Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1
Part 10
Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put découvrir, pour savoir si l'on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait plus le commerce.
Enfin, découragé, harassé, malade, il s'en revint à son hôtel et se coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée le fit bondir de joie:
«Regimbart! quel imbécile je suis de n'y avoir pas songé!»
Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires devant la boutique d'un rogomiste où Regimbart avait coutume de prendre le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte; il fit un tour de promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut même apercevoir au loin son chapeau; un corbillard et des voitures de deuil s'interposèrent. L'embarras passé, la vision avait disparu.
Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours à onze heures précises chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il s'agissait de patienter; et, après une interminable flânerie de la Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, à onze heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y trouver son Regimbart.
«Connais pas!» dit le gargotier d'un ton rogue.
Frédéric insistait; il reprit:
«Je ne le connais plus, monsieur!» avec un haussement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête qui décelaient un mystère.
Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de l'estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans un cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un établissement de ce nom-là, et à sa question: «M. Regimbart, s'il vous plaît? le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux:
--Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur», tandis qu'il jetait à son épouse, assise dans le comptoir, un regard d'intelligence.
Et aussitôt se tournant vers l'horloge:
«Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici à dix minutes, un quart d'heure tout au plus.--Célestin, vite les feuilles!--Qu'est-ce que monsieur désire prendre?»
Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le _Siècle_ du jour, et le relut; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du _Charivari_; à la fin, il savait par cœur les annonces. De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui! et la forme de quelqu'un se profilait sur les carreaux; mais cela passait toujours!
Afin de se désennuyer, Frédéric changeait de place; il alla se mettre dans le fond, puis à droite, ensuite à gauche; et il restait au milieu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs en bondissant tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau; et l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme pâlotte, à dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait donc faire Regimbart? Frédéric l'attendait, perdu dans une détresse illimitée.
La pluie sonnait comme grêle sur la capote du cabriolet. Par l'écartement du rideau de mousseline, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus immobile qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu énorme, coulait entre deux rayons des roues et le cocher s'abritant de la couverture sommeillait; mais, craignant que son bourgeois ne s'esquivât, de temps à autre il entr'ouvrait la porte, tout ruisselant comme un fleuve;--et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric aurait dissous l'horloge à force d'attacher dessus les yeux. Elle marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait--de long en large, en répétant: «Il va venir, allez! il va venir!» et, pour le distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il poussa même la complaisance jusqu'à lui proposer une partie de dominos.
Enfin, à quatre heures et demie, Frédéric, qui était là depuis midi, se leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.
«Je n'y comprends rien moi-même, répondit le cafetier d'un air candide, c'est la première fois que manque M. Ledoux!
--Comment, M. Ledoux?
--Mais oui, monsieur!
--J'ai dit Regimbart! s'écria Frédéric exaspéré.
--Ah! mille excuses! vous faites erreur!--N'est-ce pas, madame Alexandre, monsieur a dit: M. Ledoux?»
Et interpellant le garçon:
«Vous l'avez entendu, vous-même, comme moi?»
Pour se venger de son maître, sans doute, le garçon se contenta de sourire.
Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu, furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu, et bien résolu à l'extraire du fond des caves les plus lointaines. Sa voiture l'agaçait, il la renvoya; ses idées se brouillaient; puis tous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile jaillirent de sa mémoire à la fois, comme les mille pièces d'un feu d'artifice: café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet Bordelais, Havanais, Havrais, Bœuf à la mode, brasserie Allemande, Mère Morel; et il se transporta dans tous successivement. Mais dans l'un Regimbart venait de sortir; dans un autre il viendrait peut-être; dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois; ailleurs, il avait commandé, hier, un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.
«Connaissez-vous M. Regimbart?
--Comment, monsieur, si je le connais? C'est moi qui ai l'honneur de le servir. Il est en haut; il achève de dîner!»
Et, la serviette sous le bras, le maître de l'établissement, lui-même, l'aborda:
«Vous demandez M. Regimbart, monsieur? il était ici à l'instant.»
Frédéric poussa un juron, mais le limonadier affirma qu'il le trouverait chez Bouttevilain, infailliblement.
«Je vous en donne ma parole d'honneur! il est parti un peu plus tôt que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec des messieurs. Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue Saint-Martin, 92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour, entre-sol, porte à droite!»
Enfin, il l'aperçut à travers la fumée des pipes, seul, au fond de l'arrière buvette après le billard, une chope devant lui, le menton baissé et dans une attitude méditative.
«Ah! il y a longtemps que je vous cherchais, vous!»
Sans s'émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme s'il l'avait vu la veille, il débita plusieurs phrases insignifiantes sur l'ouverture de la session.
Frédéric l'interrompit, en lui disant de l'air le plus naturel qu'il put:
«Arnoux va bien?»
La réponse fut longue à venir, Regimbart se gargarisait avec son liquide.
«Oui, pas mal!
--Où demeure-t-il donc, maintenant?
--Mais... rue Paradis-Poissonnière, répondit le Citoyen étonné.
--Quel numéro?
--Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle!»
Frédéric se leva.
«Comment, vous partez?
--Oui, oui, j'ai une course, une affaire que j'oubliais! Adieu!»
Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les songes.
Il se trouva bientôt à un second étage, devant une porte dont la sonnette retentissait; une servante parut; une seconde porte s'ouvrit; Mme Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et l'embrassa. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans à peu près; sa fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté de la cheminée.
«Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-là», dit Arnoux, en prenant son fils par les aisselles.
Et il s'amusa quelques minutes à le faire sauter en l'air, très haut, pour le recevoir au bout de ses bras.
«Tu vas le tuer! ah! mon Dieu! finis donc!» s'écriait Mme Arnoux.
Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger continuait, et même zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal: «Ah! brave pichoûn, mon poulit rossignolet!!» Puis il demanda à Frédéric pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu faire là-bas, ce qui le ramenait.
«Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons de vous!»
Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère; il insista beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant. Bref, il se fixait à Paris, définitivement cette fois; et il ne dit rien de l'héritage--dans la peur de nuire à son passé.
Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron; deux oreillers se touchaient contre le traversin; une bouillotte chauffait dans les charbons; et l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la commode, assombrissait l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet de la brassière; le mioche, en chemise, pleurait tout en se grattant la tête, comme M. Alexandre fils.
Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie;--mais les passions s'étiolent quand on les dépayse; et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme de son cœur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis, de Pellerin, entre autres.
«Je ne le vois pas souvent», dit Arnoux.
Elle ajouta:
«Nous ne recevons plus, comme autrefois!»
Était-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu dîner avec eux, à l'improviste; et il expliqua pourquoi il avait changé d'industrie.
«Que voulez-vous faire, dans une époque de décadence comme la nôtre? La grande peinture est passée de mode! d'ailleurs, on peut mettre de l'art partout. Vous savez, moi, j'aime le beau! il faudra un de ces jours que je vous mène à ma fabrique.»
Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits dans son magasin à l'entre-sol.
Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric qui avait froid et faim.
Il courut au café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait:
«J'étais bien bon là-bas avec mes douleurs! A peine si elle m'a reconnu! quelle bourgeoise!»
Et, dans un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions d'égoïsme. Il se sentait le cœur dur comme la table où ses coudes posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde, sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint; il les utiliserait; puis il se rappela Deslauriers. «Ah! ma foi, tant pis!» Cependant, il lui envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.
La fortune n'était pas si douce pour celui-là.
Il s'était présenté au concours d'agrégation avec une thèse _sur le droit de tester_, où il soutenait qu'on devait le restreindre autant que possible;--et, son adversaire l'excitant à lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât au sort, pour sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré à des théories déplorables; les vieilles contestations devaient se produire comme les nouvelles; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son bien parce qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans révolus? C'était donner la sécurité de l'honnête homme à l'héritier du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une extension de ce droit, qui était la tyrannie, l'abus de la force! Il s'était même écrié:
«Abolissons-le; et les Franks ne pèseront plus sur les Gaulois, les Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne...»
Le président l'avait interrompu:
«Bien! bien! monsieur! nous n'avons que faire de vos opinions politiques, vous vous représenterez plus tard!»
Deslauriers n'avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre XX du IIIe livre du Code civil était devenu pour lui une montagne d'achoppement. Il élaborait un grand ouvrage sur la _Prescription, considérée comme base du droit civil et du droit naturel des peuples_; et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille, Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de s'y livrer plus à l'aise, il s'était démis de sa place de maître-clerc. Il vivait en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses; et, aux séances de la Parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur, tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot,--si bien qu'il avait, dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.
Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle rouge, comme celui de Sénécal autrefois.
Le respect humain, à cause du public qui passait, les empêcha de s'étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras dessus, bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond des yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria:
«Ah! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant!»
Frédéric n'aima point cette manière de s'associer, tout de suite, à sa fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez pour lui seul.
Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux, son existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur. Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et, sur le reproche anodin de Frédéric:
«Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos, qui vous gagnent jusqu'à des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs, éligibles peut-être! Ah non, non!
Puis, d'un air enjoué:
«Mais j'oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es un Mondor, maintenant!»
Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette idée: que les successions collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se réjouît de celle-là) seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine révolution.
«Tu crois? dit Frédéric.
--Compte dessus! répondit-il. Ça ne peut pas durer! on souffre trop! Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal...
--Toujours le Sénécal! pensa Frédéric.
--Quoi de neuf, du reste? Es-tu encore amoureux de Mme Arnoux! C'est passé, hein?»
Frédéric, ne sachant que répondre, ferma les yeux en baissant la tête.
A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit que son journal appartenait maintenant à Hussonnet, lequel l'avait transformé. Cela s'appelait «_L'Art_, institut littéraire, société par actions de cent francs chacune; capital social: quarante mille francs», avec la faculté pour chaque actionnaire de pousser là sa copie; car «la société a pour but de publier les œuvres des débutants, d'épargner au talent, au génie peut-être, les crises douloureuses qui abreuvent, etc., tu vois la blague!» Il y avait cependant quelque chose à faire, c'était de hausser le ton de ladite feuille, puis tout à coup, gardant les mêmes rédacteurs et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés un journal politique; les avances ne seraient pas énormes.
«Qu'en penses-tu, voyons! veux-tu t'y mettre?»
Frédéric ne repoussa pas la proposition. Mais il fallait attendre le règlement de ses affaires.
«Alors, si tu as besoin de quelque chose...
«Merci, mon petit!» dit Deslauriers.
Ensuite, ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au bord de la fenêtre. Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes d'oiseaux voletant s'abattaient dans le jardin; les statues de bronze et de marbre, lavées par la pluie, miroitaient; des bonnes en tablier causaient assises sur des chaises; et l'on entendait les rires des enfants, avec le murmure continu que faisait la gerbe du jet d'eau.
Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de Deslauriers; mais, sous l'influence du vin qui circulait dans ses veines, à moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage, il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement stupide,--comme une plante saturée de chaleur et d'humidité. Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire:
«Ah! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur une table, poussait le peuple à la Bastille! On vivait dans ce temps-là, on pouvait s'affirmer, prouver sa force! De simples avocats commandaient à des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'à présent...»
Il se tut, puis tout à coup:
«Bah! l'avenir est gros!»
Et tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de Barthélemy:
Elle reparaîtra, la terrible Assemblée Dont, après quarante ans, votre tête est troublée, Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.
«Je ne sais plus le reste! Mais il est tard, si nous partions?»
Et il continua, dans la rue, à exposer ses théories.
Frédéric, sans l'écouter, observait à la devanture des marchands les étoffes et les meubles convenables, pour son installation; et ce fut peut-être la pensée de Mme Arnoux qui le fit s'arrêter à l'étalage d'un brocanteur, devant trois assiettes de faïence. Elles étaient décorées d'arabesques jaunes, à reflets métalliques, et valaient cent écus la pièce. Il les fit mettre de côté.
«Moi, à ta place, dit Deslauriers, je m'achèterais plutôt de l'argenterie,» décelant, par cet amour du cossu, l'homme de mince origine.
Dès qu'il fut seul, Frédéric se rendit chez le célèbre Pomadère, où il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelisse de fourrure et cinq gilets; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez un chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le plus possible.
Trois jours après, le soir, à son retour du Havre, il trouva chez lui sa garde-robe complète; et, impatient de s'en servir, il résolut de faire à l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop tôt, huit heures à peine.
«Si j'allais chez les autres?» se dit-il.
Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui proposa de le conduire dans un endroit où il s'amuserait, et, au nom de M. Dambreuse:
«Ah! ça se trouve bien! Vous verrez là de ses amis; venez donc! ce sera drôle!»
Frédéric s'excusait, Mme Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le bonjour à travers la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même souffrante; et l'on entendait le bruit d'une cuiller contre un verre, et tout ce frémissement de choses délicatement remuées qui se fait dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu à sa femme. Il entassait les raisons:
«Tu sais bien que c'est sérieux! Il faut que j'y aille, j'y ai besoin, on m'attend.
«Va, va, mon ami. Amuse-toi!»
Arnoux héla un fiacre.
«Palais-Royal! galerie Montpensier, 7.»
Et, se laissant tomber sur les coussins:
«Ah! comme je suis las, mon cher! j'en crèverai. Du reste, je peux bien vous le dire, à vous.»
Il se pencha vers son oreille, mystérieusement:
«Je cherche à retrouver le rouge de cuivre des Chinois.»
Et il expliqua ce qu'étaient la couverte et le petit feu.
Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu'il fit porter sur le fiacre. Puis il choisit pour «sa pauvre femme» du raisin, des ananas, différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles fussent envoyées de bonne heure, le lendemain.
Ils allèrent ensuite chez un costumier; c'était d'un bal qu'il s'agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste pareille, une perruque rouge; Frédéric un domino; et ils descendirent rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des lanternes de couleur.
Dès le bas de l'escalier, on entendait le bruit des violons.
«Où diable me menez-vous? dit Frédéric.
--Chez une bonne fille! n'ayez pas peur!»
Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l'antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.
«Eh bien? dit Arnoux.
--C'est fait! répondit-elle.
--Ah! merci, mon ange!
Et il voulut l'embrasser.
«Prends donc garde, imbécile! tu vas gâter mon maquillage!»
Arnoux présenta Frédéric.
«Tapez là-dedans, monsieur, soyez le bienvenu!»
Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier emphatiquement:
«Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis!»
Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières; il n'aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins;--et en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son chevet.
Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête; les victuailles faisaient bosse au milieu.--«Gare au lustre!» Frédéric leva les yeux: c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de l'_Art industriel_; le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire; mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre, le bohème l'accablait de félicitations, l'appelant son colonel. Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes, ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.
Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes de roulier, de débardeur ou de matelot.
Frédéric, s'étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.