Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits

Part 12

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On monte au château par une pente douce qui mène dans un jardin élevé en terrasse, d'où la vue s'étend en plein sur toute la campagne d'alentour. Elle était d'un vert tendre; les lignes de peupliers s'étendaient sur les rives du fleuve; les prairies s'avançaient au bord, estompant au loin leurs limites grises dans l'horizon bleuâtre et vaporeux qu'enfermaient vaguement le contour des collines. La Loire coulait au milieu, baignant ses îles, mouillant la bordure des prés, faisant tourner les moulins, et laissant glisser sur sa sinuosité argentée les grands bateaux attachés ensemble qui cheminaient, paisibles, côte à côte, à demi-endormis au craquement lent du large gouvernail; et au fond, il y avait deux grandes voiles éclatantes de blancheur au soleil.

Des oiseaux partaient du sommet des tours, du rebord des machicoulis, allaient se nicher ailleurs, volaient, poussaient leurs petits cris dans l'air, et passaient. A cent pieds sous nous, on voyait les toits pointus de la ville, les cours désertes des vieux hôtels et le trou noir des cheminées fumeuses. Accoudés dans l'anfractuosité d'un créneau, nous regardions, nous écoutions, nous aspirions tout cela, jouissant du soleil qui était beau, de l'air qui était doux et tout imbibé de la bonne odeur des ruines. Et là, sans méditer sur rien du tout, sans phraser même intérieurement sur quoi que ce soit, je songeais aux cottes de mailles souples comme des gants, aux baudriers de buffle trempés de sueur, aux visières fermées sous lesquelles brillaient des regards rouges; aux assauts de nuit, hurlants, désespérés, avec des torches qui incendiaient les murs, des haches d'armes qui coupaient les corps; et à Louis XI, à la guerre des amoureux, à d'Aubigné, et aux ravenelles, aux oiseaux, aux beaux lierres lustrés, aux ronces toutes chauves, savourant ainsi dans ma dégustation rêveuse et nonchalante,--des hommes, ce qu'ils ont de plus grand, leur souvenir;--de la nature, ce qu'elle a de plus beau, ses envahissements ironiques et son éternel sourire.

Dans le jardin, au milieu des lilas et des touffes d'arbustes qui retombent dans les allées, s'élève la chapelle, ouvrage du XVIe siècle, ciselée sur tous les angles, vrai bijou d'orfèvrerie lapidaire, plus travaillée encore au dedans qu'au dehors, découpée comme un papier de boîtes à dragées, taillée à jour comme un manche d'ombrelle chinoise. Il y a sur la porte un bas-relief très réjouissant et très gentil: c'est la rencontre de saint Hubert avec le cerf mystique qui porte un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux; plane au-dessus un ange qui va lui mettre une couronne sur son bonnet; à côté, on voit son cheval qui regarde de sa bonne figure d'animal étonné; ses chiens jappent, et, sur la montagne, dont les tranches et les facettes figurent des cristaux, le serpent rampe. On voit sa tête plate s'avancer au pied d'arbres sans feuilles qui ressemblent à des choux-fleurs. C'est l'arbre qu'on rencontre dans les vieilles bibles, sec de feuillage, gros de branches et de tronc, qui a du bois et du fruit, mais pas de verdure, l'arbre symbolique, l'arbre théologique et dévot, presque fantastique dans sa laideur impossible. Tout près de là, saint Christophe porte Jésus sur ses épaules; saint Antoine est dans sa cellule, bâtie sur un rocher; le cochon rentre dans son trou, et on ne voit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que près de lui un lapin sort les oreilles de son terrier.

Tout cela est un peu lourd, sans doute, et d'une plastique qui n'est pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce bonhomme et ces animaux, tant de gentillesse dans les détails, qu'on donnerait beaucoup pour emporter ça et pour l'avoir chez soi.

A l'intérieur du château, l'insipide ameublement de l'empire se reproduit dans chaque pièce. Presque toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. C'est un mauvais goût de parvenu, une manie d'épicier enrichi dans les affaires et qui aime à se considérer lui-même avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés.

Sur une des tours, on a construit, en dépit du bon sens le plus vulgaire, une rotonde vitrée, qui sert de salle à manger. Il est vrai que la vue qu'on y découvre est superbe. Mais le bâtiment est d'un si choquant effet, vu du dehors, qu'on aimerait mieux, je crois, ne rien voir de la vie ou aller manger à la cuisine.

Pour regagner la ville, nous sommes descendus par une tour qui servait aux voitures à monter presque dans la place. La pente douce et garnie de sable tourne autour d'un axe de pierre comme les marches d'un escalier. La voûte est sombre, éclairée seulement par le jour vif des meurtrières. Les consoles où s'appuie l'extrémité intérieure de l'arc de voûte représentent des sujets grotesques ou obscènes. Une intention dogmatique semble avoir présidé à leur composition. Il faudrait prendre l'œuvre à partir d'en bas, qui commence par l'_Aristoteles equitatus_ (sujet traité déjà sur une des statues du chœur de la cathédrale de Rouen), et l'on arrive, par des dégradations, à un monsieur qui s'amuse avec une dame, dans la posture perfide recommandée par Lucrèce et par _l'Amour conjugal_. La plupart des sujets intermédiaires ont, du reste, été enlevés, au grand désespoir des chercheurs de fantaisies drolatiques, tels que nous autres, et enlevés de sang-froid, exprès, par décence, et comme nous le disait, d'un ton convaincu, le domestique de Sa Majesté, «parce qu'il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Château de Chenonceaux._--..... Je ne sais quoi d'une suavité singulière et d'une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceaux. Il est à quelque distance du village qui se tient à l'écart respectueusement. On le voit, au fond d'une grande allée d'arbres, entouré de bois, encadré dans un vaste parc à belles pelouses. Bâti sur l'eau, en l'air, il lève ses tourelles, ses cheminées carrées. Le Cher passe dessous et murmure au bas de ses arches, dont les arêtes pointues brisent le courant. C'est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n'a rien d'ennuyeux et sa mélancolie n'a pas d'amertume.

On entre par le bout d'une longue salle voûtée en ogives, qui servait autrefois de salle d'armes. On y a mis quelques armures qui, malgré la nécessité de semblables ajustements, ne choquent pas et semblent à leur place. Tout l'intérieur est entendu avec goût. Les tentures et les ameublements de l'époque sont conservés et soignés avec intelligence. Les grandes et vénérables cheminées du XVIe siècle ne recèlent pas sous leur manteau les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui savent se nicher sous de moins grandes.

Dans les cuisines, que nous visitâmes également, et qui sont contenues dans une arche du château, une servante épluchait des légumes, un marmiton lavait des assiettes, et debout aux fourneaux, le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son honnête vie de château, sa paresseuse et intelligente existence d'homme bien né. J'aime les propriétaires de Chenonceaux.

N'y a-t-il pas, d'ailleurs, partout de bons vieux portraits à vous faire passer devant un temps infini, en vous figurant le temps où leurs maîtres vivaient, et les ballets où tournoyaient les vertugadins de toutes ces belles dames roses, et les bons coups d'épée que ces gentilshommes s'allongeaient avec leurs rapières. Voilà des tentations de l'histoire. On voudrait savoir si ces gens-là ont aimé comme nous et les différences qu'il y avait entre leurs passions et les nôtres. On voudrait que leurs lèvres s'ouvrissent, pour nous dire les récits de leur cœur, tout ce qu'ils ont fait autrefois, même de futile, quelles furent leurs angoisses et leurs voluptés. C'est une curiosité irritante et séductrice, une envie rêveuse de savoir, comme on en a pour le passé inconnu d'une maîtresse... Mais ils restent sourds aux questions de nos yeux; ils restent là, muets, immobiles dans leurs cadres de bois, nous passons. Les mites picotent leur toile, on les revernit: ils sourient encore que nous sommes pourris et oubliés. Et puis d'autres viennent aussi les regarder jusqu'au jour où ils tomberont en poussière et où l'on rêvera de même devant nos propres images. Et l'on se demandera ce qu'on faisait dans ce temps-là, de quelle couleur était la vie, et si elle n'était pas plus chaude... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Je ne parlerais plus de toutes ces belles dames, si le grand portrait de Mme Deshoulières, en grand déshabillé blanc, debout, (c'est, du reste, une belle figure, et, comme le talent si décrié et si peu lu de ce poète, meilleure au second aspect qu'au premier), ne m'avait rappelé par le caractère infaillible de la bouche, qui est grosse, avancée, charnue et charnelle, la brutalité singulière du portrait de Mme de Staël, par Gérard. Quand je le vis, il y a deux ans, à Coppet, éclairé par le soleil de juin, je ne pus m'empêcher d'être frappé par ces lèvres rouges et vineuses, par ces narines larges, reniflantes, aspirantes. La tête de George Sand offre quelque chose d'analogue. Chez toutes ces femmes à moitié hommes, la spiritualité ne commence qu'à la hauteur des yeux. Tout le reste est resté dans les instincts matériels.

En fait de choses amusantes, il y a encore à Chenonceaux, dans la chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale concubine, tout en damas blanc et cerise. S'il m'appartenait, j'aurais bien du mal à m'empêcher de ne m'y pas mettre quelquefois. Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher dans celui de beaucoup de réalités plus palpables. N'a-t-on pas dit qu'en ces matières tout le plaisir n'était qu'imagination? Concevez-vous alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la volupté singulière, historique et XVIe siècle de poser sa tête sur l'oreiller de la maîtresse de François Ier et de se retourner sur ses matelas? (Oh! que je donnerais volontiers toutes les femmes de la terre pour avoir la momie de Cléopâtre!) Mais je n'oserais pas seulement, de peur de les casser, toucher aux porcelaines de Catherine de Médicis qui sont dans la salle à manger, ni mettre mon pied dans l'étrier de François Ier, de peur qu'il n'y restât, ni poser les lèvres sur l'embouchure de l'énorme trompe qui est dans la salle d'armes, de peur de m'y rompre la poitrine... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE III

_Château de Clisson._--..... Sur un coteau au pied duquel se joignent deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuiles abaissés à l'italienne et groupés là ainsi que dans les croquis d'Hubert, près d'une longue cascade qui fait tourner un moulin tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. A l'entour, c'est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur un courant où se trempent de molles touffes de verdure. L'horizon s'allonge, d'un côté, dans une perspective fuyante de prairies et, de l'autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont un flot vert s'écrase et descend jusqu'en bas.

Quand on a passé le pont et qu'on se trouve au pied du sentier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s'appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de machicoulis éventrés, tout empanaché d'arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toute sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue en rêvant sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les plantes sont fortes et ardues; le tronc des lierres, noueux, rugueux, tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les retient dans le réseau de ses branchages. Un arbre, à un endroit, a percé l'épaisseur de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l'air, a poussé au dehors l'irradiation de ses rameaux. Les fossés, dont la pente s'adoucit par la terre qui s'émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux, ont une courbe large et profonde, comme la haine et comme l'orgueil; et la porte d'entrée, avec sa vigoureuse ogive un peu cintrée et ses deux baies servant à relever le pont-levis, a l'air d'un grand casque qui regarde par les trous de sa visière.

Entré dans l'intérieur, on est surpris, émerveillé par l'étonnant mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse de la ruine. C'est bien là l'éternel et beau rire, le rire éclatant de la nature sur le squelette des choses; voilà bien les insolences de sa richesse, la grâce profonde de ses fantaisies, les envahissements mélodieux de son silence. Un enthousiasme grave et songeur vous prend à l'âme; on sent que la sève coule dans les arbres et que les herbes poussent avec la même force et le même rythme que les pierres s'écaillent et que les murailles s'affaissent. Un art sublime a arrangé, dans l'accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l'air aux saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, mirant leur visage l'un dans l'autre, ce qui fut et ce qui est. Toujours l'histoire et la nature révèlent ainsi, en l'accomplissant dans ce coin circonscrit du monde, le rapport incessant, l'hymen sans fin, celui de l'humanité qui s'envole et de la marguerite qui pousse, des étoiles qui s'allument et des hommes qui s'endorment, du cœur qui bat et de la vague qui monte. Et cela est si nettement établi à cette place, si complet, si dialogué, que l'on en tressaille intérieurement, comme si cette double vie fonctionnait en nous-mêmes, tant survient, brutale et immédiate, la perception de ces harmonies et de ces développements; car l'œil aussi a ses orgies et l'idée ses réjouissances.

Au pied de deux grands arbres dont les troncs s'entre-croisent, un jour vert coulant sur la mousse passe comme un flot lumineux et réchauffe toute cette solitude. Sur votre tête, un dôme de feuilles troué par le ciel qui tranche dessus en lambeaux d'azur, vous renvoie une lumière verdâtre et claire qui, contenue par les murs, illumine largement tous ses débris; en creuse les rides, en épaissit les ombres, en dévoile toutes les finesses cachées.

On s'avance enfin, on marche entre ces murs, sous ces arbres, on s'en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui s'éventrent et d'où s'épand quelque large plante frissonnante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas; les lézards courent sous les broussailles, les insectes montent le long des murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son rêve.

Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses machicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux château des Clisson se peut reconstruire encore et réapparaître. Le souvenir des existences d'autrefois découle de ces murs, avec l'émanation des orties et la fraîcheur des lierres. D'autres hommes que nous ont agité là-dedans leurs passions plus violentes; ils avaient des mains plus fortes, des poitrines plus larges.

De longues traînées noires montent encore en diagonales le long des murs, comme au temps où flambaient les bûches dans les cheminées vastes de dix-huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie indiquent la place des étages où l'on montait jadis par les escaliers tournants qui s'écroulent et qui ouvrent sur l'abîme leurs portes vides. Quelquefois un oiseau, débusquant de son nid accroché dans les ronces, au fond d'un angle sombre, s'abaissait, ses ailes étendues, et passait par l'arcade d'une fenêtre pour s'en aller dans la campagne.

Au haut d'un pan de muraille élevé, tout nu, gris, sec, des baies carrées, inégales de grandeur et d'alignement, laissaient éclater à travers leurs barreaux croisés la couleur pure du ciel, dont le bleu vif encadré par la pierre tirait l'œil avec une attraction surprenante. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre et répété. Au milieu de tout cela, une vache broutait, qui marchait là-dedans comme dans un pré, épatant sur l'herbe sa corne fendue.

Il y a une fenêtre, une grande fenêtre qui donne sur une prairie que l'on appelle la _prairie des chevaliers_. C'était là, de dessus un banc de pierres entablées dans l'épaisseur de la muraille, que les grandes dames d'alors pouvaient voir les chevaliers entre-choquer le poitrail bardé de fer de leurs chevaux et la masse d'armes descendre sur les cimiers, les lances se rompre, les hommes tomber sur le gazon. Par un beau jour d'été, comme aujourd'hui peut-être, quand ce moulin qui claque sa cliquette et met en bruit tout le paysage n'existait pas, quand il y avait des toits au haut de ces murailles, des cuirs de Flandre sur ces parois, des toiles cirées à ces fenêtres, moins d'herbe, et des voix et des rumeurs de vivants, oui, là, plus d'un cœur, serré dans sa gaîne de velours rouge, a battu d'angoisse et d'amour. D'adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre que tapissent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravate et qui courbait le panache des gentilshommes.

Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V. Dans la prison des hommes, nous avons vu encore au plafond le grand crochet double qui servait à pendre; et nous avons touché avec des doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée et comme capitonnée de fer. Au milieu, un petit guichet grillé servait à jeter dans la fosse ce qu'il fallait pour que la condamnée ne mourût pas. C'était cela qu'on ouvrait, et non la porte, qui, bouche discrète des plus terribles confidences, était de celles qui se ferment toujours et ne s'ouvrent jamais. C'était le bon temps de la haine. Alors, quand on haïssait quelqu'un, quand on l'avait enlevé dans une surprise, ou pris en trahison dans une entrevue, mais qu'on l'avait enfin, qu'on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir à toute heure, à toute minute, compter ses angoisses, boire ses larmes. On descendait dans son cachot, on lui parlait, on marchandait son supplice pour rire de ses tortures, on débattait sa rançon; on vivait sur lui, de lui, de sa vie qui s'éteignait, de son or qu'on lui prenait. Toute votre demeure, depuis le sommet des tours jusqu'au pied des douves, pesait sur lui, l'écrasait, l'ensevelissait; et les vengeances de famille s'accomplissaient ainsi, dans la famille, et par la maison elle-même, qui en constituait la force et en symbolisait l'idée.

Quelquefois, cependant, quand ce misérable qui était là était un grand seigneur, un homme riche, quand il allait mourir, quand on en était repu et que toutes les larmes de ses yeux avaient fait à la haine de son maître comme des saignées rafraîchissantes, on parlait de le relâcher. Le prisonnier promettait tout: il rendrait les places fortes, il remettrait les clefs de ses meilleures villes, il donnerait sa fille en mariage, il doterait des églises, il irait à pied au Saint-Sépulcre. Et de l'argent! de l'argent encore! Il en ferait plutôt faire par les Juifs! Alors on signait le traité, on le contresignait, on l'antidatait; on apportait les reliques, on jurait dessus, et le prisonnier revoyait le soleil. Il enfourchait un cheval, partait au galop, rentrait chez lui, faisait baisser la herse, convoquait ses gens et décrochait son épée. Sa haine éclatait au dehors en explosions féroces. C'était le moment des colères terrifiantes et des rages victorieuses. Le serment? Le pape vous en relevait, et, pour la rançon, on ne la payait pas.

Quand Clisson fut enfermé dans le château de l'Hermine, il promit pour en sortir cent mille francs d'or, la restitution des places appartenant au duc de Penthièvre, la non-exécution du mariage de sa fille Marguerite avec le duc de Penthièvre. Et, dès qu'il fut sorti, il commença par attaquer Chatelaudren, Guingamp, Lamballe et Saint-Malo, qui furent pris ou capitulèrent. Le duc de Penthièvre se maria avec sa fille, et quant aux cent mille francs d'or qu'il avait soldés, on les lui rendit. Mais ce furent les peuples de Bretagne qui payèrent.

Quand Jean V fut enlevé, au pont de Loroux, par le comte de Penthièvre, il promit une rançon d'un million; il promit sa fille aînée, fiancée déjà au roi de Sicile. Il promit Montcontour, Sesson et Jugan, etc., ne donna ni sa fille, ni l'argent, ni les places fortes. Il avait fait vœu d'aller au Saint-Sépulcre. Il s'en acquitta par procureur. Il avait fait vœu de ne plus lever ni tailles ni subsides; le pape l'en dégagea. Il avait fait vœu de donner à Notre-Dame de Nantes, son pesant d'or; mais comme il pesait près de deux cents livres, il resta fort endetté. Avec tout ce qu'il put ramasser et prendre, il forma bien vite une ligue et força les Penthièvre à lui acheter cette paix, qu'ils lui avaient vendue.

De l'autre côté de la Sèvre, et s'y trempant les pieds, un bois couvre la colline de sa masse verte et fraîche; c'est _la Garenne_, parc très beau de lui-même, malgré les beautés factices qu'on y a voulu introduire. M. Semot (le père du propriétaire actuel), qui était un peintre de l'empire et un artiste lauréat, a travaillé là, du mieux qu'il a pu, à reproduire ce froid goût italien, républicain, romain, qui était fort à la mode du temps de Canova et de Mme de Staël. On était pompeux, grandiose et noble. C'était le temps où on sculptait des urnes sur les tombeaux, où l'on peignait tout le monde en manteau et chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d'Oswald qui a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu'il y eût sur toutes les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup de ruines.

Ce genre de beautés ne manque pas à la Garenne. Il y a un temple de Vesta, et, en face, un temple à l'Amitié.

.... Les inscriptions, les rochers composés, les ruines factices sont prodigués ici avec naïveté et conviction..... Mais toutes les richesses poétiques sont réunies dans la grotte d'Héloïse, sorte de dolmen naturel sur le bord de la Sèvre.

..... Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d'Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l'idéal étroit de la fillette sentimentale? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard, celle qui l'aimait d'une admiration si dévouée, quoi qu'il fût dur, quoi qu'il fût sombre et qu'il ne lui épargnât ni les amertumes ni les coups. Elle craignait de l'offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu'à lui. Elle ne voulait pas qu'il l'épousât, trouvant que: «c'était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous... une femme se l'appropriât pour elle seule». Sentant, disait-elle: «plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu'à celui d'épouse, qu'à celui d'impératrice, et s'humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .