Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 2: Salammbô
Part 27
KICAR.--Monnaie israélite qui avait la valeur de 3,000 sicles, c'est-à-dire de 42 kilogrammes 480 grammes.
L
LAMAT.--Sorte d'antilope dont la peau, après une préparation, pouvait résister au fer.
LAUSONIA.--Vulgairement le henneh oriental, arbrisseau dont le suc sert à teindre en rose vif.
LOTTES.--Poisson de la famille des Gadoïdes, comme le merlan, la morue, etc.
LUPINS.--Végétal à feuille en éventail et à graine nutritive; employé comme fourrage.
LUTATIUS.--Consul romain vainqueur des Carthaginois à la bataille des îles Ægates.
M
MAMERTINS.--Habitants de _Mamertium_, ville de l'Italie ancienne, dans le _Brutium_, en face de Messine. Assiégés par les Carthaginois, ils appelèrent les Romains à leur secours, et furent ainsi la cause occasionnelle de la première guerre punique.
MARAZANA.--Ville de la Byzacène, province carthaginoise.
MASCHALA.--(Mascula, Maxula, Maxala), ville de Numidie.
MASISABAL.--(Myth. phénicienne). Enchanteur que Melkarth cloua à un arbre et décapita.
MÉDIMNE.--Mesure grecque pour les matières sèches; environ 50 litres.
MELKARTH.--L'Hercule phénicien.
MOGBEDS.--Mot persan moderne. Mages, adorateurs du feu.
MOLOBATHRE OU MALABATHRE.-Laurier des Indes dont on extrayait un parfum (cannellier).
MOLOCH.--Dieu phénicien qui semble symboliser la force brûlante, dévoratrice, du Soleil.
MYLITTA.--Déesse babylonienne.
MYROBALAN.--Fruit aromatique.
N
NARR'HAVAS.--Feu du souffle, du nom numide Nar-el-haonah.
NYSSAM.--Mois d'avril chez les Phéniciens.
O
ORIGAN.--Plante herbacée, aromatique, et possédant des propriétés stimulantes.
ORYNGES.--Probablement Oningis ou Oringis, ancienne ville de la Bétique.
P
PATÆQUES.--Dieux embryonnaires confondus à une certaine époque avec les Kabyres.
PHALARIQUES.--Dards entourés de matières incendiaires.
PHAZZANA.--Ancien nom d'une contrée de la Libye intérieure, au nord des Garamantes.
PILUM.--Arme de jet romaine, d'environ 7 pieds de long.
R
RABBETNA.--Signifie: Notre Dame, Notre Maîtresse.
RUSICADA.--Ancienne ville de Numidie.
S
SARISSES.--Sorte de piques dont s'armaient les hoplites.
SCHABAR.--Probablement Schebat, mois de février.
SCOMBRES.--Genre de poissons de mer qui comprend le maquereau.
SESELI.--Plante aromatique.
SICLE.--Unité de poids israélite qui pesait 14gr,16c.
SILPHIUM.--Plante à laquelle on attribuait une certaine propriété médicale et dont on extrayait une gomme estimée précieuse. On la récoltait en Libye, près de Cyrène.
STYRAX.--Substance résineuse et balsamique.
SYNTAGME.--Subdivision de la phalange grecque, comprenant un carré de 16 hommes de côté.
SYRTES.--Ancien nom des deux golfes formés par la méditerranée sur la côte septentrionale de l'Afrique, entre l'Égypte et le cap Hermæum (aujourd'hui golfe de Sidre et golfe de Gabès).
T
TAMMOUZ.--Mois de juillet.
TAMRAPANI.--Probablement Tampraparni, surnom aryen de Taprobane (l'île de Ceylan).
TAORMINE.--Ancienne ville de la Sicile.
TANIT.--La lune, la déesse de Carthage.
TARTESSUS.--Ile d'Hispanie (l'ancienne Espagne), sur la côte de la Bétique.
THYMIAMATA.--Probablement Thymiatéria, ville sur la côte occidentale de la Mauritanie,--identifiée avec Mamora de nos jours.
TILBY.--Mois de janvier.
TIRATHA.--A le sens du sexe, symbole de la déesse.
TUBURGO.--Probablement Tuburbo, ville d'Afrique.
Z
ZERET.--Mesure de longueur hébraïque; probablement demi-coudée.
APPENDICE
Sainte-Beuve ayant consacré à _Salammbô_ une importante étude[1], M. Flaubert réfuta ses critiques dans la lettre suivante:
«Décembre 1862.
«Mon cher maître,
«Votre troisième article sur _Salammbô_ m'a _radouci_ (je n'ai jamais été bien furieux). Mes amis les plus intimes se sont un peu irrités des deux autres; mais, moi, à qui vous avez dit franchement ce que vous pensez de mon gros livre, je vous sais gré d'avoir mis tant de clémence dans votre critique. Donc, encore une fois, et bien sincèrement, je vous remercie des marques d'affection que vous me donnez, et, passant par-dessus les politesses, je commence mons _Apologie_.
[1] Voir _Nouveaux Lundis_, t. IV, p. 31.
«Êtes-vous bien sûr, d'abord,--dans votre jugement général,--de n'avoir pas obéi un peu trop à votre impression nerveuse? L'objet de mon livre, tout ce monde barbare, oriental, molochiste, vous déplaît _en soi!_ Vous commencez par douter de la réalité de ma reproduction, puis vous me dites: «Après tout, elle peut être vraie»; et comme conclusion: «Tant pis si elle est vraie!» A chaque minute vous vous étonnez; et vous m'en voulez d'être étonné. Je n'y peux rien cependant! Fallait-il embellir, atténuer, fausser, _franciser!_ Mais vous me reprochez vous-même d'avoir fait un poème, d'avoir été classique dans le mauvais sens du mot, et vous me battez avec _les Martyrs!_
«Or le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé au mien. Il partait d'un point de vue tout idéal; il rêvait des martyrs _typiques_. Moi, j'ai voulu fixer un mirage en appliquant à l'Antiquité les procédés du roman moderne, et j'ai tâché d'être simple. Riez tant qu'il vous plaira! Oui, je dis _simple_, et non pas sobre. Rien de plus compliqué qu'un Barbare. Mais j'arrive à vos articles, et je me défends, je vous combats pied à pied.
«Dès le début, je vous arrête à propos du _Périple_ d'Hannon admiré par Montesquieu, et que je n'admire point. A qui peut-on faire croire aujourd'hui que ce soit là un document _original_? C'est évidemment traduit, raccourci, échenillé et arrangé par un Grec. Jamais un Oriental, quel qu'il soit, n'a écrit de ce style. J'en prends à témoin l'inscription d'Eschmounazar, si emphatique et redondante! Des gens qui se font appeler fils de Dieu, œil de Dieu (voyez les inscriptions d'Hamaker), ne sont pas simples comme vous l'entendez.--Et puis vous m'accorderez que les Grecs ne comprenaient rien au monde barbare. S'ils y avaient compris quelque chose, ils n'eussent pas été des Grecs. L'Orient répugnait à l'hellénisme. Quels travestissements n'ont-ils pas fait subir à tout ce qui leur a passé par les mains, d'étranger!--J'en dirai autant de Polybe. C'est pour moi une autorité incontestable, quant aux faits; mais tout ce qu'il n'a pas vu (ou ce qu'il a omis intentionnellement, car, lui aussi, il avait un cadre et une école), je peux bien aller le chercher partout ailleurs. Le _Périple_ d'Hannon n'est donc pas «un monument carthaginois», bien loin «d'être le seul», comme vous le dites. Un vrai monument carthaginois, c'est l'inscription de Marseille, écrite en vrai punique. Il est simple, celui-là, je l'avoue, car c'est un tarif, et encore l'est-il moins que ce fameux _Périple_ où perce un petit coin de merveilleux à travers le grec;--ne fût-ce que ces peaux de gorille prises pour des peaux humaines et qui étaient appendues dans le temple de Moloch (traduisez Saturne), et dont je vous ai épargné la description;--et d'une! remerciez-moi. Je vous dirai même entre nous que le _Périple_ d'Hannon m'est complètement odieux pour l'avoir lu et relu avec les quatre dissertations de Bougainville (dans les _Mémoires_ de l'Académie des inscriptions) sans compter mainte thèse de doctorat,--le _Périple_ d'Hannon étant un sujet de thèse.
«Quant à mon héroïne, je ne la défends pas. Elle ressemble, selon vous, à «une Elvire sentimentale», à Velléda, à Mme Bovary. Mais non! Velléda est active, intelligente, européenne. Mme Bovary est agitée par des passions multiples; Salammbô, au contraire, demeure clouée par l'idée fixe. C'est une maniaque, une espèce de sainte Thérèse. N'importe! Je ne suis pas sûr de sa réalité; car ni moi, ni vous, ni personne, aucun ancien et aucun moderne, ne peut connaître la femme orientale, par la raison qu'il est impossible de la fréquenter.
«Vous m'accusez de manquer de logique et vous me demandez: _Pourquoi les Carthaginois ont-ils massacré les Barbares_? La raison en est bien simple: ils haïssent les Mercenaires; ceux-là leur tombent sous la main; ils sont les plus forts et ils les tuent. Mais «la nouvelle, dites-vous, pouvait arriver d'un moment à l'autre au camp». Par quel moyen?--Et qui donc l'eût apportée? Les Carthaginois; mais dans quel but?--Des Barbares? mais il n'en restait plus dans la ville!--Des étrangers? des indifférents?--mais j'ai eu soin de montrer que les communications n'existaient pas entre Carthage et l'armée!
«Pour ce qui est d'Hannon (_le lait de chienne_, soit dit en passant, n'est point une _plaisanterie_; il était et est _encore_ un remède contre la lèpre: voyez le _Dictionnaire des sciences médicales_, article _Lèpre_; mauvais article d'ailleurs et dont j'ai rectifié les données d'après mes propres observations faites à Damas et en Nubie),--Hannon, dis-je, s'échappe, parce que les Mercenaires le laissent volontairement s'échapper. Ils ne sont pas encore _déchaînés_ contre lui. L'indignation leur vient ensuite avec la réflexion, car il leur faut beaucoup de temps avant de comprendre toute la perfidie des anciens (voyez le commencement de mon chapitre IV). Mâtho _rôde comme un fou_ autour de Carthage. Fou est le mot juste. L'amour tel que le concevaient les anciens n'était-il pas une folie, une malédiction, une maladie envoyée par les dieux? Polybe serait bien _étonné_, dites-vous, de voir ainsi son Mâtho. Je ne le crois pas, et M. de Voltaire n'eût point partagé cet étonnement. Rappelez-vous ce qu'il dit de la violence des passions en Afrique, dans _Candide_ (récit de la vieille): «C'est du feu, du vitriol, etc.»
«A propos de l'aqueduc: _Ici on est dans l'invraisemblance jusqu'au cou_. Oui, cher maître, vous avez raison et plus même que vous ne croyez,--mais pas comme vous le croyez. Je vous dirai plus loin ce que je pense de cet épisode, amené non pour décrire l'aqueduc, lequel m'a donné beaucoup de mal, mais pour faire entrer convenablement dans Carthage mes deux héros. C'est d'ailleurs le ressouvenir d'une anecdote, rapportée dans Polyen (_Ruses de guerre_), l'histoire de Théodore, l'ami de Cléon, lors de la prise de Sestos par les gens d'Abydos.
«_On regrette un lexique._ Voilà un reproche que je trouve souverainement injuste. J'aurais pu assommer le lecteur avec des mots techniques. Loin de là! j'ai pris soin de traduire tout en français. Je n'ai pas employé un seul mot spécial sans le faire suivre de son explication, immédiatement. J'en excepte les noms de monnaie, de mesure et de mois que le sens de la phrase indique. Mais quand vous rencontrez dans une page _kreutzer_, _yard_, _piastre_ ou _penny_, cela vous empêche-t-il de la comprendre? Qu'auriez-vous dit si j'avais appelé Moloch _Melek_, Hannibal _Han-Baal_, Carthage _Kartadda_, et si, au lieu de dire que les esclaves au moulin portaient des muselières, j'avais écrit des _pausicapes!_ Quant aux noms de parfums et de pierreries, j'ai bien été obligé de prendre les noms qui sont dans Théophraste, Pline et Athénée. Pour les plantes, j'ai employé les noms latins, les _mots reçus_, au lieu des mots arabes ou phéniciens. Ainsi j'ai dit _Lawsonia_ au lieu de _Henneh_, et même j'ai eu la complaisance d'écrire _Lausonia_ par un _u_, ce qui est une faute, et de ne pas ajouter _inermis_, qui eût été plus précis. De même pour _Kok'heul_ que j'écris _antimoine_, en vous épargnant _sulfure_, ingrat! Mais je ne peux pas, par respect pour le lecteur français, écrire Hannibal et Hamilcar sans _h_, puisqu'il y a un esprit sur l'a, et m'en tenir à Rollin! Un peu de douceur!
«Quant au _temple de Tanit_, je suis sûr de l'avoir reconstruit tel qu'il était, avec le traité de la Déesse de Syrie, avec les médailles du duc de Luynes, avec ce qu'on sait du temple de Jérusalem, avec un passage de saint Jérôme, cité par Selden (_De Diis Syriis_), avec le plan du temple de Gozzo qui est bien carthaginois, et mieux que tout cela, avec les ruines du Temple de Thugga que j'ai vu moi-même, de mes yeux, et dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache, n'a parlé. N'importe, direz-vous, c'est drôle! Soit!--Quant à la description en elle-même, au point de vue littéraire, je la trouve, moi, très compréhensible, et le drame n'en est pas embarrassé, car Spendius et Mâtho restent au premier plan; on ne les perd pas de vue. Il n'y a point dans mon livre une description isolée gratuite, toutes _servent_ à mes personnages et ont une influence lointaine ou immédiate sur l'action.
«Je n'accepte pas non plus le mot de _chinoiserie_ appliqué à la chambre de Salammbô, malgré l'épithète d'_exquise_ qui le relève (comme _dévorants_ fait à _chiens_ dans le fameux Songe), parce que je n'ai pas mis là un seul détail qui ne soit dans la Bible ou que l'on ne rencontre encore en Orient. Vous me répétez que la Bible n'est pas un guide pour Carthage (ce qui est un point à discuter); mais les Hébreux étaient plus près des Carthaginois que les Chinois, convenez-en! D'ailleurs il y a des choses de climat qui sont éternelles. Pour le mobilier et les costumes, je vous renvoie aux textes réunis dans la 21e dissertation de l'abbé Mignot (_Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XL ou XLI, je ne sais plus).
«Quant à ce goût «d'opéra, de pompe et d'emphase», pourquoi donc voulez-vous que les choses n'aient pas été ainsi, puisqu'elles sont telles maintenant! Les cérémonies, les visites, les prosternations, les invocations, les encensements et tout le reste, n'ont pas été inventés par Mahomet, je suppose.
«Il en est de même d'Hannibal. Pourquoi trouvez-vous que j'ai fait son enfance _fabuleuse_? est-ce parce qu'il tue un aigle? beau miracle dans un pays où les aigles abondent! Si la scène eût été placée dans les Gaules, j'aurais mis un hibou, un loup ou un renard. Mais, Français que vous êtes, vous êtes habitué, _malgré vous_, à considérer l'aigle comme un oiseau noble, et plutôt comme un symbole que comme un être animé. Les aigles existent cependant.
«Vous me demandez où j'ai pris une _pareille idée du Conseil de Carthage_? Mais dans tous les milieux analogues par les temps de révolution, depuis la Convention jusqu'au parlement d'Amérique, où naguère encore on échangeait des coups de canne et des coups de revolver, lesquelles cannes et lesquels revolvers étaient apportés (comme mes poignards) dans la manche des paletots. Et même mes Carthaginois sont plus décents que les Américains, puisque le public n'était pas là. Vous me citez, en opposition une grosse autorité, celle d'Aristote. Mais Aristote, antérieur à mon époque de plus de quatre-vingts ans, n'est ici d'aucun poids. D'ailleurs il se trompe grossièrement, le Stagyrique, quand il affirme qu'_on n'a jamais vu à Carthage d'émeute ni de tyran_. Voulez-vous des dates? en voici: il y avait eu la conspiration de Carthalon, 530 avant Jésus-Christ; les empiétements des Magon, 460; la conspiration d'Hannon, 337; la conspiration de Bomilcar, 307. Mais je dépasse Aristote!--A un autre.
«Vous me reprochez les _escarboucles formées par l'urine des lynx_. C'est du Théophraste, _Traité des Pierreries_: tant pis pour lui! J'allais oublier Spendius. Eh bien, non, cher maître, son stratagème n'est ni _bizarre_ ni _étrange_. C'est presque un poncif. Il m'a été fourni par Élien (_Histoire des animaux_) et par Polyen (_Stratagèmes_). Cela était même si connu depuis le siège de Mégare par Antipater (ou Antigone), que l'on nourrissait exprès des porcs avec les éléphants pour que les grosses bêtes ne fussent pas effrayées par les petites. C'était, en un mot, une farce usuelle, et probablement fort usée au temps de Spendius. Je n'ai pas été obligé de remonter jusqu'à Samson, car j'ai repoussé autant que possible tout détail appartenant à des époques légendaires.
«J'arrive aux richesses d'Hamilcar. Cette description, quoi que vous disiez, est au second plan. Hamilcar la domine, et je la crois très motivée. La colère du Suffète va en augmentant à mesure qu'il aperçoit les déprédations commises dans sa maison. Loin d'être _à tout moment hors de lui_, il n'éclate qu'à la fin, quand il se heurte à une injure personnelle. _Qu'il ne gagne pas à cette visite_, cela m'est bien égal, n'étant point chargé de faire son panégyrique; mais je ne pense pas l'avoir _taillé en charge aux dépens du reste du caractère_. L'homme qui tue plus loin les Mercenaires de la façon que j'ai montrée (ce qui est un joli trait de son fils Hannibal, en Italie) est bien le même qui fait falsifier ses marchandises et fouetter à outrance ses esclaves.
«Vous me chicanez sur les _onze mille trois cent quatre-vingt-seize hommes_ de son armée en me demandant: _d'où le savez-vous_ (ce nombre)? _qui vous l'a dit_? Mais vous venez de le voir vous-même, puisque j'ai dit le nombre d'hommes qu'il y avait dans les différents corps de l'armée punique. C'est le total de l'addition tout bonnement, et non un chiffre jeté au hasard pour reproduire un effet de précision.
«Il n'y a ni _vice malicieux_ ni _bagatelle_ dans mon serpent. Ce chapitre est une espèce de précaution oratoire pour atténuer celui de la tente qui n'a choqué personne et qui, sans le serpent, eût fait pousser des cris. J'ai mieux aimé un effet impudique (si impudeur il y a) avec un serpent qu'avec un homme. Salammbô, avant de quitter sa maison, s'enlace au génie de sa famille, à la religion même de sa patrie en son symbole le plus antique. Voilà tout. Que cela soit _messéant dans une_ ILIADE _ou une_ PHARSALE, c'est possible; mais je n'ai pas eu la prétention de faire l'_Iliade_ ni la _Pharsale_.
«Ce n'est pas ma faute non plus si les orages sont fréquents dans la Tunisie à la fin de l'été. Chateaubriand n'a pas plus inventé les orages que les couchers de soleil, et les uns et les autres, il me semble, appartiennent à tout le monde. Notez d'ailleurs que l'âme de cette histoire est Moloch, le Feu, la Foudre. Ici le Dieu lui-même, sous une de ses formes, agit; il dompte Salammbô. Le tonnerre était donc bien à sa place: c'est la voix de Moloch resté en dehors. Vous avouerez de plus que je vous ai épargné la _description classique de l'orage_. Et puis mon pauvre orage ne tient pas en tout _trois_ lignes, et à des endroits différents! L'incendie qui suit m'a été inspiré par un épisode de l'histoire de Massinissa, par un autre de l'histoire d'Agathocle et par un passage d'Hirtius,--tous les trois dans des circonstances analogues. Je ne sors pas du milieu, du pays même de mon action, comme vous voyez.
«A propos des parfums de Salammbô, vous m'attribuez plus d'imagination que je n'en ai. Sentez donc, humez dans la Bible Judith et Esther! On les pénétrait, on les empoisonnait de parfums littéralement. C'est ce que j'ai eu soin de dire au commencement, dès qu'il a été question de la maladie de Salammbô.
«Pourquoi ne voulez-vous pas non plus que _la disparition du Zaïmph_ ait été pour _quelque chose_ dans la perte de la bataille, puisque l'armée des Mercenaires contenait des gens qui croyaient au Zaïmph! J'indique les causes principales (trois mouvements militaires) de cette perte; puis j'ajoute celle-là, comme cause secondaire et dernière.
«Dire que j'ai _inventé des supplices_ aux funérailles des Barbares n'est pas exact. Hendreich (_Carthago, seu Carth. respublica_, 1664) a réuni des textes pour prouver que les Carthaginois avaient coutume de mutiler les cadavres de leurs ennemis; et vous vous étonnez que des barbares qui sont vaincus, désespérés, enragés, ne leur rendent pas la pareille, n'en fassent pas autant une fois et cette fois-là seulement? Faut-il vous rappeler Mme de Lamballe, _les Mobiles en 48_, et ce qui se passe actuellement aux États-Unis? J'ai été sobre et très doux, au contraire.
«Et puisque nous sommes en train de nous dire nos vérités, franchement je vous avouerai, cher maître, que _la pointe d'imagination sadique_ m'a un peu blessé. Toutes vos paroles sont graves. Or un tel mot de vous, lorsqu'il est imprimé, devient presque une flétrissure. Oubliez-vous que je me suis assis sur les bancs de la Correctionnelle comme prévenu d'outrage aux mœurs, et que les imbéciles et les méchants se font des armes de tout! Ne soyez donc pas étonné si un de ces jours vous lisez dans un petit journal diffamateur, comme il en existe, quelque chose d'analogue à ceci: «M. G. Flaubert est un disciple de Sade. Son ami, son parrain, un maître en fait de critique l'a dit lui-même assez clairement, bien qu'avec cette finesse et cette bonhomie railleuse qui, etc.» Qu'aurais-je à répondre,--et à faire?
«Je m'incline devant ce qui suit. Vous avez raison, cher maître, j'ai donné le coup de pouce, j'ai forcé l'histoire, et comme vous le dites très bien, _j'ai voulu faire un siège_. Mais dans un sujet militaire, où est le mal?--Et puis je ne l'ai pas complètement inventé, ce siège, je l'ai seulement un peu chargé. Là est toute ma faute.
«Mais pour _le passage de Montesquieu_ relatif aux immolations d'enfants, je m'insurge. Cette horreur ne fait pas dans mon esprit un _doute_. (Songez donc que les sacrifices humains n'étaient pas complètement abolis en Grèce à la bataille de Leuctres? 370 avant Jésus-Christ). Malgré la condition imposée par Gélon (480), dans la guerre contre Agathocle (302), on brûla, selon Diodore, 200 enfants, et quant aux époques postérieures, je m'en rapporte à Silius Italicus, à Eusèbe, et surtout à saint Augustin, lequel affirme que la chose se passait encore quelquefois de son temps.
«Vous regrettez que je n'aie point introduit parmi les Grecs un philosophe, un raisonneur chargé de nous faire un cours de morale ou commettant de bonnes actions, un monsieur enfin _sentant comme nous_. Allons donc! était-ce possible? Aratus que vous rappelez est précisément celui d'après lequel j'ai rêvé Spendius; c'était un homme d'escalades et de ruses qui tuait très bien la nuit les sentinelles et qui avait des éblouissements au grand jour. Je me suis refusé un contraste, c'est vrai; mais un contraste facile, un contraste _voulu_ et faux.
«J'ai fini l'analyse et j'arrive à votre jugement. Vous avez peut-être raison dans vos considérations sur le roman historique appliqué à l'antiquité, et il se peut très bien que j'aie échoué. Cependant, d'après toutes les vraisemblances et mes impressions, à moi, je crois avoir fait quelque chose qui ressemble à Carthage. Mais là n'est pas la question, je me moque de l'archéologie! Si la couleur n'est pas une, si les détails détonent, si les mœurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les architectures au climat, s'il n'y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. Sinon, non. Tout se tient.
«Mais le milieu vous agace! Je le sais, ou plutôt je le sens. Au lieu de rester à votre point de vue personnel, votre point de vue de lettré, de moderne, de Parisien, pourquoi n'êtes-vous pas venu de mon côté? _L'âme humaine n'est point partout la même_, bien qu'en dise M. Levallois[2]. La moindre vue sur le monde est là pour prouver le contraire. Je crois même avoir été moins dur pour l'humanité dans _Salammbô_ que dans _Madame Bovary_. La curiosité, l'amour qui m'a poussé vers des religions et des peuples disparus, a quelque chose de moral en soi et de sympathique, il me semble.
[2] Dans un de ses articles de _l'Opinion nationale_ sur _Salammbô_.