Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 5: La tentation de saint Antoine

Part 10

Chapter 103,896 wordsPublic domain

Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il éprouvait de l'amour, de la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment ni se contenir dans une forme.

ANTOINE.

Un jour, pourtant, je le verrai!

LE DIABLE.

Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini, dans un endroit restreint enfermant l'absolu!

ANTOINE.

N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer pour le mal!

LE DIABLE.

L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte!

Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruauté qu'il le conserve?

Penses-tu qu'il soit continuellement à rajuster le monde comme une œuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les êtres depuis le vol du papillon jusqu'à la pensée de l'homme?

S'il a créé l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence existe, la création est défectueuse.

Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit, le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un coin de l'étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier. Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!

Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes; maintenant elles couvrent l'espace.

ANTOINE

n'y voit plus. Il défaille.

Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'âme. Cela excède la portée de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule dans l'immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience éclate sous cette dilatation du néant!

LE DIABLE.

Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton esprit. Tel qu'un miroir concave, il déforme les objets;--et tout moyen te manque pour en vérifier l'exactitude.

Jamais tu ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue; par conséquent, tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de Dieu, ni même dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord connaître l'Infini!

La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une imagination de ta pensée.

A moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l'apparence au contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la seule réalité.

Mais es-tu sûr de voir? es-tu même sûr de vivre? Peut-être qu'il n'y a rien!

Le Diable a pris Antoine; et, le tenant au bout de ses bras, il le regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.

Adore-moi donc! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu!

Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.

Le Diable l'abandonne.

VII

ANTOINE

se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise.

Le ciel commence à blanchir.

Est-ce la clarté de l'aube, ou bien un reflet de la lune?

Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:

J'éprouve une fatigue... comme si tous mes os étaient brisés!

Pourquoi?

Ah! c'est le Diable! je me souviens;--et même il me redisait tout ce que j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d'Héraclite, de Mélisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la création, l'impossibilité de rien connaître!

Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu!

Riant amèrement:

Ah! démence! démence! Est-ce ma faute? La prière m'est intolérable! J'ai le cœur plus sec qu'un rocher! Autrefois, il débordait d'amour!...

Le sable, le matin, fumait à l'horizon comme la poussière d'un encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semblé que tous les êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, félicités de l'extase, présents du ciel, qu'êtes-vous devenus!

Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, à la recherche d'une solitude pour établir des monastères. C'était le dernier soir; et nous pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. A mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps s'allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit fut lente à venir; et des ondes noires se répandaient sur la terre qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.

Quand j'étais un enfant, je m'amusais avec des cailloux à construire des ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait.

Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane, sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une hyène, en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!

Il sanglote.

Non, Ammonaria ne l'aura pas quittée!

Où est-elle maintenant, Ammonaria?

Peut-être qu'au fond d'une étuve elle retire ses vêtements l'un après l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la seconde plus légère, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque. Sa chevelure à l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et suffoquant un peu dans l'atmosphère trop chaude, elle respire, la taille cambrée, les deux seins en avant. Tiens!... voilà ma chair qui se révolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux supplices à la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!

Il se penche et regarde le précipice.

L'homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur le côté gauche; c'est un mouvement à faire! un seul.

Alors apparaît

UNE VIEILLE FEMME

Antoine se relève dans un sursaut d'épouvante.--Il croit voir sa mère ressuscitée.

Mais celle-là est beaucoup plus vieille et d'une prodigieuse maigreur.

Un linceul noué autour de sa tête pend avec ses cheveux blancs jusqu'au bas de ses deux jambes, minces comme des béquilles. L'éclat de ses dents couleur d'ivoire rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent, comme des lampes de sépulcre.

Avance, dit-elle. Qui te retient?

ANTOINE

balbutiant:

J'ai peur de commettre un péché!

ELLE

reprend:

Mais le roi Saül s'est tué! Razias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie d'Antioche s'est tuée! Domine d'Alep et ses deux filles, trois autres saintes, se sont tuées;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leurs cordons. Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome se la procurent comme débauche.

ANTOINE.

Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachorètes y succombent.

LA VIEILLE.

Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc! Il t'a créé, tu vas détruire son œuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance d'Érostrate n'était pas supérieure. Et puis, ton corps s'est assez moqué de ton âme pour que tu t'en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce sera vite terminé. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide peut-être?

Antoine écoute sans répondre;--et de l'autre côté paraît:

UNE AUTRE FEMME

jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.

Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très grasse, avec du fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de paillettes a des miroitements métalliques; ses lèvres charnues paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont tellement noyées de langueur qu'on la dirait aveugle.

Elle murmure:

Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton cœur te mène et selon le désir de tes yeux!

ANTOINE.

Quelle joie trouver? mon cœur est las, mes yeux sont troubles!

ELLE

reprend:

Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand tu seras dans l'atrium où murmure un jet d'eau, une femme se présentera--en péplos de soie blanche lamé d'or, les cheveux dénoués, le rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.

Tu ne connais pas non plus le trouble des adultères, les escalades, les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait habillée.

As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux de larmes douces!

Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la lumière de la lune? A la pression de vos mains jointes un frémissement vous parcourt; vos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme des ombres immatérielles, et votre cœur se remplit; il éclate; c'est un suave tourbillon, une ivresse débordante...

LA VIEILLE.

On n'a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l'amertume! Rien qu'à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde, la bêtise du soleil!

ANTOINE.

Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît!

LA JEUNE.

Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie de la serrer contre son cœur.

LA VIEILLE.

Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te recouvrira!

LA JEUNE.

Cependant tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport de la vie dans l'éternité!

La vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait des cercles dans l'air.

La jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, ses yeux roulent moelleusement.

LA PREMIÈRE

dit, en ouvrant les bras:

Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité!

et LA SECONDE

en offrant ses seins:

Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable!

Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur l'épaule.

Le linceul s'écarte et découvre le squelette de la Mort.

La robe se fend et laisse voir le corps entier de la Luxure, qui a la taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s'envolant par le bout.

Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.

LA MORT

lui dit:

Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu!

LA LUXURE.

Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de mes soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage, la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se retourne vers moi!

LA MORT.

Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides, dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec elle, s'abîmait dans le néant.

LA LUXURE.

Mon vertige est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes amours. On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance des rêves, l'immensité de ma tristesse?

LA MORT.

Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;--et on fait la guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or, un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d'hommages.

LA LUXURE.

Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs d'agonisant et des aspects de cadavre.

LA MORT.

C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous!

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille et chantent ensemble:

--Je hâte la dissolution de la matière!

--Je facilite l'éparpillement des germes!

--Tu détruis, pour mes renouvellements!

--Tu engendres, pour mes destructions!

--Active ma puissance!

--Féconde ma pourriture!

Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse.

Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.

C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoilé de points d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, à la manière d'un ver gigantesque qui se tiendrait debout.

La vision s'atténue, disparaît.

ANTOINE

se relève.

Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit de fornication et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens éternel.

Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la continuité de la vie.

Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées?

Il doit y avoir quelque part des figures primordiales, dont les corps ne sont que les images. Si on pouvait les voir, on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux dépassant toute conception...

Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.

Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front et se couche sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts tournoie, aboie.

Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent au balancement de tout son corps.

LE SPHINX

est immobile et regarde la Chimère:

Ici, Chimère; arrête-toi!

LA CHIMÈRE.

Non, jamais!

LE SPHINX.

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!

LA CHIMÈRE.

Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!

LE SPHINX.

Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!

LA CHIMÈRE.

Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!

LE SPHINX.

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!

LA CHIMÈRE.

Pour me suivre, tu es trop lourd!

LE SPHINX.

Où vas-tu donc, que tu cours si vite?

LA CHIMÈRE.

Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des alphabets sur le sable.

LE SPHINX.

C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent;--et mon regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur un horizon inaccessible.

LA CHIMÈRE.

Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les résolutions vertueuses.

Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur d'orichalque les quais de l'Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose dans la sagesse, je tombe dessus, et je le déchire.

LE SPHINX.

Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les étrangle.

Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les prend, et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse.

Antoine commence à trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,--ayant à ses côtés ces deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleure l'épaule.

LE SPHINX.

O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse!

LA CHIMÈRE.

O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur, je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore.

Ouvre ta gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos!

LE SPHINX.

Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je n'ai plus rien à dire.

LA CHIMÈRE.

Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me renies?

LE SPHINX.

C'est toi, caprice indomptable, qui passes et tourbillonnes!

LA CHIMÈRE.

Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!

Elle aboie.

LE SPHINX.

Tu remues, tu m'échappes!

Il grogne.

LA CHIMÈRE.

Essayons!--tu m'écrases!

LE SPHINX.

Non! impossible!

Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,--tandis que la Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des cercles.

L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.

Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des courbes indécises.

Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains.

Et d'abord s'avance

LE GROUPE DES ASTOMI

pareils à des bulles d'air que traverse le soleil.

Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des rêves, pas des êtres tout à fait...

LES NISNAS

n'ont qu'un œil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié du corps, qu'une moitié du cœur. Et ils disent, très haut:

Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.

LES BLEMMYES

absolument privés de tête:

Nos épaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de bœuf, de rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.

Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant tous les abîmes; et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus heureux, les plus vertueux.

LES PYGMÉES.

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur la bosse d'un dromadaire.

On nous brûle, on nous noie, on nous écrase; et toujours, nous reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantité!

LES SCIAPODES.

Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumière nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de dérangement et point de travail!--La tête le plus bas possible, c'est le secret du bonheur!

Leurs cuisses levées, ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient.

Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce sont des hommes à tête de chien.

LES CYNOCÉPHALES.

Nous sautons de branche en branche pour sucer les œufs, et nous plumons les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise de bonnets.

Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre turpitude en plein soleil.

Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant les femmes, nous sommes les maîtres,--par la force de nos bras et la férocité de notre cœur.

Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires!

Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur leurs dos velus.

Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.

Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup paraît un grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un buisson de cornes blanches.

LE SADHUZAG.

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et les ibis s'abattent dans mes rameaux.

--Écoute!

Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce.

Antoine presse son cœur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie va emporter son âme.

LE SADHUZAG.

Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois, plus touffu qu'un bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts tressaillent, les fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se dressent comme la chevelure d'un lâche.

--Écoute!

Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est comme déchiré.

Et son horreur augmente en voyant

LE MARTICHORAS

gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.

Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie; et ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière.--Tiens! tiens!

Le Martichoras jette les épines de sa queue, qui irradient comme des flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en claquant sur le feuillage.

LE CATOBLEPAS

buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.

Il est vautré tout à plat, et ses pieds disparaissent sous l'énorme crinière à poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mélancolique, farouche, je reste perpétuellement à sentir contre mon ventre la chaleur de la boue, en abritant sous mon aisselle des pourritures infinies. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans m'en apercevoir.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières,--mes paupières roses et gonflées, tout de suite, tu mourrais.

ANTOINE.

Oh! celui-là!... a... a... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidité m'attire. Non! non! je ne veux pas!

Il regarde par terre fixement.

Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse

LE BASILIC

grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une en bas.