étrennes de Mnémosyne_, etc., et après avoir été avocat au bailliage de Pau, journaliste à Paris, administrateur de la marine au Havre, maître de pension à Montivilliers, partit de ce monde presque centenaire, en laissant à son petit-fils le souvenir d'un bonhomme bizarre et charmant, toujours poudré, en culottes courtes, et soignant des tulipes.
L'enfant fut placé à Ingouville, dans un pensionnat, sur le haut de la côte, en vue de la mer; puis, à douze ans, vint au collège de Rouen, où il remporta dans toutes ses classes presque tous les prix,--bien qu'il ressemblât fort peu à ce qu'on appelle un bon élève, ce terme s'appliquant aux natures médiocres et à une tempérance d'esprit qui était rare dans ce temps-là.
J'ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d'extravagance,--expansions dernières du romantisme arrivant jusqu'à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d'étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d'Armand Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une _Apologie de Robespierre_, qui, répandue hors du collège, scandalisa un monsieur, si bien qu'un échange de lettres s'ensuivit avec proposition de duel, où le monsieur n'eut pas le beau rôle. Je me souviens d'un brave garçon, toujours affublé d'un bonnet rouge; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican; un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd-el-Kader. Mais on n'était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste; les pensums finis, la littérature commençait; et on se crevait les yeux à lire au dortoir des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony, on faisait plus: par dégoût de l'existence, Bar*** se cassa la tête d'un coup de pistolet, And*** se pendit avec sa cravate; nous méritions peu d'éloges, certainement! mais quelle haine de toute platitude! quels élans vers la grandeur! quel respect des maîtres! comme on admirait Victor Hugo!
Dans ce petit groupe d'exaltés, Bouilhet était le poète, poète élégiaque, chantre de ruines et de clairs de lune. Bientôt sa corde se tendit et toute langueur disparut,--effet de l'âge, puis d'une virulence républicaine tellement naïve qu'il manqua, vers les vingt ans, s'affilier à une société secrète.
Son baccalauréat passé, on lui dit de choisir une profession: il se décida pour la médecine, et, abandonnant à sa mère son mince revenu, se mit à donner des leçons.
Alors commença une existence triplement occupée par ses besognes de poète, de répétiteur et de carabin. Elle fut pénible tout à fait, lorsque, deux ans plus tard, nommé interne à l'Hôtel-Dieu de Rouen, il entra sous les ordres de mon père, dans le service de chirurgie. Comme il ne pouvait être à l'hôpital durant la journée, ses tours de garde la nuit revenaient plus souvent que ceux des autres; il s'en chargeait volontiers, n'ayant que ces heures-là pour écrire;--et tous ses vers de jeune homme, pleins d'amour, de fleurs et d'oiseaux, ont été faits pendant des veillées d'hiver, devant la double ligne des lits d'où s'échappaient des râles, ou par les dimanches d'été, quand le long des murs, sous sa fenêtre, les malades en houppelande se promenaient dans la cour. Cependant, ces années tristes ne furent pas perdues; la contemplation des plus humbles réalités fortifia la justesse de son coup d'œil, et il connut l'homme un peu mieux pour avoir pansé ses plaies et disséqué son corps.
Un autre n'aurait pas tenu à ces fatigues, à ces dégoûts, à cette torture de la vocation contrariée. Mais il supportait tout cela gaiement, grâce à sa vigueur physique et à la santé de son esprit. On se souvient encore, dans sa ville, d'avoir souvent rencontré au coin des rues ce svelte garçon, d'une beauté apollonienne, aux allures un peu timides, à grands cheveux blonds, et tenant toujours sous son bras des cahiers reliés. Il écrivait dessus rapidement les vers qui lui venaient, n'importe où, dans un cercle d'amis, entre ses élèves, sur la table d'un café, pendant une opération chirurgicale en aidant à lier une artère; puis il les donnait au premier venu, léger d'argent, riche d'espoir,--vrai poète dans le sens classique du mot.
Quand nous nous retrouvâmes, après une séparation de quatre années, il me montra trois pièces considérables.
La première, intitulée _le Déluge_, exprimait le désespoir d'un amant étreignant sa maîtresse sur les ruines du monde près de s'engloutir:
Entends-tu sur les montagnes Se heurter les palmiers verts? Entends-tu dans les campagnes Le râle de l'univers?
Il y avait des longueurs et de l'emphase, mais d'un bout à l'autre un entrain passionné.
Dans la seconde, une satire contre _les jésuites_; le style, tout différent, était plus ferme.
O prêtres de salons, allez sourire aux femmes; Dans vos filets dorés prenez ces pauvres âmes! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et ministres charmants au confessionnal Tournez la pénitence en galant madrigal! Ah! vous êtes bien là, héros de l'Évangile, Parfumant Jésus-Christ des fleurs de votre style Et faisant chaque jour, martyrs des saintes lois, Sur des tapis soyeux le chemin de la croix! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ces marchands accroupis sur les pieds du Calvaire Qui vont tirant au sort et lambeau par lambeau Se partagent, Seigneur, ta robe et ton manteau; Charlatans du saint lieu, qui vendent, ô merveille, Ton cœur en amulette et ton sang en bouteille!
Il faut se remettre en mémoire les préoccupations de l'époque, et observer que l'auteur avait vingt-deux ans. La pièce est datée de 1844.
La troisième était une invective _à un poète vendu_ qui rentrait tout à coup dans la carrière:
A quoi bon réveiller ton ardeur famélique? Poursuis par les prés verts ta chaste bucolique! Sur le rivage en fleur où dort le flot vermeil, Archange, enivre-toi des feux de ton soleil! Chante la Syphilis sous les feuilles du saule! Le manteau de Brutus te blesserait l'épaule, Et ton âme naïve et ton cœur enfantin Viendraient, peut-être encore, accuser le Destin! Le Destin qui t'a pris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Va! c'est l'âpre Plutus qui marche la main pleine Et cote en souriant la conscience humaine! Le Destin! c'est le sac dont le ventre enflé d'or Est si doux à palper dans un joyeux transport; C'est la Corruption qui, des monts aux vallées, Traîne aux regards de tous ses mamelles gonflées! C'est la Peur! c'est la Peur! fantôme au pied léger Qui travaille le lâche à l'heure du danger! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ton Apollon, sans doute, en sa prudente course Pour monter au Parnasse a passé par la Bourse? Dans ce ciel politique, où souvent on peut voir Le soleil du matin s'éteindre avant le soir, La lunette en arrêt, promènes-tu ton rêve De Guizot qui pâlit à Thiers qui se lève, Et, sur le temps mobile, aujourd'hui règles-tu Ta foi barométrique et ta souple vertu? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Arrière l'homme grec dont les strophes serviles Ont encensé Xerxès le soir des Thermopyles!
et la suite, du même ton, rudoyait fort le ministère.
Il avait envoyé cette pièce à la _Réforme_, dans l'illusion qu'elle serait insérée. On lui répondit par un refus catégorique, le journal jugeant inopportun de s'exposer à un procès--pour de la littérature.
Ce fut dans ce temps-là, vers la fin de 1845, à la mort de mon père, que Bouilhet quitta définitivement la médecine. Il continua son métier de répétiteur, puis, s'associant à un camarade, se mit à faire des bacheliers. 1848 ébranla sa foi républicaine; et il devint un littérateur absolu, curieux seulement de métaphores, de comparaisons, d'images, et pour tout le reste assez froid.
Sa connaissance profonde du latin (il écrivait dans cette langue presque aussi facilement qu'en français) lui inspira quelques-unes des pièces romaines qui sont dans _Festons et Astragales_; puis le poème de _Melænis_ publié par la _Revue de Paris_, à la veille du coup d'État.
Le moment était funeste pour les vers. Les imaginations, comme les courages, se trouvaient singulièrement aplaties, et le public, pas plus que le pouvoir, n'était disposé à permettre l'indépendance de l'esprit. D'ailleurs, le style, l'art en soi, paraît toujours insurrectionnel aux gouvernements et immoral aux bourgeois. Ce fut la mode, plus que jamais, d'exalter le sens commun et de honnir la poésie; pour vouloir montrer du jugement, on se rua dans la sottise; tout ce qui n'était pas médiocre ennuyait. Par protestation, il se réfugia vers les mondes disparus et dans l'extrême Orient; de là les _Fossiles_ et différentes pièces chinoises.
Cependant, la province l'étouffait. Il avait besoin d'un plus large milieu, et, s'arrachant à ses affections, il vint habiter Paris.
Mais, à un certain âge, _le sens_ de Paris ne s'acquiert plus; des choses toutes simples, pour celui qui a humé, enfant, l'air du boulevard, sont impraticables à un homme de trente-trois ans qui arrive dans la grande ville avec peu de relations, pas de rentes et l'inexpérience de la solitude. Alors de mauvais jours commencèrent.
Sa première œuvre, _Madame de Montarcy_, reçue à correction par le Théâtre-Français, puis refusée à une seconde lecture, attendit pendant deux ans, et ne parvint sur la scène de l'Odéon qu'au mois de novembre 1856.
Ce fut une représentation splendide. Dès le second acte, les bravos interrompirent souvent les acteurs; un souffle de jeunesse circulait dans la salle: on eut quelque chose des émotions de 1830. Le succès se confirma. Son nom était connu.
Il aurait pu l'exploiter, collaborer, se répandre, gagner de l'argent. Mais il s'éloigna du bruit, pour aller vivre à Mantes, dans une petite maison, à l'angle du pont, près d'une vieille tour. Ses amis venaient le voir le dimanche; sa pièce terminée, il la portait à Paris.
Il en revenait chaque fois avec une extrême lassitude, causée par les caprices des directeurs, les chicanes de la censure, l'ajournement des rendez-vous, le temps perdu,--ne comprenant pas que l'Art dans les questions d'art pût tenir si peu de place! Quand il fit partie d'une commission nommée pour détruire les abus au Théâtre-Français, il fut le seul de tous les membres qui n'articula pas de plaintes sur le tarif des droits d'auteur.
Avec quel plaisir il se remettait à sa distraction quotidienne: l'apprentissage du chinois, car il l'étudia pendant dix ans de suite, uniquement pour se pénétrer du génie de la race, voulant faire plus tard un grand poème sur le Céleste Empire; ou bien, les jours que le cœur étouffait trop, il se soulageait par des vers lyriques de la contrainte du théâtre.
La chance, favorable à ses débuts, avait tourné; mais la _Conjuration d'Amboise_ fut une revanche qui dura tout un hiver.
Six mois plus tard, la place de conservateur à la bibliothèque municipale de Rouen lui fut donnée. C'était le loisir et la fortune, un rêve ancien qui se réalisait. Presque aussitôt, une langueur le saisit,--épuisement de sa lutte trop longue. Pour s'en distraire, il essaya de différents travaux: il annotait Dubartas, relevait dans Origène les passages de Celse, avait repris les tragiques grecs, et il composa rapidement sa dernière pièce, _Mademoiselle Aissé_.
Il n'eut pas le temps de la relire. Son mal (une albuminurie connue trop tard) était irrémédiable, et le 18 juillet 1869, il expira sans douleur, ayant près de lui une vieille amie de sa jeunesse, avec un enfant qui n'était pas le sien, et qu'il chérissait comme son fils.
Leur tendresse avait redoublé pendant les derniers jours. Mais deux autres personnes se montrèrent simplement atroces,--comme pour confirmer cette règle qui veut que les poètes trouvent dans leur famille les plus amers découragements; car les observations énervantes, les sarcasmes mielleux, l'outrage direct fait à la Muse, tout ce qui renfonce dans le désespoir, tout ce qui vous blesse au cœur, rien ne lui a manqué,--jusqu'à l'empiètement sur la conscience, jusqu'au viol de l'agonie!
Ses compatriotes se portèrent à ses funérailles comme à l'enterrement des hommes publics, les moins lettrés comprenant qu'une intelligence supérieure venait de s'éteindre, qu'une grande force était perdue. La presse parisienne tout entière s'associa à cette douleur; les plus hostiles même n'épargnèrent pas les regrets; ce fut comme une couronne envoyée de loin sur son tombeau. Un écrivain catholique y jeta de la fange.
Sans doute, les connaisseurs de vers doivent déplorer qu'une lyre pareille soit muette pour toujours; mais ceux qu'il avait initiés à ses plans, qui profitèrent de ses conseils, qui enfin connaissaient toute la puissance de son esprit, peuvent seuls se figurer à quelle hauteur il serait parvenu.
Il laisse, outre ce volume et _Aissé_, trois comédies en prose, une féerie, et le premier acte du _Pèlerinage de Saint-Jacques_, drame en vers et en dix tableaux.
Il avait en projet deux petits poèmes: l'un intitulé _le Bœuf_, pour peindre la vie rustique du Latium; l'autre, _le Dernier Banquet_, aurait fait voir un cénacle de patriciens qui, pendant la nuit où les soldats d'Alaric vont prendre Rome, s'empoisonnent tous dans un festin, en disant la grandeur de l'antiquité et la petitesse du monde moderne. De plus, il voulait faire un roman sur les païens du Ve siècle, contre-partie des _Martyrs_, mais avant tout son conte chinois, dont le scénario est complètement écrit; enfin, comme ambition suprême, un poème résumant la science moderne et qui aurait été le _De naturâ rerum_ de notre âge.
III
A qui appartient-il de classer les talents des contemporains, comme si on était supérieur à tous, de dire: Celui-ci est le premier, celui-là le second, cet autre le troisième? Les revirements de la célébrité sont nombreux. Il y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, n'était-il pas oublié? Autrefois, Saint-Amant passait pour un moindre poète que Jacques Delille. _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _Manon Lescaut_, _la Cousine Bette_ et tous les chefs-d'œuvre du roman n'ont pas eu le succès de _l'Oncle Tom_. J'ai entendu dans ma jeunesse faire des parallèles entre Casimir Delavigne et Victor Hugo; et il semble que «notre grand poète national» commence à déchoir. Donc il convient d'être timide. La postérité nous déjuge. Elle rira peut-être de nos dénigrements, plus encore de nos admirations;--car la gloire d'un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d'un petit groupe d'intelligences qui à la longue impose son jugement.
Quelques-uns vont se récrier que je décerne à mon ami une place trop haute. Ils ne savent pas plus que moi celle qui lui restera.
Parce que son premier ouvrage est écrit en stances de six vers, à rimes triplées, comme _Namouna_, et débute ainsi:
De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome, Du quartier de Suburre au mont Capitolin, Le cothurne à la grecque et la toge de lin, Le plus beau fut Paulus...,