Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1
Part 13
Puis la conversation descendit aux événements contemporains: les mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d'impôts. Selon Sénécal, on en payait assez, cependant!
«Et pourquoi, mon Dieu? pour élever des palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les valets du Château, une étiquette gothique!
--J'ai lu dans _la Mode_, dit Cisy, qu'à la Saint-Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards.
--Si ce n'est pas pitoyable! fit le socialiste, en haussant de dégoût les épaules.
--Et le musée de Versailles! s'écria Pellerin. Parlons-en! Ces imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros! Au Louvre, on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de nous!
--Oui, nous sommes la risée de l'Europe, dit Sénécal.
--C'est parce que l'art est inféodé à la Couronne.
--Tant que vous n'aurez pas le suffrage universel...
--Permettez! car l'artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons, était furieux contre le Pouvoir. Eh! qu'on nous laisse tranquilles. Moi, je ne demande rien! seulement les Chambres devraient statuer sur les intérêts de l'art. Il faudrait établir une chaire d'esthétique, et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe, parviendrait, j'espère, à grouper la multitude.--Vous feriez bien, Hussonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal?
--Est-ce que les journaux sont libres? est-ce que nous le sommes? dit Deslauriers avec emportement. Quand on pense qu'il peut y avoir jusqu'à vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça me donne l'envie d'aller vivre chez les anthropophages! Le gouvernement nous dévore! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l'air du ciel; et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la soutane du calotin!»
Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l'œil allumé:
«Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel, c'est-à-dire de tout ce qu'on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, État!» et, d'une voix plus haute: «que je voudrais briser comme ceci!» en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux.
Tous applaudirent, et Dussardier principalement.
Le spectacle des injustices lui faisait bondir le cœur. Il s'inquiétait de Barbès; il était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter secours aux chevaux tombés. Son érudition se bornait à deux ouvrages, l'un intitulé _Crimes des rois_, l'autre _Mystères du Vatican_. Il avait écouté l'avocat bouche béante, avec délices. Enfin, n'y tenant plus:
«Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c'est d'abandonner les Polonais!
--Un moment! dit Hussonnet. D'abord, la Pologne n'existe pas; c'est une invention de Lafayette! Les Polonais, règle générale, sont tous du faubourg Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés avec Poniatowski.» Bref, «il ne donnait plus là-dedans,» il était «revenu de tout ça!» C'était comme le serpent de mer, la révocation de l'édit de Nantes et «cette vieille blague de la Saint-Barthélemy!»
Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les derniers mots de l'homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout, défendaient le peuple, et il appelait la Ligue «l'aurore de la Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des protestants».
Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.
Sénécal s'en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi approuvait-il les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola Montès. A l'instar de Rousseau, il faisait plus de cas de la femme d'un charbonnier que de la maîtresse d'un roi.
«Vous blaguez les truffes!» répliqua majestueusement Hussonnet. Et il prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il parlait de son bal et du costume d'Arnoux:
«On prétend qu'il branle dans le manche?» dit Pellerin.
Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses terrains de Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin bas-breton avec d'autres farceurs de son espèce.
Dussardier en savait davantage; car son patron à lui, M. Moussinot, ayant été aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre, celui-ci avait répondu qu'il le jugeait peu solide, connaissant quelques-uns de ses renouvellements.
Le dessert était fini; on passa dans le salon, tendu comme celui de la Maréchale, en damas jaune et de style Louis XVI.
Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures; Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque, qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible de parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs mœurs, leur costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que tous les lyriques du XIXe siècle; Balzac était surfait, Byron démoli, Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.
«Pourquoi donc, dit Sénécal, n'avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers?»
Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir sur la table de Frédéric «quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière».
Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser dehors par les épaules. «Mais je deviens bête!» Et, prenant Dussardier à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.
Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait besoin de rien.
Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son secrétaire deux mille francs:
«Tiens, mon brave, empoche! C'est le reliquat de mes vieilles dettes.
--Mais... et le Journal? dit l'avocat. J'en ai parlé à Hussonnet, tu sais bien.»
Et, Frédéric ayant répondu qu'il se trouvait «un peu gêné, maintenant», l'autre eut un mauvais sourire.
Après les liqueurs, on but de la bière; après la bière, des grogs; on refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent; et ils marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier se mit à dire que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.
Hussonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de «cachet», absolument.
«Moi, je trouve, dit Pellerin, qu'il aurait bien pu me commander un tableau.»
Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses billets de banque.
Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre eux et lui comme un grand fossé plein d'ombre qui les séparait. Il leur avait tendu la main cependant, et ils n'avaient pas répondu à la franchise de son cœur.
Il se rappela les mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C'était une invention, une calomnie sans doute? Mais pourquoi? Et il aperçut Mme Arnoux, ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le tourmenta toute la nuit; le lendemain, il se présenta chez elle.
Ne sachant comment s'y prendre pour communiquer ce qu'il savait, il lui demanda en manière de conversation si Arnoux avait toujours ses terrains de Belleville.
«Oui, toujours.
--Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je crois?
--C'est vrai.
--Sa fabrique marche très bien, n'est-ce pas?
--Mais je le suppose.»
Et, comme il hésitait:
«Qu'avez-vous donc? vous me faites peur!»
Il lui apprit l'histoire des renouvellements. Elle baissa la tête, et dit:
«Je m'en doutais!»
En effet, Arnoux, pour faire une bonne spéculation, s'était refusé à vendre ses terrains, avait emprunté dessus largement, et, ne trouvant point d'acquéreurs, avait cru se rattraper par l'établissement d'une manufacture. Les frais avaient dépassé les devis. Elle n'en savait pas davantage; il éludait toute question et affirmait continuellement que «ça allait très bien».
Frédéric tâcha de la rassurer. C'étaient peut-être des embarras momentanés. Du reste, s'il apprenait quelque chose, il lui en ferait part.
«Oh! oui, n'est-ce pas?» dit-elle, en joignant ses deux mains, avec un air de supplication charmant.
Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son existence, dans son cœur!
Arnoux parut.
«Ah! comme c'est gentil, de venir me prendre pour dîner!»
Frédéric en resta muet.
Arnoux parla de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu'il rentrerait fort tard, ayant un rendez-vous avec M. Oudry.
«Chez lui?
--Mais certainement chez lui.»
Il avoua, tout en descendant l'escalier, que la Maréchale se trouvant libre, ils allaient faire ensemble une partie fine au Moulin-Rouge; et, comme il lui fallait toujours quelqu'un pour recevoir ses épanchements, il se fit conduire par Frédéric jusqu'à la porte.
Au lieu d'entrer, il se promena sur le trottoir, en observant les fenêtres du second étage. Tout à coup les rideaux s'écartèrent.
«Ah bravo! le père Oudry n'y est plus. Bonsoir!»
C'était donc le père Oudry qui l'entretenait? Frédéric ne savait que penser maintenant.
A partir de ce jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu'auparavant; il l'invitait à dîner chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric hanta tout à la fois les deux maisons.
Celle de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du club ou du spectacle; on prenait une tasse de thé, on faisait une partie de loto; le dimanche, on jouait des charades; Rosanette, plus turbulente que les autres, se distinguait par des inventions drôlatiques, comme de courir à quatre pattes ou de s'affubler d'un bonnet de coton. Pour regarder les passants par la croisée, elle avait un chapeau de cuir bouilli; elle fumait des chibouques, elle chantait des tyroliennes. L'après-midi, par désœuvrement, elle découpait des fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur ses carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait brûler des pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à une envie, elle s'engouait d'un bibelot qu'elle avait vu, n'en dormait pas, courait l'acheter, le troquait contre un autre, et gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait l'argent, aurait vendu sa chemise pour une loge d'avant-scène. Souvent, elle demandait à Frédéric l'explication d'un mot qu'elle avait lu, mais n'écoutait pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant les questions. Après des spasmes de gaieté, c'étaient des colères enfantines; ou bien elle rêvait, assise par terre, devant le feu, la tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu'une couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui, tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne; et le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté, sa gaieté éblouissaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.
Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin, ou derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son piano; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour lui un grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous ses mouvements étaient d'une majesté tranquille; ses petites mains semblaient faites pour épandre des aumônes, pour essuyer ses pleurs; et sa voix, un peu sourde naturellement, avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise.
Elle ne s'exaltait point pour la littérature, mais son esprit charmait par des mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit du vent dans les bois, et à se promener tête nue sous la pluie. Frédéric écoutait ces choses délicieusement, croyant voir un abandon d'elle-même qui commençait.
La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux musiques: l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et presque religieuse; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient;--car si Mme Arnoux venait à l'effleurer du doigt seulement, l'image de l'autre, tout de suite, se présentait à son désir, parce qu'il avait, de ce côté-là, une chance moins lointaine;--et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait d'avoir le cœur ému, il se rappelait immédiatement son grand amour.
Cette confusion était provoquée par des similitudes entre les deux logements. Un des bahuts que l'on voyait autrefois boulevard Montmartre ornait à présent la salle à manger de Rosanette, l'autre, le salon de Mme Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table étaient pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la même calotte de velours traînant sur les bergères; puis une foule de petits cadeaux, des écrans, des boîtes, des éventails allaient et venaient de chez la maîtresse chez l'épouse, car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent, reprenait à l'une ce qu'il lui avait donné, pour l'offrir à l'autre.
La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises façons. Un dimanche, après dîner, elle l'emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son paletot un sac de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur la table, afin d'en régaler, sans doute, sa petite famille. M. Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant la turpitude. C'était pour lui un devoir que de frauder l'octroi; il n'allait jamais au spectacle en payant, avec un billet de secondes prétendait toujours se pousser aux premières, et racontait comme une farce excellente qu'il avait coutume, aux bains froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton de culotte pour une pièce de dix sous, ce qui n'empêchait point la Maréchale de l'aimer.
Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui:
«Ah! il m'embête, à la fin! J'en ai assez! Ma foi, tant pis, j'en trouverai un autre!»
Frédéric croyait «l'autre» déjà trouvé et qu'il s'appelait M. Oudry.
«Eh bien, dit Rosanette, qu'est-ce que cela fait?»
Puis avec des larmes dans la voix:
«Je lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas, l'animal! Il ne veut pas! Quant à ses promesses, oh! c'est différent.»
Il lui avait même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses mines de kaolin; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le cachemire dont il la leurrait depuis six mois.
Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait prendre cela pour une leçon et se fâcher.
Il était bon cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou! Au lieu d'amener tous les jours du monde à dîner chez lui, à présent il traitait ses connaissances chez le restaurateur. Il achetait des choses complètement inutiles, telles que des chaînes d'or, des pendules, des articles de ménage. Mme Arnoux montra même à Frédéric, dans le couloir, une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et samovars. Enfin, un jour, elle avoua ses inquiétudes: Arnoux lui avait fait signer un billet, souscrit à l'ordre de M. Dambreuse.
Cependant Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de point d'honneur vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire de l'esthétique, résultat de ses conversations avec Pellerin, puis mettre en drames différentes époques de la Révolution française et composer une grande comédie, par l'influence indirecte de Deslauriers et d'Hussonnet. Au milieu de son travail, souvent le visage de l'une ou de l'autre passait devant lui; il luttait contre l'envie de la voir, ne tardait pas à y céder; et il était plus triste en revenant de chez Mme Arnoux.
Un matin qu'il ruminait sa mélancolie au coin de son feu, Deslauriers entra. Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son patron, et, une fois de plus, il se trouvait sans ressources.
«Que veux-tu que j'y fasse? dit Frédéric.
--Rien! tu n'as pas d'argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère de lui découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux?»
Celui-ci devait avoir besoin d'ingénieurs dans son établissement. Frédéric eut une inspiration: Sénécal pourrait l'avertir des absences du mari, porter des lettres, l'aider dans mille occasions qui se présenteraient. D'homme à homme, on se rend toujours ces services-là. D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer sans qu'il s'en doutât. Le hasard lui offrait un auxiliaire, c'était de bon augure, il fallait le saisir; et, affectant de l'indifférence, il répondit que la chose peut-être était faisable et qu'il s'en occuperait.
Il s'en occupa tout de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine dans sa fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois; mais ses couleurs se volatilisaient par la cuisson. Afin d'éviter les gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son argile; mais les pièces se brisaient pour la plupart, l'émail de ses peintures sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient; et, attribuant ces mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire faire d'autres moulins à broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se rappela quelques-unes de ces choses; et il l'aborda en annonçant qu'il avait découvert un homme très fort, capable de trouver son fameux rouge. Arnoux en fit un bond, puis, l'ayant écouté, répondit qu'il n'avait besoin de personne.
Frédéric exalta les connaissances prodigieuses de Sénécal, tout à la fois ingénieur, chimiste et comptable, étant un mathématicien de première force.
Le faïencier consentit à le voir.
Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments. Frédéric s'interposa et parvint, au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.
Mais, l'usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l'aider. Cette réflexion, très simple, abattit son courage comme une mésaventure.
Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus il aurait de chance auprès d'elle. Alors, il se mit à faire l'apologie de Rosanette, continuellement; il lui représenta tous ses torts à son endroit, conta les vagues menaces de l'autre jour, et même parla du cachemire, sans taire qu'elle l'accusait d'avarice.
Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs, concevant des inquiétudes), apporta le cachemire à Rosanette, mais la gronda de s'être plainte à Frédéric; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa promesse, il prétendit qu'il ne s'en était pas souvenu, ayant trop d'occupations.
Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu'il fût deux heures, la Maréchale était encore couchée; et, à son chevet, Delmar, installé devant un guéridon, finissait une tranche de foie gras. Elle cria de loin: «Je l'ai, je l'ai;» puis, le prenant par les oreilles, elle l'embrassa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même le faire asseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui n'avait pas de manches; et, de temps à autre, il sentait, à travers la batiste, les fermes contours de son corps. Delmar, pendant ce temps-là, roulait ses prunelles.
«Mais, véritablement, mon amie, ma chère amie!...»
Il en fut de même les fois suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle montait debout sur un coussin, pour qu'il l'embrassât mieux, l'appelait un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière, arrangeait sa cravate; ces gentillesses redoublaient toujours lorsque Delmar se trouvait là.
Étaient-ce des avances? Frédéric le crut. Quant à tromper un ami, Arnoux, à sa place, ne s'en gênerait guère! et il avait bien le droit de n'être pas vertueux avec sa maîtresse, l'ayant toujours été avec sa femme; car il croyait l'avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise. Il se trouvait stupide cependant, et résolut de s'y prendre avec la Maréchale carrément.
Donc une après-midi, comme elle se baissait devant sa commode, il s'approcha d'elle et eut un geste d'une éloquence si peu ambiguë, qu'elle se redressa tout empourprée. Il recommença de suite; alors elle fondit en larmes, disant qu'elle était bien malheureuse et que ce n'était pas une raison pour qu'on la méprisât.
Il réitéra ses tentatives. Elle prit un autre genre, qui fut de rire toujours. Il crut malin de riposter par le même ton, et en l'exagérant. Mais il se montrait trop gai pour qu'elle le crût sincère; et leur camaraderie faisait obstacle à l'épanchement de toute émotion sérieuse. Enfin, un jour elle répondit qu'elle n'acceptait pas les restes d'une autre.
«Quelle autre?
--Eh oui! va retrouver madame Arnoux!»
Car Frédéric en parlait souvent; Arnoux, de son côté, avait la même manie; elle s'impatientait, à la fin, d'entendre toujours vanter cette femme; et son imputation était une espèce de vengeance.
Frédéric lui en garda rancune.
Elle commençait, du reste, à l'agacer fortement. Quelquefois, se posant comme expérimentée, elle disait du mal de l'amour avec un rire sceptique qui donnait des démangeaisons de la gifler. Un quart d'heure après, c'était la seule chose qu'il y eût au monde, et, croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour serrer quelqu'un, elle murmurait: «Oh! oui, c'est bon! c'est si bon!» les paupières entre-closes et à demi pâmée d'ivresse. Il était impossible de la connaître, de savoir, par exemple, si elle aimait Arnoux, car elle se moquait de lui et en paraissait jalouse. De même pour la Vatnaz, qu'elle appelait une misérable, d'autres fois sa meilleure amie. Elle avait enfin, sur toute sa personne et jusque dans le retroussement de son chignon, quelque chose d'inexprimable qui ressemblait à un défi;--et il la désirait, pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer.
Comment faire? car souvent elle le renvoyait sans nulle cérémonie, apparaissant une minute entre deux portes pour chuchoter: «Je suis occupée; à ce soir!» ou bien il la trouvait au milieu de douze personnes; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une gageure, tant les empêchements se succédaient. Il l'invitait à dîner, elle refusait toujours; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.
Une idée machiavélique surgit dans sa cervelle.
Connaissant par Dussardier les récriminations de Pellerin sur son compte, il imagina de lui commander le portrait de la Maréchale, un portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de séances; il n'en manquerait pas une seule; l'inexactitude habituelle de l'artiste faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car elle se voyait au milieu du Grand Salon, à la place d'honneur, avec une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce qui «la lancerait» tout à coup.
Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait devait le poser en grand homme, être un chef-d'œuvre.
Il passa en revue dans sa mémoire tous les portraits de maître qu'il connaissait, et se décida finalement pour un Titien, lequel serait rehaussé d'ornements à la Véronèse. Donc il exécuterait son projet sans ombres factices, dans une lumière franche éclairant les chairs d'un seul ton, et faisant étinceler les accessoires.
«Si je lui mettais, pensa-t-il, une robe de soie rose avec un burnous oriental? oh non! canaille le burnous! ou plutôt si je l'habillais de velours bleu, sur un fond gris, très coloré? On pourrait lui donner également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et un rideau d'écarlate par derrière?»