Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits

Part 13

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Le parc n'en est pas moins un endroit charmant. Les allées serpentent dans le bois taillis, les touffes d'arbres retombent dans la rivière. On entend l'eau couler, on sent la fraîcheur des feuilles. Si nous avons été irrités du mauvais goût qui s'y trouve, c'est que nous sortions de Clisson, qui est d'une beauté vraie, si solide et si simple, et puis que ce mauvais goût, après tout, n'est plus notre mauvais goût à nous autres. Mais, d'ailleurs, qu'est-ce donc que le mauvais goût? C'est invariablement le goût de l'époque qui nous a précédés. Le mauvais goût du temps de Ronsard, c'était Marot; du temps de Boileau, c'était Ronsard; du temps de Voltaire, c'était Corneille, et c'était Voltaire du temps de Chateaubriand que beaucoup de gens, à cette heure, commencent à trouver un peu faible. O gens de goût des siècles futurs, je vous recommande les gens de goût de maintenant! Vous rirez un peu de leurs crampes d'estomac, de leurs dédains superbes, de leur prédilection pour le veau et pour le laitage, et des grimaces qu'ils font quand on leur sert de la viande saignante et des poésies trop chaudes.

Comme ce qui est beau sera laid, comme ce qui est gracieux paraîtra sot, comme ce qui est riche semblera pauvre, nos délicieux boudoirs, nos charmants salons, nos ravissants costumes, nos intéressants feuilletons, nos drames palpitants, nos livres sérieux, oh! oh! comme on nous fourrera au grenier, comme on en fera de la bourre, du papier, du fumier, de l'engrais! O postérité! n'oublie pas surtout nos parloirs gothiques, nos ameublements renaissance, les discours de M. Pasquier, la forme de nos chapeaux et l'esthétique de la _Revue des Deux Mondes_!

C'est en nous laissant aller à ces hautes considérations philosophiques que notre carriole nous traîna jusqu'à Tiffanges. Placés tous deux dans une espèce de cuve en fer-blanc, nous écrasions de notre poids l'imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards. C'était le frétillement d'une anguille dans le corps d'un rat de barbarie. Les descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière, les débords le jetaient de côté et le vent l'agitait sous la grêle des coups de fouet. Pauvre bête! Je ne puis y penser sans de certains remords.

La route taillée dans la côte descend en tournant, couverte sur ses bords par des massifs d'ajoncs ou par de larges langues d'une mousse roussâtre. A droite, au pied de la colline, sur un mouvement de terrain qui se soulève du fond du vallon en s'arrondissant comme la carapace d'une tortue, on voit de grands pans de muraille inégaux qui allongent, les uns par-dessus les autres, leurs sommets ébréchés.

On longe une haie, on grimpe un petit chemin, on entre sous un porche tout ouvert qui s'est enfoncé dans le sol jusqu'aux deux tiers de son ogive. Les hommes qui y passaient jadis à cheval n'y passeraient plus qu'en se courbant maintenant. (Quand la terre s'ennuie de porter un monument trop longtemps, elle s'enfle de dessous, monte sur lui comme une marée et, pendant que le ciel lui rogne la tête, elle lui enfouit les pieds.) La cour est déserte, l'enceinte est vide, les herses ne remuent pas, l'eau dormante des fossés reste plate et immobile sous les ronds nénuphars.

Le ciel était blanc, sans nuages, mais sans soleil. Sa courbe pâle s'étendait au large, couvrait la campagne d'une monotonie froide et dolente. On n'entendait aucun bruit, les oiseaux ne chantaient pas, l'horizon même n'avait point de murmure, et les sillons vides ne nous envoyaient ni les glapissements des corneilles qui s'envolent, ni le bruit doux du fer des charrues. Nous sommes descendus à travers les ronces et les broussailles dans une douve profonde et sombre cachée au pied d'une grande tour qui se baigne dans l'eau et dans les roseaux. Une seule fenêtre s'ouvre sur un de ses pans: un carré d'ombre coupé par la raie grise de son croisillon de pierre. Une touffe folâtre de chèvrefeuille sauvage s'est pendue sur le rebord et passe au dehors sa bouffée verte et parfumée. Les grands machicoulis, quand on lève la tête, laissent voir d'en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seulement, ou quelque petite fleur inconnue qui s'est nichée là, apportée par le vent, un jour d'orage, et dont la graine aura poussé à l'abri, dans la fente des pierres.

Tout à coup, un souffle est venu, doux et long, comme un soupir qui s'exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, les joncs dans l'eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faîte, revêtissaient la tour sous leur couche uniforme de verdure luisante, ont tous frémi et clapoté leur feuillage; les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui s'allongeaient, s'allongeaient toujours sur les têtes mobiles des épis; la mare d'eau s'est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour; les feuilles de lierre ont toutes frissonné ensemble, et un pommier en fleur a laissé tomber ses boutons roses.

Rien, rien! Le vent qui passe, l'herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d'enfant en guenille gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa tête barbue par une crevasse de remparts et qui s'enfuit tout effrayée en faisant remuer les broussailles; pas un oiseau chantant, pas un nid, pas un bruit! Ce château est comme un fantôme: muet, froid, abandonné dans cette campagne déserte; il a l'air maudit et plein de ressouvenances farouches. Il fut habité pourtant, le séjour triste dont les hiboux semblent maintenant ne pas vouloir. Dans le donjon, entre quatre murs livides comme le fond des vieux abreuvoirs, nous avons compté la trace de cinq étages. A trente pieds en l'air, une cheminée est restée suspendue avec ses deux piliers ronds et sa plaque noircie; il est venu de la terre dessus, et des plantes y ont poussé comme dans une jardinière qui serait restée là.

Au delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les restes d'une chapelle, aux fûts brisés d'un portail ogival. L'avoine y a poussé, et les arbres ont remplacé les colonnes. Cette chapelle, il y a quatre cents ans, était remplie d'ornements de drap d'or et de soie, d'encensoirs, de chandeliers, de calices, de croix, de pierreries, de plats de vermeil, de burettes d'or; un chœur de trente chanteurs, chapelains, musiciens, enfants, y poussaient des hymnes aux sons d'un orgue qui les suivait quand ils allaient en voyage. Ils étaient couverts d'habits d'écarlate fourrés de gris perle et de menu-vair. Il y en avait un que l'on appelait l'archidiacre, un autre que l'on appelait l'évêque, et on demandait au pape qu'il leur fût permis de porter la mitre comme à des chanoines; car cette chapelle était la chapelle, et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorency, de Raiz et de Craon, lieutenant général du duc de Bretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre 1440, dans la _Prée_ de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier, sodomite et athée.

Il avait en meubles plus de cent mille écus d'or, trente mille livres de rente, et les profits de ses fiefs et les gages de son office de maréchal; cinquante hommes magnifiquement vêtus l'escortaient à cheval. Il tenait table ouverte, on y servait les viandes les plus rares, les vins les plus lointains, et l'on jouait chez lui des mystères, comme dans les villes aux entrées des rois. Quand il n'eut plus d'argent, il vendit ses terres; quand il eut vendu ses terres, il chercha l'or, et quand il eut détruit ses fourneaux, il appela le diable. Il lui écrivit qu'il lui donnerait tout, sauf son âme et sa vie. Il fit des sacrifices, des encensements, des aumônes et des solennités en son honneur. Les murs déserts s'illuminaient la nuit à l'éclat des torches qui brûlaient au milieu des hanaps pleins de vin des îles, et parmi les jongleurs bohêmes; ils rougissaient sous le vent incessant des soufflets magiques. On invoquait l'enfer, on se régalait avec la mort, on égorgeait des enfants, on avait d'épouvantables joies et d'atroces plaisirs; le sang coulait, les instruments jouaient, tout retentissait de voluptés, d'horreurs et de délires.

Quand il fut mort, quatre ou cinq demoiselles firent ôter son corps du bûcher, l'ensevelirent et le firent porter aux Carmes, où, après des obsèques fort honorables, il fut inhumé solennellement.

On lui éleva sur un des ponts de la Loire, en face de l'hôtel de la Boule-d'Or, dit Guépin, un monument expiatoire. C'était une niche dans laquelle se trouvait la statue de la _bonne Vierge de crée-lait_, qui avait la vertu d'accorder du lait aux nourrices; on y apportait du beurre et d'autres offrandes rustiques. La niche y est encore, mais la statue n'y est plus; de même qu'à l'hôtel de ville, la boîte qui contenait le cœur de la reine Anne est vide aussi. Mais nous étions peu curieux de voir cette boîte; nous n'y avons seulement pas songé. J'aurais préféré contempler la culotte du maréchal de Raiz que le cœur de madame Anne de Bretagne. Il y a eu plus de passions dans l'une que de grandeur dans l'autre.

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CHAPITRE V

..... Le champ de Carnac[9] est un large espace dans la campagne, où l'on voit onze files de pierres noires, alignées à intervalles symétriques et qui vont diminuant de grandeur à mesure qu'elles s'éloignent de la mer. Cambry soutient qu'il y en avait quatre mille, et Freminville en a compté douze cents. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elles sont nombreuses.

[9] Tout ce fragment a été publié dans _l'Artiste_, en 1858, sous ce titre: «Les pierres de Carnac et l'archéologie celtique.»

A quoi cela était-il bon? Était-ce un temple?

Un jour, saint Cornille, poursuivi sur le rivage par des soldats, allait tomber dans le gouffre des flots, quand il imagina de les changer tous en autant de pierres, et les soldats furent pétrifiés. Mais cette explication n'était bonne que pour les niais, pour les petits enfants et pour les poètes. On en chercha d'autres.

Au XVIe siècle, Olaüs Magnus, archevêque d'Upsal (et qui, exilé à Rome, composa sur les antiquités de sa patrie un livre fort estimé partout, si ce n'est dans son pays même, la Suède, où il n'eut pas un traducteur), avait découvert que «quand les pierres forment une seule et longue file droite, c'est qu'il y a dessous des guerriers morts en se combattant en duel; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à des héros ayant péri dans une bataille; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et que celles qui sont en coin ou sur un ordre angulaire sont _les tombeaux des cavaliers, ou même des fantassins, ceux surtout_ dont _le parti avait triomphé_». Voilà qui est clair; mais Olaüs Magnus a oublié de nous dire comment s'y prendre pour enterrer deux cousins ayant fait coup double, dans un duel, à cheval. Le duel voulait que les pierres fussent droites; la sépulture de famille exigeait qu'elles fussent circulaires; mais comme il s'agissait de cavaliers, on devait les disposer en coin, prescription, il est vrai, qui n'était pas formelle, puisqu'on n'employait ce système que «pour ceux surtout dont le parti avait triomphé». O brave Olaüs Magnus! vous aimiez donc bien fort le Monte-Pulciano? Et combien vous en a-t-il fallu de rasades, pour vous apprendre toutes ces belles choses?

Selon un certain docteur Borlase, Anglais, qui avait observé en Cornouailles des pierres pareilles, «on a enterré là des soldats, à l'endroit même où ils avaient péri». Comme si, d'habitude, on les charriait au cimetière! Et il appuie son hypothèse sur cette comparaison: leurs tombeaux sont rangés en ligne droite, tels que le front d'une armée dans les plaines qui furent le théâtre de quelque grand exploit.

Puis on alla chercher les Grecs, les Égyptiens et les Cochinchinois! Il y a un Karnac en Égypte, s'est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne. Or, il est probable que le Carnac d'ici descend du Karnac de là-bas; cela est sûr! Car là-bas, ce sont des sphinx; ici, des blocs; des deux côtés, c'est de la pierre. D'où il résulte que les Égyptiens (peuple qui ne voyageait pas) sont venus sur ces côtes (dont ils ignoraient l'existence), y auront fondé une colonie (car ils n'en fondaient nulle part), et qu'ils y auront laissé ces statues brutes (eux qui en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont personne ne parle).

Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d'Hercule; ceux qui aiment l'histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce que, d'après Pausanias, un amas de pierres semblables, sur la route de Thèbes à Elissonte, s'appelait _la tête du serpent_, «et d'autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent». Ceux qui aiment la cosmographie ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry, qui a reconnu dans ces onze rangées de pierres les douze signes du Zodiaque, «car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n'avaient que onze signes au Zodiaque».

Ensuite, un membre de l'Institut a conjecturé «que ce pouvait bien être le cimetière des Venètes», qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise, comme chacun sait. Un autre a écrit que ces bons Venètes, vaincus par César, élevèrent tous ces blocs uniquement par esprit d'humilité et pour honorer César. Mais on était las du cimetière, du serpent et du Zodiaque; on se mit en quête et l'on trouva un temple druidique.

Le peu de documents que nous ayons, épars dans Pline et dans Dion-Cassius, s'accordent à dire que les Druides choisissaient pour leurs cérémonies des lieux sombres, le fond des bois «et leur vaste silence». Aussi, comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne stérile, où jamais il n'a poussé autre chose que les conjectures de ces messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas en avoir été le premier homme d'esprit, suivi de Pelloutier et de M. Mahé (chanoine de la cathédrale de Vannes), a conclu «que c'était un temple des druides dans lequel on devait aussi convoquer les assemblées politiques».

Tout cependant n'était pas fini, et il fallait démontrer un peu à quoi servaient dans l'alignement les espaces vides. «Cherchons-en la raison, ce que personne ne s'est avisé de faire», s'est écrié M. Mahé, et s'appuyant sur une phrase de Pomponius Méla: «Les druides enseignent beaucoup de choses à la noblesse, qu'ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées;» et sur cette autre de Lucain: «Vous habitez de hautes forêts,» il établit, en conséquence, que les druides, non seulement desservaient _les sanctuaires_, mais encore y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges: «Puis donc que le monument de Carnac est un sanctuaire comme l'étaient les forêts gauloises (ô puissance de l'induction, où pousses-tu le Père Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l'Académie d'agriculture de Poitiers!), il y a lieu de croire que les intervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et où les principaux de la nation, qui se rendaient au sanctuaire au jour de grande solennité, trouvaient des logements préparés.» Bons druides! excellents ecclésiastiques! comme on les a calomniés! Eux qui habitaient là, si honnêtement, avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et qui même poussaient l'amabilité jusqu'à préparer des logements pour les principaux de la nation!

Mais un homme enfin, un homme est venu, pénétré du génie des choses antiques et dédaigneux des routes battues.

Il a su reconnaître, lui, les restes d'un camp romain, et précisément d'un camp de César, qui n'avait fait élever ces pierres _que pour servir d'appui aux tentes de ses soldats et les empêcher d'être emportées par le vent_. Quelles bourrasques il devait y avoir autrefois sur les côtes de l'Armorique!

Le littérateur honnête qui retrouva, pour la gloire du grand Julius, cette précaution sublime (ainsi restituant à César ce qui jamais n'appartint à César), était un ancien élève de l'École polytechnique, un capitaine du génie, le sieur de la Sauvagère.

L'amas de toutes ces gentillesses constitue ce qu'on appelle l'_Archéologie celtique_, dont nous allons immédiatement vous découvrir les arcanes.

Une pierre posée sur d'autres se nomme un _dolmen_, qu'elle soit horizontale ou verticale. Un rassemblement de pierres debout et recouvertes au sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une _grotte aux fées_, _roche aux fées_, _table du diable_ ou _palais des géants_; car, semblables à ces bourgeois qui vous servent un même vin sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n'avaient presque rien à vous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles.

Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire: Voilà un _cromlech_; lorsqu'on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales, on a affaire à un _lichaven_ ou _trilithe_. Parfois deux blocs énormes sont superposés l'un sur l'autre, ne se touchant que par un seul point, et vous lisez dans les livres «qu'ils sont équilibrés de telle manière que le vent suffit pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée», assertion que je ne nie pas, tout en me méfiant quelque peu du vent celtique, et bien que ces pierres prétendues branlantes soient constamment restées inébranlables à tous les coups de pied furieux que j'ai eu la candeur de leur donner, elles s'appellent alors _pierres roulantes_ ou _roulées_, _pierres retournées_ ou _transportées_, _pierres qui dansent_ ou _pierres dansantes_, _pierres qui virent_ ou _pierres virantes_. Il reste à vous faire connaître ce qu'est une _pierre fichade_, une _pierre fiche_, une _pierre fixée_, ce qu'on entend par _haute borne_, _pierre latte_ et _pierre lait_, en quoi une _pierre fonte_ diffère d'une _pierre fiette_, et quels rapports existent entre une _chaire au diable_ et une _pierre droite_; après quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n'en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour-d'Auvergne, Penhoet et autres, doublés de Mahé et renforcés de Freminville. Apprenez donc que tout cela signifie un _peulvan_, autrement dit un _men-hir_, et n'exprime autre chose qu'une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au milieu des champs.

J'allais oublier les tumulus! Ceux qui sont composés à la fois de silex et de terre s'appellent _barrows_ en haut style, et les simples monceaux de cailloux, _galgals_.

On a prétendu que les _dolmens_ et les _trilithes_ étaient des autels, quand ils n'étaient pas des tombeaux, que les _roches aux fées_ étaient des lieux de réunion ou des sépultures, et que les conseils de fabrique, au temps des druides, se rassemblaient dans les _cromlechs_. M. de Cambry a entrevu dans les pierres _branlantes_ les emblèmes du monde suspendu. Les _barrows_ et les _galgals_ ont été sans doute des tombeaux; et quant aux _men-hirs_, on a poussé le bon vouloir jusqu'à leur trouver une forme d'où l'on a induit le règne d'un culte ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste impudeur de la science, tu ne respectes rien, pas même les _peulvens_!

Une rêverie, si vague qu'elle soit, peut vous conduire en des créations splendides, quand elle part d'un point fixe. Alors, l'imagination, comme un hippogriffe qui s'envole, frappe la terre de tous ses pieds, et voyage en ligne droite vers les espaces infinis. Mais lorsque, s'acharnant sur un objet dénué de plastique et vide d'histoire, elle essaie d'en extraire une science et de recomposer un monde, elle demeure elle-même plus stérile et pauvre que cette matière brute à qui la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques.

Pour en revenir aux pierres de Carnac (ou plutôt les quitter), que si l'on me demande, après tant d'opinions, quelle est la mienne, j'en émettrai une, irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l'Égyptien Penhoët, qui casserait le zodiaque de Cambry et hacherait le serpent Python en mille morceaux. Cette opinion la voici: les pierres de Carnac sont de grosses pierres!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Nous nous en retournâmes donc à l'auberge où, servis par notre hôtesse qui avait de grands yeux bleus, de fines mains qu'on achèterait cher et une douce figure d'une pudeur monacale, nous dînâmes d'un bel appétit qu'avaient creusé nos cinq heures de marche. Il ne faisait pas encore nuit pour dormir, on n'y voyait plus pour rien faire; nous allâmes à l'église.

Elle est petite, quoique portant nef et bas-côtés, comme une grande dame d'église de ville. De gros piliers de pierre, trapus et courts, soutiennent sa voûte de bois bleu, d'où pendent de petits navires, ex-voto promis dans les tempêtes. Les araignées courent sur leurs voiles et la poussière pourrit leurs cordages.

On ne disait aucun office, la lampe du chœur brûlait seule dans son godet d'huile jaune, et en haut, dans l'épaisseur de la voûte, les fenêtres non fermées laissaient passer de larges rayons blancs, avec le bruit du vent qui courbait les arbres. Un homme est venu, a rangé les chaises, a mis deux chandelles dans des girandoles de fer accrochées au pilier et a tiré dans le milieu une façon de brancard à pied dont le bois noir avait de grosses taches blanches. D'autres gens sont entrés dans l'église, un prêtre en surplis a passé devant nous; on a entendu un bruit de clochettes s'arrêtant et reprenant par intervalles, et la porte de l'église s'est ouverte toute grande. Le son saccadé de la petite cloche s'est mêlé à un autre qui lui répondait, et toutes deux, s'approchant en grandissant, redoublaient leurs battements secs et cuivrés.

Une charrette traînée par des bœufs a paru dans la place et s'est arrêtée devant le portail. Un mort était dessus. Ses pieds pâles et mats, comme de l'albâtre lavé, dépassaient le bout du drap blanc qui l'enveloppait de cette forme indécise qu'ont tous les cadavres en costume. La foule survenue se taisait. Les hommes restaient découverts; le prêtre secouait son goupillon et marmottait des oraisons, et les bœufs accouplés, remuant lentement la tête, faisaient crier leur gros joug de cuir. L'église, où brillait une étoile au fond, ouvrait sa grande ombre noire que refoulait du dehors le jour vert des crépuscules pluvieux, et l'enfant qui éclairait sur le seuil passait toujours la main sur sa chandelle, pour empêcher le vent de l'éteindre.

On l'a descendu de la charrette; sa tête s'est cognée contre le timon. On l'a entré dans l'église, on l'a mis sur le brancard. Un flot d'hommes et de femmes a suivi. On s'est agenouillé sur le pavé, les hommes près du mort, les femmes plus loin, vers la porte, et le service a commencé.

Il ne dura pas longtemps, pour nous du moins, car les psalmodies basses bourdonnaient vite, couvertes de temps à autre par un sanglot faible qui partait de dessous les capes noires, en bas de la nef. Une main m'a effleuré, et je me suis effacé pour laisser passer une femme courbée. Serrant les poings sur la poitrine, baissant la face, allant en avant sans remuer les pieds, essayant de regarder, tremblant de voir, elle s'est avancée vers la ligne des lumières qui brûlaient le long du brancard. Lentement, lentement, en levant son bras comme pour se cacher dessous, elle a tourné la tête sur le coin de son épaule et elle est tombée sur une chaise, affaissée, aussi morte et molle que ses vêtements même.

A la lueur des cierges, j'ai vu ses yeux fixes dans leurs paupières rouges, éraillés comme par une brûlure vive, sa bouche idiote et crispée, grelottante de désespoir, et toute sa pauvre figure qui pleurait comme un orage.

C'était son mari, perdu à la mer, que l'on venait de retrouver sur la grève et qu'on allait enterrer tout à l'heure.