Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô
Part 28
«Quant au style, j'ai moins sacrifié dans ce livre-là que dans l'autre à la rondeur de la phrase et à la période. Les métaphores y sont rares et les épithètes positives. Si je mets _bleues_ après _pierres_, c'est que _bleues_ est le mot juste, croyez-moi, et soyez également persuadé que l'on distingue très bien la couleur des pierres à la clarté des étoiles. Interrogez là-dessus tous les voyageurs en Orient, ou allez-y voir.
«Et puisque vous me blâmez pour certains mots, _énorme_ entre autres, que je ne défends pas (bien qu'un silence excessif fasse l'effet du vacarme), moi aussi je vous reprocherai quelques expressions.
«Je n'ai pas compris la citation de Désaugiers, ni quel était son but. J'ai froncé les sourcils à _bibelots_ carthaginois,--_diable de manteau_,--_ragoût_ et _pimenté_ pour Salammbô qui _batifole avec le serpent_,--et devant le _beau drôle de Libyen_ qui n'est ni beau ni drôle,--et à l'imagination _libertine_ de Schahabarim.
«Une dernière question, ô maître, une question inconvenante: pourquoi trouvez-vous Schahabarim presque comique et vos bonshommes de Port-Royal si sérieux? Pour moi, M. Singlin est funèbre à côté de mes éléphants. Je regarde des Barbares tatoués comme étant moins anti-humains, moins spéciaux, moins cocasses, moins rares que des gens vivant en commun et qui s'appellent jusqu'à la mort _Monsieur!_--Et c'est précisément parce qu'ils sont très loin de moi que j'admire votre talent à me les faire comprendre.--Car j'y crois, à Port-Royal, et je souhaite encore moins y vivre qu'à Carthage. Cela aussi était exclusif, hors nature, forcé, tout d'un morceau, et cependant vrai. Pourquoi ne voulez-vous pas que deux vrais existent, deux excès contraires, deux monstruosités différentes?
«Je vais finir.--Un peu de patience!--Êtes-vous curieux de connaître la faute _énorme_ (_énorme_ est ici à sa place) que je trouve dans mon livre? La voici:
«1º Le piédestal est trop grand pour la statue. Or, comme on ne pèche jamais par _le trop_, mais par _le pas assez_, il aurait fallu cent pages de plus relatives à Salammbô seulement.
«2º Quelques transitions manquent. Elles existaient; je les ai retranchées ou trop raccourcies, dans la peur d'être ennuyeux.
«3º Dans le chapitre VI tout ce qui se rapporte à Giscon est _de même tonalité_ que la deuxième partie du chapitre II (Hannon). C'est la même situation, et il n'y a point progression d'effet.
«4º Tout ce qui s'étend depuis la bataille du Macar jusqu'au serpent, et tout le chapitre XIII jusqu'au dénombrement des Barbares, s'enfonce, disparaît dans le souvenir. Ce sont des endroits de second plan, ternes, transitoires, que je ne pouvais malheureusement éviter et qui alourdissent le livre, malgré les efforts de prestesse que j'ai pu faire. Ce sont ceux-là qui m'ont le plus coûté, que j'aime le moins, et dont je me suis le plus reconnaissant.
«5º L'aqueduc.
«Aveu! mon opinion _secrète_ est qu'il n'y avait point d'aqueduc à Carthage, malgré les ruines actuelles de l'aqueduc. Aussi ai-je eu soin de prévenir d'avance toutes les objections par une phrase hypocrite à l'adresse des archéologues. J'ai mis les pieds dans le plat, lourdement, en rappelant que c'était une invention romaine, alors nouvelle, et que l'aqueduc d'à présent a été refait sur l'ancien. Le souvenir de Bélisaire coupant l'aqueduc romain de Carthage m'a poursuivi, et puis c'était une belle entrée pour Spendius et Mâtho. N'importe! mon aqueduc est une lâcheté! _Confiteor._
«6º Autre et dernière coquinerie: Hannon.
«Par amour de la clarté, j'ai faussé l'histoire quant à sa mort. Il fut bien, il est vrai, crucifié par les Mercenaires, mais en Sardaigne. Le général crucifié à Tunis en face de Spendius s'appelait Hannibal. Mais quelle confusion cela eût fait pour le lecteur!
«Tel est, cher maître, ce qu'il y a, selon moi, de pire dans mon livre. Je ne vous dis pas ce que j'y trouve de bon. Mais soyez sûr que je n'ai point fait un Carthage fantastique. Les documents sur Carthage existent, et ils ne sont pas tous dans Movers. Il faut aller les chercher un peu loin. Ainsi Ammien Marcellin m'a fourni la forme _exacte_ d'une porte, le poème de Corippus (la _Johannide_), beaucoup de détails sur les peuplades africaines, etc.
«Et puis mon exemple sera peu suivi. Où donc alors est le danger? Les Leconte de Lisle et les Baudelaire sont moins à craindre que les... et les... dans ce doux pays de France où le superficiel est une qualité, et où le banal, le facile et le niais sont toujours applaudis, adoptés, adorés. On ne risque de corrompre personne quand on aspire à la grandeur. Ai-je mon pardon?
«Je termine en vous disant encore une fois merci, mon cher maître. En me donnant des égratignures, vous m'avez très tendrement serré les mains, et bien que vous m'ayez quelque peu ri au nez, vous ne m'en avez pas moins fait trois grands saluts, trois grands articles très détaillés, très considérables et qui ont dû vous être plus pénibles qu'à moi. C'est de cela surtout que je vous suis reconnaissant. Les conseils de la fin ne seront pas perdus, et vous n'aurez eu affaire ni à un sot ni à un ingrat.
«Tout à vous,
«GUSTAVE FLAUBERT.»
Sainte-Beuve répondit à cette lettre par le billet suivant:
«Ce 25 décembre 1862.
«Mon cher ami,
«J'attendais avec impatience cette lettre promise. Je l'ai lue hier soir, et je la relis ce matin. Je ne regrette plus d'avoir fait ces articles, puisque je vous ai amené à _sortir_ ainsi toutes vos raisons. Ce soleil d'Afrique a eu cela de singulier que toutes nos humeurs à tous, même nos humeurs secrètes, ont fait éruption. _Salammbô_, indépendamment de la dame, est dès à présent le nom d'une bataille, de plusieurs batailles. Je compte faire ceci: mes articles restant ce qu'ils sont, en les réimprimant je mettrai, à la fin du volume, ce que vous appelez votre _Apologie_, et sans plus de réplique de ma part. J'avais tout dit; vous répondez: les lecteurs attentifs jugeront. Ce que j'apprécie surtout, et ce que chacun sentira, c'est cette élévation d'esprit et de caractère qui vous a fait supporter tout naturellement mes contradictions et qui oblige envers vous à plus d'estime. M. Lebrun (de l'Académie), un homme juste, me disait l'autre jour à propos de vous: «Après tout, il sort de là un plus gros monsieur qu'auparavant.» Ce sera l'impression générale et définitive.
«C.-A. SAINTE-BEUVE.»
Dans un article publié dans la _Revue contemporaine_, M. Frœhner avait très vivement critiqué _Salammbô_. M. Gustave Flaubert, en réponse à son article, adressa au directeur de la _Revue contemporaine_ la lettre suivante:
A M. FRŒHNER
_Rédacteur de la_ REVUE CONTEMPORAINE
«Paris, 21 janvier 1863.
«Monsieur,
«Je viens de lire votre article sur _Salammbô_ paru dans la _Revue contemporaine_ le 31 décembre 1862. Malgré l'habitude où je suis de ne répondre à aucune critique, je ne puis accepter la vôtre. Elle est pleine de convenance et de choses extrêmement flatteuses pour moi; mais comme elle met en doute la sincérité de mes études, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos assertions.
«Je vous demanderai d'abord, monsieur, pourquoi vous me mêlez si obstinément à la collection Campana en affirmant qu'elle a été ma ressource, mon inspiration permanente? Or j'avais fini _Salammbô_ au mois de mars, six semaines avant l'ouverture de ce musée. Voilà une erreur déjà. Nous en trouverons de plus graves.
«Je n'ai, monsieur, nulle prétention à l'archéologie. J'ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m'étonne qu'un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables, perde ses loisirs à une littérature si légère! J'en sais cependant assez, monsieur, pour oser dire que vous errez complètement d'un bout à l'autre de votre travail, tout le long de vos dix-huit pages, à chaque paragraphe et à chaque ligne.
«Vous me blâmez «de n'avoir consulté ni Falbe ni Dureau de la Malle, dont j'aurais pu tirer profit». Mille pardons! je les ai lus, plus souvent que vous peut-être et sur les ruines mêmes de Carthage. Que vous ne sachiez «rien de satisfaisant sur la forme ni sur les principaux quartiers», cela se peut; mais d'autres, mieux informés, ne partagent pas votre scepticisme. Si l'on ignore où était le faubourg Aclas, l'endroit appelé Fuscianus, la position exacte des portes principales dont on a les noms, etc., on connaît assez bien l'emplacement de la ville, l'appareil architectonique des murailles, la Tænia, le Môle et le Cothon. On sait que les maisons étaient enduites de bitume et les rues dallées; on a une idée de l'Ancô décrit dans mon chapitre XV, on a entendu parler de Malquâ, de Byrsa, de Mégara, des Mappales et des Catacombes, et du temple d'Eschmoûn situé sur l'Acropole, et de celui de Tanit, un peu à droite en tournant le dos à la mer. Tout cela se trouve (sans parler d'Appien, de Pline et de Procope) dans ce même Dureau de la Malle, que vous m'accusez d'ignorer. Il est donc regrettable, monsieur, que vous ne soyez pas «entré dans des détails fastidieux pour montrer» que je n'ai eu aucune idée de l'emplacement et de la position de l'ancienne Carthage, «moins encore que Dureau de la Malle», ajoutez-vous. Mais que faut-il croire? à qui se fier, puisque vous n'avez pas eu jusqu'à présent l'obligeance de révéler votre système sur la topographie carthaginoise?
«Je ne possède, il est vrai, aucun texte pour vous prouver qu'il existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers. C'est en tous cas une hypothèse vraisemblable, convenez-en! Mais je n'ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, «mots, dites-vous, dont la structure est étrangère à l'esprit des langues sémitiques». Pas si étrangère cependant, puisqu'ils sont dans Gesenius--presque tous mes noms puniques, défigurés, selon vous, étant pris dans Gesenius (_Scripturæ linguæque phœniciæ_, etc.), ou dans Falbe, que j'ai consulté, je vous assure.
«Un orientaliste de votre érudition, monsieur, aurait dû avoir un peu plus d'indulgence pour le nom numide de Naravasse que j'écris Narr'Havas, de _Nar-el-haouah_, feu du souffle. Vous auriez pu deviner que les deux _m_ de Salammbô sont mis exprès pour faire prononcer Salam et non Salan et supposer charitablement que Egates, au lieu de Ægates, était une faute typographique, corrigée du reste dans la seconde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à vos conseils. Il en est de même de _Scissites_ pour _Syssites_ et du mot Kabires, que l'on a imprimé sans un _k_ (horreur!) jusque dans les ouvrages les plus sérieux tels que _les Religions de la Grèce antique_, par Maury. Quant à Schalischim, si je n'ai pas écrit (comme j'aurais dû le faire) Rosch-eisch-Schalischim, c'était pour raccourcir un nom déjà trop rébarbatif, ne supposant pas d'ailleurs que je serais examiné par des philologues. Mais, puisque vous êtes descendu jusqu'à ces chicanes de mots, j'en reprendrai, chez vous, deux autres: 1º _Compendieusement_, que vous employez tout au rebours de la signification pour dire abondamment, prolixement, et 2º _carthachinoiserie_, plaisanterie excellente, bien qu'elle ne soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois dernier, dans un petit journal. Vous voyez, monsieur, que si vous ignorez parfois mes auteurs, je sais les vôtres. Mais il eût mieux valu peut-être négliger «ces minuties qui se refusent», comme vous le dites fort bien, «à l'examen de la critique».
«Encore une cependant! Pourquoi avez-vous souligné le _et_ dans cette phrase (un peu tronquée) de ma page 156: «Achète-moi des Cappadociens _et_ des Asiatiques.» Est-ce pour briller en voulant faire accroire aux badauds que je ne distingue pas la Cappadoce de l'Asie Mineure? Mais je la connais, monsieur, je l'ai vue, je m'y suis promené!
«Vous m'avez lu si négligemment que presque toujours vous me _citez à faux_. Je n'ai dit nulle part que les prêtres aient formé une caste particulière; ni, page 109, que les soldats libyens fussent «possédés de l'envie de boire du fer», mais que les Barbares menaçaient les Carthaginois de leur faire boire du fer; ni, page 108, que les gardes de la «légion portaient au milieu du front une corne d'argent pour les faire ressembler à des rhinocéros», mais, «leurs gros chevaux avaient», etc.; ni, page 29, que les paysans un jour s'amusèrent à crucifier deux cents lions. Même observation pour ces malheureuses Syssites, que j'ai employées, selon vous, «ne sachant pas, sans doute, que ce mot signifiait des corporations particulières». _Sans doute_ est aimable. Mais, sans doute, je savais ce qu'étaient ces corporations et l'étymologie du mot, puisque je le traduis en français la première fois qu'il apparaît dans mon livre, page 7. «Syssites, compagnies (de commerçants) qui mangeaient en commun.» Vous avez de même faussé un passage de Plaute, car il n'est pas démontré dans le _Pœnulus_ que «les Carthaginois savaient toutes les langues», ce qui eût été un curieux privilège pour une nation entière: il y a tout simplement dans le prologue, v. 112, _Is omnes linguas scit_; ce qu'il faut traduire: «Celui-là sait toutes les langues,» le Carthaginois en question, et non tous les Carthaginois.
«Il n'est pas vrai de dire que «Hannon n'a pas été crucifié dans la guerre des Mercenaires, attendu qu'il commandait des armées longtemps encore après», car vous trouverez dans Polybe, monsieur, que les rebelles se saisirent de sa personne et l'attachèrent à une croix (en Sardaigne, il est vrai, mais à la même époque), livre I, chapitre XVII. Ce n'est donc pas «ce personnage» qui «aurait à se plaindre de M. Flaubert», mais plutôt Polybe qui aurait à se plaindre de M. Frœhner.
«Pour les sacrifices d'enfants, il est si peu _impossible_ qu'au siècle d'Hamilcar on les brûlât vifs, qu'on en brûlait encore au temps de Jules César et de Tibère, s'il faut s'en rapporter à Cicéron (_Pro Balbo_) et à Strabon (liv. III). Cependant «la statue de Moloch ne ressemble pas à la machine infernale décrite dans _Salammbô_. Cette figure composée de sept cases étagées l'une sur l'autre pour y enfermer les victimes appartient à la religion gauloise. M. Flaubert n'a aucun prétexte d'analogie pour justifier son audacieuse transposition.»
«Non! je n'ai aucun prétexte, c'est vrai! mais j'ai un texte, à savoir le texte, la description même de Diodore, que vous rappelez, et qui n'est autre que la mienne, comme vous pourrez vous en convaincre en daignant lire ou relire le livre XX de Diodore, chapitre IV, auquel vous joindrez la paraphrase chaldaïque de Paul Fage, dont vous ne parlez pas, et qui est citée par Selten, _De diis syriis_, p. 164-170, avec Eusèbe, _Préparation évangélique_, livre I.
«Comment se fait-il aussi que l'histoire ne dise rien du manteau miraculeux, puisque vous dites vous-même «qu'on le montrait dans le temple de Vénus, mais bien plus tard, et seulement à l'époque des empereurs romains» Or? je trouve dans Athénée XII, 58, la description très minutieuse de ce manteau, _bien que l'histoire n'en dise rien_. Il fut acheté à Denys l'Ancien 120 talents, porté à Rome par Scipion-Émilien, reporté à Carthage par Caïus Gracchus, revint à Rome sous Héliogabale, puis fut vendu à Carthage. Tout cela se trouve encore dans Dureau de la Malle, dont j'ai tiré profit décidément.
«Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même... candeur, que «la plupart des autres dieux invoqués dans Salammbô _sont de pure invention_», et vous ajoutez: «Qui a entendu parler d'un Aptoukhos?» Qui? d'Avezac (_Cyrénaïque_), à propos d'un temple dans les environs de Cyrène; «d'un Schaoûl?» mais c'est un nom que je donne à un esclave (voyez ma page 91); «ou d'un Matismann?» Il est mentionné comme Dieu par Corippus. (Voyez Johanneis et _Mém. de l'Académie des inscript._, t. XII, p. 181.) «Qui ne sait que Micipsa n'était pas une divinité, mais un homme?» Or c'est ce que je dis, monsieur, et très clairement, dans cette même page 91, quand Salammbô appelle ses esclaves: «A moi Kroum, Enva, Micipsa, Schaoûl!»
«Vous m'accusez de prendre pour deux divinités distinctes Astaroth et Astarté. Mais au commencement, page 48, lorsque Salammbô invoque Tanit, elle l'invoque par tous ses noms à la fois: «Anaïtis, Astarté, Derceto, Astaroth, Tiratha.» Et même j'ai pris soin de dire, un peu plus bas, page 52, qu'elle répétait «tous ces noms sans qu'ils eussent pour elle de signification distincte». Seriez-vous comme Salammbô? Je suis tenté de le croire, puisque vous faites de Tanit la déesse de la guerre et non de l'amour, de l'élément femelle, humide, fécond, en dépit de Tertullien, et de ce nom même de Tiratha, dont vous rencontrez l'explication peu décente, mais claire, dans Movers, _Phenic._, livre Ier, p. 574.
«Vous vous ébahissez ensuite des singes consacrés à la lune et des chevaux consacrés au soleil. «Ces détails, vous en êtes sûr, ne se trouvent dans aucun auteur ancien, ni dans aucun monument authentique.» Or je me permettrai, pour les singes, de vous rappeler, monsieur, que les cynocéphales étaient, en Égypte, consacrés à la lune, comme on le voit encore sur les murailles des temples, et que les cultes égyptiens avaient pénétré en Libye et dans les oasis. Quant aux chevaux, je ne dis pas qu'il y en avait de consacrés à Esculape, mais à Eschmoûn, assimilé à Esculape, Iolaüs, Apollon, le Soleil. Or je vois les chevaux consacrés au soleil dans Pausanias (livre Ier, chap. I), et dans la Bible (_Rois_, livre II, chap. XXXII). Mais peut-être nierez-vous que les temples d'Égypte soient des monuments authentiques et la Bible et Pausanias des auteurs anciens.
«A propos de la Bible je prendrai encore, monsieur, la liberté grande de vous indiquer le tome II de la traduction de Cahen, page 186, où vous lirez ceci: «Ils portaient au cou, suspendue à une chaîne d'or, une petite figure de pierre précieuse qu'ils appelaient la Vérité. Les débats s'ouvraient lorsque le président mettait devant soi l'image de la Vérité.» C'est un texte de Diodore. En voici un autre d'Élien: «Le plus âgé d'entre eux était leur chef et leur juge à tous; il portait autour du cou une image en saphir. On appelait cette image la Vérité.» C'est ainsi, monsieur, que «cette Vérité-là est une jolie invention de l'auteur».
«Mais tout vous étonne: le molobathre, que l'on écrit très bien (ne vous en déplaise) malobathre ou malabathre, la poudre d'or que l'on ramasse aujourd'hui, comme autrefois, sur le rivage de Carthage, les oreilles des éléphants peintes en bleu, les hommes qui se barbouillent de vermillon et mangent de la vermine et des singes, les Lydiens en robes de femme, les escarboucles des lynx, les mandragores qui sont dans Hippocrate, la chaînette des chevilles qui est dans le _Cantique des Cantiques_ (Cahen, t. XVI, 37) et les arrosages de silphium, les barbes enveloppées, les lions en croix, etc., tout!
«Eh bien! non, monsieur, je n'ai point «emprunté tous ces détails aux nègres de la Sénégambie». Je vous renvoie, pour les éléphants, à l'ouvrage d'Armandi, p. 256, et aux autorités qu'il indique, telles que Florus, Diodore, Ammien-Marcellin et autres nègres de la Sénégambie.
«Quant aux nomades qui mangent des singes, croquent des poux et se barbouillent de vermillon, comme on pourrait «vous demander à quelle source l'auteur a puisé ces précieux renseignements», et que «vous seriez», d'après votre aveu, «_très embarrassé_ de le dire», je vais vous donner humblement quelques indications qui faciliteront vos recherches.
«Les Maxies... se peignent le corps avec du vermillon. Les Gysantes se peignent tous avec du vermillon et mangent des singes. Les femmes (celles des Adrymachydes), si elles sont mordues par un pou, elles le prennent, le mordent, etc.» Vous verrez tout cela dans le IVe livre d'Hérodote, aux chapitres CXCIV, CXCI et CLXVIII. Je ne suis pas embarrassé de le dire.
«Le même Hérodote m'a appris dans la description de l'armée de Xerxès, que les Lydiens avaient des robes de femmes; de plus, Athénée, dans le chapitre des Étrusques et de leur ressemblance avec les Lydiens, dit qu'ils portaient des robes de femmes; enfin, le Bacchus lydien est toujours représenté en costume de femme. Est-ce assez pour les Lydiens et leur costume?
«Les barbes enfermées en signe de deuil sont dans Cahen (Ézéchiel, chap. XXIV, 17) et au menton des colosses égyptiens, ceux d'Abou-Simbal, entre autres; les escarboucles formées par l'urine de lynx, dans Théophraste, _Traité des pierreries_, et dans Pline, livre VIII, chap. LVII. Et pour ce qui regarde les lions crucifiés (dont vous portez le nombre à deux cents, afin de me gratifier, sans doute, d'un ridicule que je n'ai pas), je vous prie de lire dans le même livre de Pline le chapitre XVIII, où vous apprendrez que Scipion-Émilien et Polybe, se promenant ensemble dans la campagne carthaginoise, en virent de suppliciés dans cette position, _Quia cæteri metu pœnæ similis absterrentur eadem noscia_. Sont-ce là, monsieur, de ces passages pris sans discernement dans l'_Univers pittoresque_, «et que la haute critique a employés avec succès contre moi»? De quelle haute critique parlez-vous? Est-ce de la vôtre?
«Vous vous égayez considérablement sur les grenadiers que l'on arrosait avec du silphium. Mais ce détail, monsieur, n'est pas de moi. Il est dans Pline, livre XVII, chap. XLVII. J'en suis bien fâché pour votre plaisanterie sur «l'ellébore que l'on devrait cultiver à Charenton»; mais comme vous le dites vous-même, «l'esprit le plus pénétrant ne saurait suppléer au défaut de connaissances acquises».
«Vous en avez manqué complètement en affirmant que «parmi les pierres précieuses du trésor d'Hamilcar, plus d'une appartient aux légendes et aux superstitions chrétiennes». Non! monsieur, elles sont _toutes_ dans Pline et dans Théophraste.
«Les stèles d'émeraude, à l'entrée du temple, qui vous font rire, car vous êtes gai, sont mentionnées par Philostrate (_Vie d'Apollonius_) et par Théophraste (_Traité des pierreries_). Heeren (t. II) cite sa phrase: «La plus grosse émeraude bactrienne se trouve à Tyr dans le temple d'Hercule. C'est une colonne d'assez forte dimension.» Autre passage de Théophraste (traduction de Hill): «Il y avait dans leur temple de Jupiter un obélisque composé de quatre émeraudes.»
«Malgré «vos connaissances acquises», vous confondez le jade, qui est une néphrite d'un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe, variété de quartz que l'on trouve en Europe et en Sicile. Si vous aviez ouvert, par hasard, le _Dictionnaire de l'Académie française_, au mot _jaspe_, vous eussiez appris, sans aller plus loin, qu'il y en a de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, monsieur, modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d'avoir prêté à une femme (dans son _Roman de la Momie_) des pieds verts quand il lui a donné des pieds blancs. Ainsi, ce n'est point lui, mais vous, qui avez fait _une erreur ridicule_.