Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits
Part 18
Tranquilles d'âme et balancés par la marche, épanchant à l'aise nos fantaisies causeuses qui s'en allaient comme des fleuves par de larges embouchures, nous devisions des sons, des couleurs, nous parlions des maîtres, de leurs œuvres, des joies de l'idée, nous songions à des tournures de style, à des coins de tableau, à des airs de tête, à des façons de draperie; nous nous redisions quelques grands vers énormes, beauté inconnue pour les autres qui nous délectait sans fin, et nous en répétions le rythme, nous en creusions les mots, le cadençant si fort qu'il en était chanté. Puis c'étaient les lointains paysages qui se déroulaient, quelque splendide figure qui venait, des saisissements d'amour pour un clair de lune d'Asie se mirant sur des coupoles, des attendrissements d'admiration à propos d'un nom sonore, ou la dégustation naïve de quelque phrase en relief trouvée dans un vieux livre.
Et couchés dans la cour de Joyeuse-Garde, près le souterrain comblé, sous le plein-cintre de son arcade unique que revêtissent les lierres, nous causions de Shakespeare et nous nous demandions s'il y avait des habitants dans les étoiles.
Puis nous partîmes, n'ayant guère donné qu'un coup d'œil à la demeure ruinée du bon Lancelot, celui qu'une fée enleva à sa mère et qu'elle nourrit au fond d'un lac dans un palais de pierreries. Les nains enchanteurs ont disparu; le pont-levis s'est envolé et le lézard se traîne où se promenait la belle Geneviève, songeant à son amant parti en Trébizonde combattre les géants.
Nous revînmes dans la forêt par les mêmes sentiers; les ombres s'allongeaient, les broussailles et les fleurs ne se distinguaient plus, et les montagnes basses d'en face grandissaient leurs sommets bleuâtres dans le ciel qui blanchissait. La rivière, contenue jusqu'à une demi-lieue en deçà de la ville dans des rives factices, s'en va ensuite comme elle veut et déborde librement dans la prairie qu'elle traverse; sa longue courbure s'étalait au loin, et les flaques d'eau que colorait le soleil couchant avaient l'air de grands plats d'or oubliés sur l'herbe.
Jusqu'à la Roche-Maurice, l'Eilorn serpente à côté de la route qui contourne la base des collines rocheuses dont les mamelons inégaux s'avancent dans la vallée. Nous la parcourions au petit trot, dans un cabriolet paisible qu'un enfant conduisait, assis sur le brancard. Son chapeau, sans cordons, s'envolait au vent, et dans les stations qu'il fallait faire pour descendre le ramasser, nous avions tout le loisir d'admirer le paysage.
Le château de la Roche-Maurice était un vrai château de burgrave, un nid de vautour au sommet d'un mont. On y atteint par une pente presque à pic, le long de laquelle des blocs de maçonnerie éboulés servent de marches. Tout en haut, par un pan de mur fait de quartiers plats posés l'un sur l'autre et où tiennent encore de larges arcs de fenêtres, on voit toute la campagne; des bois, des champs, la rivière qui coule vers la mer, le ruban blanc de la route qui s'allonge, les montagnes dentelant leurs crêtes inégales et la grande prairie qui les sépare en se répandant au milieu.
Un fragment d'escalier mène à une tour démantelée. Çà et là, les pierres sortent d'entre les herbes et la roche se montre entre les pierres. Il semble parfois qu'elle a d'elle-même des formes artificielles, et que la ruine, au contraire, plus elle s'éboule, revêt des apparences naturelles et rentre dans la matière.
D'en bas, sur un grand morceau de muraille, monte un lierre; mince à sa racine, il va s'élargissant en pyramide renversée et, à mesure qu'il s'élève, assombrit sa couleur verte, qui est claire à la base et noire au sommet. A travers une ouverture dont les bords se cachaient dans le feuillage, le bleu du ciel passait.
C'était dans ces parages que vivait le fameux dragon tué jadis par le chevalier Derrien, qui s'en revenait de la Terre-Sainte avec son ami Neventer. Il se mit à l'attaquer, dès qu'il eut, il est vrai, retiré de l'eau l'infortuné Eilorn, qui, après avoir livré successivement ses esclaves, ses vassaux, ses serviteurs, (il ne lui restait plus que sa femme et son fils), venait de se jeter lui-même du haut de sa tour, la tête en bas, dans la rivière; mais le monstre, mortellement blessé et lié par l'écharpe de son vainqueur, alla bientôt se noyer dans la mer, à Poulbeunzual[12], ainsi que l'avait exécuté, sur le commandement de saint Pol de Léon, le crocodile de l'île de Batz, lié par l'étole du saint breton, comme le fut plus tard la gargouille de Rouen par celle de saint Romain.
[12] Par contraction de Poulbeuzanneval: marais où fut noyée la bête.
Qu'ils étaient beaux vraiment ces vieux dragons horrifiques, endentés jusqu'au fond de la gueule, vomissant des flammes, couverts d'écailles, avec une queue de serpent, des ailes de chauve-souris, des griffes de lion, un corps de cheval, une tête de coq, et _retirant au basilic_! Et le chevalier aussi qui les combattait était un rude sire! Son cheval, d'abord, se cabrait et avait peur, sa lance se brisait en morceaux contre les écailles de la bête et la fumée de ses naseaux l'aveuglait. Il mettait enfin pied à terre, et après un grand jour, l'atteignait sous le ventre d'un bon coup d'épée, laquelle restait enfoncée jusqu'à la garde. Un sang noir sortait à gros bouillons, puis le peuple reconduisait triomphalement le chevalier, qui devenait ensuite roi du pays et épousait une belle dame.
Mais eux, d'où venaient-ils? Qui les a faits? Était-ce le confus souvenir des monstres d'avant le déluge? Est-ce sur la carcasse des ichthyosaures et des ptéropodes qu'ils furent rêvés jadis, et que l'épouvante des hommes a entendu dans les grands roseaux marcher le bruit de leurs pieds et le vent mugir quand leur voix s'engouffrait dans les cavernes? Ne sommes-nous pas, d'ailleurs, dans le pays des chevaliers de la Table-Ronde, dans la contrée des fées, dans la patrie de Merlin, au berceau mythologique des épopées disparues? Sans doute qu'elles révélaient ces vieux mondes devenus fantastiques, qu'elles nous disaient quelque chose des villes englouties, Is, Herbadilla, lieux splendides et féroces, pleins des amours des reines enchanteresses, et qu'ont doublement effacés à tout jamais la mer qui a passé dessus avec la religion qui en a maudit la mémoire.
Il y aurait là beaucoup à dire. Sur quoi, en effet, n'y a-t-il pas à dire? Si ce n'est sur Landivisiau, toutefois, l'homme le plus prolixe étant forcé d'être concis quand la matière manque. Je remarque que les bons pays sont généralement les plus laids. Ils ressemblent aux femmes vertueuses: on les estime, mais on passe outre pour en trouver d'autres. Voici, certes, le coin le plus fertile de la Bretagne; les paysans sont moins pauvres, les champs mieux cultivés, les colzas magnifiques, les routes bien entretenues, et c'est ennuyeux à périr.
Des choux, des navets, beaucoup de betteraves et démesurément de pommes de terre, tous régulièrement enclos dans des fossés, couvrent la campagne, depuis Saint-Pol de Léon jusqu'à Roscoff. On en expédie à Brest, à Rennes, jusqu'au Havre; c'est l'industrie du pays; il s'en fait un commerce considérable.
A Roscoff, la mer découvre, devant les maisons, sa grève vaseuse, se courbe ensuite dans un golfe étroit et, au large, est toute tachetée d'îlots noirs, bombés comme des dos de tortue.
La campagne des environs de Saint-Pol est d'une tristesse froide. La teinte morne des terres lentement onduleuses se fond sans transition dans la pâleur du ciel, et la courte perspective n'a pas de grandes lignes dans ses proportions, ni de changement de couleur sur ses bords. Çà et là, en allant dans les champs, vous rencontrez derrière un mur de pierres grises quelque ferme silencieuse, manoir abandonné où les maîtres ne viennent pas. Dans la cour, sur le fumier, les pourceaux dorment, les poules grignotent l'avoine, entre les dalles disjointes, sous le plein-cintre de l'entrée, dont l'écusson ciselé est rongé par le grand air. Dans les pièces vides qui servent de grenier, le plâtre des plafonds s'en va avec des restes de peintures ternies par la toile des araignées, que l'on voit courir sur les lambourdes. Le réséda sauvage a poussé sur la porte de Kersalion, où se dresse encore, près de la tourelle, une fenêtre à pinacle flanquée d'un lion et d'un hercule, sortant du mur comme des gargouilles. A Kerland, dans le grand escalier tournant, j'ai heurté un piège à loup. Des socs de charrue, des fers de bêche rouillés et des graines sèches dans des calebasses, gisent au hasard sur le parquet des chambres, ou encombrent les grands sièges de pierre dans l'embrasure des fenêtres.
Kerouséré a conservé ses trois tourelles à machicoulis, et l'on reconnaît encore dans la cour le large sillon des douves qui, montant petit à petit, en gagne le niveau, ainsi que sur l'onde le sillage d'une barque qui s'efface en s'étalant. De la plate-forme de l'une des tours (les autres ont des toits pointus), on découvre la mer au bout d'un champ, entre deux collines basses couvertes par des bois. Les fenêtres du premier étage, à moitié bouchées pour que la pluie n'entre pas, plongent sur un jardin clos de grands murs. Le chardon couvre le gazon, et dans les plates-bandes on a semé du blé qu'entourent des bordures de rosiers.
Entre un champ, où les têtes mûres des épis se courbaient ensemble, et un rideau d'ormeaux plantés sur le haut bord d'un fossé, un sentier mince s'allongeait parmi les broussailles. Les coquelicots éclataient dans les blés; de la berge du haut bord, des fleurs et des ronces s'échappent; des orties, des églantiers, des tiges garnies de dards, des grosses feuilles à peau luisante, des mûres noires, des digitales pourprées, unissant leurs couleurs, enchevêtrant leurs branches, montraient leurs feuillages divers, lançaient leurs rameaux inégaux, et sur la poudre grise croisaient leurs ombres comme les mailles d'un filet.
Quand on a traversé une prairie, où tourne, embarrassée dans les joncs, la roue d'un vieux moulin, il faut longer la muraille en marchant sur de grosses pierres mises dans l'eau pour servir de pont. On se retrouve bientôt sur la grande route de Saint-Pol, au fond de laquelle se dresse, tailladée sur tous ses angles, la flèche du clocher de Kreisker; fine, élancée et s'appuyant sur une tour surmontée d'une balustrade, de loin elle fait le meilleur effet du monde; mais plus on s'en approche, plus elle se rapetisse et s'enlaidit, et l'on ne trouve enfin qu'une église comme toutes les églises, avec un porche vide dont les statues sont parties. La cathédrale aussi est d'un gothique lourd, empâté d'ornements, chamarré de broderies; mais il y a à Saint-Pol quelque chose, c'est la table d'hôte de son auberge.
Elle était servie par une avenante donzelle qui, avec ses boucles d'oreille d'or sur son cou blanc, son bonnet à barbes retroussées comme les soubrettes de Molière, et ses vifs yeux bleus surtout, vous aurait bien donné envie de lui demander autre chose que des assiettes. Mais les convives! Quels convives! Tous habitués! Le haut bout était tenu par un être revêtu d'une veste de velours et d'un gilet de cachemire. Il aimait à passer sa serviette autour des bouteilles entamées, pour les reconnaître. C'est lui qui sert la soupe. A sa gauche mangeait, le chapeau sur la tête, un monsieur en redingote gris clair, ornée aux parements et au collet d'une laine frisottée en manière de fourrure, et qui est professeur de musique au collège de la ville. Mais la musique le fatigue, il en a assez, il désire trouver une place, n'importe laquelle, de huit cents à douze cents francs, pas davantage. Il tient peu à l'argent, plus à la considération: c'est une position seulement qu'il désire. Comme il arrivait toujours le repas commencé, il se faisait remonter les plats, les renvoyait, puis éternuait fort, crachait loin, se dandinait sur la chaise, chantonnait tout bas, se couchait sur la table et faisait claquer son cure-dents.
Toute la société le respecte, la servante l'admire parler et en est, je suis sûr, amoureuse. La bonne opinion qu'il a de lui-même sort de son sourire, de ses paroles, de son silence, de ses gestes, de sa coiffure et ruisselle comme une sueur sur toute sa sale personne.
En face de nous, un individu grisonnant, frisé, grassouillet et courtaud, à pattes rouges, à lèvres épaisses et salivantes, et dont la voix glapissait, tout en mâchant sa nourriture nous regardait d'une telle façon que nous nous retenions beaucoup pour ne pas lui jeter les carafes sur la tête. Quant au reste, il faisait galerie et contribuait à l'ensemble.
Un soir, l'entretien roula sur une dame des environs qui, ayant jadis décampé du domicile, s'était enfuie en Amérique avec son amant, et qui, la semaine précédente, traversant Saint-Pol pour entrer dans son pays, s'était arrêtée à l'auberge. On s'étonnait de cette audace et l'on accompagnait son nom de toutes sortes d'épithètes. On repassait sa vie entière, on riait de mépris, on l'injuriait quoique absente, on s'animait tout rouge, on aurait voulu la tenir là «pour lui dire un peu son fait, pour voir ce qu'elle aurait répondu». Déclamations contre le luxe et scandales vertueux, haine de la toilette et maximes morales, mots à double entente et haussements d'épaules, tout fut employé à l'envi pour accabler cette femme qui, à en juger au contraire par l'acharnement de ces rustres, devait être de manières élégantes, de nature relevée, avoir des nerfs délicats, et sans doute quelque jolie figure. Malgré nous, le cœur nous battait de colère et, si nous eussions fait à Saint-Pol un dîner de plus, infailliblement il nous serait arrivé quelque aventure... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE XI
Saint-Malo, bâti sur la mer et clos de remparts, semble, lorsqu'on arrive, une couronne de pierres posée sur les flots, dont les machicoulis sont les fleurons. Les vagues battent contre les murs et, quand il est marée basse, déferlent à leurs pieds sur le sable. De petits rochers couverts de varechs surgissent de la grève à ras du sol, comme des taches noires sur cette surface blonde. Les plus grands, dressés à pic et tout unis, supportent de leurs sommets inégaux la base des fortifications, en prolongeant ainsi la couleur grise et en augmentant la hauteur.
Au-dessus de cette ligne uniforme de remparts, que çà et là bombent des tours et que perce ailleurs l'ogive aiguë des portes, on voit les toits des maisons serrés l'un près de l'autre, avec leurs tuiles et leurs ardoises, leurs petites lucarnes ouvertes, leurs girouettes découpées qui tournent et leurs cheminées de poterie rouge dont les fumignons bleuâtres se perdent dans l'air.
Tout à l'entour sur la mer s'élèvent d'arides îlots sans arbres ni gazon, sur lesquels on distingue de loin quelques pans de murs percés de meurtrières tombant en ruines et dont chaque tempête enlève de grands morceaux.
En face de la ville, rattaché à la terre ferme par une longue jetée qui sépare le port de la pleine mer, de l'autre côté du bassin, s'étend le quartier de Saint-Servan, vide, spacieux, presque désert et couché tout à son aise dans une grande prairie vaseuse. A l'entrée se dressent les quatre tours du château de Solidor, reliées entre elles par des courtines, et noires du haut en bas. Cela seul nous récompense d'avoir fait ce long circuit sur la grève, en plein soleil de juillet, au milieu de chantiers, parmi les marmites de goudron qui bouillaient et les feux de copeaux dont on flambait la carcasse des navires.
Le tour de la ville par les remparts est une des plus belles promenades qu'il y ait. Personne n'y vient. On s'asseoit dans l'embrasure des canons, les pieds sur l'abîme. On a devant soi l'embouchure de la Rance, se dégorgeant comme un vallon entre deux vertes collines, et puis les côtes, les rochers, les îlots et partout la mer. Derrière vous se promène la sentinelle, dont le pas régulier marche sur les dalles sonores.
Un soir, nous y restâmes longtemps. La nuit était douce, une belle nuit d'été, sans lune, mais scintillant des feux du ciel, embaumée de brise marine. La ville dormait; les lumières, l'une après l'autre, disparaissaient des fenêtres, les phares éloignés brillaient en taches rouges dans l'ombre qui, sur nos têtes, était bleue et piquée en mille endroits par les étoiles vacillantes et rayonnantes. On ne voyait pas la mer, on l'entendait, on la sentait, et les vagues se fouettant contre les remparts nous envoyaient des gouttes de leur écume par le large trou des machicoulis.
A une place, entre les maisons de la ville et la muraille, dans un fossé sans herbe, des piles de boulets sont alignées.
De là vous pouvez voir écrit sur le second étage d'une maison: «Ici est né Chateaubriand».
Plus loin, la muraille s'arrête contre le ventre d'une grosse tour: c'est la Quiquengrogne; ainsi que sa sœur la Générale, elle est large et haute, ventrue, formidable, renflée au milieu comme une hyperbole, et tient bon toujours.
Intactes encore et comme presque neuves, sans doute qu'elles vaudraient mieux si elles égrenaient dans la mer les pierres de leurs créneaux, et si par leur tête frissonnaient au vent les sombres feuillages amis des ruines. Les monuments, en effet, comme les hommes et comme les passions, ne grandissent-ils pas par le souvenir? ne se complètent-ils pas par la mort?
Nous entrâmes dans le château. La cour déserte, où les tilleuls chétifs arrondissent leur ombre sur la terre, était silencieuse comme celle d'un couvent. La femme du concierge alla chercher les clefs chez le commandant; elle revint en compagnie d'une belle petite fille qui venait s'amuser à voir les étrangers. Elle avait les bras nus et tenait un gros bouquet. Ses cheveux noirs frisés d'eux-mêmes dépassaient sa capote mignonne, et la dentelle de son pantalon frottait sur ses petits souliers de peau de chèvre, rattachés autour de ses chevilles par des cordons noirs. Elle allait devant nous dans l'escalier, en courant et en nous appelant.
On monte longtemps, car la tour est haute. Le jour vif des meurtrières passe comme une flèche à travers le mur. Par leur fente, quand vous mettez la tête, vous voyez la mer qui semble s'enfoncer de plus en plus et la couleur crue du ciel qui grandit toujours, si bien que vous avez peur de vous y perdre. Les navires paraissent des chaloupes et leurs mâts des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des fourmis. Nous voient-ils seulement? Savent-ils que nous avons des villes, des arcs de triomphe, des clochers?
Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu'à la poitrine, on ne peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur tous les sommets élancés; malaise voluptueux, mêlé de crainte et de plaisir, d'orgueil et d'effroi, lutte de l'esprit qui jouit et des nerfs qui souffrent. On est heureux singulièrement; on voudrait partir, se jeter, voler, se répandre dans l'air, être soutenu par les vents, et les genoux tremblent, et l'on n'ose approcher du bord.
Des hommes ont pourtant grimpé là, une nuit, avec une corde, mais jadis! Dans ce prodigieux XVIe siècle, époque de convictions féroces et de frénétiques amours. Comme l'instrument humain y a vibré de toutes ses cordes! Comme l'homme y a été large, rempli, fertile! Ne peut-on pas dire de cet âge le mot de Fénelon: «Spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux?» Car, sans parler des premiers plans, croyances qui craquent sur leur base comme des montagnes qui s'écroulent, mondes nouveaux qu'on découvre, mondes perdus qu'on exhume, et Michel-Ange sous son dôme, et Rabelais qui rit, et Shakespeare qui regarde, et Montaigne qui rêve, où trouver ailleurs plus de développement dans les passions, plus de violences dans les courages, plus d'âpreté dans les volontés, une expansion plus complète enfin de la liberté se débattant et tournant sous toutes les fatalités natives? Aussi avec quel relief l'épisode se détache de l'histoire, et comme il y rentre cependant d'une merveilleuse façon pour en faire briller la couleur et en approfondir les horizons! Des figures passent devant vous, vivantes en trois lignes. On ne les rencontre qu'une fois; mais longtemps on les rêve et on s'efforce à les contempler pour les mieux saisir. N'en étaient-ce pas de belles, entre autres, et de terribles, que celles de ces vieux soudards dont la race disparut à peu près vers 1598, à la prise de Vervins, tels que Lamouche, Heurtaud de Saint-Offange, La Tremblaye, qui s'en revenait portant au poing la tête de ses ennemis, ou ce La Fontenelle dont on a parlé? hommes de fer dont les cœurs ne ployaient pas plus que les épées et qui, attirant à eux mille énergies divergentes qu'ils dirigeaient de la leur, réveillaient les villes en entrant au galop, la nuit, dans leurs murs, équipaient des corsaires, brûlaient la campagne, et avec qui l'on capitulait comme avec des rois! Qui a songé à peindre ces violents gouverneurs de province, taillant à même la foule, violant les femmes et râflant l'or, comme d'Épernon, tyran atroce en Provence et mignon parfumé au Louvre; comme Montluc, étranglant les huguenots avec ses mains, ou comme Baligni, ce roi de Cambrai, qui lisait Machiavel pour copier le Valentinois, et dont la femme allait sur la brèche, à cheval, casque en tête et cuirassée.
Un des hommes les plus oubliés de ce temps-là, un de ceux du moins que la plupart des historiens se contentent de nommer, c'est le duc de Mercœur, l'intrépide ennemi de Henri IV, qui lui résista plus longtemps que Mayenne, plus longtemps que la Ligue et que Philippe II. Désarmé à la fin, c'est-à-dire gagné, apaisé (à de telles conditions qu'on tint secrets vingt-trois articles du traité) et ne sachant alors plus que faire, il s'en alla servir en Hongrie, combattit les Turcs, en attaqua un jour toute une armée avec cinq mille hommes, puis, vaincu encore par là et s'en revenant en France, mourut de la fièvre à Nuremberg, dans son lit, à l'âge de quarante-quatre ans.
Saint-Malo vient de me le remettre en mémoire. Il s'y heurta toujours et ne put jamais l'avoir pour sujet ni pour allié. Ils entendaient, en effet, faire la guerre pour leur propre compte, le commerce par leurs propres forces, et, quoique ligueurs au fond, repoussaient le duc tout en ne voulant pas du Béarnais.
Quand le sieur de Fontaines, gouverneur de la ville, leur eut appris la mort de Henri III, ils refusèrent de reconnaître le roi de Navarre. On prit les armes, on fit des barricades. Fontaines se renferma dans le château et chacun resta sur la défensive. Peu à peu, ils empiétèrent. D'abord ils exigèrent de Fontaines qu'il déclarât vouloir les conserver dans leurs franchises. Fontaines céda, espérant gagner du temps. L'année suivante (1589), ils se choisirent quatre généraux indépendants du gouverneur. L'année d'après, ils obtinrent de tendre des chaînes. Fontaines accorda encore. Le roi était à Laval; il l'attendait. Le moment allait venir qu'il se vengerait d'un seul coup de toutes les humiliations qu'il avait reçues, de toutes les concessions qu'il avait faites. Mais il se hâta trop et se découvrit. Quand les Malouins vinrent à lui rappeler ses promesses, il leur répondit que si le roi se présentait il lui ouvrirait les portes. Dès lors, on prit un parti.
Le château avait quatre tours. C'est par la plus haute (la Générale), celle en qui Fontaines se fiait le plus, qu'ils tentèrent l'escalade. Ces audaces alors n'étaient pas rares, témoin l'ascension de la falaise de Fécamp par Bois-Rosé et l'attaque du château de Blein par Guébriant.
On se concerte, on se réunit plusieurs soirs de suite chez un certain Frotet, sieur de la Lanbelle, on s'abouche avec un canonnier écossais de la place et, par une nuit de brouillard, tous partirent en armes, se rendirent sous les murs de la ville, se laissèrent couler en dehors avec des cordages et s'approchèrent du pied de la Générale.