Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô
Part 29
«Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous auriez pu voir au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapporté d'Égypte par M. Passalacqua, et dans la pose même que décrit Th. Gautier, _cette pose_ qui, d'après vous, _n'est certainement pas égyptienne_. Sans être ingénieur non plus, vous auriez appris ce que sont les Sakiehs pour amener l'eau dans les maisons, et vous seriez convaincu que je n'ai point abusé des vêtements noirs en les mettant dans des pays où ils foisonnent et où les femmes de la haute classe ne sortent que vêtues de manteaux noirs. Mais comme vous préférez les témoignages écrits, je vous recommanderai, pour tout ce qui concerne la toilette des femmes, Isaïe, III, 3; la Mischna, tit. _De Sabbato_; Samuel, XIII, 18; saint Clément d'Alexandrie, _pæd_. II, 13, et les dissertations de l'abbé Mignot dans les _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XLII. Et quant à cette abondance d'ornementation qui vous ébahit si fort, j'étais bien en droit d'en prodiguer à des peuples qui incrustaient dans le sol de leurs appartements des pierreries. (Voy. Cahen Ézéchiel, 28, 14.) Mais vous n'êtes pas heureux, en fait de pierreries.
«Je termine, monsieur, en vous remerciant des formes amères que vous avez employées, chose rare maintenant. Je n'ai relevé parmi vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations personnelles et à l'examen littéraire de mon livre, je n'y ai pas même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain, celui de la science, et je vous répète encore une fois que j'y suis médiocrement solide. Je ne sais ni l'hébreu, ni l'arabe, ni l'allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir le français. J'ai usé souvent des traductions, mais quelquefois aussi des originaux. J'ai consulté, dans mes incertitudes, les hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je n'ai pas été _mieux guidé_, c'est que je n'avais point l'honneur, l'avantage de vous connaître: Excusez-moi! Si j'avais pris vos conseils, aurais-je _mieux réussi_? J'en doute. En tout cas, j'eusse été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là dans votre article et je vous aurais épargné l'espèce de remords qui le termine. Mais rassurez-vous, monsieur, bien que vous paraissiez effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement «avoir déchiqueté mon livre «pièce à pièce», n'ayez aucune _peur_, tranquillisez-vous! car vous n'avez pas été _cruel_, mais... léger.
«J'ai l'honneur d'être, etc.
«GUSTAVE FLAUBERT.»
(_L'Opinion nationale_, 24 janvier 1863.)
M. Frœhner répondit à la lettre qu'on vient de lire, par une seconde critique en date du 27 janvier 1863[3]; M. Gustave Flaubert y répliqua par la lettre suivante, adressée au directeur de _l'Opinion nationale_:
«2 février 1863.
«Mon cher monsieur Guéroult,
«Excusez-moi si je vous importune encore une fois. Mais comme M. Frœhner doit reproduire dans l'_Opinion nationale_ ce qu'il vient de publier dans la _Revue contemporaine_, je me permets de lui dire que:
«J'ai commis effectivement une erreur _très_ grave. Au lieu de Diodore, liv. XX, chap. IV, lisez chapitre XIX. Autre erreur. J'ai oublié un texte à propos de la statue de Moloch, dans la mythologie du docteur Jacobi, traduction de Bernard, la page 322, où il verra une fois de plus les sept compartiments qui l'indignent.
«Et, bien qu'il n'ait pas daigné me répondre un seul mot touchant: 1º la topographie de Carthage; 2º le manteau de Tanit; 3º les noms puniques que j'ai travestis, et 4º les dieux que j'ai inventés,--et qu'il ait gardé le même silence: 5º sur les chevaux consacrés au Soleil; 6º sur la statuette de la Vérité; 7º sur les coutumes bizarres des nomades; 8º sur les lions crucifiés, et 9º sur les arrosages de silphium, avec 10º les escarboucles de lynx et 11º les superstitions chrétiennes relatives aux pierreries; en se taisant de même: 12º sur le jade; et 13º sur le jaspe; sans en dire plus long quant à tout ce qui concerne: 14º Hannon; 15º les costumes des femmes; 16º les robes des Lydiens; 17º la pose fantastique de la momie égyptienne; 18º le musée Campana; 19º les citations... (peu exactes) qu'il fait de mon livre, et 20º mon latin, qu'il vous conjure de trouver faux, etc.;
«Je suis prêt, néanmoins, sur cela, comme sur tout le reste, à reconnaître qu'il a raison et que l'antiquité est sa propriété particulière. Il peut donc s'amuser en paix _à détruire mon édifice_ et prouver que je ne sais rien du tout, comme il l'a fait victorieusement pour MM. Léon Heuzey et Léon Renier, car je ne lui répondrai pas. Je ne m'occuperai plus de ce monsieur.
«Je retire un mot qui me paraît l'avoir contrarié. Non, M. Frœhner n'est pas _léger_, il est tout le contraire. Et si je l'ai «choisi pour victime parmi tant d'écrivains qui ont rabaissé mon livre», c'est qu'il m'avait semblé le plus sérieux. Je me suis bien trompé.
«Enfin, puisqu'il se mêle de ma biographie (comme si je m'inquiétais de la sienne!) en affirmant par deux fois (il le sait!) que j'ai été six ans à écrire _Salammbô_, je lui avouerai que je ne suis pas bien sûr, à présent, d'avoir jamais été à Carthage.
«Il nous reste, l'un et l'autre, à vous remercier, cher monsieur, moi pour m'avoir ouvert votre journal spontanément et d'une si large manière, et quant à lui, M. Frœhner, il doit vous savoir un gré infini. Vous lui avez donné l'occasion d'apprendre à beaucoup de monde son existence. Cet étranger tenait à être connu; maintenant il l'est... avantageusement.
«Mille cordialités.
«GUSTAVE FLAUBERT.»
[3] Voir _l'Opinion nationale_ du 4 février 1863.
(_L'Opinion Nationale_, 4 février 1863.)
TABLE
Pages.
I. LE FESTIN 1
II. A SICCA 26
III. SALAMMBÔ 55
IV. SOUS LES MURS DE CARTHAGE 66
V. TANIT 91
VI. HANNON 112
VII. HAMILCAR BARCA 139
VIII. LA BATAILLE DU MACAR 191
IX. EN CAMPAGNE 216
X. LE SERPENT 237
XI. SOUS LA TENTE 255
XII. L'AQUEDUC 282
XIII. MOLOCH 310
XIV. LE DÉFILÉ DE LA HACHE 359
XV. MATHO 411
GLOSSAIRE ALPHABÉTIQUE 425
APPENDICE 431
* * * * *
Liste des modifications:
Page 29: «l'aboure» remplacé par «laboure» (je l'aboure et je moissonne) Page 52: «s'interposèsèrent» par «s'interposèrent» (Quelques-uns s'interposèrent) Page 70: «Cathaginois» par «Carthaginois» (Les Carthaginois entendaient) Page 89: «fille» par «file» (ils traversèrent plusieurs chambres à la file) Page 105: «semlait» par «semblait» (il lui semblait) Page 112: «lampadère» par «lampadaire» (Un lampadaire d'argile) Page 122: «carapaçons» par «carapaçons» (la plus belle des caparaçons) Page 130: «balancé» par «balancée» (balancée dans les soldats) Page 131: «trombes» par «trompes» (avec leurs trompes) : «poitrailles» par «poitrails» (en renversant les tentes sous leurs poitrails) : «qne» par «que» (Dès que le suffète fut dans la ville) Page 149: «continuellemnet» par «continuellement» (Ceux qui vivaient continuellement) Page 160: «Shahabarim» par «Schahabarim» (ses yeux cherchèrent rapidement Schahabarim) Page 164: «accourent» par «accoururent» (les serviteurs accoururent) Page 178: «monstreux» par «monstrueux» (des vases d'argent monstrueux) Page 188: «tendues» par «fendues» (les oreilles horriblement fendues) Page 191: «hekel» par «shekels» (un impôt de quatorze shekels) Page 195: «schalishim» par «schalischim» (ses compagnons l'avaient nommé schalischim) Page 208: «résiter» par «résister» (Afin de mieux leur résister) Page 238: «cepenpant» par «» (cependant elle en éprouvait) Page 244: «s'écria-elle» par «s'écria-t-elle» («--De moi!--s'écria-t-elle, comment puis-je?...») Page 252: «a» par «as» (tu les as taries) Page 269: «envahi» par «envahie» (Salammbô était envahie par une mollesse) Page 294: «Hyppo-Zaryte» par «Hippo-Zaryte» (Ils marchaient sur Hippo-Zaryte) Page 322: «collègues» par «collèges» (les collèges des pontifes) Page 336: «iujures» par «injures» (il lui criait des injures) Page 340: «la» par «le» (comme le rugissement) Page 398: «repousés» par «repoussés» (le Mercenaires furent chassés, repoussés,) Page 430: «l'Égyte» par «l'Égypte» (entre l'Égypte et le cap) Page 436: «un» par «une» (une injure personnelle) Page 438: «de de» par «de» (disciple de Sade)