Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits

Part 21

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..... Il faut que je sois partout. Je fais résonner l'argent, briller les diamants, retentir les noms. Je chuchote aux femmes, aux poètes, aux ministres, des mots d'amour, de gloire, d'ambition. A la fois je suis chez Messaline et chez Néron, à Paris, à Babylone. Si on découvre une île, j'y saute le premier, un roc perdu dans les mers, j'y suis avant les deux hommes qui s'y entre-gorgeront pour se le disputer. En même temps je m'étale sur le sopha usé de la courtisane et sur la litière parfumée des empereurs. La haine, l'envie, l'orgueil, la colère, tout cela sort à la fois de mes lèvres. La nuit et le jour je travaille. Tandis qu'on brûle les chrétiens, je me vautre avec la volupté dans les bains de rose, je cours sur les chars, je me désespère dans la misère, je rugis dans l'orgueil.

Enfin j'ai fini par croire que j'étais le monde et que tout ce que je voyais se passait en moi.

Parfois je suis fatigué, je deviens fou, je perds mon bon sens et je fais des sottises à faire rire de pitié le dernier de mes démons.

Et moi non plus personne ne m'aime, ni le ciel dont je suis le fils, ni l'enfer dont je suis le maître, ni la terre dont je suis le dieu! Toujours des convulsions, de la rage, du sang, de la frénésie! Jamais non plus mes yeux n'ont de sommeil, jamais mon âme n'a de repos. Toi, au moins, tu peux reposer ta tête sur la fraîcheur des tombeaux. Mais moi j'ai la clarté des palais, les sombres malédictions de la faim et la fumée des crimes qui montent au ciel.

Ah! je suis châtié par le Dieu que je hais. Mais je sens que j'ai l'âme plus large que sa colère, je sens qu'un de mes soupirs pourrait aspirer le monde tout entier et le faire passer dans ma poitrine où il brûlerait comme je brûle.

Quand donc, Seigneur, ta trompette sonnera-t-elle? Il me semble qu'une large harmonie planera alors sur les collines et les océans, car je souffrirais avec toute l'humanité; les cris et les sanglots apaiseront le bruit des miens! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Une cohorte de squelettes montés sur des chars s'avançait en courant avec de grands cris de joie et des éclats de triomphe. Derrière eux pendaient des armes brisées, des couronnes de laurier dont les feuilles jaunies et desséchées s'en allaient rapidement avec la poussière et les vents.

«Tiens! Voilà Rome, l'éternelle, qui marche en triomphe, dit Satan. Son Colisée et son Capitole sont deux grains de sable qui lui ont servi de piédestal, mais la mort a fauché dans le bas et la statue est tombée.

«Écoute! En tête est Néron, ce fils chéri de mon cœur, le plus grand poète que la terre ait eu.»

Néron courait sur un char traîné par douze squelettes de chevaux. Le sceptre dans ses mains, il frappait leur croupe osseuse. Debout, son linceul ondulait et flottait en larges plis. Il tournait aussi dans la carrière, des cris à la bouche et les yeux en feu:

«Vite! vite! Plus vite encore! Je veux que vos pieds brûlent le sable, que vos naseaux jettent une écume à blanchir vos poitrails. Eh quoi? Les roues ne fument pas encore! Entendez-vous les fanfares qui résonnent jusqu'à Ostie, les battements de mains du peuple, les cris de joie? Tenez! Voilà le safran qu'on jette à pleines mains et qui tombe dans mes cheveux; voilà le sable déjà mouillé de parfums. Oh! comme mon char roule bien, comme vos cous s'allongent sous vos rênes dorées! Allons, plus vite! La poussière roule, mon manteau flotte, le vent parle et crie: triomphe, triomphe! Allons, plus vite, plus vite! Voilà qu'on applaudit, qu'on trépigne, qu'on s'agite. C'est Jupiter qui va dans le ciel! Vite, vite, encore plus vite!»

Et son char semblait traîné par des démons; une vapeur noire et de la poussière de sang se mêlaient dans l'espace; sa course vagabonde cassait les tombes et les cadavres réveillés qui se pliaient en deux sous les roues de son char.

Il descendit.

«Maintenant, que six cents de mes femmes exécutent en silence des danses de Grèce, pendant que je me baignerai au milieu des roses, dans ma baignoire de porphyre. Et puis, elles viendront toutes avec moi, oui, toutes, toutes!

«Je les veux nues, sans diamants, sans parfums; je veux qu'elles forment un cercle en dansant, qu'elles s'entrelacent, et que de tous côtés on voie leurs croupes d'albâtre passer et repasser et se plier mollement, comme, le soir, les roseaux de l'Inde, dans l'eau amoureuse d'une mer parfumée!

«Et je donnerai l'empire, les mers, le Sénat, l'Olympe, le Capitole à celle qui m'aimera le mieux, à celle dont je sentirai le cœur battre sous le mien, à celle qui saura le mieux laisser pendre ses cheveux, me sourire et m'entourer de ses bras, à celle qui saura mieux m'endormir de ses chants d'amour et puis me réveiller par des transports de feu, par des convulsions inouïes et des morsures voluptueuses. Je veux que Rome se taise cette nuit, que le bruit d'aucune barque ne trouble les eaux du Tibre; car j'aime à voir la lune se mirer dans ses ondes et à entendre les voix de femme y résonner; je veux qu'à travers mes draperies passent des vents embaumés; ah! je veux mourir d'amour, de volupté, d'ivresse!

«Et tandis que je mangerai des mets que moi seul mange, et qu'on chantera, et que des filles découvertes jusqu'à la ceinture me serviront des plats d'or et se pencheront pour me voir, on égorgera quelqu'un; car j'aime, et c'est un plaisir de Dieu, à mêler les parfums du sang à ceux des viandes, et ces voix de la mort m'assoupiront à table.

«Cette nuit je brûlerai Rome. Cela éclairera le ciel et le fleuve roulera des flots de feu.....

«..... Plus tard, je veux faire un plancher d'aloès sur la mer d'Italie et tout Rome viendra y chanter. Les voiles seront de pourpre, j'aurai un lit de plumes d'aigles et j'y tiendrai dans mes bras, à la vue du monde entier, la plus belle femme de l'empire et on applaudira de voir les jouissances d'un dieu. Alors la tempête grondera en vain sous moi; j'étoufferai sa colère sous mes pieds et le bruit de mes baisers apaisera celui des vagues.

«..... Eh quoi? Vindex se révolte, mes légions m'abandonnent, mes femmes fuient effrayées dans les galeries? Tout pleure et se tait; le tonnerre seul fait entendre sa voix. Est-ce que je vais mourir?»

LA MORT.

A l'instant!

NÉRON.

Et il faudra abandonner mes nuits pleines de voluptés, mes jours remplis de festins, de délices, de spectacles, mes triomphes, mes chars et la foule?

LA MORT.

Tout, tout!

SATAN.

Hâte-toi, maître du monde! On va venir, on va t'égorger. Que l'empereur sache mourir!

NÉRON.

Mourir! A peine ai-je vécu! Oh! comme j'accomplirais de grandes choses, à faire trembler l'Olympe! Je finirais par combler l'Océan et me promènerais dessus en quadrige triomphal. J'ai encore envie de vivre, j'ai besoin encore de voir le soleil, le Tibre, les campagnes, le cirque au sable d'or! Ah! je veux vivre!

LA MORT.

Je te donnerai un drap dans la tombe, un lit éternel plus doux et plus tranquille que tes coussins d'empereur.

NÉRON.

Oui, je suis bien lent à mourir!

LA MORT.

Eh bien, meurs!

Et elle l'emporte dans les plis de son linceul qu'elle secoue sur la terre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

NOVEMBRE

FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE

«Pour niaiser et fantastiquer.»

(MONTAIGNE)

1842.

Cet opuscule, qui n'excède pas les proportions d'une Nouvelle, est écrit sous la forme d'une biographie complétée plus tard par un ami. Il est presque en entier rempli par une étude psychologique, dont le premier des trois fragments qu'on va lire résume la tendance générale ainsi que les inspirations de l'auteur à cette époque de sa jeunesse. Les deux autres extraits sont empruntés à l'unique épisode qui interrompe l'analyse et dont l'héroïne est une courtisane restée inoubliée.

I

..... Quelquefois, n'en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d'un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies, toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs. Le sang me fouettait la figure, mes artères m'étourdissaient, ma poitrine semblait se rompre. Je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j'étais ivre, j'étais fou. Je m'imaginais être grand; je m'imaginais contenir une incarnation suprême dont la révélation eût effrayé le monde, et ces déchirements, c'était la vie même du dieu que je portais dans mes entrailles.

A ce dieu magnifique j'ai immolé toutes les heures de ma jeunesse. J'avais fait de moi-même un temple pour renfermer quelque chose de divin. Le temple est resté vide; l'ortie a poussé entre les pierres, les piliers s'écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs nids!

N'usant point de l'existence, l'existence m'usait. Mes rêves me fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile, irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie. J'étais un chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se manifester, ni que faire d'eux-mêmes. Ils cherchaient leur forme et attendaient leur moule.

J'étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l'Inde où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable sous chaque rayon de soleil. L'air est rempli de parfums et de poisons; les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des pagodes vivantes, les serpents se tapissent sous les bambous, les dieux mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi de grands monceaux d'or; et au milieu coule le large fleuve, avec ses crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans les lotus du rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec des troncs et des cadavres verdis par la peste.

J'aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante; je l'aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage; je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardaient l'Asie! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

II

..... Il pleuvait. J'écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir. Les lumières, près de s'éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal. L'aube parut. Une ligne jaune saillit dans le ciel, s'allongea horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et vineuses, envoya dans l'appartement une faible lueur blanchâtre irrisée de violet qui se jouait encore avec la nuit et avec l'éclat des bougies expirantes reflétées dans la glace.

Marie, étendue, avait certaines parties du corps dans la lumière, d'autres dans l'ombre. Elle s'était dérangée un peu; sa tête était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors du lit et touchait presque le plancher. Il y avait sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d'eau. J'étendis la main, je le pris, je cassai le fil avec mes doigts, et je les respirais. La chaleur de la chambre, sans doute, ou bien le long temps depuis qu'elles étaient cueillies, les avait fanées. Je leur trouvai une odeur exquise et toute particulière. Je humai un à un leur parfum. Comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me rafraîchir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire, et ne voulant pas l'éveiller, car j'éprouvais un étrange plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge de Marie; bientôt elle en fut toute couverte, et les belles fleurs fanées sous lesquelles elle dormait la symbolisèrent à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle m'envoyait un parfum plus âcre et plus irritant. Le malheur qui avait dû passer dessus la rendait plus belle de l'amertume que sa bouche conservait même dans le sommeil, belle des deux rides quelle avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l'avaient dû illuminer comme la foudre.

A ce moment-là elle frissonna; toutes les violettes tombèrent. Elle sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu'elle étendait ses bras autour de mon cou et m'embrassait d'un long baiser du matin, d'un baiser de colombe qui s'éveille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

III

RÉCIT DE MARIE

..... Bientôt on me connut. Ce fut à qui m'aurait. Mes amants faisaient mille folies pour me plaire. Tous les soirs je lisais les billets doux de la journée, pour y trouver l'expression nouvelle de quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient. Je savais d'avance la fin de leurs phrases et la manière dont ils allaient tomber à genoux. Il y en a deux que j'ai repoussés par caprice et qui se sont tués. Leur mort ne m'a point touchée. Pourquoi mourir? Que n'ont-ils plutôt tout franchi pour m'avoir? Si j'aimais un homme, moi, il n'y aurait pas de mers assez larges ni de montagnes assez hautes pour m'empêcher d'arriver jusqu'à lui. Comme je me serais bien entendue, si j'avais été homme, à corrompre des gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche les cris de ma victime!

Trompée, chaque matin, de l'espoir que j'avais eu la veille, je les chassais avec colère et j'en prenais d'autres. L'uniformité du plaisir me désespérait et je courais à sa poursuite avec une frénésie toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable aux marins en détresse qui boivent de l'eau de mer et ne peuvent s'empêcher d'en boire, tant la soif les brûle!

Dandys et rustauds, j'ai voulu voir si tous étaient de même. J'ai goûté la passion des hommes aux mains blanches et grasses, aux cheveux teints et collés sur les tempes, j'ai eu de pâles adolescents, blonds, efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi. Les vieillards aussi m'ont salie de leurs joues décrépites, et j'ai contemplé au réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux sans flamme. Sur un banc de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de tabac, l'homme du peuple, encore, m'a embrassée avec violence. Je me suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles. Mais la canaille ne fait pas mieux l'amour que la noblesse, et la botte de paille n'est pas plus chaude que les sophas. Pour les rendre plus ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils ne m'en aimaient pas davantage. J'ai eu pour des sots des bassesses infâmes et, en échange, ils me haïssaient, ils me méprisaient, alors que j'aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur. Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les autres, et que les natures rachitiques se raccrocheraient à la vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains; je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires; mais je les épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, ni les riches, ni les beaux, ni les laids n'ont pu assouvir l'amour que je leur demandais à remplir. Tous, faibles, languissants comme dans l'ennui, avortons conçus par des paralytiques que la vie énerve, que la femme tue, craignant de mourir dans des draps comme on meurt à la guerre, il n'en est pas un que je n'aie vu lassé dès la première heure!

Il n'y a donc plus sur la terre de ces jeunesses divines d'autrefois! Plus de Bacchus, plus d'Apollons! Plus de ces héros qui marchaient couronnés de pampres et de lauriers! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

RABELAIS

Le manuscrit, contrairement à tous les autres, ne portait aucune indication de date. Il est, toutefois, vraisemblable que cet article remonte au temps des premiers écrits de Gustave Flaubert, époque à laquelle l'accord était loin de s'être fait sur la façon de comprendre le génie de Rabelais. Cette considération ajoute un nouveau prix à une œuvre de critique littéraire déjà si attirante par les deux noms qu'elle rapproche.

Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et jamais peut-être avec le plus d'injustice et d'ignorance. Ainsi, aux uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné et fantastique, aussi obscène qu'ingénieux, dangereux par l'idée, révoltant par l'expression. Pour les autres, c'est toute une philosophie pratique, douce, modérée, sceptique, il est vrai, mais qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et universelle qui s'échappe si franchement par le rire colossal de ses géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais au fond peut-être si profonde et si vraie.

Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle importance qu'elle se lie à chaque âge et en explique la pensée. Ainsi, d'abord au XVIe siècle, lorsqu'elle apparaît, c'est une révolte ouverte, c'est un pamphlet moral. Elle a toute l'importance de l'actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige. Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c'est le rire. Mais il le pousse si fort, qu'avec ce rire il démolit tout autant de choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien, il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu terrible. C'est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le monde.

Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et franche de Molière et de La Fontaine. Tous trois immortels et bons génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d'analyse, francs, libres, dégagés d'allures, hommes s'il en fut dans tout le sens du mot, tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils sont de la religion de l'homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils l'ont retournée et analysée, disséquée, l'un dans des romans, avec de grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l'autre au théâtre, dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le bon sens de Philinte ou la bile d'Alceste, que tous les philosophes depuis qu'il y en a; et l'autre, enfin, avec ses fables pour les enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui retombe sur l'autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.

Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d'étude, l'auteur favori de quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que nous avons cités, La Bruyère le goûte et l'apprécie avec impartialité. Il n'est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme de Maintenon et si bien représenté dans l'anguleux et plat jardin de Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante, nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu'il se trouvait entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans l'adoration de lui-même.

Au XVIIIe siècle c'est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans les bureaux d'esprit de Mme du Deffant ou de Mme Geoffrin. On ne comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon, cette veine poétique palpitante d'inventions, d'aventures, de voyages, d'extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait horreur de ce qu'il nommait le dévergondage d'esprit. Il aimait mieux celui des mœurs. Voltaire, en effet, n'excuse Rabelais que parce qu'il s'est moqué de l'Église. Quant à son style, quant au roman, il ne l'entend guère, quoiqu'il prétende cependant en donner une clef. En résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures qu'un moine ivre puisse vomir.»

Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même, comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres, a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique, exceptionnel; c'est peut-être le seul dans l'histoire des littératures du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d'abord, dans l'antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré, leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge, sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l'élément grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus exact, Béroald de Verville, l'auteur de _l'Art de parvenir_, en est si loin, qu'on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le reproduire, mais l'affectation qui perce si souvent et la sensibilité raffinée détruisent tout parallèle.