Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2
Part 7
Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât, et non la prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur plus que les sens. C'était une béatitude indéfinie, un tel enivrement, qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu. Loin d'elle, des convoitises furieuses le dévoraient.
Bientôt il y eut dans leurs dialogues de grands intervalles de silence. Quelquefois une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l'un devant l'autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient; plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues.
Par l'exercice d'un tel mensonge, leur sensibilité s'exaspéra. Ils jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils souffraient du vent d'est, ils avaient des irritations sans cause, des pressentiments funèbres; un bruit de pas, le craquement d'une boiserie leur causaient des épouvantes comme s'ils avaient été coupables; ils se sentaient poussés vers un abîme; une atmosphère orageuse les enveloppait; et quand des doléances échappaient à Frédéric, elle s'accusait elle-même.
«Oui! je fais mal! j'ai l'air d'une coquette! Ne venez donc plus!»
Alors il répétait les mêmes serments,--qu'elle écoutait chaque fois avec plaisir.
Son retour à Paris et les embarras du jour de l'an suspendirent un peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures, quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner des ordres et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois qui venaient la voir. On se livrait alors à des conversations sur Léotade, M. Guizot, le pape, l'insurrection de Palerme et le banquet du XIIe arrondissement, lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se soulageait en déblatérant contre le pouvoir; car il souhaitait, comme Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant aigri. Mme Arnoux, de son côté, devenait sombre.
Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la manufacture, celle qu'on appelait la Bordelaise. Mme Arnoux l'apprit elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument, «puisqu'on la trahissait».
«Oh! je ne m'en trouble guère!» dit-elle.
Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux s'en méfiait-il?
«Non! pas maintenant!»
Elle lui conta qu'un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans une entière sécurité:
«Avec raison, n'est-ce pas? dit amèrement Frédéric.
--Oui, sans doute!»
Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot.
Un jour elle ne se trouva point chez elle à l'heure où il avait coutume d'y venir. Ce fut pour lui comme une trahison.
Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu'il apportait toujours plantées dans un verre d'eau.
«Où voulez-vous donc qu'elles soient?
--Oh! pas là! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre cœur.»
Quelque temps après, il lui reprocha d'avoir été la veille aux Italiens sans le prévenir. D'autres l'avaient vue, admirée, aimée peut-être; Frédéric s'attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la tourmenter; car il commençait à la haïr, et c'était bien le moins qu'elle eût une part de ses souffrances!
Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue. Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant que ce n'était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par l'air ivre de l'enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple plusieurs bambins de son âge qui venaient d'avoir des affections semblables et s'étaient vite guéris.
«Vraiment?
--Mais oui, bien sûr!
--Oh! comme vous êtes bon!»
Et elle lui prit la main. Il l'étreignit dans la sienne.
«Oh! laissez-la.
--Qu'est-ce que cela fait, puisque c'est au consolateur que vous l'offrez!... Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de moi... quand je vous parle de mon amour!
--Je n'en doute pas, mon pauvre ami!
--Pourquoi cette défiance, comme si j'étais un misérable capable d'abuser!...
--Oh! non!...
--Si j'avais seulement une preuve!...
--Quelle preuve?
--Celle qu'on donnerait au premier venu, celle que vous m'avez accordée à moi-même.»
Et il lui rappela qu'une fois ils étaient sortis ensemble, par un crépuscule d'hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin maintenant! Qui donc l'empêchait de se montrer à son bras, devant tout le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne, n'ayant personne autour d'eux pour les importuner?
«Soit!» dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d'abord Frédéric.
Mais il reprit vivement:
«Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la rue de la Ferme?
--Mon Dieu! mon ami...» balbutiait Mme Arnoux.
Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta:
«Mardi prochain, je suppose?
--Mardi?
--Oui, entre deux et trois heures!
--J'y serai!»
Et elle détourna son visage par un mouvement de honte. Frédéric lui posa ses lèvres sur la nuque.
«Oh! ce n'est pas bien, dit-elle. Vous me feriez repentir.»
Il s'écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le seuil, il murmura doucement, comme une chose bien convenue:
«A mardi!»
Elle baissa ses beaux yeux d'une façon discrète et résignée.
Frédéric avait un plan.
Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire s'arrêter sous une porte, et qu'une fois sous la porte, elle entrerait dans la maison. Le difficile était d'en découvrir une convenable.
Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il lut de loin sur une enseigne: _Appartements meublés_.
Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à l'entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la retint pour un mois et paya d'avance.
Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare; il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l'affreux couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en satin bleu; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses emplettes; il revint avec elles;--et plus dévotement que ceux qui font des reposoirs, il changea les meubles de place, drapa lui-même les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la commode; il aurait voulu paver la chambre tout en or. «C'est demain, se disait-il, oui, demain! Je ne rêve pas.» Et il sentait battre son cœur à grands coups sous le délire de son espérance; puis, quand tout fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur, qui dormait là, avait pu s'en envoler.
Une lettre de sa mère l'attendait chez lui.
«Pourquoi une si longue absence? Ta conduite commence à paraître ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d'abord hésité devant cette union; cependant réfléchis!»
Et elle précisait les choses: quarante-cinq mille livres de rente. Du reste, «on en causait»; et M. Roque attendait une réponse définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était embarrassante. «Elle t'aime beaucoup.»
Frédéric rejeta la lettre sans la finir et en ouvrit une autre, un billet de Deslauriers.
«Mon vieux,
«La _poire_ est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation.»
«Oh! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces! j'ai un rendez-vous plus agréable.»
Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait donner un dernier coup d'œil aux préparatifs; puis, qui sait, elle pouvait, par un hasard quelconque, être en avance? En débouchant de la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande clameur; il s'avança; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des gens en blouse et des bourgeois.
En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le ministère, presque immédiatement, avait affiché une proclamation l'interdisant. La veille au soir, l'opposition parlementaire y avait renoncé; mais les patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation des écoles s'était portée tout à l'heure chez Odilon Barrot. Elle était maintenant aux Affaires étrangères, et on ne savait pas si le banquet aurait lieu, si le gouvernement exécuterait sa menace, si les gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux députés comme au pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra dans les airs le refrain de _la Marseillaise_.
C'était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas, sur deux files, en bon ordre, l'aspect irrité, les mains nues, et tous criant par intervalles:
«Vive la Réforme! à bas Guizot!»
Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l'apercevoir et l'entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l'Arcade.
Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, ils descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de monde; et la foule tassée semblait, de loin, un champ d'épis noirs qui oscillaient.
Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à gauche de l'église.
Les groupes stationnaient cependant. Pour en finir, des agents de police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au poste brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet; on aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué Mme Arnoux.
Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient autour d'eux à coups de plat de sabre. Un cheval s'abattit; on courut lui porter secours: et, dès que le cavalier fut en selle, tous s'enfuirent.
Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé l'asphalte, ne tombait plus. Des nuages s'en allaient, balayés mollement par le vent d'ouest.
Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et derrière lui.
Deux heures enfin sonnèrent.
«Ah! c'est maintenant! se dit-il, elle sort de sa maison, elle approche; et, une minute après: «Elle aurait eu le temps de venir.» Jusqu'à trois heures, il tâcha de se calmer. «Non, elle n'est pas en retard; un peu de patience!»
Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques: un libraire, un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force de le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés d'abord, puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.
Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi. Mais quelle joie tout à l'heure!--Car elle allait venir, cela était certain! «Elle me l'a bien promis!» Cependant une angoisse intolérable le gagnait.
Par un mouvement absurde, il rentra dans l'hôtel, comme si elle avait pu s'y trouver. A l'instant même, elle arrivait peut-être dans la rue. Il s'y jeta. Personne! Et il se remit à battre le trottoir.
Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs ironiques, et les façades régulières des maisons lui semblaient impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre d'accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.
Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige, une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n'importe quoi, d'inventer une histoire. Impossible! L'image de Mme Arnoux l'obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route prendre pour ne pas se croiser?
Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le chargea d'aller rue du Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s'enquérir près du portier «si Madame était chez elle». Puis il se planta au coin de la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à voir simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, sur le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait parfois l'aigrette d'un dragon, un chapeau de femme, et il tendait ses prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une marmotte dans une boite lui demanda l'aumône en souriant.
L'homme à la veste de velours reparut. «Le portier ne l'avait pas vue sortir.» Qui la retenait? Si elle était malade, on l'aurait dit! Était-ce une visite? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se frappa le front.
«Ah! je suis bête! C'est l'émeute!» Cette explication naturelle le soulagea. Puis, tout à coup: «Mais son quartier est tranquille.» Et un doute abominable l'assaillit. «Si elle allait ne pas venir? si sa promesse n'était qu'une parole pour m'évincer? Non! non!» Ce qui l'empêchait sans doute, c'était un hasard extraordinaire, un de ces événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait écrit. Et il envoya le garçon d'hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour savoir s'il n'y avait point de lettre?
On n'avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.
Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des présages; et, quand l'augure était contraire, il s'efforçait de ne pas y croire. Dans ses accès de fureur contre Mme Arnoux, il l'injuriait à demi voix. Puis c'étaient des faiblesses à s'évanouir, et tout à coup des rebondissements d'espérance. Elle allait paraître. Elle était là, derrière son dos. Il se retournait: rien! Une fois, il aperçut à trente pas environ une femme de même taille, avec la même robe. Il la rejoignit; ce n'était pas elle! Cinq heures arrivèrent! cinq heures et demie! six heures! Le gaz s'allumait. Mme Arnoux n'était pas venue.
Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu'elle était sur le trottoir de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose d'indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, elle avait peur d'être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L'aboiement du chien continuait. Elle tendit l'oreille. Cela partait de la chambre de son fils. Elle s'y précipita pieds nus. C'était l'enfant lui-même qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix singulièrement rauque. L'embarras de sa respiration augmentait de minute en minute. Elle resta jusqu'au jour, penchée sur sa couverture, à l'observer.
A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux que ses camarades l'attendaient. Il s'habilla vivement et s'en alla, en promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A dix heures, M. Colot n'étant pas venu, Mme Arnoux expédia sa femme de chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme qui le remplaçait faisait des courses.
Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en fronçant toujours ses sourcils, en dilatant ses narines; sa pauvre petite figure devenait plus blême que ses draps, et il s'échappait de son larynx un sifflement produit par chaque inspiration, de plus en plus courte, sèche, et comme métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces mécaniques barbares qui font japper les chiens de carton.
Mme Arnoux fut saisie d'épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, en appelant au secours, en criant:
«Un médecin! un médecin!»
Dix minutes après arriva un vieux monsieur en cravate blanche et à favoris gris bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les habitudes, l'âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa gorge, s'appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L'air tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l'embaumement. Elle aurait voulu le battre. Il dit qu'il reviendrait dans la soirée.
Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l'enfant se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se creusait comme s'il eût suffoqué d'avoir couru. Puis il retombait la tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions infinies, Mme Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu des fioles, du sirop d'ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il repoussait la cuiller, en gémissant d'une voix faible. On aurait dit qu'il soufflait ses paroles.
De temps à autre, elle relisait l'ordonnance. Les observations du formulaire l'effrayaient; peut-être que le pharmacien s'était trompé! Son impuissance la désespérait. L'élève de M. Colot arriva.
C'était un jeune homme d'allures modestes, neuf dans le métier, et qui ne cacha point son impression. Il resta d'abord indécis, par peur de se compromettre, et enfin prescrivit l'application de morceaux de glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement provoqua un nouvel accès plus terrible.
L'enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s'il avait voulu retirer l'obstacle qui l'étouffait, et il égratignait le mur, saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant partout un point d'appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout son corps, trempé d'une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux hagards s'attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras autour du cou, s'y suspendait d'une façon désespérée; et, en repoussant ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.
«Oui, mon amour, mon ange, mon trésor!»
Puis, des moments de calme survenaient.
Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection d'images, et les étala sur son lit pour le distraire. Elle essaya même de chanter.
Elle commença une chanson qu'elle lui disait autrefois, quand elle le berçait en l'emmaillotant sur cette même petite chaise de tapisserie. Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une onde sous un coup de vent; les globes de ses yeux saillissaient: elle crut qu'il allait mourir et se détourna pour ne pas le voir.
Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables, désespérantes; et elle n'en comptait plus les minutes qu'à la progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient en avant comme pour le briser; à la fin, il vomit quelque chose d'étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu'était-ce? Elle s'imagina qu'il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être l'effraya plus que tout le reste; elle se tenait comme pétrifiée, les bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L'enfant, selon lui, était sauvé.
Elle ne comprit pas d'abord et se fit répéter la phrase. N'était-ce pas une de ces consolations propres aux médecins? Le docteur s'en alla d'un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui serraient son cœur se fussent dénouées.
«Sauvé! Est-ce possible!»
Tout à coup l'idée de Frédéric lui apparut d'une façon nette et inexorable. C'était un avertissement de la Providence. Mais le Seigneur, dans sa miséricorde, n'avait pas voulu la punir tout à fait! Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour! Sans doute, on insulterait son fils à cause d'elle; et Mme Arnoux l'aperçut jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard, mourant. D'un bond, elle se précipita sur la petite chaise; et de toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa seule faiblesse.
Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna; et, à travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber en croyant toujours qu'il était là-bas sur le trottoir.
Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un commissionnaire chez Mme Arnoux.
Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu'elle eût trop de choses à dire pour s'expliquer d'un mot, la même réponse fut rapportée. L'insolence était trop forte! Une colère d'orgueil le saisit. Il se jura de n'avoir plus même un désir; et, comme un feuillage emporté par un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une joie stoïque, puis un besoin d'actions violentes; et il s'en alla au hasard par les rues.
Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant _la Marseillaise_ ou _les Girondins_. Çà et là, un garde national se hâtait pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l'air quelque chose de gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L'agitation de la grande ville le rendait gai.
A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale; une idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard.
On fermait la porte cochère; et Delphine, la femme de chambre, en train d'écrire dessus avec un charbon: «Armes données», lui dit vivement:
«Ah! Madame est dans un bel état! Elle a renvoyé ce matin son groom qui l'insultait. Elle croit qu'on va piller partout! Elle crève de peur! d'autant plus que Monsieur est parti!
--Quel monsieur?
--Le Prince!»
Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les cheveux sur le dos, bouleversée.
«Ah! merci! tu viens me sauver! c'est la seconde fois! tu n'en demandes jamais le prix, toi!
--Mille pardons!» dit Frédéric en lui saisissant la taille dans les deux mains.
«Comment? que fais-tu?» balbutia la Maréchale, à la fois surprise et égayée par ces manières.
Il répondit:
«Je suis la mode, je me réforme.»
Elle se laissa renverser sur le divan et continuait à rire sous ses baisers.
Ils passèrent l'après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans la rue. Puis il l'emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas fut long, délicat. Ils s'en revinrent à pied, faute de voiture.
A la nouvelle d'un changement de ministère, Paris avait changé. Tout le monde était en joie; des promeneurs circulaient, et des lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour. Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l'air triste. On les saluait, en criant: «Vive la ligne!» Ils continuaient sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, rouges d'enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant: «Vive la réforme!» et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants. Frédéric blaguait, était très gai.
Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feu. Un fourmillement confus s'agitait en dessous; au milieu de cette ombre, par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand brouhaha s'élevait. La foule était trop compacte, le retour direct impossible; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d'une immense pièce de soie que l'on déchire. C'était la fusillade du boulevard des Capucines.
«Ah! on casse quelques bourgeois», dit Frédéric tranquillement, car il y a des situations où l'homme le moins cruel est si détaché des autres, qu'il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur.