Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary
Part 36
«Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait là tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et de temps à autre faisait fumer des pastilles du sérail, qu'elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d'un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit, contre sa chair, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage; et elle lisait jusqu'au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes.» (Ceci donne envie de l'adultère, n'est-ce pas?) «Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles accourait.--Ah! va-t'en, disait-elle; ou d'autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue, toute en désir, elle ouvrait la fenêtre, aspirait l'air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et regardait les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous qui la rassasiaient.
«C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et lorsqu'il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus libéralement; ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bien ailleurs dans quelque hôtel plus modeste, mais elle trouva des objections[74].»
[74] Page 393.
Vous voyez comme tout ceci est simple quand on lit tout; mais avec les découpures de M. l'avocat impérial, le plus petit mot devient une montagne.
_M. l'avocat impérial._--Je n'ai cité aucune de ces phrases-là, et puisque vous en voulez citer que je n'ai point incriminées, il ne fallait pas passer à pieds joints sur la page 50.
_Me Senard._--Je ne passe rien, j'insiste sur les phrases incriminées dans la citation. Nous sommes cités pour les pages 77 et 78[75].
[75] Page 394.
_M. l'avocat impérial._--Je parle des citations faites à l'audience, et je croyais que vous m'imputiez d'avoir cité ces lignes que vous venez de lire.
_Me Senard._--Monsieur l'avocat impérial, j'ai cité tous les passages à l'aide desquels vous vouliez constituer un délit qui maintenant est brisé. Vous avez développé à l'audience ce qui bon vous semblait, et vous avez eu beau jeu. Heureusement nous avions le livre, le défenseur savait le livre; s'il ne l'avait pas su, sa position eût été bien étrange, permettez-moi de vous le dire. Je suis appelé à m'expliquer sur tels et tels passages, et à l'audience on y substitue d'autres passages. Si je n'avais possédé le livre comme je le possède, la défense eût été difficile. Maintenant, je vous montre par une analyse fidèle que le roman, loin de devoir être présenté comme lascif, doit être, au contraire, considéré comme une œuvre éminemment morale. Après avoir fait cela, je prends les passages qui ont motivé la citation en police correctionnelle, et après avoir fait suivre vos découpures de ce qui précède et de ce qui suit, l'accusation est si faible qu'elle vous révolte vous-même, au moment où je les lis! Ces mêmes passages que vous signaliez comme incriminables il y a un instant, j'ai cependant bien le droit de les citer moi-même, pour vous faire voir le néant de cette accusation.
Je reprends ma citation où j'en suis resté au bas de la page 78[76].
«Il (Léon) s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa poitrine, et son cœur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifférence au vacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.
«Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage.»
[76] Page 395.
_Platitudes du mariage!_ Celui qui a découpé ceci a dit: Comment, voilà un monsieur qui dit que dans le mariage il n'y a que des platitudes! C'est une attaque au mariage, c'est un outrage à la morale! Convenez, monsieur l'avocat impérial, qu'avec des découpures artistement faites, on peut aller loin en fait d'incrimination. Qu'est-ce que l'auteur a appelé les platitudes du mariage? Cette monotonie qu'Emma avait redoutée, qu'elle avait voulu fuir, et qu'elle retrouvait sans cesse dans l'adultère, ce qui était précisément la désillusion. Vous voyez donc bien que quand, au lieu de découper des membres de phrases et des mots, on lit ce qui précède et ce qui suit, il ne reste plus rien à l'incrimination; et vous comprenez à merveille que mon client, qui sait sa pensée, doit être un peu révolté de la voir ainsi travestir. Continuons:
«Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage.
«Mais comment pouvoir s'en débarrasser? Puis elle avait beau se sentir humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait encore, par habitude ou par corruption, et chaque jour elle s'y acharnait davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s'il l'avait trahie, et même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.
«Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée: qu'une femme doit toujours écrire à son amant.
«Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme, fait de ses plus ardents souvenirs.» Ceci n'est plus incriminé: «ensuite elle retombait à plat, brisée, car ces élans d'amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches.»
«Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle... elle recevait du papier timbré qu'elle regardait à peine. Elle aurait voulu ne plus vivre ou continuellement dormir[77].»
[77] Page 396.
J'appelle cela une excitation à la vertu, par l'horreur du vice, ce que l'auteur annonce lui-même, et ce que le lecteur le plus distrait ne peut pas ne pas voir, sans un peu de mauvaise volonté.
Et maintenant quelque chose de plus, pour vous faire apercevoir quelle espèce d'homme vous avez à juger. Pour vous montrer non pas quelle espèce de justification je puis prendre, mais si M. Flaubert a eu la couleur lascive et où il prend ses inspirations, laissez-moi mettre sur votre bureau ce livre usé par lui, et dans les passages duquel il s'est inspiré pour dépeindre cette concupiscence, les entraînements de cette femme qui cherche le bonheur dans les plaisirs illicites, qui ne peut pas l'y rencontrer, qui cherche encore, qui cherche de plus en plus, et ne le rencontre jamais. Où Flaubert a pris ces inspirations, messieurs? C'est dans ce livre que voilà, écoutez:
«ILLUSION DES SENS.
«Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe pour ainsi dire, en changeant de place; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire l'amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit, l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle? _Inconstantia, concupiscentia._ Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante.»
Voilà ce que c'est que la vie des sens. Qui a dit cela! qui a écrit les paroles que vous venez d'entendre sur ces excitations et ces ardeurs incessantes? Quel est le livre que M. Flaubert feuillette jour et nuit, et dont il s'est inspiré dans les passages qu'incrimine M. l'avocat impérial? C'est Bossuet! Ce que je viens de vous lire, c'est un fragment d'un discours de Bossuet sur les _plaisirs illicites_. Je vous ferai voir que tous ces passages incriminés ne sont, non pas des plagiats,--l'homme qui s'est approprié une idée, n'est pas un plagiaire,--mais que des imitations de Bossuet. En voulez-vous un autre exemple? Le voici:
«SUR LE PÉCHÉ.
«Et ne me demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices; la chose est prouvée par les Écritures. C'est le Véritable qui le dit, c'est le Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mêle dans elles toutes des emportements, qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies.»
Et plus loin:
«Eh! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous: trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles.»
Tout ce que vous venez d'entendre n'est-il pas là pour vous montrer les amertumes des passions? Je vous laisse ce livre tout marqué, tout flétri par le pouce de l'homme studieux qui y a pris sa pensée. Et celui qui s'est inspiré à une source pareille, celui-là qui a décrit l'adultère dans les termes que vous venez d'entendre, celui-là est poursuivi pour outrage à la morale publique et religieuse!
Quelques lignes encore sur la _femme pécheresse_, et vous allez voir comment M. Flaubert, ayant à peindre ces ardeurs, a su s'inspirer de son modèle:
«Mais, punis de notre erreur sans en être détrompés, nous cherchons dans le changement le remède de notre méprise; nous errons d'objet en objet, et s'il en est enfin quelqu'un qui nous fixe, ce n'est pas que nous soyons contents de notre choix, c'est que nous sommes loués de notre inconstance.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Tout lui paraît vide, faux, dégoûtant dans les créatures: loin d'y retrouver ces premiers charmes, dont son cœur avait eu tant de peine à se défendre, elle n'en voit plus que le frivole, le danger et la vanité.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je ne parle pas d'un engagement de passion; quelles frayeurs que le mystère n'éclate! que de mesures à garder du côté de la bienséance et de la gloire! que d'yeux à éviter! que de surveillants à tromper! que de retours à craindre sur la fidélité de ceux qu'on a choisis pour les ministres et les confidents de sa passion! quels rebuts à essuyer de celui, peut-être, à qui on a sacrifié son honneur et sa liberté, et dont on n'oserait se plaindre! A tout cela, ajoutez ces moments cruels où la passion moins vive nous laisse le loisir de retomber sur nous-mêmes, et de sentir toute l'indignité de notre état; ces moments où le cœur, né pour des plaisirs plus solides, se lasse de ses propres idoles et trouve son supplice dans ses dégoûts et dans son inconstance. Monde profane! si c'est là cette félicité que tu nous vantes tant, favorises-en tes adorateurs et punis-les, en les rendant ainsi heureux, de la foi qu'ils ont ajoutée si légèrement à tes promesses.»
Laissez-moi vous dire ceci: quand un homme, dans le silence des nuits, a médité sur les causes des entraînements de la femme, quand il les a trouvées dans l'éducation et que pour les exprimer, se défiant de ses observations personnelles, il a été se mûrir aux sources que je viens d'indiquer, quand il ne s'est laissé aller à prendre la plume qu'après s'être inspiré des pensées de Bossuet et de Massillon, permettez-moi de vous demander s'il y a un mot pour vous exprimer ma surprise, ma douleur en voyant traduire cet homme en police correctionnelle--pour quelques passages de son livre, et précisément pour les idées et les sentiments les plus vrais et les plus élevés qu'il ait pu rassembler! Voilà ce que je vous prie de ne pas oublier relativement à l'inculpation d'outrage à la morale religieuse. Et puis, si vous me le permettez, je mettrai en regard de tout ceci, sous vos yeux, ce que j'appelle, moi, des atteintes à la morale, c'est-à-dire la satisfaction des sens sans amertume, sans ces _larges gouttes de sueur_ glacée, qui tombent du front chez ceux qui s'y livrent; et je ne vous citerai pas des livres licencieux dans lesquels les auteurs ont cherché à exciter les sens, je vous citerai un livre--qui est donné en prix dans les collèges, mais je vous demanderai la permission de ne vous dire le nom de l'auteur qu'après que je vous en aurai lu un passage. Voici ce passage; je vous ferai passer le volume: c'est un exemplaire qui a été donné en prix à un élève de collège; j'aime mieux vous remettre cet exemplaire que celui de M. Flaubert:
«Le lendemain, je fus reconduit dans son appartement. Là je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avait répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle était sur un lit qui n'était fermé que par des guirlandes de fleurs; elle y paraissait languissamment couchée. Elle me tendit la main et me fit asseoir auprès d'elle. Tout, jusqu'au voile qui lui couvrait le visage, avait de la grâce. Je voyais la forme de son beau corps. Une simple toile qui se mouvait sur elle me faisait tour à tour perdre et trouver des beautés ravissantes.» Une simple toile quand elle était étendue sur un cadavre vous a paru une image lascive; ici elle est étendue sur la femme vivante. «Elle remarqua que mes yeux étaient occupés, et quand elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir d'elle-même; je vis tous les trésors d'une beauté divine. Dans ce moment, elle me serra la main; mes yeux errèrent partout. Il n'y a, m'écriai-je, que ma chère Ardasire qui soit aussi belle; mais j'atteste les dieux que ma fidélité... Elle se jeta à mon cou et me serra dans ses bras. Tout d'un coup, la chambre s'obscurcit, son voile s'ouvrit; elle me donna un baiser. Je fus tout hors de moi; une flamme subite coula dans mes veines et échauffa tous mes sens. L'idée d'Ardasire s'éloigna de moi. Un reste de souvenir... mais il ne me paraissait qu'un songe... J'allais... J'allais la préférer à elle-même. Déjà j'avais porté mes mains sur son sein; elles couraient rapidement partout; l'amour ne se montrait que par sa fureur; il se précipitait à la victoire; un moment de plus, et Ardasire ne pouvait pas se défendre.»
Qui a écrit cela? Ce n'est pas même l'auteur de _la Nouvelle Héloïse_, c'est M. le président de Montesquieu! Ici, pas une amertume, pas un dégoût, tout est sacrifié à la beauté littéraire, et on donne cela en prix aux élèves de rhétorique, sans doute pour leur servir de modèle dans les amplifications, ou les descriptions qu'on leur donne à faire. Montesquieu décrit dans les _Lettres persanes_ une scène qui ne peut pas même être lue. Il s'agit d'une femme que cet auteur place entre deux hommes qui se la disputent. Cette femme ainsi placée entre deux hommes fait des rêves--qui lui paraissent fort agréables.
En sommes-nous là, monsieur l'avocat impérial? Faudra-t-il encore vous citer Jean-Jacques Rousseau dans les _Confessions_ et ailleurs? Non, je dirai seulement au tribunal que si, à propos de sa description de la voiture dans _la Double méprise_, M. Mérimée était poursuivi, il serait immédiatement acquitté. On ne verrait dans son livre qu'une œuvre d'art, de grandes beautés littéraires. On ne le condamnerait pas plus qu'on ne condamne les peintres ou les statuaires qui ne se contentent pas de traduire toute la beauté du corps, mais toutes les ardeurs, toutes les passions. Je n'en suis pas là; je vous demande de reconnaître que M. Flaubert n'a pas chargé ses images, et qu'il n'a fait qu'une chose: toucher de la main la plus ferme la scène de la dégradation. A chaque ligne de son livre il fait ressortir la désillusion, et au lieu de terminer par quelque chose de gracieux, il s'attache à nous montrer cette femme arrivant, après le mépris, l'abandon, la ruine de sa maison, à la mort la plus épouvantable. En un mot, je ne puis que répéter ce que j'ai dit en commençant la plaidoirie, que M. Flaubert est l'auteur d'un bon livre, livre qui est l'excitation à la vertu par l'horreur du vice.
J'ai maintenant à examiner l'outrage à la religion. L'outrage à la religion commis par M. Flaubert! Et en quoi, s'il vous plaît? M. l'avocat impérial a cru voir en lui un sceptique. Je puis répondre à M. l'avocat impérial qu'il se trompe. Je n'ai pas ici de profession de foi à faire, je n'ai que le livre à défendre, c'est ce qui fait que je me borne à ce simple mot. Mais quant au livre, je défie M. l'avocat impérial d'y trouver quoi que ce soit qui ressemble à un outrage à la religion. Vous avez vu comment la religion a été introduite dans l'éducation d'Emma, et comment cette religion, faussée de mille manières, ne pouvait pas retenir Emma sur la pente qui l'entraînait. Voulez-vous savoir en quelle langue M. Flaubert parle de la religion? Écoutez quelques lignes que je prends dans la première livraison, p. 231, 232 et 233[78].
«Un jour que la fenêtre était ouverte, et qu'assise au bord elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l'_Angelus_.
«On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins comme des femmes semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les barreaux de la tonnelle et au delà, tout autour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d'une teinte violette, plus pâle et transparente qu'une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient; on n'entendait ni leurs pas ni leurs mugissements, et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.
«A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers qui dépassaient, sur l'autel, les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois être encore confondue dans la longue ligne de voiles blancs que marquaient de noir, çà et là, les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées sur leur prie-Dieu.»
[78] Page 149.
Voilà la langue dans laquelle le sentiment religieux est exprimé; et à entendre M. l'avocat général, le scepticisme règne d'un bout à l'autre dans le livre de M. Flaubert. Où donc, je vous prie, trouvez-vous là du scepticisme?
_M. l'avocat impérial._--Je n'ai pas dit qu'il y en eût là dedans.
_Me Senard._--S'il n'y en a pas là dedans, où donc y en a-t-il? Dans vos découpures, évidemment. Mais voici l'ouvrage tout entier, que le tribunal le juge, et il verra que le sentiment religieux y est si fortement empreint, que l'accusation de scepticisme est une vraie calomnie. Et maintenant, monsieur l'avocat impérial me permettra-t-il de lui dire que ce n'était pas la peine d'accuser l'auteur de scepticisme avec tant de fracas. Poursuivons:
«Le dimanche à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit, elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempête, et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât son âme et que l'existence entière y disparût[79].»
[79] Page 150.
Ceci, messieurs, est le premier appel à la religion, pour retenir Emma sur la pente des passions. Elle est tombée, la pauvre femme, puis repoussée du pied par l'homme auquel elle s'est abandonnée. Elle est presque morte, elle se relève, elle se ranime; et vous allez voir maintenant ce qui est écrit (nº du 15 novembre 1856, p. 548[80]):
«Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'était crue agonisante, elle avait demandé la communion; et à mesure que l'on faisait dans sa chambre les préparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle, qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait; il lui sembla que son être, montant vers Dieu...» (Vous voyez dans quelle langue M. Flaubert parle des choses religieuses.) «Il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans cet amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d'eau bénite les draps du lit; le prêtre retira du saint ciboire la blanche hostie; et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait.»
[80] Page 290.
J'en demande pardon à M. l'avocat impérial, j'en demande pardon au tribunal, j'interromps ce passage; mais j'ai besoin de dire que c'est l'auteur qui parle, et de vous faire remarquer dans quels termes il s'exprime sur le mystère de la communion; j'ai besoin, avant de reprendre cette lecture, que le tribunal saisisse la valeur littéraire empruntée à ce tableau, j'ai besoin d'insister sur ces expressions qui appartiennent à l'auteur:
«Et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. Les rideaux de son alcôve se bombaient mollement autour d'elle en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brûlant sur la commode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors elle laissa retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le chant des harpes séraphiques, et apercevoir en un ciel d'azur, sur un trône d'or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu le père, tout éclatant de majesté, et qui d'un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de flammes, pour l'emporter dans leurs bras.»
Il continue:
«Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la plus belle qu'il fût possible de rêver; si bien qu'à présent elle s'efforçait d'en ressaisir la sensation qui continuait cependant, mais d'une manière moins exclusive et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbaturée d'orgueil, se reposait enfin dans l'humilité chrétienne; et, savourant le plaisir d'être faible, Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire aux envahissements de la Grâce une large entrée. Il existait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, un autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittences ni fin, et qui s'accroîtrait éternellement! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel et où elle aspira d'être. Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets; elle porta des amulettes; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa couche, un reliquaire enchâssé d'émeraudes pour le baiser tous les soirs.»