Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine

Part 6

Chapter 63,808 wordsPublic domain

J'ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo, plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas! Viennent à moi ceux qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, appelé Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon!

ANTOINE.

Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!

Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a renvoyé! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes; et vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jeté dans les flots le sac qui contenait tes artifices!

SIMON.

Les veux-tu?

Antoine le regarde;--et une voix intérieure murmure dans sa poitrine: «Pourquoi pas?»

Simon reprend:

Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages--et le désir qui te ronge; avoue-le!

Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter; mais ce fut la tête d'une brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli tout vivant; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est que me voilà!

Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se recule.

Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or; j'établirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes, apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?

Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.

C'est la voix du Très-Haut! «car l'Éternel ton Dieu est un feu», et toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer.

Tu vas en recevoir le baptême,--ce second baptême annoncé par Jésus, et qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était ouverte!

Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en asperger Antoine:

Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos nous arrive dans la huitième maison...

ANTOINE

s'écrie:

Ah! si j'avais de l'eau bénite!

La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée.

Ennoia et Simon ont disparu.

Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l'atmosphère.

ANTOINE

étendant ses bras, comme un aveugle:

Où suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr, est trop loin de moi... Ah! quelle nuit! quelle nuit!

Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperçoit deux hommes, couverts de longues tuniques blanches.

Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à la main, et que son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des Orientaux.

Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve.

Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête, et poudreux comme des gens qui arrivent de voyage.

ANTOINE

en sursaut:

Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!

DAMIS

--C'est le petit homme.--

Là, là!... bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le maître.

Il s'assoit; l'autre reste debout. Silence.

ANTOINE

reprend:

Vous venez ainsi?...

DAMIS.

Oh! de loin,--de très loin!

ANTOINE.

Et vous allez?...

DAMIS

désignant l'autre:

Où il voudra!

ANTOINE.

Qui est-il donc?

DAMIS.

Regarde-le!

ANTOINE

à part:

Il a l'air d'un saint! Si j'osais...

La fumée est partie. Le temps est très clair. La lune brille.

DAMIS.

A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?

ANTOINE.

Je songe... Oh! rien.

DAMIS

s'avance vers Apollonius et fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée, sans lever la tête.

Maître! c'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la sagesse.

APOLLONIUS.

Qu'il approche!

Antoine hésite.

DAMIS.

Approchez!

APOLLONIUS

d'une voix tonnante:

Approche! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je pense, n'est-ce pas cela, enfant?

ANTOINE.

... Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.

APOLLONIUS.

Réjouis-toi, je vais te les dire!

DAMIS

bas à Antoine:

Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'œil, reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en profiter aussi, moi!

APOLLONIUS.

Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu m'arrêteras,--car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait par ses œuvres.

DAMIS

à Antoine:

Quel homme juste! hein?

ANTOINE.

Décidément, je crois qu'il est sincère.

APOLLONIUS.

La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix des cygnes qui chantaient dans son rêve.

Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait le corps avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste.

Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trésors qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices, et le gouverneur de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria devant ma famille qu'il me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours après, assassiné par les Romains.

DAMIS

à Antoine, en le frappant du coude:

Hein? quand je vous disais! quel homme!

APOLLONIUS.

J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un soupir; et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme d'un fantôme.

DAMIS.

Auriez-vous fait cela, vous?

APOLLONIUS.

Le temps de mon épreuve terminé, j'entrepris d'instruire les prêtres qui avaient perdu la tradition.

ANTOINE.

Quelle tradition?

DAMIS.

Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!

APOLLONIUS.

J'ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les sacerdotes des nègres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sondé les lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du Désert!

DAMIS.

C'est pourtant vrai, tout cela! J'y étais, moi!

APOLLONIUS.

J'ai d'abord été jusqu'à la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.

DAMIS.

Moi! moi! mon bon maître! Je vous aimai tout de suite! Vous étiez plus doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!

APOLLONIUS

sans l'entendre:

Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprète.

DAMIS.

Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.

APOLLONIUS.

Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.

DAMIS.

Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.

ANTOINE

à part:

Que signifie...

APOLLONIUS.

Le roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde, constellée d'étoiles;--et de la coupole pendaient, à des fils que l'on n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues.

ANTOINE

rêvant:

Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?

DAMIS.

C'est là une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve.

Dessinant par terre, avec son bâton.

Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et l'intérieur donc, si vous saviez!

APOLLONIUS.

Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour qui en supporte une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième--et il y en a trois autres encore! La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n'y entre que la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m'y fit loger.

DAMIS.

A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul à me promener par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers; j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. Mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître.

APOLLONIUS.

Enfin, nous sortîmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vîmes tout à coup une empuse.

DAMIS.

Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un âne; elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut.

ANTOINE

à part:

Où veulent-ils en venir?

APOLLONIUS.

A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant énorme, que les reines s'amusaient à parfumer. C'était l'éléphant de Porus, qui s'était enfui après la mort d'Alexandre.

DAMIS.

Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.

ANTOINE.

Ils parlent abondamment comme des gens ivres.

APOLLONIUS.

Phraortes nous fit asseoir à sa table.

DAMIS.

Quel drôle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je n'approuve pas...

APOLLONIUS.

Quand je fus prêt à partir, le roi me donna un parasol et me dit: «J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.»

Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour écarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.

Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d'or à la main, nous conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes existences. Il avait été le fleuve Indus et me rappela que j'avais conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.

DAMIS.

Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.

ANTOINE.

Ils ont l'air vague comme des ombres.

APOLLONIUS.

Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, les Cynocéphales gorgés de lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu'une sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'Océan, nous tournâmes à droite pour revenir.

Nous sommes revenus par la région des Aromates, par le pays des Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des Adramites et des Homérites;--puis, à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le royaume des Pygmées.

ANTOINE

à part:

Comme la terre est grande!

DAMIS.

Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus jadis étaient morts.

Antoine baisse la tête. Silence.

APOLLONIUS

reprend:

Alors on commença dans le monde à parler de moi.

La peste ravageait Éphèse; j'ai fait lapider un vieux mendiant.

DAMIS.

Et la peste s'en est allée!

ANTOINE.

Comment! il chasse les maladies?

APOLLONIUS.

A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus.

DAMIS.

Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser.--Aimer une femme, passe encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maître lui posa la main sur le cœur; et l'amour aussitôt s'éteignit.

ANTOINE.

Quoi! il délivre des démons?

APOLLONIUS.

A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte.

DAMIS.

Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa mère.

ANTOINE.

Comment! il ressuscite les morts?

APOLLONIUS.

J'ai prédit le pouvoir à Vespasien.

ANTOINE.

Quoi! il devine l'avenir?

DAMIS.

Il y avait à Corinthe...

APOLLONIUS.

Etant à table avec lui, aux eaux de Baïa...

ANTOINE.

Excusez-moi, étrangers, il est tard!

DAMIS.

Un jeune homme qu'on appelait Ménippe.

ANTOINE.

Non! non! allez-vous-en!

APOLLONIUS.

Un chien entra, portant à la gueule une main coupée.

DAMIS.

Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.

ANTOINE.

Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!

APOLLONIUS.

Il rôdait vaguement autour des lits.

ANTOINE.

Assez!

APOLLONIUS.

On voulait le chasser.

DAMIS.

Ménippe donc se rendit chez elle; ils s'aimèrent.

APOLLONIUS.

Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les genoux de Flavius.

DAMIS.

Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle.

ANTOINE

bondissant:

Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas...

DAMIS.

Le Maître lui dit: «O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un serpent te caresse! à quand les noces?» Nous allâmes tous à la noce.

ANTOINE.

J'ai tort, bien sûr, d'écouter cela!

DAMIS.

Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient; on n'entendait cependant ni le bruit des pas ni le bruit des portes. Le Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs s'écroulèrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C'était une vampire qui satisfaisait les beaux jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.

APOLLONIUS.

Si tu veux savoir l'art...

ANTOINE.

Je ne veux rien savoir!

APOLLONIUS.

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome.

ANTOINE.

Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!

APOLLONIUS.

Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un épithalame de Néron, et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde prise à la cythare de l'empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main.

DAMIS.

Vous avez eu bien tort, par exemple!

APOLLONIUS.

L'empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d'agate. Il se détourna, et fronçant ses sourcils blonds: «Pourquoi ne me crains-tu pas? me demanda-t-il.--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait intrépide», répondis-je.

ANTOINE

à part:

Quelque chose d'inexplicable m'épouvante.

Silence.

DAMIS

reprend d'une voix aiguë:

Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire...

ANTOINE

en sursaut:

Je suis malade! Laissez-moi!

DAMIS.

Écoutez donc. Il a vu, d'Éphèse, tuer Domitien, qui était à Rome.

ANTOINE

s'efforçant de rire:

Est-ce possible!

DAMIS.

Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre, tout à coup il s'écria: «On égorge César!» et il ajoutait de temps à autre: «Il roule par terre; oh! comme il se débat! Il se relève; il essaye de fuir; les portes sont fermées; ah! c'est fini! le voilà mort!» Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme vous savez.

ANTOINE.

Sans le secours du Diable... certainement...

APOLLONIUS.

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'était enfui par mon ordre, et je restais seul dans ma prison.

DAMIS.

C'était une terrible hardiesse, il faut avouer!

APOLLONIUS.

Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais ma harangue toute prête que je tenais sous mon manteau.

DAMIS.

Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions mort; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous apparûtes, et vous nous dites: «C'est moi!»

ANTOINE

à part:

Comme Lui!

DAMIS

très haut:

Absolument!

ANTOINE.

Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!

APOLLONIUS.

Il est descendu du ciel. Moi, j'y monte,--grâce à ma vertu qui m'a élevé jusqu'à la hauteur du principe!

DAMIS.

Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des prêtres!

APOLLONIUS

se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:

C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, tous les oracles! J'ai pénétré dans l'antre de Trophonius, fils d'Apollon! J'ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu'elles portent sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra! j'ai serré contre mon cœur le serpent de Sabasius! j'ai reçu l'écharpe des Cabires! j'ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j'ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace!

DAMIS

riant bêtement:

Ah! ah! ah! aux mystères de la Bonne Déesse!

APOLLONIUS.

Et maintenant nous recommençons le pèlerinage!

Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la plante d'outre-mer.

DAMIS.

Viens! c'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête.

ANTOINE.

Le coq n'a pas chanté! J'entends le grillon dans les sables, et je vois la lune qui reste en place.

APOLLONIUS.

Nous allons au sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l'escarboucle de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses; ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton cœur comme sur ta face.

DAMIS.

Maître! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent, la feuille du myrte est envolée!

APOLLONIUS.

Oui! partons!

ANTOINE.

Non! moi, je reste!

APOLLONIUS.

Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les morts?

DAMIS.

Demande-lui plutôt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!

ANTOINE.

Oh! que je souffre! que je souffre!

DAMIS.

Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements!

APOLLONIUS.

Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les hippocentaures et les dauphins!

ANTOINE

pleure.

Oh! oh! oh!

APOLLONIUS.

Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.

DAMIS.

Serre ta ceinture! noue tes sandales!

APOLLONIUS.

Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.

ANTOINE

joignant les mains:

Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!

APOLLONIUS.

J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!

ANTOINE.

Au secours, Seigneur!

Il se précipite vers la croix.

APOLLONIUS.

Quel est ton désir? ton rêve? Le temps seulement d'y songer...

ANTOINE.

Jésus, Jésus, à mon aide!

APOLLONIUS.

Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus?

ANTOINE.

Quoi? Comment?

APOLLONIUS.

Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons face à face!

DAMIS

bas:

Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!

Antoine, au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour de lui, avec des gestes patelins:

Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une façon de dire exagérée, prise aux Orientaux. Cela n'empêche nullement.

APOLLONIUS.

Laisse-le, Damis!

Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu'il a des Dieux l'empêche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau d'un roi jaloux!

Toi, mon fils, ne me quitte pas!

Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste suspendu.

Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux, réside le monde des Idées, tout plein du Verbe! D'un bond, nous franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinité l'Éternel, l'Absolu, l'Être!--Allons! donne-moi la main! En marche!

Tous les deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement.

Antoine, embrassant la croix, les regarde monter.

Ils disparaissent.

V

ANTOINE

marchant lentement:

Celui-là vaut tout l'enfer!

Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m'a pas si profondément charmé.

Sa manière de parler des Dieux inspire l'envie de les connaître.

Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l'île d'Éléphantine, du temps de Dioclétien. L'empereur avait cédé aux Nomades un grand pays, à condition qu'ils garderaient les frontières; et le traité fut conclu au nom des «Puissances invisibles». Car les Dieux de chaque peuple étaient ignorés de l'autre peuple.

Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien, naviguant au milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et des Romains!

Quand j'habitais le temple d'Héliopolis, j'ai souvent considéré tout ce qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles pinçant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes à tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques; et leurs formes surnaturelles m'entraînaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.

Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un esprit. L'âme des Dieux est attachée à leurs images.

Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les autres... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?

Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, des branches d'arbres, de vagues représentations d'animaux, puis des espèces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il éclate de rire.

Un autre rire part derrière lui; et Hilarion se présente--habillé en ermite, beaucoup plus grand que tout à l'heure, colossal.

ANTOINE

n'est pas surpris de le revoir.

Qu'il faut être bête pour adorer cela!

HILARION.

Oh! oui, extrêmement bête!

Alors défilent devant eux des idoles de toutes les nations et de tous les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.

Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goémons qui pendent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues pour leur base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.

Antoine et Hilarion s'amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à force de rire.

Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupières et bégayent comme des muets: «Bâ! bâ! bâ!»

A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied, s'acharne dessus.