Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits

Part 17

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En dehors de l'arsenal et du bagne, ce ne sont encore que casernes, corps-de-garde, fortifications, fossés, uniformes, baïonnettes, sabres et tambours. Du matin au soir, la musique militaire retentit sous vos fenêtres, les soldats passent dans les rues, repassent, vont, reviennent, manœuvrent; toujours le clairon sonne et la troupe marche au pas. Vous comprenez tout de suite que la vraie ville est l'arsenal, que l'autre ne vit que par lui, qu'il déborde sur elle. Sous toutes les formes, en tous lieux, à tous les coins, réapparaît l'administration, la discipline, la feuille de papier rayé, le cadre, la règle. On admire beaucoup la symétrie factice et la propreté imbécile. A l'hôpital de la marine, par exemple, les salles sont cirées de telle façon qu'un convalescent, essayant de marcher sur sa jambe remise, doit se casser l'autre en tombant. Mais c'est beau, ça brille, on s'y mire. Entre chaque salle est une cour, mais où le soleil ne vient jamais et dont soigneusement on arrache l'herbe. Les cuisines sont superbes, mais à une telle distance qu'en hiver tout doit parvenir glacé aux malades. Il s'agit bien d'eux! Les casseroles ne sont-elles pas luisantes? Nous vîmes un homme qui s'était cassé le crâne en tombant d'une frégate et qui depuis dix-huit heures n'avait pas encore reçu de secours; mais ses draps étaient très blancs, car la lingerie est fort bien tenue.

A l'hôpital du bagne, j'ai été ému comme un enfant en voyant sur le lit d'un forçat une portée de petits chats qui jouaient sur ses genoux. Il leur faisait des boulettes de papier et ils couraient après sur la couverture, en se retenant aux bords avec leurs griffes pointues. Puis il les retournait sur le dos, les caressait, les embrassait, les mettait dans sa chemise. Renvoyé au travail, plus d'une fois, sans doute, sur son banc, quand il sera bien triste et bien las, il rêvera à ces heures tranquilles qu'il passait, seul avec eux, à sentir dans ses mains rudes la douceur de leur duvet et leurs petits corps chauds tapis sur son cœur.

J'aime à croire cependant que le règlement interdit ces récréations, et que c'était, sans doute, une charité de la religieuse.

Au reste, pas plus là qu'ailleurs, la règle n'est sans exception, outre que d'abord la distinction des rangs ne s'efface pas, quoiqu'on dise (l'égalité étant un mensonge, même au bagne). Car du bonnet numéroté sort parfois quelque chevelure finement parfumée, comme sur le bord de la chemise rouge se relève souvent un bout de manchette entourant une main blanche. Il y a de plus des faveurs spéciales pour certaines professions, pour certains hommes. Comment ont-ils pu, malgré la loi et la jalousie de leurs camarades, conquérir cette position excentrique qui en fait presque des galériens amateurs et qu'ils gardent cependant comme un fait acquis, sans que personne la leur dispute? A l'entrée du chantier où l'on construit des canots, vous trouvez une table de dentiste munie de tous les ustensiles de la profession. Sur la muraille, dans un joli cadre vitré, s'alignent des râteliers entre-bâillés auprès desquels l'artiste, debout, vous fait sa petite réclame, quand vous passez. Il reste là, toute la journée, dans son établissement, occupé à polir ses outils et à enfiler des chapelets de molaires. Il y peut, loin de tout gardien, causer à l'aise avec les promeneurs, apprendre les nouvelles du monde médical, exercer son industrie comme un homme patenté. A l'heure qu'il est, il doit éthériser. Un peu plus, il aurait des élèves et ferait des cours. Mais l'homme le mieux posé est le curé Delacollonge[11]. Médiateur entre la chiourme et le ban, le pouvoir s'en sert pour agir sur les galériens, qui, de leur côté, s'adressent à lui pour obtenir des grâces. Il habite à part, dans une petite chambre fort propre, a un domestique pour le servir, mange de grands saladiers de fraises de Plougastel, prend son café et lit les journaux.

[11] Il avait étranglé sa maîtresse, dont les membres coupés furent retrouvés dans un sac flottant sur une mare. (Voir les _Causes célèbres_.)

Si Delacollonge est la tête du bagne, c'est Ambroise qui en est le bras.

Ambroise est un magnifique nègre de près de six pieds de haut et qui eût fait, au XVIe siècle, un admirable bravo pour un homme de qualité. Héliogabale devait nourrir chez lui quelque drôle de cette façon, pour s'amuser, en soupant, à le voir étouffer à bras-le-corps un lion de Numidie, ou assommer à coups de poing les gladiateurs. Il a une peau luisante d'un noir uni, avec un reflet bleu d'acier, une taille mince, vigoureuse comme celle d'un tigre, et des dents si blanches qu'elles en font presque peur.

Roi du bagne de par le droit des muscles, on le redoute, on l'admire; sa réputation d'hercule lui fait un devoir d'essayer les arrivants, et jusqu'à présent ces épreuves ont toutes tourné à sa gloire. Il ploie des barres de fer sur son genou, lève trois hommes au bout du poing, en renverse huit en écartant les bras, et quotidiennement mange triple portion, car il a un appétit démesuré, des appétits de toute nature, une constitution héroïque.

Nous le vîmes au jardin botanique en train d'arroser les plantes. On le trouve toujours par là, dans sa serre chaude, derrière les aloès et les palmiers nains, occupé à remuer le terreau des couches, ou à nettoyer les châssis. Le jeudi, jour d'entrées publiques, Ambroise y reçoit des maîtresses derrière les caisses d'oranger, et il en a plusieurs, plus qu'il n'en veut. Il sait, en effet, s'en procurer, soit par ses séductions, soit par sa force ou par son argent, dont il porte habituellement quantité sur lui et qu'il jette royalement dès qu'il s'agit de réjouir sa peau noire. Aussi est-il fort couru d'une certaine classe de dames, et peut-être que les gens qui l'ont mis là n'ont jamais été si fort aimés.

Au milieu du jardin, dans un bassin d'eau claire, couvert de plantes sur les bords et qu'ombrage un saule-pleureur, il y a un cygne. Il s'y promène, d'un coup de patte le traverse en entier, en fait cent fois le tour et ne songe pas à en sortir. Pour passer son temps, il s'amuse à gober les poissons rouges.

Plus loin, le long du mur, on a bâti quelques cages pour recevoir les animaux rares, venus d'outre-mer, destinés au Museum de Paris. Elles étaient vides la plupart. Devant l'une d'elles, dans une étroite cour grillée, un forçat chaussé de bottes fines instruisait un petit chat-tigre et lui apprenait comme à un chien à obéir à la parole. Il n'a donc pas assez de la servitude, celui-là? Il la déverse sur un autre. Les coups de gourdin dont on le menace, il les donne au chat-tigre, qui, un beau jour, sans doute, s'en vengera en sautant par-dessus son grillage et en allant étrangler le cygne.

Un soir que la lune brillait sur les pavés, nous nous mîmes en devoir d'aller nous promener dans les rues dites _infâmes_. Elles sont nombreuses. La troupe de ligne, la marine, l'artillerie ont chacune la leur, sans compter le bagne, qui, à lui seul, a tout un quartier de la ville. Sept ruelles parallèles, aboutissant derrière ses murs, composent ce qu'on appelle Keravel, qui n'est rempli que par les maîtresses des gardes-chiourmes et des forçats. Ce sont de vieilles maisons de bois tassées l'une sur l'autre, ayant toutes leurs portes fermées, leurs fenêtres bien closes, leurs auvents bouchés. On n'y entend rien, on n'y voit personne; pas une lumière aux lucarnes; au fond de chaque ruelle seulement, un reverbère que le vent balance fait osciller sur le pavé ses longs rayons jaunes. Le reste n'en est que plus noir. Au clair de lune, ces maisons muettes à toits inégaux projetaient des lueurs étranges.

Quand s'ouvrent-elles? A des heures inconnues, au moment le plus silencieux des nuits les plus sombres. Alors y entre le garde-chiourme qui s'esquive de son poste, ou le forçat qui s'échappe de son ban, souvent tous deux de compagnie, s'aidant, se protégeant; puis, quand le jour revient, le forçat escalade le mur, le garde-chiourme détourne la tête et personne n'a rien vu.

Dans le quartier des matelots, au contraire, tout se montre, tout s'étale. Il flamboie, il grouille. Les joyeuses maisons vous jettent, quand vous passez, leurs bourdonnements et leurs lumières. On crie, on danse, on se dispute. Dans de grandes salles basses, au rez-de-chaussée, des femmes, en camisole de nuit, sont assises sur des bancs, le long de la muraille blanchie où un quinquet est accroché; d'autres, sur le seuil, vous appellent, et leurs têtes animées se détachent sur le fond du bouge éclairé où retentit le choc des verres avec les grosses caresses des hommes du peuple. Vous entendez sonner les baisers sur des épaules charnues, et rire de plaisir, aux bras de quelque matelot bruni qui la tient sur les genoux, la bonne fille rousse dont la gorge débraillée s'en va de sa chemise, comme sa chevelure de son bonnet. La rue est pleine, le bouge est plein, la porte est ouverte, on entre. Ceux qui sont dehors viennent regarder à travers les carreaux ou causent doucement avec quelque égrillarde à moitié nue qui se penche vers leur visage. Les groupes stationnent, ils attendent. Cela se fait sans façon et comme l'envie vous y pousse.

En voyageurs consciencieux et qui veulent étudier les choses de près, nous entrâmes.

Dans un salon, tendu de papier rouge, trois ou quatre demoiselles étaient assises autour d'une table ronde, et un amateur en casquette, qui fumait sa pipe sur le sofa, nous salua poliment quand nous entrâmes. Elles avaient des tenues modestes et des robes parisiennes. Les meubles d'acajou étaient couverts d'Utrecht rouge, le pavé ciré et les murs ornés des batailles de l'empire. O vertu, tu es belle, car le vice est bien bête! Ayant près de moi une femme dont les mains auraient suffi pour faire oublier son sexe, et ne sachant que faire, nous payâmes à boire à la compagnie. Or, j'allumai un cigare, m'étendis dans un coin et là fort triste et la mort dans l'âme, pendant que la voix éraillée des femelles glapissait et que les petits verres se vidaient, je me disais:

Où est-elle? où est-elle? Est-ce qu'elle est morte au monde, et les hommes ne la reverront-ils plus?

Elle était belle, jadis, au bord des promontoires, montant le péristyle des temples, quand sur ses pieds roses traînait la frange d'or de sa tunique blanche, ou lorsque assise sur des coussins persiques, elle devisait avec les sages en tournant dans ses doigts son collier de camées.

Elle était belle, debout, nue sur le seuil de sa _cella_, dans la rue de Suburre, sous la torche de résine qui pétillait dans la nuit, quand elle chantait lentement sa complainte campanienne et qu'on entendait sur le Tibre de longs refrains d'orgie.

Elle était belle aussi dans sa vieille maison de la Cité, derrière son vitrage de plomb, entre les étudiants tapageurs et les moines débauchés, quand, sans peur des sergents, on frappait fort sur les tables de chêne les grands pots d'étain, et que les lits vermoulus se cassaient sous le poids des corps.

Elle était belle, accoudée sur un tapis vert et guignant l'or des provinciaux, avec ses hauts talons, sa taille de guêpe, sa perruque à frimas dont la poudre odorante lui tombait sur les épaules, avec une rose de côté, avec une mouche sur la joue.

Elle était belle encore parmi les peaux de bique des cosaques et les uniformes anglais, se poussant dans la foule des hommes et faisant luire sa poitrine sur la marche des maisons de jeu, sous l'étalage des orfèvres, à la lueur des cafés, entre la faim et l'argent.

Que pleurez-vous?... Moi, je regrette la fille de joie!

Sur le boulevard, un soir encore, je l'ai vue passer, aux feux du gaz, alerte, lançant ses yeux et glissant sur le trottoir sa semelle traînante. J'ai vu sa figure pâle aux coins des rues et la pluie tomber sur les fleurs de sa chevelure, quand sa voix douce appelait les hommes et que sa chair grelottait sur le bord du satin noir.

Ce fut son dernier jour; le lendemain, elle ne reparut plus.

Ne craignez pas qu'elle revienne, car elle est morte maintenant, bien morte! Sa robe est haute, elle a des mœurs, elle s'effarouche des mots grossiers et met à la Caisse d'épargne les sous qu'elle gagne.

La rue balayée de sa présence a perdu la seule poésie qui lui restât encore; on a filtré le ruisseau, tamisé l'ordure... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Dans quelque temps, les saltimbanques aussi auront disparu, pour faire place aux séances magnétiques et aux banquets réformistes, et la danseuse de corde bondissant dans l'air, avec sa robe pailletée et son grand balancier, sera aussi loin de nous que la bayadère du Gange.

De tout ce beau monde coloré, bruissant comme la fantaisie même, si mélancolique et si sonore, si amer et si folâtre, plein de pathétique intime et d'ironies éclatantes, où la misère était chaude, où la grâce était triste, dernier cri d'un âge perdu, race lointaine qu'on disait venue de l'autre bout de la terre, et qui nous apportait dans le bruit de ses grelots comme la vague souvenance et l'écho mourant des joies idolâtrées; quelque fourgon qui s'en va sur la grande route, ayant des toiles roulées sur son toit et des chiens crottés sous sa caisse, un homme en veste jaune escamotant la muscade dans ses gobelets de fer-blanc, les pauvres marionnettes des Champs-Élysées et les joueurs de guitare des cabarets hors barrière, voilà tout ce qui en reste.

Il est vrai qu'il nous est survenu en revanche beaucoup de facéties d'un comique plus relevé. Mais le nouveau grotesque vaut-il l'ancien? Est-ce que vous préférez Tom-Pouce ou le musée de Versailles?

Sur une estrade de bois qui faisait le balcon d'une tente carrée de toile grise, un homme en blouse jouait du tambour; derrière lui se dressait une large pancarte peinte représentant un mouton, une vache, des dames, des messieurs et des militaires. C'étaient les deux jeunes phénomènes de Guérande, _porteurs d'un bras, quatre épaules_. Leur même montreur ou éditeur criait à se lancer les poumons par la bouche et annonçait, outre ces deux belles choses, des combats d'animaux féroces qui allaient commencer à l'heure même. Sous l'estrade, on voyait un âne; trois ours roupillaient à côté, et des aboiements de chiens, partant de l'intérieur de la baraque, se mêlaient au bruit sourd du tambour, au cri saccadé du propriétaire des jeunes phénomènes et à ceux d'un autre drôle, non pas trapu, carré, jovial et égrillard comme lui, mais grand et maigre, de figure sinistre et vêtu d'un plaid en lambeaux: c'est son associé; ils se sont rencontrés en route et ont uni leurs commerces. L'un a apporté les ours, l'âne et les chiens; l'autre, les deux phénomènes et un chapeau de feutre gris qui sert dans les représentations.

Le théâtre, à découvert sous le ciel, a pour muraille la toile grise qui frissonne au vent et s'en irait sans les pieux qui la retiennent. Une balustrade contenant les spectateurs règne le long des côtés de l'arène où, dans un coin à part, grignotant une botte de foin déliée, nous reconnaissons en effet les deux jeunes phénomènes recouverts de leur housse magnifique. Au milieu est fiché en terre un long poteau et, de place en place, à d'autres morceaux de bois plus petits, des chiens sont attachés avec des ficelles, s'y démènent et tirent dessus en aboyant. Le tambour bat toujours, on crie sur l'estrade, les ours grognent, la foule arrive.

On commença par amener un pauvre ours aux trois quarts paralytique et qui semblait considérablement ennuyé. Muselé, il avait de plus autour du cou un collier d'où pendait une chaîne de fer, un cordon passé dans les narines pour le faire docilement manœuvrer, et sur la tête une sorte de capuchon de cuir qui lui protégeait les oreilles. On l'attacha au mât du milieu; alors ce fut un redoublement d'aboiements aigus, enroués, furieux. Les chiens se dressaient, se hérissaient, grattaient la terre, la croupe en haut, la gueule basse, les pattes écartées et, dans un angle, vis-à-vis l'un de l'autre, les deux maîtres hurlaient pour les mieux exciter. On lâcha d'abord trois dogues; ils se ruèrent sur l'ours qui commença à tourner autour du poteau et les chiens couraient après, se bousculant, gueulant, tantôt renversés, à demi écrasés sous ses pattes, puis, se relevant aussitôt et bondissant, se suspendre à sa tête qu'il secouait, sans pouvoir se débarrasser de cette couronne de corps endiablés qui s'y tordaient et le mordaient. L'œil fixé sur eux, les deux maîtres guettaient le moment précis où l'ours allait être étranglé; alors ils se précipitaient dessus, les en arrachaient, les tiraient par le cou et, pour leur faire lâcher prise, leur mordaient la queue. Ils geignaient de douleur, mais ne cédaient pas. L'ours se débattait sous les chiens, les chiens mordaient l'ours, les hommes mordaient les chiens. Un jeune bouledogue, entre autres, se distinguait par son acharnement; cramponné par les crocs à l'échine de l'ours, on avait beau lui mâcher la queue, la lui plier en double, lui presser les testicules, lui déchirer les oreilles, il ne lâchait point, et l'on fut obligé d'aller chercher un louchet pour lui desserrer les dents. Quand tout était séparé, chacun se reposait, l'ours se couchait, les chiens haletaient, la langue pendante, les hommes, en sueur, se retiraient d'entre les dents les brins de poils qui y étaient restés, et la poussière soulevée par la mêlée s'éparpillait dans l'air et retombait à l'entour sur les têtes du public.

On amena successivement deux autres ours, dont l'un imitait le jardinier, allait à la chasse, valsait, mettait un chapeau, saluait la compagnie et faisait le mort. Après lui vint le tour de l'âne. Il se défendit bien; ses ruades lançaient au loin les chiens comme des ballons; serrant la queue, baissant les oreilles, allongeant le museau, il courait vite et tâchait toujours de les ramener sous ses pieds de devant, pendant qu'ils tournaient autour de lui et lui sautaient sous la mâchoire. On le retira néanmoins fort essoufflé, grelottant de peur et couvert de gouttes de sang qui coulaient le long de ses jambes, rendues galeuses par les cicatrices de ses blessures, et mouillaient avec la sueur la corne usée de ses sabots.

Mais le plus beau fut le combat général des chiens entre eux; tous y étaient, grands, petits, chiens-loups, bouledogues, les noirs, les blancs, les tachetés et les roux. Un bon quart d'heure se passa préalablement à les animer l'un contre l'autre. Les maîtres, les tenant dans leurs jambes, leur tournaient la tête vers leurs adversaires et la leur choquaient avec violence. L'homme maigre surtout travaillait de tout cœur; il tirait de sa poitrine, par une secousse brutale, un jet de voix rauque, éraillée, féroce, qui inspirait la colère à toute la bande irritée. Aussi sérieux qu'un chef d'orchestre à son pupitre, il absorbait à lui cette harmonie discordante, la dirigeait, la renforçait; mais quand les dogues étaient déchaînés et qu'ils s'entre-déchiraient tous en hurlant, l'enthousiasme le prenait, il se délectait, ne se reconnaissait plus, il aboyait, applaudissait, se tordait, battait du pied, faisait le geste d'un chien qui attaque, se lançait le corps en avant comme eux, secouait la tête comme eux; il aurait voulu mordre aussi, qu'on le mordît, être chien, avoir une gueule, pour se rouler là-dedans, au milieu de la poussière, des cris et du sang; pour sentir ses crocs dans les peaux velues, dans la chair chaude, pour nager en plein dans ce tourbillon, pour s'y débattre de tout son cœur.

Il y eut un moment critique, quand tous les chiens l'un sur l'autre, tas grouillant de pattes, de reins, de queues et d'oreilles, qui oscillait dans l'arène sans se désunir, allèrent donner contre la balustrade, la cassèrent et menacèrent d'endommager dans leur coin les deux jeunes phénomènes. Leur maître pâlit, fit un bond, et l'associé accourut. C'est là qu'on mordit bien vite les queues! qu'on donna des coups de poing, des coups de pied! qu'on se dépêchait, qu'on allait! Les chiens empoignés n'importe par où, tirés du groupe et jetés par-dessus l'épaule, passaient dans l'air comme des bottes de foin qu'on engrange. Ce fut un éclair; mais j'ai vu l'instant où les deux jeunes phénomènes allaient être ravalés à l'état de biftecks, et j'ai tremblé pour le bras qu'ils portent sur le dos.

Émus de cette algarade, sans doute, ils firent des façons pour se laisser voir. La vache reculait, le mouton donnait des coups de cornes; enfin, on releva leurs housses vertes à franges jaunes; leur appendice fut exhibé, et ainsi se termina la représentation... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Au phare de Brest._--Ici se termine l'ancien monde; voilà son point le plus avancé, sa limite extrême. Derrière vous est toute l'Europe, toute l'Asie; devant vous, c'est la mer et toute la mer. Si grands qu'à nos yeux soient les espaces, ne sont-ils pas bornés toujours, dès que nous leur savons une limite? Ne voyez-vous pas de nos plages, par delà la Manche, les trottoirs de Brighton et les bastides de Provence, n'embrassez-vous pas la Méditerranée entière, comme un immense bassin d'azur dans une conque de rochers que cisèlent, sur ses bords, les promontoires couverts de marbres qui s'éboulent, les sables jaunes, les palmiers qui pendent, les golfes qui s'évasent? Mais ici plus rien n'arrête. Rapide comme le vent, la pensée peut courir et, s'étalant, divaguant, se perdant, elle ne rencontre que des flots, puis, au fond, il est vrai, tout au fond, là-bas, dans l'horizon des rêves, la vague Amérique peut-être, des îles sans noms, quelque pays à fruits rouges, à colibris et à sauvages, ou le crépuscule muet des pôles, avec le jet d'eau des baleines qui soufflent, ou les grandes villes éclairées en verre de couleur, le Japon aux toits de porcelaine, la Chine avec les escaliers à jour, dans des pagodes à clochettes d'or.

C'est ainsi que l'esprit, pour rétrécir cet infini dont il se lasse sans cesse, le peuple et l'anime. On ne songe pas au désert sans les caravanes, à l'océan sans les vaisseaux, au sein de la terre sans les trésors qu'on lui suppose.

Nous nous en revînmes au Conquet par la Falaise. Les vagues bondissaient à sa base. Accourant du large, elles se heurtaient contre et couvraient ensuite de leurs nappes oscillantes les grands blocs immobiles. Une demi-heure après, emportés dans notre char-à-bancs par deux petits chevaux presque sauvages, nous regagnions Brest, d'où le surlendemain nous partîmes avec beaucoup de plaisir. En s'écartant du littoral et en remontant vers la Manche, la contrée change d'aspect, elle devient moins rude, moins celtique, les dolmens se font plus rares, la lande diminue à mesure que les blés s'étendent, et peu à peu on entre ainsi dans ce fertile et plat pays de Léon, qui est, comme l'a si aimablement dit M. Pitre-Chevalier, «l'Attique de la Bretagne».

Landerneau est un pays où il y a une promenade d'ormeaux, au bord de la rivière, et où nous vîmes courir dans les rues un chien effrayé qui traînait à sa queue une casserole attachée.

Pour aller au château de la Joyeuse-Garde, il faut d'abord suivre la rive de l'Eilorn, et ensuite marcher longtemps dans un bois par un chemin creux où personne ne passe. Quelquefois le taillis s'éclaircit; alors, à travers les branches, la prairie paraît ou bien la voile de quelque navire qui remonte la rivière. Notre guide était devant nous, loin, écarté. Seuls ensemble, nous foulions ce bon sol des bois où les bouquets violets des bruyères poussent dans le gazon tendre, parmi les feuilles tombées. On sentait les fraises et la violette; sur le tronc des arbres, les longues fougères étendaient leurs palmes grêles. Il faisait lourd; la mousse était tiède. Caché sous la feuillée, le coucou poussait son cri prolongé; dans les clairières, des moucherons bourdonnaient en tournoyant leurs ailes.