Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine
Part 3
A force de piétiner d'impatience, il m'est venu des calus au talon, et j'ai cassé un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes en disant à chaque passant: «L'avez-vous vu?»
La nuit, je pleurais, le visage tourné vers la muraille. Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques d'eau de mer dans les rochers, car je t'aime! Oh! oui! beaucoup!
Elle lui prend la barbe.
Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très gaie, tu verras! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires à raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.
Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!
Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement.
Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret toujours plié, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore, nous les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison! Mais... comment!... à quoi songes-tu?
Elle l'examine.
Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je t'épilerai.
Antoine reste immobile, plus raide qu'un pieu, pâle comme un mort.
Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, vingt mille chariots de guerre et une belle barbe! Je t'ai apporté mes cadeaux de noces. Choisis.
Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises.
Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a là dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d'Élisa; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île Palæsimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Émath, et ces franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a... mais viens donc! Viens donc!
Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue:
Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'étincelles, est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane. Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai faire des robes, que tu mettras à la maison.
Poussez les crochets de l'étui en sycomore, et donnez-moi la cassette d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant!
On retire d'une boîte quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on apporte un petit coffret chargé de ciselures.
Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides? le voilà! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres qui ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit dessus, comme une balle de liège. Je vais le passer à ton bras, et tu le porteras à la chasse.
Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte! Retourne-la, tâche de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait. Embrasse-moi, je te le dirai.
Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras tendus.
C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous conclûmes un marché. Il se leva, et sortant à pas de loup...
Elle fait une pirouette.
Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!
Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.
Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés dans des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu'ils refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos des trompes d'ivoire.
Antoine soupire.
J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai des girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur le bord de mon toit quand je prends l'air après dîner.
Assise dans une coquille et traînée par les dauphins, je me promène dans les grottes, écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.
Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber la poudre bleue.
Son plumage, de couleur orange, semble composé d'écailles métalliques. Sa petite tête, garnie d'une huppe d'argent, représente un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue de paon, qu'il étale en rond derrière lui.
Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes et demeure immobile.
Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux! Merci! merci! messager de mon cœur!
Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.
Elle tord ses bras langoureusement.
Oh! si tu voulais! si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un promontoire au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes! Viens!
Antoine se recule. Elle se rapproche, et d'un ton irrité:
Comment! ni riche, ni coquette, ni amoureuse? Ce n'est pas tout cela qu'il te faut, hein! mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes! Préfères-tu un corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, plus sombres que les cavernes mystiques? Regarde-les, mes yeux!
Antoine, malgré lui, les regarde.
Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours chantant sous sa lanterne jusqu'à la patricienne effeuillant des roses du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je suis un monde. Mes vêtements n'ont qu'à tomber, et tu découvriras sur ma personne une succession de mystères!
Antoine claque des dents.
Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps t'emplira d'une joie plus véhémente que la conquête d'un empire. Avance tes lèvres! mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans ton cœur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, t'ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, serré par mes bras, dans un tourbillon...
Antoine fait un signe de croix.
Tu me dédaignes! adieu!
Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne:
Bien sûr! une femme si belle!
Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe la soulève.
Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras, tu t'ennuieras! Mais je m'en moque! la! la! la! oh! oh! oh!
Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.
Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons, le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé;--et la Reine de Saba s'éloigne en poussant une sorte de hoquet convulsif qui ressemble à des sanglots ou à un ricanement.
III
Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa cabane.
C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine,
pense-t-il.
Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante tunique, tout en gardant à sa main un rouleau de papyrus.
La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
ANTOINE
l'observe de loin et en a peur.
Qui es-tu?
L'ENFANT
répond:
Ton ancien disciple Hilarion!
ANTOINE.
Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine.
HILARION.
J'en suis revenu! c'est bien moi!
ANTOINE
se rapproche, et il le considère.
Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse. Celle-là est toute sombre et vieille.
HILARION.
De longs travaux m'ont fatigué!
ANTOINE.
La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.
HILARION.
C'est que je me nourris de choses amères!
ANTOINE.
Et ces cheveux blancs?
HILARION.
J'ai eu tant de chagrins!
ANTOINE
à part:
Serait-ce possible?...
HILARION.
Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un matelot de te faire parvenir trois poinçons.
ANTOINE.
Il sait tout!
HILARION.
Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues périodes sans m'apercevoir.
ANTOINE.
Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit particulièrement...
HILARION.
Tous les Péchés capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se brisent contre un saint tel que toi!
ANTOINE.
Oh! non!... non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,--comme le grand Athanase, par exemple!
HILARION.
Il a été ordonné illégalement par sept évêques!
ANTOINE.
Qu'importe! si sa vertu...
HILARION.
Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, et finalement exilé comme accapareur.
ANTOINE.
Calomnie!
HILARION.
Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des largesses?
ANTOINE.
On l'affirme; j'en conviens.
HILARION.
Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène!
ANTOINE.
Hélas!
HILARION.
Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «l'homme du Seigneur».
ANTOINE.
Ah! cela, c'est un blasphème!
HILARION.
Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du Verbe.
ANTOINE
souriant de plaisir:
En effet, il n'a pas l'intelligence très... élevée.
HILARION.
Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise.
ANTOINE.
Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la terre,--même par la plante de mes pieds!
HILARION.
Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin, d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui! C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire d'un enfant.
ANTOINE
éclate en sanglots.
Assez! assez! tu remues trop mon cœur!
HILARION.
Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!
ANTOINE.
Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour recevoir le sang des confesseurs.
HILARION.
Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres.
ANTOINE.
Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre!
HILARION.
Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également pour l'erreur?
ANTOINE.
Te tairas-tu, vipère!
HILARION.
Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain vertige, mille circonstances les aident.
Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.
D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys, Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée, et le concile d'Elvire...
ANTOINE
se bouche les oreilles.
Je n'écoute plus!
HILARION
élevant la voix:
Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite, pourquoi discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et jusqu'au texte de la loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans ta main?
ANTOINE.
Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.
HILARION.
Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du vrai. La religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que tu méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, pour son salut, communiquer avec ses frères,--ou bien l'Église, l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,--et écouter toutes les raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poète Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys l'Alexandrin reçut du ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.
ANTOINE.
Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis...
En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et Antoine, pour ne plus le voir, ferme les yeux.
HILARION.
Rassure-toi, bon ermite!
Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand à la première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute.
Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées, avec son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, qui, assis près de lui, reste le front penché.
Après un moment de silence, Hilarion reprend:
La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles? Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?
ANTOINE.
Peu importe! il faut croire l'Écriture!
HILARION.
Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement; mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire?
ANTOINE.
S'en remettre à l'Église!
HILARION.
Donc l'Écriture est inutile?
ANTOINE.
Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait... des obscurités... Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure.
HILARION.
Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe, d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton; dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est des sandales et un bâton. Je m'y perds!...
ANTOINE
avec ébahissement:
En effet... en effet...
HILARION.
Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui m'a touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?
ANTOINE.
Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre!
HILARION.
Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le tenter, lui, Dieu?
Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues?
ANTOINE.
Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois parfois que je suis maudit.
HILARION.
Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?
ANTOINE.
J'ai toujours besoin de l'adorer!
Après un long silence,
HILARION
reprend:
Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise. Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la raison des germes et des métamorphoses?
ANTOINE.
Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!
HILARION.
Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout alentour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêle à leurs voix. Tu les écouteras; et la face de l'Inconnu se dévoilera!
ANTOINE
soupirant:
La route est longue, et je suis vieux!
HILARION.
Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près de toi; ici!--Entrons!
IV
Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,--où l'on distingue, dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes sur les murs.
Au milieu de la houle, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes, debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres prient les bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent du vin; autour d'une table, des fidèles font les agapes; des martyrs démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards, appuyés sur des bâtons, racontent leurs voyages.
Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière, la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.
Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.
HILARION.
Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula, l'épouse de Pilate, et Poppée, la concubine de Néron. Ne tremble plus! avance!
Et il en arrive d'autres continuellement.
Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris d'amour, des cantiques et des objurgations.
ANTOINE
à voix basse:
Que veulent-ils?
HILARION.
Le Seigneur a dit: «J'aurais encore à vous parler de bien des choses.» Ils possèdent ces choses.
Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et très pâles, siège le prophète Manès,--beau comme un archange, immobile comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,
MANÈS
fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où s'échappent des sons cristallins:
La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le Splenditenens et l'Omophore à six visages.
Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.
Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son essence une vertu qui produisit le premier homme, et il l'environna des cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une partie, et cette partie est l'âme.
Il n'y a qu'une seule âme--universellement épandue, comme l'eau d'un fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.