Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits

Part 19

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Là ils attendirent. Un frôlement brusque se fit sur la muraille; un peloton de fil tomba, ils y attachèrent vite leur échelle de corde, qui fut hissée le long de la tour et liée en haut par le canonnier, à l'extrémité d'une coulevrine braquée dans l'embrasure d'un créneau.

Michel Frotet monta le premier, puis Charles Anselin, La Blissais et les autres. La nuit était sombre, le vent soufflait; ils grimpaient lentement, le poignard dans les dents, tâtonnant du pied les échelons et avançant les mains. Tout à coup (ils étaient au milieu déjà), ils se sentent descendre, la corde se dénoue. Pas un cri; ils restèrent immobiles. C'était le poids de tous ces corps qui avait fait faire la bascule à la coulevrine; elle s'arrêta sur l'appui de l'embrasure, puis ils se remirent en marche et arrivèrent tous à la file sur la plate-forme de la tour.

Les sentinelles engourdies n'eurent pas le temps de donner l'alarme. La garnison dormait ou jouait aux dés sur les tambours. La terreur la prit, elle se réfugia dans le donjon. Les conjurés l'y poursuivirent; on se battit dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, on s'écrasait sous les portes, on tuait, on égorgeait. Les habitants de la ville arrivèrent en renfort; d'autres dressèrent des échelles contre la Quiquengrogne, entrèrent sans résistance et commencèrent le pillage. La Péraudière, lieutenant du château, apercevant La Blissais, lui dit: «Voilà, monsieur, une misérable nuit.» Mais La Blissais lui fit comprendre qu'il n'était pas temps de discourir. On n'avait pas encore vu le comte de Fontaines. On alla à sa chambre; on le trouva mort sur le seuil, percé d'un coup d'arquebuse que lui avait tiré un des habitants, au moment où il sortait, faisant porter un flambeau devant lui. «Au lieu de courir au danger, dit l'auteur de la relation[13], il s'était habillé lentement comme pour aller aux noces, sans qu'aucune aiguillette ne manquât d'être attachée.»

[13] Josselin Frotet, sieur de La Lanbelle, chez qui les conjurés se donnèrent rendez-vous avant de tenter l'escalade. Voyez dans la coll. des Bénédictins, dom Taillandier, t. II, de l'_Histoire civ. et ecclés. de Bretagne_, p. 386 et sq. (Note du manuscrit de G. F.)

Cette surprise de Saint-Malo qui fit tant de mal au roi n'aida en rien le duc de Mercœur. Il désirait fort que les Malouins acceptassent un gouverneur de sa main, son fils, par exemple, un enfant, c'est-à-dire lui-même, mais ils s'obstinèrent à ne vouloir personne. Il leur envoya des troupes pour les protéger, ils les refusèrent, et les troupes furent contraintes de se loger hors la ville.

Ils n'en devenaient pas cependant plus royalistes pour cela; car quelque temps après, ayant arrêté le marquis de La Noussaie et le vicomte de Denoual, il en coûta pour sortir de prison douze mille écus au marquis et deux mille au vicomte.

Puis craignant que Pont-Brient n'interrompit le commerce avec Dinan et les autres villes de la Ligue, ils s'en emparent.

Supposant que leur évêque, seigneur temporel de la ville, pourrait bien les dépouiller de la liberté qu'ils venaient d'acquérir, ils le mettent en prison et ne le relâchent qu'au bout d'un an.

On sait enfin à quelles conditions ils acceptèrent Henri IV; ils devaient se garder eux-mêmes, ne pas recevoir de garnison, être exempts d'impôts pendant six ans, etc.

Placé entre la Bretagne et la Normandie, ce petit peuple semble avoir à la fois: de la première, la ténacité, la résistance granitique; de la seconde, la fougue, l'élan. Marins ou écrivains, voyageurs de tous océans, ce qui les distingue surtout, c'est l'audace: violentes natures d'homme, poétiques à force d'être brutales, souvent étroites aussi à force d'être obstinées. Il y a cette ressemblance entre ces deux fils de Saint-Malo: Lamennais et Broussais, qu'ils furent toujours également extrêmes dans leurs systèmes, et qu'il ont, avec la même conviction acharnée, employé la seconde partie de leur vie à combattre ce qu'ils avaient soutenu dans la première.

Dans l'intérieur de la ville, vous passez par de petites rues tortueuses, entre des maisons hautes, le long de sales boutiques de voiliers ou de marchands de morue. Point de voiture, aucun luxe; c'est noir et puant comme la cale d'un vaisseau. Ça sent Terre-Neuve et la viande salée, l'odeur rance des longs voyages.

«Le guet et ronde s'y fait chaque nuit avec de gros chiens d'Angleterre, dits dogues, lesquels on met au soir hors la ville, avec un maître qui les mène, et ne fait lors bon s'y trouver à l'entour. Mais, venant le matin, on les ramène en un certain lieu de la ville où ils déposent toute leur fureur qui, de nuit, est étrangement grande[14].»

[14] D'Argentré, _Hist. de Bretagne_, p. 62. (Note du manuscrit G. F.)

A part la disparition de cette police quadrupède qui dévora jadis M. du Mollet, et dont voilà l'existence constatée par un texte contemporain, l'extérieur des choses a peu changé, sans doute, et même les gens civilisés qui habitent Saint-Malo prétendent qu'on y est fort arriéré. Le seul tableau que nous ayons remarqué dans l'église est une grande toile représentant la bataille de Lépante et dédiée à Notre-Dame des Victoires. Elle plane, en haut, dans les nuages. Au premier plan, toute la chrétienté est à genoux, princesses et rois, couronnes en tête. Au fond, les deux armées s'entre-choquent. Les Turcs sont précipités dans les flots et les chrétiens lèvent les bras au ciel.

L'église est laide, sèche, sans ornements, presque protestante d'aspect. J'ai remarqué peu d'ex-voto, chose étrange ici en face du péril. Il n'y a ni fleurs ni cierges dans les chapelles, pas de sacré-cœur saignant, de vierge chamarrée, rien enfin de tout ce qui indigne si fort M. Michelet.

En face des remparts, à cent pas de la ville, l'îlot du Grand-Bay se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu'il a destinée à son cadavre.

Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L'eau coulait encore sur le sable. Au pied de l'île, les varechs dégouttelants s'épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d'un grand tombeau.

L'île est déserte; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s'écroulent. En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé, à même la pente, un espace de quelque dix pieds carrés au milieu duquel s'élève une dalle de granit surmontée d'une croix latine. Le tombeau est fait de trois morceaux: un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix.

Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie: déserte des autres et tout entourée d'orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir; dans les tempêtes, elles bondiront jusqu'à ses pieds, ou les matins d'été, quand les voiles blanches se déploient et que l'hirondelle arrive d'au delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s'écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu froid, lentement, s'éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle.

Nous avons tourné autour du tombeau, nous l'avons touché de nos mains, nous l'avons regardé comme s'il eût contenu son hôte, nous nous sommes assis par terre à ses côtés.

Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de l'Océan sur lequel le soleil à son coucher versait sa lumière d'or. Bleuâtre vers les côtes seulement, et comme s'y évaporant dans la brume, partout ailleurs la mer était rouge et plus enflammée encore au fond de l'horizon, où s'étendait dans toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil n'avait plus ses rayons; ils étaient tombés de sa face et noyant leur lumière dans l'eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en tirant à lui du ciel la teinte rose qu'il y avait mise, et à mesure qu'ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l'ombre s'avançait et se répandait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque d'or, s'y enfonça jusqu'au milieu. On le vit un instant coupé en deux moitiés par la ligne de l'horizon; l'une dessus, sans bouger, l'autre en dessous qui tremblotait et s'allongeait, puis il disparut complètement; et quand à la place où il avait sombré son reflet n'ondula plus, il sembla qu'une tristesse tout à coup était survenue sur la mer.

La grève parut noire. Un carreau d'une des maisons de la ville, qui tout à l'heure brillait comme du feu, s'éteignit. Le silence redoubla; on entendait des bruits pourtant: la lame heurtait les rochers et retombait avec lourdeur; des moucherons à longues pattes bourdonnaient à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol diaphane, et la voix confuse des enfants, qui se baignaient au pied des remparts, arrivait jusqu'à nous avec des rires et des éclats.

Nous les voyions de loin qui s'essayaient à nager, entraient dans les flots, couraient sur le rivage.

Nous descendîmes l'îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait et montait vite; les rigoles se remplissaient; dans le creux des rochers, la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle s'envolait par flocons et sautillait en s'enfuyant.

Les jeunes garçons nus sortaient du bain; ils allaient s'habiller sur le galet où ils avaient laissé leurs vêtements et, de leurs pieds qui n'osaient, s'avançaient sur les cailloux. Lorsque voulant passer leur chemise, le linge se collait sur leurs épaules mouillées, on voyait le torse blanc qui serpentait d'impatience, tandis que la tête et les bras, restant voilés, les manches voltigeaient au vent et claquaient comme des banderoles.

Près de nous passa un homme dont la chevelure trempée tombait droite autour de son cou. Son corps lavé brillait. Des gouttes perlaient aux boucles frisées de sa barbe noire, et il secouait ses cheveux pour en faire tomber l'eau. Sa poitrine large, où un sillon velu lui courait sur le thorax, entre des muscles pleins carrément taillés, haletait encore de la fatigue de la nage, et communiquait un mouvement calme à son ventre plat dont le contour vers les flancs était lisse comme l'ivoire. Ses cuisses nerveuses à plans successifs jouaient sur un genou mince qui, d'une façon ferme et moelleuse, déployait une fine jambe robuste terminée par un pied cambré à talon court et dont les doigts s'écartaient. Il marchait lentement sur le sable.

Oh! que la forme humaine est belle, quand elle apparaît dans sa liberté native, telle qu'elle fut créée au premier jour du monde! Où la trouver, masquée qu'elle est maintenant et condamnée pour toujours à ne plus apparaître au soleil? Ce grand mot de nature, que l'humanité tour à tour a répété avec idolâtrie ou épouvante, que les philosophes sondaient, que les poètes chantaient, comme il se perd! comme il s'oublie! Loin des tréteaux où l'on crie et de la foule où l'on se pousse, s'il y a encore çà et là sur la terre des cœurs avides que tourmente sans relâche le malaise de la beauté, qui toujours sentent en eux ce désespérant besoin de dire ce qui ne se peut dire et de faire ce qui se rêve, c'est là, c'est là pourtant, comme à la patrie de l'idéal, qu'il leur faut courir et qu'il faut vivre. Mais comment? Par quelle chimie? L'homme a coupé les forêts, il bat les mers, et sur les villes le ciel fait les nuages avec la fumée de ses foyers. Sa gloire, sa mission, disent d'autres, n'est-elle pas d'aller toujours ainsi, attaquant l'œuvre de Dieu, gagnant sur elle? Il la nie, il la brise, il l'écrase, et jusque dans ce corps dont il rougit et qu'il cache comme le crime.

L'homme étant ainsi devenu ce qu'il y a de plus rare et de plus difficile à connaître (je ne parle pas de son cœur, ô moralistes!), il en est résulté que l'artiste ignore la forme qu'il a et les qualités qui la font belle. Quel est le poète d'aujourd'hui, parmi les plus savants, qui sache ce que c'est que la femme? Où en aurait-il jamais vu, le pauvre diable? Qu'en a-t-il pu apprendre dans les salons, à travers le corset ou la crinoline, ou dans son lit même, pendant les entr'actes du plaisir?

La plastique cependant, mieux que toutes les rhétoriques du monde, enseigne à celui qui la contemple la gradation des proportions, la fusion des plans, l'harmonie enfin! Les races antiques, par le seul fait de leur existence, ont ainsi détrempé sur les œuvres des maîtres la pureté de leur sang avec la noblesse de leurs attitudes. J'entends confusément dans Juvénal des râles de gladiateurs; Tacite a des tournures qui ressemblaient à des draperies de laticlave, et certains vers d'Horace ont des reins d'esclave grecque avec des balancements de hanche, et des brèves et des longues qui sonnent comme des crotales.

Mais pourquoi s'inquiéter de ces niaiseries? N'allons pas chercher si loin, contentons-nous de ce qui se fabrique. Ce qu'on demande aujourd'hui, n'est-ce pas plutôt tout le contraire du nu, du simple et du vrai? Fortune et succès à ceux qui savent revêtir et habiller les choses! Le tailleur est le roi du siècle, la feuille de vigne en est le symbole; lois, arts, politique, caleçon partout! Libertés menteuses, meubles plaqués, peinture à la détrempe, le public aime ça. Donnez-lui-en, fourrez-lui-en, gorgez cet imbécile!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... La route de Pontorson au mont Saint-Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d'une terre grise que l'on prend dans ces parages et que l'on emporte je ne sais où pour servir d'engrais. Elles augmentent à mesure qu'on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jusqu'à ce que l'on découvre enfin les grèves abandonnées d'où elles viennent. Sur cette étendue blanche où les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file remuante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.

L'horizon vide se prolonge, s'étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s'est retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l'une sur l'autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts se rident comme une ombre sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s'amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu'on ne les voit plus, qu'on n'entend pas leur bruit, mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la solitude, et qui n'est peut-être que l'étourdissement de ce silence.

En face, devant vous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie de murailles crénelées, le sommet couronné d'une église se dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l'air. D'énormes contreforts qui retiennent les flancs de l'édifice s'appuient sur une pente abrupte d'où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l'église, clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.

La chaise de poste allait devant nous; nous la suivions de loin, d'après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières; elle s'enfonçait dans l'éloignement, et sa capote que l'on apercevait seule, s'enfuyant, avait l'air d'un gros crabe qui se traînait sur la grève.

Çà et là, des courants d'eau passaient; il fallait remonter plus loin. Ou bien c'étaient des places de vase qui se présentaient à l'improviste, encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.

A nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le mont Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils les relevaient autour d'eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient en s'appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d'argent étaient grises de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés bâillaient en flaquant à tous leurs pas.

Le mont cependant grandissait. D'un même coup d'œil, nous en saisissions l'ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les tuiles des toits, les tas d'orties dans les rochers et, tout en haut, les lames vertes d'une petite fenêtre qui donne sur le jardin du gouverneur.

La première porte, étroite et faite en ogive, s'ouvre sur une sorte de chaussée de galets descendant à la mer; sur l'écu rongé de la seconde, des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des flots; par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L'un d'eux a gardé dans sa gueule son boulet de granit; pris sur les Anglais, en 1423, par Louis d'Estouteville, depuis quatre siècles ils sont là.

Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue; leur alignement s'arrête, et elles continuent par les raidillons et les escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, huchées, jetées l'une par-dessus l'autre.

Pour y aller, on monte d'abord sur la courtine, dont la muraille cache aux logis d'en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles fendues; l'herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements du sol s'étalent des flaques d'urine qui rongent les pierres. Le rempart contourne l'île et s'élève par des paliers successifs. Quand on a dépassé l'échauguette qui fait angle entre les deux tours, un petit escalier droit se présente; de marche en marche, en grimpant, s'abaissent graduellement les toits des maisons, dont les cheminées délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne des greniers le linge suspendu sécher au bout d'une perche avec des haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d'une maison et le rez-de-chaussée d'une autre, quelque petit jardin grand comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs feuilles sur la terre grise; mais l'autre face du rocher, celle qui regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes qui y ont poussé ont du mal à s'y tenir et, tout penchés sur l'abîme, semblent prêts à y tomber.

Bien haut, planant à l'aise quand vous êtes ainsi à jouir d'autant d'étendue que s'en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l'horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants, et qu'un rire d'admiration vous crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l'air claquer le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques; tous s'y mettent, c'est un vacarme.

Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur culasse, la porte d'entrée du château s'ouvre par une voûte longue où un escalier de granit s'engouffre. Le milieu en reste toujours dans l'ombre, éclairé qu'il est à peine par deux demi-jours, l'un arrivant d'en bas, l'autre tombant d'en haut par l'intervalle de la herse; c'est comme un souterrain qui descendrait vers vous.

Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des sergents qui faisaient l'appel. On battait du tambour.

Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le gouverneur avait désiré voir; il nous a fait signe de le suivre, il a ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un labyrinthe de couloirs, de voûtes, d'escaliers. On s'y perd, une seule visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots, tout se trouve, depuis le roman du XIe siècle jusqu'au gothique flamboyant du XVIe. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et en nous haussant sur la pointe des pieds, la salle des chevaliers qui, servant maintenant d'atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens. Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des nervures saillantes. A deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, le cloître est bâti sur cette salle des chevaliers. Il se compose d'une galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des coquillages broyés. L'acanthe, le chardon, le lierre et le chêne s'enroulent à leurs chapiteaux; entre chaque ogive bonnet d'évêque, une rosace en trèfle se découpe dans la lumière; on en a fait le préau des prisonniers.

La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l'on voyait rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs; et le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des moines, soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient sous leurs pieds nus.

L'église a un chœur gothique et une nef romane, les deux architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d'élégance. Dans le chœur, l'ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée comme une aspiration d'amour; dans la nef, les arcades l'une sur l'autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la muraille montent des colonnettes qui grimpent droites comme des troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés, couronnent leurs chapiteaux de feuilles d'acanthe, et continuent au delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s'y croisent et la soutiennent.

Il était midi. Par la porte ouverte, le grand jour entrant faisait ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l'édifice.

La nef, séparée du chœur par un grand rideau de toile verte, est garnie de tables et de bancs, car on l'a utilisée en réfectoire.

Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à l'office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent. Cela est ingénieux.

Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant de l'église, on a tout bonnement raccourci l'église; mais comme il fallait reconstruire une entrée quelconque, un architecte a imaginé de fermer la nef par une façade de style grec; puis, éprouvant peut-être des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son œuvre, il a rajusté après coup des colonnes à chapiteaux «assez bien imités du XIe siècle», dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête. Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la romance, la littérature a la critique et l'architecture a l'architecte.

Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l'un derrière l'autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C'étaient les malades de l'infirmerie auxquels on faisait prendre l'air et qu'on distrait ainsi pour les guérir.

L'un d'eux, relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable! Dieu l'empêche de voir et les hommes lui défendent de parler!