Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits
Part 20
Le lendemain, quand la grève se fut découverte de nouveau, nous partîmes du Mont par un ardent soleil qui chauffait sur nos têtes les cuirs de la voiture et faisait suer les chevaux. Nous avançions au pas; les colliers craquaient, les roues enfonçaient dans le sable. Au bout de la grève, quand le gazon a paru, j'ai appliqué mon œil à la petite lucarne qui est au fond des voitures et j'ai dit adieu au mont Saint-Michel... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_A Combourg._--Une lettre du vicomte de Vésin devait nous ouvrir l'entrée du château. Aussi, à peine arrivés, nous allâmes chez M. Corvesier, qui en est le régisseur.
On nous introduisit dans une grande cuisine, où une demoiselle en noir, fort marquée de petite vérole et portant des lunettes d'écaillés sur de gros yeux myopes, égrenait des groseilles dans une terrine. La marmite aux confitures était sur le feu et on écrasait du sucre avec des bouteilles. Évidemment nous _dérangions_. Au bout de quelques minutes, on descendit nous dire que M. Corvesier, malade et grelottant de la fièvre dans son lit, était bien désolé de ne pouvoir nous rendre service, mais qu'il nous présentait ses respects. Cependant, son commis, _qui venait de rentrer de course_ et faisait la collation dans la cuisine en buvant un verre de cidre et en mangeant une tartine de beurre, s'offrit à sa place à nous montrer le château. Il déposa sa serviette, se suça les dents, alluma sa pipe, prit un paquet de clefs accroché à un clou et se mit à marcher devant nous dans le village.
Après avoir longé un grand mur, on entre par une vieille porte ronde dans une cour de ferme silencieuse. Le silex sort ses pointes sur la terre battue, où se montre une herbe rare salie par les fumiers qu'on traîne. Il n'y avait personne; les écuries étaient vides. Dans les hangars, les poules, juchées sur le timon des charrettes, dormaient la tête sous l'aile. Au pied des bâtiments, la poussière de la paille tombée des granges assourdissait le bruit des pas.
Quatre grosses tours, rejointes par des courtines, laissent voir sous leur toit pointu les trous de leurs créneaux, qui ressemblent aux sabords d'un navire, et les meurtrières dans les tours, ainsi que sur le corps du château de petites fenêtres irrégulièrement percées, font des baies noires inégales sur la couleur grise des pierres. Un large perron d'une trentaine de marches monte tout droit au premier étage, devenu le rez-de-chaussée des appartements de l'intérieur depuis qu'on en a comblé les douves.
Le «violier jaune» n'y croissait pas, mais les lentisques et les orties, avec la mousse verdâtre et les lichens. A gauche, à côté de la tourelle, un bouquet de marronniers a gagné jusqu'à son toit et l'abrite de son feuillage.
Quand la clef eut tourné dans la serrure et que la porte, poussée à coups de pieds, eut longtemps grincé sur le pavé collant, nous entrâmes dans un couloir sombre qu'encombraient des planches et des échelles avec des cercles de futailles et des brouettes.
Ce passage vous mène à une petite cour comprise entre les pans intérieurs du château et resserrée par l'épaisseur des murs. Le jour n'arrive que d'en haut, comme dans un préau de prison. Dans les angles, des gouttes humides coulaient le long des pierres.
Une autre porte fut ouverte. C'était une vaste salle dégarnie, sonore; le dallage est brisé en mille endroits; on a repeint le vieux lambris.
Par les grandes fenêtres, la teinte verte des bois d'en face jetait un reflet livide sur la muraille blanchie. Tout à leur pied, le lac est répandu, étalé sur l'herbe parmi les joncs; sous les fenêtres, les troènes, les acacias et les lilas, poussés pêle-mêle dans l'ancien parterre, couvrent de leur taillis sauvage le talus qui descend jusqu'à la grande route; elle passe sur la berge du lac et continue ensuite par la forêt.
Rien ne résonnait dans la salle déserte où jadis, à cette heure, s'asseyait sur le bord de ces fenêtres l'enfant qui fit _René_. Le commis fumait sa pipe et crachait par terre. Son chien, qu'il avait amené, se promenait en furetant les souris, et les ongles de ses pattes sonnaient sur le pavé.
Nous avons monté les escaliers tournants. Le pied trébuche, on tâtonne des mains. Sur les marches usées, la mousse est venue. Souvent un rayon lumineux, passant par la fente des murs et frappant dessus d'aplomb, en fait briller quelque petit brin vert qui, de loin, dans l'ombre, scintille comme une étoile. Nous avons erré partout: dans les longs couloirs, sur les tours, sur la courtine étroite dont les trous des machicoulis, béants, tirent l'œil en bas, vers l'abîme.
Donnant sur la cour intérieure, au second étage, est une petite pièce basse dont la porte de chêne, ornée de ramures moulées, s'ouvre par un loquet de fer. Les poutrelles du plafond, que l'on touche avec la main, sont vermoulues de vieillesse; les lattes paraissent sous le plâtre de la muraille, qui a de grandes taches sales; les carreaux de la fenêtre sont obscurcis par la toile des araignées et leurs châssis encroûtés dans la poussière. C'était là sa chambre. Elle a vue vers l'ouest, du côté du soleil couchant.
Nous continuâmes; nous allions toujours; quand nous passions près d'une brèche, d'une meurtrière ou d'une fenêtre, nous nous réchauffions à l'air chaud qui venait du dehors, et cette transition subite rendait tous ces délabrements encore plus tristes et plus froids. Dans les chambres, les parquets pourris s'effondrent, le jour descend par les cheminées, le long de la plaque noircie où les pluies ont fait de longues traînées vertes. Le plafond du salon laisse tomber ses fleurs d'or, et l'écusson qui en surmonte le chambranle est cassé en morceaux. Comme nous étions là, une volée d'oiseaux est entrée tout à coup, a tourbillonné avec des cris et s'est enfuie parle trou de la cheminée.
Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l'autre côté, dans la prairie. La terre le gagne, il s'y perd de plus en plus, il disparaîtra bientôt, et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénuphars. La nuit tombait. Le château, flanqué de ses quatre tourelles, encadré dans sa verdure et dominant le village qu'il écrase, étendait sa grande masse sombre. Le soleil couchant, qui passait devant sans l'atteindre, le faisait paraître noir, et ses rayons, effleurant la surface du lac, allaient se perdre dans la brume, sur la cime violette des bois immobiles.
Assis sur l'herbe, au pied d'un chêne, nous lisions _René_. Nous étions devant ce lac où il contemplait l'hirondelle agile sur le roseau mobile, à l'ombre de ces bois où il poursuivait l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; nous écoutions ce frémissement de feuilles, ce bruit de l'eau sous la brise qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie éplorée des ennuis de sa jeunesse. A mesure que l'ombre tombait sur les pages du livre, l'amertume des phrases gagnait nos cœurs, et nous nous fondions avec délices dans ce je ne sais quoi de large, de mélancolique et de doux.
Près de nous une charrette a passé en claquant dans les ornières son essieu sonore. On sentait l'odeur des foins coupés. On entendait le bruit des grenouilles qui coassaient dans le marécage. Nous rentrâmes.
Le ciel était lourd; toute la nuit il y eut de l'orage. A la lueur des éclairs, la façade de plâtre d'une maison voisine s'illuminait et flambait comme embrasée. Haletant, lassé de me retourner sur mon matelas, je me suis levé, j'ai allumé ma chandelle, j'ai ouvert la fenêtre et j'ai regardé la nuit.
Elle était noire, silencieuse comme le sommeil. Mon flambeau qui brûlait dessinait monstrueusement sur le mur d'en face ma silhouette agrandie. De temps à autre, un éclair muet survenant tout à coup m'éblouissait les yeux.
J'ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur.
Je le voyais d'abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le clocher de l'église ou la fauvette dans les bois. Je me le figurais dans sa petite chambre, triste et le coude sur la table, regardant la pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui passaient pendant que ses rêves s'envolaient; je me figurais les longs après-midi rêveurs qu'il y avait eus; je songeais aux amères solitudes de l'adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées d'amour qui rendent les cœurs malades. N'est-ce pas ici que fut couvée notre douleur à nous autres, le Golgotha même où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse?
Rien ne dira les gestations de l'idée ou les tressaillements que font subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures; mais on s'éprend à voir les lieux où nous savons qu'elles furent conçues, vécues, comme s'ils avaient gardé quelque chose de l'idéal inconnu qui vibra jadis.
Sa chambre! sa chambre! sa pauvre petite chambre d'enfant! C'est là que tourbillonnaient, l'appelaient des fantômes confus qui tourmentaient ses heures en lui demandant à naître: Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure; Velléda, au clair de lune, courant sur la bruyère; Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René!
Un jour, cependant, il la quitte, il s'en arrache, il dit adieu, et pour n'y plus revenir, au vieux foyer féodal. Le voilà perdu dans Paris et se mêlant aux hommes; puis, l'inquiétude le prend, il part.
Penché à la proue de son navire, je le vois cherchant un monde nouveau, en pleurant la patrie qu'il abandonne. Il arrive; il écoute le bruit des cataractes et la chanson des Natchez; il regarde couler l'eau des grands fleuves paresseux et contemple sur les bords briller l'écaille des serpents avec les yeux des femmes sauvages. Il abandonne son âme aux langueurs de la savane. De l'un à l'autre, ils s'épanchent leurs mélancolies natives et il épuise le désert comme il avait tari l'amour. Il revient, il parle, et on se tient suspendu à l'enchantement de ce style magnifique, avec sa cambrure royale et sa phrase ondulante, empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée comme le cou des colibris, tendre comme les rayons de la lune à travers le trèfle des chapelles.
Il part encore; il va, remuant de ses pieds la poussière antique; il s'assoit aux Thermopyles et crie: Léonidas! Léonidas! court autour du tombeau d'Achille, cherche Lacédémone, égrène dans ses mains les caroubiers de Carthage, et, comme le pâtre engourdi qui lève la tête au bruit des caravanes, tous ces grands paysages se réveillent quand il passe dans leurs solitudes.
Tour à tour exilé, proscrit, comblé d'honneurs, il dînera ensuite à la table des rois, lui qui s'était évanoui de faim dans les rues; il sera ambassadeur et ministre, essayera de retenir de ses mains la monarchie qui s'écroule et, au milieu des ruines de ses croyances, assistera enfin à sa propre gloire, comme s'il était déjà compté parmi les morts.
Né sur le déclin d'une société et à l'aurore d'une autre, il est venu pour en être la transition et comme pour en résumer en lui les espérances et les souvenirs. Il a été l'embaumeur du catholicisme et l'acclamateur de la liberté. Homme des vieilles traditions et des vieilles illusions, en politique il fut constitutionnel, et en littérature révolutionnaire. Religieux d'instinct et d'éducation, c'est lui qui, avant tous les autres, avant Byron, a poussé le cri le plus sauvage de l'orgueil, exprimé son plus épouvantable désespoir.
Artiste, il eut cela de commun avec ceux du XVIIIe siècle qu'il fut toujours comme eux gêné dans des poétiques étroites, mais qui, débordées à tout instant par l'étendue de son génie, en ont malgré lui craqué dans toute leur circonférence. Comme homme, il a partagé la misère de ceux du XIXe siècle; il a eu leurs préoccupations turbulentes, leurs gravités futiles. Non content d'être grand, il a voulu paraître grandiose, et il s'est trouvé pourtant que cette manie vaniteuse n'a pas effacé sa vraie grandeur. Il n'est point certes de la race des contemplateurs qui ne sont pas descendus dans la vie, maîtres au front serein qui n'ont eu ni siècle, ni patrie, ni famille même. Mais lui, on ne le peut séparer des passions de son temps; elles l'avaient fait et il en a fait plusieurs. L'avenir peut-être ne lui tiendra pas compte de ses entêtements héroïques et ce seront, sans doute, les épisodes de ses livres qui en immortaliseront les titres avec le nom des causes qu'ils défendaient.
Ainsi, tout seul, devisant en moi-même, je restais accoudé, savourant la nuit douce et me trempant avec plaisir dans l'air froid du matin qui rafraîchissait mes paupières. Petit à petit, le jour venait; la chandelle allongeait sa mèche noire dans sa flamme pâlissante. Le pignon des halles a paru au loin, un coq a chanté; l'orage avait fui; quelques gouttes d'eau cependant tombées sur la poussière de la rue y faisaient de grosses taches rondes. Comme je m'assoupissais de fatigue, je me suis recouché et j'ai dormi.
Nous nous en allâmes fort tristes de Combourg, et puis la fin de notre voyage approchait. Bientôt allait finir cette fantaisie vagabonde que nous menions depuis trois mois avec tant de douceur. Le retour aussi, comme le départ, a ses tristesses anticipées qui vous envoient, par avance, la fade exhalaison de la vie qu'on traîne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
LA DANSE DES MORTS
«Que de mots pour si peu de choses!»
(_Épigraphe universelle._)
Mort fait finalement, Tous aller au jugement.
(_Danse des morts._)
1838.
Cette œuvre est conçue dans le genre du _poème en prose_ et tout imprégnée du romantisme dont Gustave Flaubert subissait alors l'influence puissante. Après une courte évocation, un colloque a lieu entre Jésus et Satan qui, pour convaincre Jésus de l'omnipotence du mal, finit par l'entraîner sur la terre. Au fond d'une nuit fantastique, la foule des trépassés ressuscite et quelques-uns, tour à tour, s'en détachent, pour se plaindre ou se glorifier dans un chant, comme l'ont fait eux-mêmes, les premiers, la Mort et Satan après elle.
I
La nuit, l'hiver, quand la neige tombe lentement comme des larmes blanches du ciel, c'est ma voix qui chante dans l'air et fait germer les cyprès en passant dans leur feuillage.
Alors je m'arrête un instant dans ma course, je m'assieds sur les tombes froides, et tandis que les oiseaux noirs voltigent à mes côtés, tandis que les morts sont endormis, tandis que les arbres se penchent, tandis que tout pleure ou tout sommeille, mes yeux brûlés regardent les nuages blancs qui se déploient et s'allongent au ciel, comme des linceuls qu'on étendrait sur des géants.
Oh! combien de nuits, de siècles et d'années se sont ainsi passés! J'ai tout vu naître et j'ai tout vu périr!
A peine si je compte les brèches que chaque génération apporte sur ma faux. Je suis éternelle comme Dieu, je suis la nourrice du monde qui l'endort chaque soir dans une couche chérie. Toujours mêmes fêtes et même travail. Chaque matin je pars, et chaque soir je reviens, tenant dans un pan de mon linceul toute l'herbe que j'ai fauchée, et puis je la jette aux vents!
II
Quand les vagues montent, que le vent crie, que le ciel éclate en sanglots et que l'océan, comme un fou, se met en colère, alors, quand tout tourbillonne et hurle, je m'étends sur ses flots écumeux et la tempête me berce mollement comme une reine dans son hamac. L'eau de la mer rafraîchit pour quelques jours mes pieds brûlés par les larmes des générations passées qui s'y sont cramponnées pour m'arrêter.
Et puis, quand je veux que tout cesse, quand cette colère commence à m'endormir comme des chants, d'un coup de tête je l'apaise et la tempête si superbe, si grande, n'est plus! comme les hommes, les flottes et les armées qu'elle remuait sur son sein.
Qu'ai-je aimé de tout ce que j'ai vu, trônes, peuples, amours, gloires, deuils et vertus? Rien que mon linceul qui me couvre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
V
Et mon cheval! mon cheval, oh! comme je t'aime aussi!
Comme tu cours sur le monde, comme ton sabot d'acier retentit bien sur les têtes que tu broies dans ton galop, ô mon cheval!
Ta crinière est droite et hérissée, tes yeux flamboient et tes crins plient sur ton cou quand le vent nous emporte tous deux dans notre course sans limites. Jamais tu ne te fatigues; pas de repos, pas de sommeil pour nous deux.
Tes hennissements, c'est la guerre, tes naseaux qui fument, c'est la peste qui s'abat comme un brouillard.
Et puis, quand je lance mes flèches, tu abats si bien avec ton poitrail les pyramides et les empires, et ton sabot si bien les casse, les couronnes!
Comme on te respecte, comme on t'adore! Les papes pour t'implorer te jettent leur tiare, les rois, leur sceptre, les peuples, leurs malheurs, les poètes, leur renommée, et tout cela tremble et s'agenouille, et tu galopes, tu bondis, tu marches sur les têtes prosternées.
..... O mon cheval! Toi, tu es le seul don que m'ait fait le ciel, tu as le jarret de fer, la tête de bronze, tu cours tout un siècle, comme s'il y avait des aigles dans les plis de tes cuisses; et puis, quand tu as faim, tous les mille ans, tu manges de la chair et tu bois des larmes. O mon cheval! je t'aime comme la mort peut aimer! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
VII
Il y a si longtemps que je vis! J'ai tout vu. Oh! que je sais de choses! que je renferme de mystères et de mondes à moi!
Parfois, quand j'ai bien fauché, bien couru sur mon cheval, quand j'ai bien éparpillé mes traits, la lassitude me prend et je m'arrête.
Mais il faut recommencer, reprendre la course infinie qui parcourt les espaces et les mondes. C'est moi qui emporte les croyances avec les gloires, les amours avec les crimes, tout, tout. Je déchire moi-même mon linceul, et une faim atroce me torture sans cesse, comme si un serpent éternel me mordait les entrailles.
Et si je jette les yeux derrière moi, je vois la fumée de l'incendie, la nuit du jour, l'agonie de la vie. Je vois les tombes qui sont sorties de mes mains et le champ du passé si plein de néant. Alors, je m'assois, je repose mes reins si fatigués, ma tête si lourde, mes pieds si las, et je regarde dans un horizon rouge, immense, sans bornes, qui s'enfonce toujours et s'élargit sans cesse. Je le dévorerai comme les autres.
Quand donc, ô Dieu! dormirai-je à mon tour? Quand cesseras-tu de créer? Quand pourrai-je, comme un fossoyeur, m'étendre dans mes tombes et me laisser balancer ainsi sur le monde, au dernier souffle, au dernier râle de la nature mourante aussi?
Alors, je jetterai mes flèches et mon linceul, je laisserai partir mon coursier qui paîtra sur l'herbe des pyramides, qui se couchera dans les palais des empereurs, qui boira la dernière goutte d'eau de l'Océan et qui humera la dernière vapeur du sang! Il pourra tout le jour, toute la nuit, pendant tous les siècles, errer au gré de son caprice, franchir d'un saut depuis l'Atlas jusqu'à l'Himalaya, courir dans son orgueilleuse paresse depuis le ciel jusqu'à la terre, s'amuser à troubler la poussière des empires écroulés, galoper dans les plaines de l'Océan desséché, bondir sur la cendre des grandes villes, aspirer le néant à pleine poitrine, s'y étaler et y ruer à l'aise.
Puis, lassé peut-être aussi comme moi, cherchant un précipice où te jeter, tu voudras, haletant, t'abattre au bout de ta course, devant la mer de l'infini, et là, l'écume à la bouche, le cou tendu, les naseaux vers l'horizon, tu imploreras comme moi un sommeil éternel où tes pieds en feu puissent se reposer, un lit de feuilles vertes où tes paupières calcinées puissent se clore; et attendant immobile sur le rivage, tu demanderas quelque chose de plus fort que toi pour te broyer d'un seul coup, tu demanderas d'aller rejoindre la tempête apaisée, la fleur fanée, le cadavre pourri. Tu demanderas le sommeil, car l'éternité est un supplice, et le néant se dévore.
Oh! pourquoi sommes-nous venus ici? Quel ouragan nous a jetés dans l'abîme, quel ouragan nous rapportera vers les mondes inconnus d'où nous venons?
Mais avant, ô mon bon coursier, tu peux courir encore, tu peux flatter ton oreille du bruit des choses que tu broies. Ta course est longue; du courage! Longtemps tu m'as portée; un plus long temps se passera, et nous deux nous ne vieillissons pas. Les étoiles pâlissent, les montagnes s'affaissent, la terre s'use sur ses axes de diamant, nous deux seuls nous sommes éternels, le néant vivra toujours!
Aujourd'hui tu peux te coucher à mes pieds, polir tes dents sur la mousse des tombeaux, car Satan m'abandonne, et un pouvoir dont je ne connais pas la force m'enchaîne à sa volonté. Les morts vont se réveiller.
C'est un spectacle de Dieu et qui me rappellera ma jeunesse, ma journée d'hier et ma journée de demain.
VIII
Satan, je t'aime! Toi seul tu comprends peut-être mes joies et mes délires. Mais, plus heureux, un jour, quand le monde ne sera plus, tu pourras te reposer comme lui et dormir dans le vide.
Et moi qui ai tant vécu, tant travaillé, qui n'ai eu que de chastes amours et d'austères pensées, il faudra durer. L'homme a le tombeau, la gloire a l'oubli, le jour se repose dans la nuit, mais moi!
Et je suis seule dans ma route parsemée d'ossements, bordée de ruines! Les anges ont leurs frères, les démons aussi ont leurs compagnes d'enfer; mais moi, toujours le même bruit de ma faux qui coupe, de mes flèches qui sifflent, de mon cheval qui galope. Toujours l'écho de la même vague qui vient mordre le monde!
SATAN.
Tu te plains, la plus heureuse des créatures du ciel! La seule qui soit grande, belle, immuable, éternelle comme Dieu, la seule qui puisse l'égaler, ô toi! qui un jour l'abattras à son tour, quand tu auras terrassé l'univers sous les pieds de ton cheval!
Et alors, quand Dieu ne sera plus, quand le firmament s'échappera de tous côtés, que les étoiles courront éperdues, que les âmes, sorties de leur séjour, erreront dans l'abîme, s'entre-choqueront, se briseront avec des soupirs et des sanglots; alors, pour toi, que de délices! Tu iras siéger sur le trône éternel du ciel et de l'enfer! Tu pourras renverser toutes les planètes, tous les astres, tous les ciels, tous les mondes; tu pourras lâcher ton cheval dans les prairies d'émeraudes et de diamants; tu pourras lui faire une litière avec les ailes que tu auras arrachées aux anges et le couvrir de la robe azurée du Christ! Tu pourras broder ta selle avec toutes les étoiles de l'empyrée, et puis tu le tueras! Et quand tu auras tout brisé, qu'il n'y aura plus qu'un grand vide, que tu auras déchiré ton cercueil, cassé tes flèches, alors tu te feras une couronne de pierre avec la plus haute montagne du ciel, et tu te lanceras dans l'abîme! Ta chute, dût-elle durer un million de siècles, tu mourras. Car le monde doit finir, tout, excepté moi! Je serai plus immortel que Dieu! Je dois vivre pour former le chaos d'autres mondes.
LA MORT.
Tu n'as pas comme moi ce vide et ce froid de mort qui me glace.
SATAN.
Non, mais c'est une fièvre ardente et sans relâche; c'est une lave qui brûle les autres et qui me leurre.
Toi, au moins, tu n'as qu'à abattre. Mais moi je fais naître et je fais vivre. Je dirige les empires, je domine dans les affaires de l'État et du cœur.....