Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits

Part 15

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C'était l'heure où les ombres sont longues. Les rochers étaient plus grands, les vagues plus vertes. On eût dit aussi que le ciel s'agrandissait et que toute la nature changeait de visage.

Donc nous partîmes en avant, au delà, sans nous soucier de la marée, ni s'il y aurait plus tard un passage pour gagner terre. Nous avions besoin jusqu'au bout d'abuser de notre plaisir et de le savourer sans en rien perdre. Plus légers que le matin, nous sautions, nous courions sans fatigue, sans obstacle. Une verve de corps nous emportait malgré nous et nous éprouvions dans les muscles des espèces de tressaillements d'une volupté robuste et singulière. Nous secouions nos têtes au vent et nous avions du plaisir à toucher les herbes avec nos mains. Aspirant l'odeur des flots, nous humions, nous évoquions à nous tout ce qu'il y avait de couleurs, de rayons, de murmures: le dessin des varechs, la douceur des grains de sable, la dureté du roc qui sonnait sous nos pieds, les altitudes de la falaise, la frange des vagues, les découpures du rivage, la voix de l'horizon; et puis, c'était la brise qui passait comme d'invisibles baisers qui nous coulaient sur la figure, le ciel où il y avait des nuages allant vite, roulant une poudre d'or, la lune qui se levait, les étoiles qui se montraient. Nous nous roulions l'esprit dans la profusion de ces splendeurs, nous en repaissions nos yeux; nous en écartions les narines, nous en ouvrions les oreilles; quelque chose de la vie des éléments émanant d'eux-mêmes, sans doute, à l'attraction de nos regards, arrivait jusqu'à nous et, s'y assimilant, faisait que nous les comprenions dans un rapport moins éloigné, que nous les sentions plus avant, grâce à cette union plus complexe. A force de nous en pénétrer, d'y entrer, nous devenions nature aussi, nous nous diffusions en elle, elle nous reprenait, nous sentions qu'elle gagnait sur nous et nous en avions une joie démesurée; nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l'emporter en nous. Ainsi que dans les transports de l'amour, on souhaite plus de mains pour palper, plus de lèvres pour baiser, plus d'yeux pour voir, plus d'âme pour aimer; nous étalant dans la nature dans un ébattement plein de délire et de joies, nous regrettions que nos yeux ne pussent aller jusqu'au sein des rochers, jusqu'au fond des mers, jusqu'au bout du ciel, pour voir comment poussent les pierres, se font les flots, s'allument les étoiles; que nos oreilles ne pussent entendre graviter dans la terre la fermentation des granits, la sève pousser dans les plantes, les coraux rouler dans les solitudes de l'Océan. Et dans la sympathie de cette effusion contemplative, nous aurions voulu que notre âme, irradiant partout, allât vivre dans toute cette vie pour revêtir toutes ses formes, durer comme elles, et, se variant toujours, toujours pousser au soleil de l'éternité ses métamorphoses!

Mais l'homme n'est fait pour goûter chaque jour que peu de nourriture, de couleurs, de sons, de sentiments, d'idées. Ce qui dépasse la mesure le fatigue ou le grise; c'est l'idiotisme de l'ivrogne, c'est la folie de l'extatique. Ah! que notre verre est petit, mon Dieu! que notre soif est grande! que notre tête est faible! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Pour nous en retourner à Quiberon, il fallut, le lendemain, nous lever avant sept heures, ce qui exigea du courage. Encore raides de fatigue et tout grelottants de sommeil, nous nous empilâmes dans la barque, en compagnie d'un cheval blanc, de deux voyageurs pour le commerce, du même gendarme borgne et du même fusilier qui, cette fois, ne moralisait personne. Gris comme un cordelier et roulant sous les bancs, il avait fort à faire pour retenir son shako qui lui vacillait sur la tête et pour se défendre de son fusil qui lui cabriolait dans les jambes. Je ne sais qui de lui ou du gendarme était le plus bête des deux. Le gendarme n'était pas ivre, mais il était stupide. Il déplorait le peu de tenue du soldat, il énumérait les punitions qu'il allait recevoir, il se scandalisait de ses hoquets, il se formalisait de ses manières. Vu de trois quarts, du côté de l'œil absent, avec son tricorne, son sabre et ses gants jaunes, c'était, certes, un des plus tristes aspects de la vie humaine. Un gendarme est, d'ailleurs, quelque chose d'essentiellement bouffon, que je ne puis considérer sans rire; effet grotesque et inexplicable, que cette base de la sécurité publique a l'avantage de m'occasionner, avec les procureurs du roi, les magistrats quelconques et les professeurs de belles-lettres.

Incliné sur le flanc, le bateau coupait les vagues qui filaient le long du bordage en tordant de l'écume. Les trois voiles bien gonflées arrondissaient leur courbe douce. La mâture criait, l'air sifflait dans les poulies. A la proue, le nez dans la brise, un mousse chantait. Nous n'entendions pas les paroles, mais c'était un air lent, tranquille et monotone qui se répétait toujours, ni plus haut, ni plus bas, et qui se prolongeait en mourant, avec des ondulations traînantes.

Cela s'en allait doux et triste sur la mer, comme dans une âme un souvenir confus qui passe.

Le cheval se tenait debout, du mieux qu'il pouvait sur ses quatre pieds et mordillait sa botte de foin. Les matelots, les bras croisés, souriaient en regardant dans les voiles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Donc, nous allions sans mot dire, du mieux que nous pouvions, sans jamais atteindre au fond de la baie où avait l'air de se trouver Plouharnel. Nous y arrivâmes cependant. Mais là, nous tombions dans la mer. Nous avions pris le côté droit du rivage, tandis qu'on devait suivre le gauche. Il fallut rebrousser chemin et recommencer une partie de la route.

Un bruit étouffé se fit entendre. Un grelot sonna, un chapeau parut. C'était la poste d'Auray. Toujours même homme, même cheval, même sac aux lettres. Il s'en allait tranquillement vers Quiberon dont il reviendra tantôt pour s'en retourner demain. C'est l'hôte du rivage; il le passe le matin, il le repasse le soir. Sa vie est de le parcourir; lui seul l'anime, il en fait l'épisode, j'allais presque dire la grâce.

Il s'arrête; nous lui parlons deux minutes, il nous salue et il repart.

Quel ensemble que celui-là? Quel homme et quel cheval! Quel tableau! Callot, sans doute, l'aurait reproduit; il n'y avait que Cervantès pour l'écrire.

Après avoir passé sur de grandes parties de roc qu'on a essayé d'aligner dans la mer, pour raccourcir la route, en coupant le fond de la baie, nous arrivâmes enfin à Plouharnel.

Le village était tranquille, les poules gloussaient dans les rues et, dans les jardins enclos de murs de pierres sèches, les orties ont poussé au milieu de carrés d'avoine.

Comme nous étions devant la maison de notre hôte, assis à prendre l'air, un vieux mendiant a passé. Il était en guenilles, grouillant de vermine, rouge comme du vin, hérissé, suant, la poitrine débraillée, la bouche baveuse. Le soleil reluisait sur ses haillons, sa peau violette et presque noire semblait transsuder du sang. Il beuglait d'une voix terrible en frappant à coups redoublés contre la porte d'une maison voisine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE VII

..... Quimper, quoique centre de la vraie Bretagne, est distinct d'elle. Sa promenade d'ormeaux, le long de la rivière, qui coule entre quais et porte bateaux, la rend fort coquette, et le grand hôtel de la préfecture, recouvrant à lui seul le petit delta de l'ouest, lui donne une tournure toute française et administrative. Vous vous apercevez que vous êtes dans un chef-lieu de département, ce qui vous rappelle aussitôt les divisions par arrondissements, avec les grandes, moyennes et petites vicinalités, les comités d'instruction primaire, les caisses d'épargne, les conseils généraux et autres inventions modernes qui enlèvent toujours aux lieux qui en sont doués quelque peu de couleur locale pour le voyageur naïf qui la rêve.

N'en déplaise aux gens qui prononcent ce nom de Quimper-Corentin, comme le nom même du ridicule et de l'encroûtement provincial, c'est un charmant petit endroit et qui en vaut beaucoup d'autres plus respectés. Vous n'y retrouvez pas, il est vrai, les fantaisies de Quimperlé, le luxe de ses herbes, le tapage de ses couleurs; mais je sais peu de choses d'un aspect aussi agréable que cette allée qui s'en va indéfiniment au bord de l'eau et sur laquelle l'escarpement presque à pic d'une montagne toute proche déverse l'ombre foncée de sa verdure plantureuse.

On n'est pas longtemps à faire le tour de semblables cités, à les connaître jusque dans leurs replis les plus intimes et l'on y découvre parfois des coins qui arrêtent et vous mettent le cœur en joie. Les petites villes, en effet, comme les petits appartements, paraissent d'abord plus chaudes et plus commodes à vivre. Mais restez sur votre illusion. Les seconds ont plus de vents coulis qu'un palais, et dans les premières il y a plus d'ennui qu'au désert.

En revenant vers l'hôtel par un de ces bons sentiers comme nous les aimons, un de ces sentiers qui montent, descendent, tournent et reviennent, tantôt le long des murs, tantôt dans un champ, puis entre des broussailles et dans le gazon, ayant tour à tour des cailloux, des marguerites et des orties, sentiers vagabonds faits pour les pensées flâneuses et les causeries à arabesques; en revenant donc vers la ville, nous avons entendu sortir de dessous le toit d'ardoises d'un bâtiment carré des gémissements et des bêlements plaintifs. C'était l'abattoir.

Sur le seuil, un grand chien lapait dans une mare de sang et tirait lentement du bout des dents le cordon bleu des intestins d'un bœuf qu'on venait de lui jeter. La porte des cabines était ouverte. Les bouchers besognaient, les bras retroussés. Suspendu, la tête en bas, et les pieds passés par un tendon dans un bâton, tombant du plafond, un bœuf, soufflé et gonflé comme une outre, avait la peau du ventre fendue en deux lambeaux. On voyait s'écarter doucement avec elle la couche de graisse qui la doublait et successivement apparaître dans l'intérieur, au tranchant du couteau, un tas de choses vertes, rouges et noires, qui avaient des couleurs superbes. Les entrailles fumaient; la vie s'en échappait dans une fumée tiède et nauséabonde. Près de là, un veau couché par terre fixait sur la rigole de sang ses gros yeux ronds épouvantés, et tremblait convulsivement malgré les liens qui lui serraient les pattes. Ses flancs battaient, ses narines s'ouvraient. Les autres loges étaient remplies de râles prolongés, de bêlements chevrotants, de beuglements rauques. On distinguait la voix de ceux qu'on tuait, celle de ceux qui se mouraient, celle de ceux qui allaient mourir. Il y avait des cris singuliers, des intonations d'une détresse profonde qui semblaient dire des mots qu'on aurait presque pu comprendre. En ce moment, j'ai eu l'idée d'une ville terrible, de quelque ville épouvantable et démesurée, comme serait une Babylone ou une Babel de cannibales où il y aurait des abattoirs d'hommes; et j'ai cherché à retrouver quelque chose des agonies humaines, dans ces égorgements qui bramaient et sanglotaient. J'ai songé à des troupeaux d'esclaves amenés là, la corde au cou, et noués à des anneaux, pour nourrir des maîtres qui les mangeaient sur des tables d'ivoire, en s'essuyant les lèvres à des nappes de pourpre. Auraient-ils des poses plus abattues, des regards plus tristes, des prières plus déchirantes? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Étant à Quimper, nous sortîmes un jour par un côté de la ville et rentrâmes par l'autre, après avoir marché dans la campagne pendant huit heures environ.

Sous le porche de l'hôtel notre guide nous attendait. Il se mit aussitôt à courir devant nous, et nous le suivîmes. C'était un petit bonhomme en cheveux blancs, coiffé d'une casquette de toile, chaussé de souliers percés et vêtu d'une vieille redingote brune trop large qui lui flottait autour de la taille. Il bredouillait en parlant, se cognait les genoux en marchant et roulait sur lui-même; néanmoins il avançait vite et avec une opiniâtreté nerveuse, presque fébrile. De temps à autre, seulement, il arrachait une feuille d'arbre et se la collait contre la bouche pour se rafraîchir. Son métier est de courir les environs, pour aller porter les lettres ou faire des commissions. Il va ainsi à Douarnenez, à Quimperlé, à Brest, jusqu'à Rennes qui est à quarante lieues de là (voyage qu'il a exécuté une fois en quatre journées, y compris l'aller et le retour). «Toute son ambition, disait-il, est de retourner encore une fois dans sa vie à Rennes.» Et cela, sans autre but que d'y retourner, pour y retourner, afin de faire une longue course et pour pouvoir s'en vanter ensuite. Il sait toutes les routes, il connaît toutes les communes avec leurs clochers; il prend des chemins de traverse à travers champs, ouvre les barrières des cours et, en passant devant les maisons, souhaite le bonjour aux maîtres. A force d'entendre chanter les oiseaux, il s'est appris à imiter leurs cris, et, tout en marchant sous les arbres, il siffle comme eux pour charmer sa solitude.

Nous nous arrêtâmes d'abord à un quart de lieue de la ville, à Loc-Maria, ancien prieuré, jadis donné à l'abbaye de Fontevrault par Conan III. Le prieuré n'a pas, comme l'abbaye du pauvre Robert d'Arbrissel[10], été utilisé d'une ignoble manière. Il est abandonné, mais sans souillures. Son portail gothique ne retentit pas de la voix des garde-chiourmes, et s'il en reste peu de chose, l'esprit, du moins, n'éprouve ni révolte ni dégoût. Il n'y a de curieux comme détail, dans cette petite chapelle d'un vieux roman sévère, qu'un grand bénitier posé sans pilier sur le sol et dont le granit taillé à pans est devenu presque noir. Large, profond, il représente bien le vrai bénitier catholique, fait pour y plonger tout entier le corps d'un enfant, et non pas ces cuvettes étroites de nos églises dans lesquelles on trempe le bout du doigt. Avec son eau claire rendue plus limpide encore par la couche verdâtre du fond, cette végétation qui a sourdi dans le calme religieux des siècles, ses angles usés, sa lourde masse à couleur de bronze, il ressemble à un de ces rochers creusés d'eux-mêmes dans lesquels on trouve de l'eau de mer.

[10] Fondateur de l'abbaye de Fontevrault, en l'an 1099.

Quand nous eûmes bien tourné autour, nous redescendîmes vers la rivière que nous traversâmes en bateau et nous nous enfonçâmes dans la campagne.

Elle est déserte et singulièrement vide. Des arbres, des genêts, des ajoncs, des tamaris au bord des fossés, des landes qui s'étendent, et d'hommes nulle part. Le ciel était pâle; une pluie fine, mouillant l'air, mettait sur le pays comme un voile uni qui l'enveloppait d'une teinte grise. Nous allions dans des chemins creux qui s'engouffraient sous des berceaux de verdure, dont les branches réunies, s'abaissant en voûtes sur nos têtes, nous permettaient à peine d'y passer debout. La lumière arrêtée par le feuillage était verdâtre et faible comme celle d'un soir d'hiver. Tout au fond cependant on voyait jaillir un jour vif qui jouait au bord des feuilles et en éclairait les découpures. Puis on se trouvait au haut de quelque pente aride, descendant toute plate et unie, sans un brin d'herbe qui tranchât sur l'uniformité de sa couleur jaune. Quelquefois, au contraire, s'élevait une longue avenue de hêtres dont les gros troncs luisants avaient de la mousse à leurs pieds. Des traces d'ornières passaient là, comme pour mener à quelque château qu'on s'attendait à voir; mais l'avenue s'arrêtait tout à coup et la rase campagne s'étalait au bout. Dans l'écartement de deux vallons, elle développait sa verte étendue sillonnée en balafres noires par les lignes capricieuses des haies, tachée çà et là par le massif d'un bois, enluminée par des bouquets d'ajoncs, ou blanchie par quelque champ cultivé au bord des prairies qui remontaient lentement vers les collines et se perdaient dans l'horizon. Au-dessus d'elles, bien loin à travers la brume, dans un trou du ciel, apparaissait un méandre bleu, c'était la mer.

Les oiseaux se taisent ou sont absents; les feuilles sont épaisses, l'herbe étouffe le bruit des pas, et la contrée muette vous regarde comme un triste visage. Elle semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées. Elles pourront solitairement y nourrir leurs amertumes à ce lent murmure des arbres et des genêts et sous ce ciel qui pleure. Dans les nuits d'hiver, quand le renard se glisse sur les feuilles sèches, quand les tuiles tombent des colombiers, que la lande fouette ses joncs, que les hêtres se courbent, et qu'au clair de lune le loup galope sur la neige, assis tout seul près du foyer qui s'éteint, en écoutant le vent hurler dans les longs corridors sonores, c'est là qu'il doit être doux de tirer du fond de son cœur ses désespoirs les plus chéris avec ses amours les plus oubliées.

Nous avons vu une masure en ruines où l'on entrait par un portail gothique; plus loin se dressait un vieux pan de mur troué d'une porte en ogive; une ronce dépouillée s'y balançait à la brise. Dans la cour, le terrain inégal est couvert de bruyères, de violettes et de cailloux. On distingue vaguement des anciens restes de douves; on entre quelques pas dans un souterrain comblé; on se promène là dedans, on regarde et on s'en va. Ce lieu s'appelle le _temple des faux Dieux_ et était, à ce que l'on suppose, une commanderie de templiers.

Notre guide est reparti devant nous, nous avons continué à le suivre.

Un clocher est sorti d'entre les arbres; nous avons traversé un champ en friche, escaladé le haut bord d'un fossé; deux ou trois maisons ont paru: c'était le village de Pomelin. Un sentier fait la rue; quelques maisons, séparées entre elles par des cours plantées, composent le village. Quel calme! quel abandon plutôt! les seuils sont vides, les cours sont désertes.

Où sont les maîtres? On les dirait tous partis à l'affût, se tapir derrière les genêts pour guetter le _bleu_ qui doit passer dans la ravine.

L'église est pauvre et d'une nudité sans pareille. Pas de beaux saints peinturlurés, pas de toiles aux murs ni au plafond, de lampe suspendue, oscillant au bout de sa longue corde droite. En un coin du chœur, une mèche, par terre, brûle dans un verre rempli d'huile. Des piliers ronds supportent la voûte de bois dont la couleur bleue est reteinte. Par les fenêtres à vitrail blanc arrive le grand jour des champs verdi par le feuillage d'alentour qui recouvre le toit de l'église. La porte (une petite porte en bois que l'on ferme avec un loquet) était ouverte; une volée d'oiseaux est entrée, voletant, caquetant, se collant aux murs; ils ont tourbillonné sous la voûte, sont allés se jouer autour de l'autel. Deux ou trois se sont abattus sur le bénitier, y ont trempé leur bec, et puis, tous, comme ils étaient venus, sont repartis ensemble. Il n'est pas rare en Bretagne de les voir ainsi dans les églises; plusieurs y habitent et accrochent leur nid aux pierres de la nef; on les y laisse en paix. Lorsqu'il pleut, ils accourent; mais dès que le soleil reparaît dans les vitraux et que les gouttières s'égouttent, ils regagnent les champs. De sorte que pendant l'orage deux créatures frêles entrent souvent à la fois dans la demeure bénie: l'homme, pour y faire sa prière et y abriter ses terreurs, l'oiseau, pour y attendre que la pluie soit passée et réchauffer les plumes naissantes de ses petits engourdis.

Un charme singulier transpire de ces pauvres églises. Ce n'est pas leur misère qui émeut, puisqu'alors même qu'il n'y a personne, on dirait qu'elles sont habitées. N'est-ce pas plutôt leur pudeur qui ravit? Car, avec leur clocher bas, leur toit qui se cache sous les arbres, elles semblent se faire petites et s'humilier sous le grand ciel de Dieu. Ce n'est point, en effet, une pensée d'orgueil qui les a bâties, ni la fantaisie pieuse de quelque grand de la terre en agonie. On sent, au contraire, que c'est l'impression simple d'un besoin, le cri naïf d'un appétit, et comme le lit de feuilles sèches du pâtre, la hutte que l'âme s'est faite pour s'y étendre à l'aise à ses heures de fatigue. Plus que celle des villes, ces églises de village ont l'air de tenir au caractère du pays qui les porte et de participer davantage à la vie des familles qui, de père en fils, viennent à la même place y poser les genoux sur la même dalle. Chaque dimanche, chaque jour, en entrant et en partant, ne revoient-ils pas les tombes de leurs parents, qu'ils ont ainsi près d'eux dans la prière, comme à un foyer plus élargi d'où ils ne sont pas absents tout à fait? Ces églises ont donc un sens harmonique où, comprise entre le baptistère et le cimetière, s'accomplit la vie de ces hommes. Il n'en est pas ainsi chez nous qui, reléguant l'éternité hors barrière, exilons nos morts dans les faubourgs, pour les loger dans le quartier des équarrisseurs et des fabriques de soude, à côté des magasins de poudrette.

Vers trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes près les portes de Quimper, à la chapelle de Kerfeunteun. Il y a, au fond, une belle verrière du XVIe siècle, représentant l'arbre généalogique de la Trinité. Jacob en forme la souche et la croix du Christ, le sommet surmonté du Père éternel qui a la tiare au front. Le clocher carré figure sur chaque face un quadrilatère percé à jour, comme une lanterne, par une longue baie droite. Il ne pose pas immédiatement sur la toiture, mais, à l'aide d'une base amincie dont les quatre côtés se rétrécissent et se touchent presque, forme un angle obtus vers la crête du toit. En Bretagne, presque toutes les églises de village ont de ces clochers-là.

Avant de rentrer dans la ville, nous fîmes un détour pour aller visiter la chapelle de la Mère-Dieu. Comme d'ordinaire on la ferme, notre guide prit en route le gardien qui en a la clef. Il vint avec nous, emmenant par la main sa petite nièce qui s'arrêtait tout le long du chemin pour ramasser des bouquets. Il marchait devant dans le sentier. Sa mince taille d'adolescent à cambrure flexible, un peu molle, était serrée dans une veste de drap bleu ciel, et sur son dos s'agitaient les trois rubans de velours de son petit chapeau noir qui, posé soigneusement sur le derrière de la tête, retenait ses cheveux tordus en chignon.

Au fond d'un vallon, d'un ravin plutôt, l'église de la Mère-Dieu se voile sous le feuillage des hêtres. A cette place, dans le silence de cette grande verdure, à cause sans doute de son petit portail gothique que l'on croirait du XIIIe siècle et qui est du XVIe, elle a je ne sais quel air qui rappelle ces chapelles discrètes des vieux romans et des vieilles romances, où l'on armait chevalier le page qui partait pour la Terre-Sainte, un matin, au chant de l'alouette, quand les étoiles pâlissaient, et qu'à travers la grille passait la main blanche de la châtelaine que le baiser du départ trempait aussitôt de mille pleurs d'amour.