Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2

Part 16

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--Pourquoi n'est-elle pas venue voir son père?» dit Frédéric.

A cette question, Mme Dambreuse le considère; puis, d'un ton sec:

«Je n'en sais rien! Faute de cœur, sans doute! Oh! je la connais! Aussi elle n'aura pas de moi une obole!»

Elle n'était guère gênante, du moins depuis son mariage.

«Ah! son mariage!» fit en ricanant Mme Dambreuse.

Et elle s'en voulait d'avoir trop bien traité cette pécore-là, qui était jalouse, intéressée, hypocrite. «Tous les défauts de son père!» Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d'une fausseté aussi profonde, impitoyable d'ailleurs, dur comme un caillou, «un mauvais homme, un mauvais homme».

Il échappe des fautes, même aux plus sages. Mme Dambreuse venait d'en faire une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d'elle, dans une bergère, réfléchissait, scandalisé.

Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.

«Toi seul es bon! Il n'y a que toi que j'aime!»

En le regardant, son cœur s'amollit, une réaction nerveuse lui amena des larmes aux paupières, et elle murmura:

«Veux-tu m'épouser?»

Il crut d'abord n'avoir pas compris. Cette richesse l'étourdissait. Elle répéta plus haut:

«Veux-tu m'épouser?»

Enfin, il dit en souriant:

«Tu en doutes?»

Puis une pudeur le prit, et, pour faire au défunt une sorte de réparation, il s'offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait honte de ce pieux sentiment, il ajouta d'un ton dégagé:

«Ce serait peut-être plus convenable.»

--Oui, peut-être bien, dit-elle, à cause des domestiques!»

On avait tiré le lit complètement hors de l'alcôve. La religieuse était au pied, et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme maigre, l'air espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte d'une serviette blanche, trois flambeaux brûlaient.

Frédéric prit une chaise et regarda le mort.

Son visage était jaune comme de la paille; un peu d'écume sanguinolente marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne, un gilet de tricot, et un crucifix d'argent sur la poitrine, entre ses bras croisés.

Elle était finie, cette existence pleine d'agitation! Combien n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires, entendu de rapports! Que de boniments, de sourires, de courbettes! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d'un tel amour, qu'il aurait payé pour se vendre.

Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en Picardie, le bois de Crancé dans l'Yonne, une ferme près d'Orléans, des valeurs mobilières considérables.

Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune, et elle allait pourtant lui appartenir! Il songea d'abord à «ce qu'on dirait», à un cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa famille, dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus la même naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de travail. Rien n'empêchait, en abattant trois murs, d'avoir, au second étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen peut-être d'organiser en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce déplaisante, à quoi pouvait-elle servir?

Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne sœur arrangeant le feu, interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les confirmait; le cadavre était toujours là. Ses paupières s'étaient rouvertes; et les pupilles, bien que noyées dans des ténèbres visqueuses, avaient une expression énigmatique, intolérable. Frédéric croyait y voir comme un jugement porté sur lui; et il sentait presque un remords, car il n'avait jamais eu à se plaindre de cet homme, qui, au contraire... «Allons donc! un vieux misérable!» et il le considérait de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement:

«Eh bien, quoi? Est-ce que je t'ai tué?»

Cependant le prêtre lisait son bréviaire; la religieuse, immobile, sommeillait; les mèches des trois flambeaux s'allongeaient.

On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes défilant vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa, puis une compagnie d'ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups de marteau, des cris de vendeurs ambulants, des éclats de trompette; tout déjà se confondait dans la grande voix de Paris qui s'éveille.

Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie pour faire la déclaration; puis, quand le médecin des morts eut donné un certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille choisissait, et pour s'entendre avec le bureau des pompes funèbres.

L'employé exhiba un dessin et un programme, l'un indiquant les diverses classes d'enterrement, l'autre le détail complet du décor. Voulait-on un char avec galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux, des aigrettes aux valets, des initiales ou un blason, des lampes funèbres, un homme pour porter les honneurs, et combien de voitures? Frédéric fut large; Mme Dambreuse tenait à ne rien ménager.

Puis, il se rendit à l'église.

Le vicaire des convois commença par blâmer l'exploitation des pompes funèbres; ainsi l'officier pour les pièces d'honneur était vraiment inutile; beaucoup de cierges valait mieux! On convint d'une messe basse relevée de musique. Frédéric signa ce qui était convenu, avec obligation solidaire de payer tous les frais.

Il alla ensuite à l'Hôtel de Ville pour l'achat du terrain. Une concession de deux mètres en longueur sur un de largeur coûtait cinq cents francs. Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle?

«Oh! perpétuelle!» dit Frédéric!

Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de l'hôtel, un marbrier l'attendait pour lui montrer des devis et plans de tombeaux grecs, égyptiens, mauresques; mais l'architecte de la maison en avait déjà conféré avec Madame; et, sur la table, dans le vestibule, il y avait toute sorte de prospectus relatifs au nettoyage des matelas, à la désinfection des chambres, à divers procédés d'embaumement.

Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des domestiques et il dut faire une dernière course, car il avait commandé des gants de castor, et c'étaient des gants de filoselle qui convenaient.

Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s'emplissait de monde, et presque tous, en s'abordant d'un air mélancolique, disaient:

«Moi qui l'ai encore vu il y a un mois! Mon Dieu! c'est notre sort à tous!

--Oui, mais tâchons que ce soit le plus tard possible!»

Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait des dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le maître des cérémonies, en habit noir à la française et culotte courte, avec manteau, pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras, articula, en saluant, les mots d'usage:

«Messieurs, quand il vous fera plaisir.» On partit.

C'était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il faisait un temps clair et doux, et la brise, qui secouait un peu les baraques de toile, gonflait, par les bords, l'immense drap noir accroché sur le portail. L'écusson de M. Dambreuse, occupant un carré de velours, s'y répétait trois fois. Il était _de sable au senestrochère d'or, à poing fermé, ganté d'argent_, avec la couronne de comte et cette devise: _Par toutes voies_.

Les porteurs montèrent jusqu'au haut de l'escalier le lourd cercueil, et l'on entra.

Les six chapelles, l'hémicycle et les chaises étaient tendus de noir. Le catafalque, au bas du chœur, formait avec ses grands cierges un seul foyer de lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres, des flammes d'esprit-de-vin brûlaient.

Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres dans la nef; et l'office commença.

A part quelques-uns, l'ignorance religieuse de tous était si profonde, que le maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe de se lever, de s'agenouiller, de se rasseoir. L'orgue et deux contre-basses alternaient avec les voix; dans les intervalles de silence, on entendait le marmottement du prêtre à l'autel; puis la musique et les chants reprenaient.

Un jour mat tombait des trois coupoles; mais la porte ouverte envoyait horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes les têtes nues; et dans l'air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait une ombre, pénétrée par le reflet des ors décorant la nervure des pendentifs et le feuillage des chapiteaux.

Frédéric, pour se distraire, écouta le _Dies iræ_; il considérait les assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentent la vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de lui et commença tout de suite, à propos de fresques, une longue dissertation. La cloche tinta. On sortit de l'église.

Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets, s'achemina vers le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs ayant des tresses dans la crinière, des panaches sur la tête, et qu'enveloppaient jusqu'aux sabots de larges caparaçons brodés d'argent. Leur cocher, en bottes à l'écuyère, portait un chapeau à trois cornes avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient tenus par quatre personnages: un questeur de la Chambre des députés, un membre du conseil général de l'Aube, un délégué des houilles,--et Fumichon, comme ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les conviés, par derrière, emplissaient le milieu du boulevard.

Pour voir tout cela, les passants s'arrêtaient; des femmes, leur marmot entre les bras, montaient sur des chaises, et des gens qui prenaient des chopes dans les cafés apparaissaient aux fenêtres, une queue de billard à la main.

La route était longue, et--comme dans les repas de cérémonie où l'on est réservé d'abord, puis expansif--la tenue générale se relâcha bientôt. On ne causait que du refus d'allocation fait par la Chambre au Président. M. Piscatory s'était montré trop acerbe, Montalembert, «magnifique, comme d'habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton, enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l'avis de MM. Quentin-Bauchart et Dufour.

Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par des boutiques, où l'on ne voit que des chaînes en verre de couleur et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d'or,--ce qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde instantanément se tut.

Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées, pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles d'araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes, et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes d'immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs des disques noirs rehaussés de lettres d'or, des statuettes de plâtre: petits garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l'air par un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête. D'énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du haut des stèles jusqu'au pied des dalles, avec de longs replis, comme des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre les croix de bois noir;--et le corbillard s'avançait dans les grands chemins, qui sont pavés comme les rues d'une ville. De temps à autre, les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans l'herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres sortaient de la verdure des ifs. C'étaient des offrandes abandonnées, des débris que l'on brûlait.

La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente abrupte. On a sous les pieds des sommets d'arbres verts; plus loin, des cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville.

Frédéric put admirer le paysage pendant qu'on prononçait les discours.

Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du conseil général de l'Aube, le troisième au nom de la Société houillère de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d'agriculture de l'Yonne, et il y en eut un autre, au nom d'une Société philanthropique. Enfin, on s'en allait, lorsqu'un inconnu se mit à lire un sixième discours, au nom de la Société des antiquaires d'Amiens.

Et tous profitèrent de l'occasion pour tonner contre le socialisme, dont M. Dambreuse était mort victime. C'était le spectacle de l'anarchie et son dévouement à l'ordre qui avait abrégé ses jours. On exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme comme représentant du peuple, car, s'il n'était pas orateur, il possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables, etc., avec tous les mots qu'il faut dire: «Fin prématurée,--regrets éternels;--l'autre patrie,--adieu, ou plutôt non, au revoir!»

La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être question dans le monde.

On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se gênait pas pour l'apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte de l'enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous les discours;--car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des _potdevinistes_ les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie n'avait pas duré trop longtemps; on s'en félicitait.

Frédéric, fatigué, rentra chez lui.

Quand il se présenta le lendemain à l'hôtel Dambreuse, on l'avertit que Madame travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs étaient ouverts pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et de gauche; un rouleau de paperasses ayant pour titre: «Recouvrements désespérés», traînait par terre; il manqua tomber dessus et le ramassa. Mme Dambreuse disparaissait ensevelie dans le grand fauteuil.

«Eh bien? Où êtes-vous donc? qu'y a-t-il?»

Elle se leva d'un bond.

«Ce qu'il y a? Je suis ruinée, ruinée! entends-tu?»

M. Adolphe Langlois, le notaire, l'avait fait venir en son étude et lui avait communiqué un testament, écrit par son mari avant leur mariage. Il léguait tout à Cécile, et l'autre testament était perdu. Frédéric devint très pâle. Sans doute elle avait mal cherché.

«Mais regarde donc!» dit Mme Dambreuse, en lui montrant l'appartement.

Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et elle avait retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les paillassons, quand, tout à coup, poussant un cri aigu, elle se précipita dans un angle où elle venait d'apercevoir une petite boîte à serrure de cuivre; elle l'ouvrit, rien!

«Ah! le misérable! Moi qui l'ai soigné avec tant de dévouement!»

Puis elle éclata en sanglots.

«Il est peut-être ailleurs? dit Frédéric.

--Eh non! Il était là! dans ce coffre-fort. Je l'ai vu dernièrement. Il est brûlé! j'en suis certaine!»

Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu pour donner des signatures.

«C'est alors qu'il aura fait le coup!»

Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n'est pas plus lamentable près d'un berceau vide que ne l'était Mme Dambreuse devant les coffres-forts béants. Enfin sa douleur--malgré la bassesse du motif--semblait tellement profonde, qu'il tâcha de la consoler en lui disant qu'après tout, elle n'était pas réduite à la misère.

«C'est la misère, puisque je ne puis pas t'offrir une grande fortune!»

Elle n'avait plus que trente mille livres de rente, sans compter l'hôtel, qui en valait de dix-huit à vingt, peut-être.

Bien que ce fût de l'opulence pour Frédéric, il n'en ressentait pas moins une déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu'il aurait menée! L'honneur le forçait à épouser Mme Dambreuse. Il réfléchit une minute; puis, d'un air tendre:

«J'aurai toujours ta personne!»

Elle se jeta dans ses bras, et il la serra contre sa poitrine, avec un attendrissement où il y avait un peu d'admiration pour lui-même. Mme Dambreuse, dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute rayonnante de bonheur, et, lui prenant la main:

«Ah! je n'ai jamais douté de toi! J'y comptais!»

Cette certitude anticipée de ce qu'il regardait comme une belle action déplut au jeune homme.

Puis elle l'emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric devait songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa candidature d'admirables conseils.

Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d'économie politique. Il fallait prendre une spécialité, comme les haras, par exemple, écrire plusieurs mémoires sur une question d'intérêt local, avoir toujours à sa disposition des bureaux de poste ou de tabac, rendre une foule de petits services. M. Dambreuse s'était montré là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait fait arrêter son char à bancs, plein d'amis, devant l'échoppe d'un savetier, avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et pour lui des bottes épouvantables--qu'il eut même l'héroïsme de porter durant quinze jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d'autres, et avec un revif de grâce, de jeunesse et d'esprit.

Elle approuva son idée d'un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux furent tendres; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois:

«Tu m'aimes, n'est-ce pas?

--Éternellement!» répondit-il.

Un commissionnaire l'attendait chez lui avec un mot au crayon, le prévenant que Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant d'occupations depuis quelques jours, qu'il n'y pensait plus. Elle s'était mise dans un établissement spécial, à Chaillot.

Frédéric prit un fiacre et partit.

Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses lettres: «Maison de santé et d'accouchement tenue par Mme Alessandri, sage-femme de première classe, ex-élève de la Maternité, auteur de divers ouvrages, etc.» Puis, au milieu de la rue, sur la porte, une petite porte bâtarde, l'enseigne répétait (sans le mot accouchement): «Maison de santé de Mme Alessandri», avec tous ses titres.

Frédéric donna un coup de marteau.

Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l'introduisit dans le salon, orné d'une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et d'une pendule sous globe.

Presque aussitôt, Madame parut. C'était une grande brune de quarante ans, la taille mince, de beaux yeux, l'usage du monde. Elle apprit à Frédéric l'heureuse délivrance de la mère et le fit monter dans sa chambre.

Rosanette se mit à sourire ineffablement; et, comme submergée sous les flots d'amour qui l'étouffaient, elle dit d'une voix basse:

«Un garçon, là, là» en désignant près de son lit une barcelonnette.

Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose d'un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.

«Embrasse-le!»

Il répondit, pour cacher sa répugnance:

«Mais j'ai peur de lui faire mal!

--Non! non!»

Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.

«Comme il te ressemble!»

Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une effusion de sentiment qu'il n'avait jamais vue.

Le souvenir de Mme Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une monstruosité de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans toute la franchise de sa nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint compagnie jusqu'au soir.

Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète; les volets de la façade restaient même constamment fermés; sa chambre, tendue en perse claire, donnait sur un grand jardin; Mme Alessandri, dont le seul défaut était de citer comme intimes les médecins illustres, l'entourait d'attentions; ses compagnes, presque toutes des demoiselles de la province, s'ennuyaient beaucoup, n'ayant personne qui vînt les voir; Rosanette s'aperçut qu'on l'enviait, et le dit à Frédéric avec fierté. Il fallait parler bas cependant; les cloisons étaient minces et tout le monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des pianos.

Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de Deslauriers.

Deux candidats nouveaux se présentaient, l'un conservateur, l'autre rouge; un troisième, quel qu'il fût, n'avait pas de chances. C'était la faute de Frédéric; il avait laissé passer le bon moment, il aurait dû venir plus tôt, se remuer. «On ne t'a même pas vu aux comices agricoles!» L'avocat le blâmait de n'avoir aucune attache dans les journaux. «Ah! si tu avais suivi autrefois mes conseils! Si nous avions une feuille publique à nous!» Il insistait là-dessus. Du reste, beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par considération pour M. Dambreuse, l'abandonneraient maintenant. Deslauriers était de ceux-là. N'ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son protégé.

Frédéric porta sa lettre à Mme Dambreuse.

«Tu n'as donc pas été à Nogent? dit-elle.

--Pourquoi?

--C'est que j'ai vu Deslauriers il y a trois jours.»

Sachant la mort de son mari, l'avocat était venu rapporter des notes sur les houilles et lui offrir ses services comme homme d'affaires. Cela parut étrange à Frédéric, et que faisait son ami là-bas?

Mme Dambreuse voulut savoir l'emploi de son temps depuis leur séparation.

«J'ai été malade, répondit-il.

--Tu aurais dû me prévenir, au moins.

--Oh! cela n'en valait pas la peine»; d'ailleurs, il avait eu une foule de dérangements, des rendez-vous, des visites.

Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la Maréchale et passant l'après-midi chez Mme Dambreuse, si bien qu'il lui restait à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté.

L'enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les semaines.

La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond d'une petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre, des poules çà et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette commençait par baiser frénétiquement son poupon; et, prise d'une sorte de délire, allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du gros pain, aspirait l'odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans son mouchoir.

Puis ils faisaient de grandes promenades; elle entrait chez les pépiniéristes, arrachait les branches de lilas qui pendaient en dehors des murs, criait: «Hue, bourriquet!» aux ânes traînant une carriole, s'arrêtait à contempler, par la grille, l'intérieur des beaux jardins; ou bien la nourrice prenait l'enfant, on le posait à l'ombre sous un noyer; et les deux femmes débitaient, pendant des heures, d'assommantes niaiseries.

Frédéric, près d'elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes du terrain, avec la touffe d'un arbre de place en place, les sentiers poudreux pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la verdure des taches blanches et rouges; et, quelquefois, la fumée d'une locomotive allongeait horizontalement, au pied des collines couvertes de feuillages, comme une gigantesque plume d'autruche dont le bout léger s'envolait.

Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune homme, il en ferait son compagnon; mais ce serait peut-être un sot, un malheureux à coup sûr. L'illégalité de sa naissance l'opprimerait toujours; mieux aurait valu pour lui ne pas naître, et Frédéric murmurait: «Pauvre enfant!» le cœur gonflé d'une incompréhensible tristesse.

Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, Mme Dambreuse le grondait de son inexactitude. Il lui faisait une histoire.

Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à quoi il employait toutes ses soirées; et, quand on envoyait chez lui il n'y était jamais! Un jour, comme il s'y trouvait, elles apparurent presque à la fois. Il fit sortir la Maréchale et cacha Mme Dambreuse, en disant que sa mère allait arriver.