Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary

Part 35

Chapter 353,894 wordsPublic domain

«Cependant au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de Lauzun[54].»

[54] Page 66.

Défendez la reine, défendez-la surtout devant l'échafaud, dites que par son titre elle avait droit au respect, mais supprimez vos accusations, quand on se contentera de dire qu'il avait été, disait-on, l'amant de la reine. Est-ce que c'est sérieusement que vous nous reprocherez d'avoir insulté à la mémoire de cette femme infortunée?

«Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique derrière sa chaise lui nommait tout haut, dans l'oreille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant. Et sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste. Il avait vécu à la cour et couché dans le lit des reines[55]!

«On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau en sentant ce froid à sa bouche. Elle n'avait jamais vu de grenades ni mangé d'ananas.»

[55] _Idem._

Vous voyez que ces descriptions sont charmantes, incontestablement, mais qu'il n'est pas possible d'y prendre çà et là une ligne pour créer une espèce de couleur contre laquelle ma conscience proteste. Ce n'est pas la couleur lascive, c'est la couleur du livre; c'est l'élément littéraire et en même temps l'élément moral.

La voilà, cette jeune fille dont vous avez fait l'éducation, la voilà devenue femme. M. l'avocat impérial a dit: Essaye-t-elle même d'aimer son mari? Vous n'avez pas lu le livre; si vous l'aviez lu, vous n'auriez pas fait cette objection.

La voilà, messieurs, cette pauvre femme, elle rêvassera d'abord. A la page 34[56] vous verrez ses rêvasseries. Et il y a plus, il y a quelque chose dont M. l'avocat impérial n'a pas parlé, et qu'il faut que je vous dise, ce sont ses impressions quand sa mère mourut; vous verrez si c'est lascif, cela! Ayez la bonté de prendre la page 33 et de me suivre[57]:

[56] Page 53.

[57] Page 52.

«Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et dans une lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu'on l'ensevelît plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée, du premier coup, à ce rare idéal des existences pâles où ne parviennent jamais les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et la voix de l'Éternel discourant dans les vallons. Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front.»

Je veux répondre aux reproches de M. l'avocat impérial, qu'elle ne fait aucun effort pour aimer son mari.

_M. l'avocat impérial._--Je ne lui ai pas reproché cela, j'ai dit qu'elle n'avait pas réussi.

_Me Senard._--Si j'ai mal compris, si vous n'avez pas fait de reproche, c'est la meilleure réponse qui puisse être faite. Je croyais vous l'avoir entendu faire; mettons que je me sois trompé. Au surplus, voici ce que je lis à la fin de la page 36[58]:

«Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut se donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu'elle savait par cœur de rimes passionnées, et lui chantait en soupirant des adagios mélancoliques; mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amoureux ni plus remué.

«Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son cœur sans en faire jaillir une étincelle, incapable d'ailleurs de comprendre ce qu'elle n'éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait plus rien d'exorbitant. Ses expansions étaient devenues régulières; il l'embrassait à de certaines heures. C'était une habitude parmi les autres, et comme un dessert prévu d'avance, après la monotonie du dîner.»

A la page 37[59] nous trouverons une foule de choses semblables. Maintenant, voici le péril qui va commencer. Vous savez comment elle avait été élevée; c'est ce que je vous supplie de ne pas oublier un instant.

[58] Page 58.

[59] Page 59.

Il n'y a pas un homme l'ayant lu, qui ne dise, ce livre à la main, que M. Flaubert n'est pas seulement un grand artiste, mais un homme de cœur, pour avoir dans les six dernières pages déversé toute l'horreur et le mépris sur la femme, et tout l'intérêt sur le mari. Il est encore un grand artiste, comme on l'a dit, parce qu'il n'a pas transformé le mari, parce qu'il l'a laissé jusqu'à la fin ce qu'il était, un bon homme, vulgaire, médiocre, remplissant les devoirs de sa profession, aimant bien sa femme, mais dépourvu d'éducation, manquant d'élévation dans la pensée. Il est de même au lit de mort de sa femme. Et pourtant il n'y a pas un individu dont le souvenir revienne avec plus d'intérêt. Pourquoi? Parce qu'il a gardé jusqu'à la fin la simplicité, la droiture du cœur; parce que jusqu'à la fin il a rempli son devoir, dont sa femme s'était écartée. Sa mort est aussi belle, aussi touchante, que la mort de sa femme est hideuse. Sur le cadavre de la femme, l'auteur a montré les taches que lui ont laissées les vomissements du poison; elles ont sali le linceul blanc dans lequel elle va être ensevelie, il a voulu en faire un objet de dégoût; mais il y a un homme qui est sublime, c'est le mari, sur le bord de cette fosse. Il y a un homme qui est grand, sublime, dont la mort est admirable, c'est le mari, qui, après avoir vu successivement se briser par la mort de sa femme tout ce qui pouvait lui rester d'illusions au cœur, embrasse par la pensée sa femme sous une tombe. Mettez-le, je vous en prie, dans vos souvenirs,--l'auteur a été au delà, Lamartine le lui a dit,--de ce qui était permis, pour rendre la mort de la femme hideuse et l'expiation plus terrible. L'auteur a su concentrer tout l'intérêt sur l'homme qui n'avait pas dévié de la ligne du devoir, qui est resté avec son caractère médiocre, sans doute, l'auteur ne pouvait pas changer son caractère; mais avec toute la générosité de son cœur, et il a accumulé toutes les horreurs sur la mort de la femme qui l'a trompé, ruiné, qui s'est livrée aux usuriers, qui a mis en circulation des billets faux, et enfin est arrivée au suicide. Nous verrons si elle est naturelle, la mort de cette femme qui, si elle n'avait pas trouvé le poison pour en finir, aurait été brisée par l'excès même du malheur qui l'étreignait. Voilà ce qu'a fait l'auteur. Son livre ne serait pas lu, s'il l'eût fait autrement, si, pour montrer où peut conduire une éducation aussi périlleuse que celle de Mme Bovary, il n'avait pas prodigué les images charmantes et les tableaux énergiques qu'on lui reproche.

M. Flaubert fait constamment ressortir la supériorité du mari sur la femme, et quelle supériorité, s'il vous plaît? celle du devoir rempli, tandis qu'Emma s'en écarte! Et puis la voilà placée sur la pente de cette mauvaise éducation; la voilà partie après la scène du bal avec un jeune enfant, Léon, inexpérimenté comme elle. Elle coquettera avec lui, mais elle n'osera pas aller plus loin; rien ne se fera. Vient ensuite Rodolphe qui la prendra, lui, cette femme. Après l'avoir regardée un instant, il se dit: Elle est bien, cette femme! et elle sera à lui, car elle est légère et sans expérience. Quant à la chute, vous relirez les pages 42, 43 et 44[60]. Je n'ai qu'un mot à vous dire sur cette scène, il n'y a pas de détails, pas de description, aucune image qui nous peigne le trouble des sens; un seul mot nous indique la chute: «elle s'abandonna». Je vous prierai encore d'avoir la bonté de relire les détails de la chute de Clarisse Harlowe, que je ne sache pas avoir été décrite dans un mauvais livre. M. Flaubert a substitué Rodolphe à Lovelace, et Emma à Clarisse. Vous comparerez les deux auteurs et les deux ouvrages, et vous apprécierez.

[60] Pages 214 à 219.

Mais je rencontre ici l'indignation de M. l'avocat impérial. Il est choqué de ce que le remords ne suit pas de près la chute, de ce qu'au lieu d'en exprimer les amertumes, elle se dit avec satisfaction: «J'ai un amant.» Mais l'auteur ne serait pas dans le vrai si, au moment où la coupe est encore aux lèvres, il faisait sentir toute l'amertume de la liqueur enchanteresse. Celui qui écrirait, comme l'entend M. l'avocat impérial, pourrait être moral; mais il dirait ce qui n'est pas dans la nature. Non, ce n'est pas au moment de la première faute que le sentiment de la faute se réveille; sans cela elle ne serait pas commise. Non, ce n'est pas au moment où elle est dans l'illusion qui l'enivre, que la femme peut être avertie par cet enivrement même de la faute immense qu'elle a commise. Elle n'en rapporte que l'ivresse; elle rentre chez elle, heureuse, étincelante, elle chante dans son cœur: «Enfin j'ai un amant.» Mais cela dure-t-il longtemps? Vous avez lu les pages 424 et 425[61]. A deux pages de là, s'il vous plaît, à la page 428[62], le sentiment du dégoût de l'amant ne se manifeste pas encore; mais elle est déjà sous l'impression de la crainte, de l'inquiétude. Elle examine, elle regarde, elle ne voudrait jamais abandonner Rodolphe:

«Quelque chose de plus fort qu'elle la poussait vers lui, si bien qu'un jour, la voyant survenir à l'improviste, il fronça le visage comme quelqu'un de contrarié.

«--Qu'as-tu donc? dit-elle. Souffres-tu? Parle-moi!

«Et enfin il déclara d'un air sérieux que ses visites devenaient imprudentes et qu'elle se compromettait.

«Peu à peu, cependant, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L'amour l'avait enivrée d'abord, et elle n'avait songé à rien au delà. Mais à présent qu'il était indispensable à sa vie, elle craignait d'en perdre quelque chose, ou même qu'il ne fût troublé. Quand elle s'en revenait de chez lui, elle jetait tout à l'entour des regards inquiets, épiait chaque forme qui passait à l'horizon, et chaque lucarne du village d'où l'on pouvait l'apercevoir. Elle écoutait les pas, les cris, le bruit des charrues, et elle s'arrêtait plus blême et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se balançaient sur sa tête.»

[61] Page 221.

[62] Page 224.

Vous voyez bien qu'elle ne s'y méprend pas; elle sent bien qu'il y a quelque chose qui n'est pas ce qu'elle avait rêvé. Prenons les pages 433 et 434[63], et vous en serez encore plus convaincus.

[63] Page 230.

«Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier dans le cabinet aux consultations, entre le hangar et l'écurie. Elle allumait un des flambeaux de la cuisine, qu'elle avait caché derrière les livres. Rodolphe s'installait là comme chez lui. Cependant la vue de la bibliothèque et du bureau, de tout l'appartement enfin, excitait sa gaieté, et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir plus sérieux et même plus dramatique à l'occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans l'allée un bruit de pas qui s'approchait.

«--On vient! dit-elle.

«Il souffla la lumière.

«--As-tu tes pistolets?

«--Pourquoi?

«--Mais... pour te défendre, reprit Emma.

«--Est-ce de ton mari? Ah! le pauvre garçon!

«Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait: je l'écraserais d'une chiquenaude.

«Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentît une sorte d'indélicatesse et de grossièreté naïve, qui la scandalisa.

«Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il, odieux même, car il n'avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles, n'étant pas ce qui s'appelle dévoré de jalousie;--et à ce propos Emma lui avait fait un grand serment, qu'il ne trouvait pas, non plus, du meilleur goût.

«D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu s'échanger des miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux, et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de mariage, en signe d'alliance éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou des voix de la nature; puis elle l'entretenait de sa mère à elle, et de sa mère à lui.»

Elle l'ennuyait enfin.

Puis, page 453[64]: «Il (Rodolphe) n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle;--si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n'y voulut pas croire; elle redoubla de tendresse; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence.

«Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L'humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n'était pas de l'attachement, mais comme une séduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur.»

[64] Page 232.

Et vous craignez, monsieur l'avocat impérial, que les jeunes femmes lisent cela! Je suis moins effrayé, moins timide que vous. Pour mon compte personnel, je comprends à merveille que le père de famille dise à sa fille: Jeune femme, si ton cœur, si ta conscience, si le sentiment religieux, si la voix du devoir ne suffisaient pas pour te faire marcher dans la droite voie, regarde, mon enfant, regarde combien d'ennuis, de souffrances, de douleurs et de désolations attendent la femme qui va chercher le bonheur ailleurs que chez elle! Ce langage ne vous blesserait pas dans la bouche d'un père, eh bien! M. Flaubert ne dit pas autre chose; c'est la peinture la plus vraie, la plus saisissante de ce que la femme qui a rêvé le bonheur en dehors de sa maison trouve immédiatement.

Mais marchons, nous arrivons à toutes les aventures de la désillusion. Vous m'opposez les caresses de Léon à la page 60[65]: Hélas! elle va payer bientôt la rançon de l'adultère; et cette rançon, vous la trouverez terrible, à quelques pages plus loin de l'ouvrage que vous incriminez. Elle a cherché le bonheur dans l'adultère, la malheureuse! Et elle y a trouvé, outre le dégoût et la fatigue que la monotonie du mariage peut donner à une femme qui ne marche pas dans la voie du devoir, elle y a trouvé la désillusion, le mépris de l'homme auquel elle s'était livrée. Est-ce qu'il manque quelque chose à ce mépris? Oh non! et vous ne le nierez pas, le livre est sous vos yeux: Rodolphe, qui s'est révélé si vil, lui donne une dernière preuve d'égoïsme et de lâcheté. Elle lui dit: «Emmène-moi! Enlève-moi! J'étouffe, je ne puis plus respirer dans la maison de mon mari, dont j'ai fait la honte et le malheur. Il hésite; elle insiste; enfin il promet, et le lendemain elle reçoit de lui une lettre foudroyante, sous laquelle elle tombe écrasée, anéantie. Elle tombe malade, elle est mourante. La livraison qui suit vous la montre dans toutes les convulsions d'une âme qui se débat, qui peut-être serait ramenée au devoir par l'excès de sa souffrance, mais malheureusement elle rencontre bientôt l'enfant avec lequel elle avait joué quand elle était inexpérimentée. Voilà le mouvement du roman, et puis vient l'expiation.

[65] Page 146.

Mais, M. l'avocat impérial m'arrête et me dit: quand il serait vrai que le but de l'ouvrage soit bon d'un bout à l'autre, est-ce que vous pouviez vous permettre des détails obscènes, comme ceux que vous vous êtes permis?

Très certainement, je ne pouvais pas me permettre de tels détails, mais m'en suis-je permis? Où sont-ils? J'arrive ici aux passages les plus incriminés. Je ne parle plus de l'aventure du fiacre, le tribunal a eu satisfaction à cet égard; j'arrive aux passages que vous avez signalés comme contraires à la morale publique et qui forment un certain nombre de pages du numéro du 1er décembre; et pour faire disparaître tout l'échafaudage de votre accusation, je n'ai qu'une chose à faire: restituer ce qui précède et ce qui suit vos citations, substituer, en un mot, le texte complet à vos découpures.

Au bas de la page 72[66], Léon, après avoir été mis en rapport avec Homais et le pharmacien, vient à l'hôtel de Bourgogne; puis le pharmacien vient le chercher.

«Mais Emma venait de partir, exaspérée; ce manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage.

«Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles; la dorure en reste aux mains.

«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour...»

[66] Page 383.

Mon Dieu! C'est pour les lignes que je viens de vous lire que nous sommes traduit devant vous. Écoutez maintenant:

«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour; et dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d'une passion affaiblie, qui essayait de s'aviver à tous les secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain voyage, une félicité profonde; puis elle s'avouait ne rien sentir d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite, sous un espoir nouveau; et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements;--et pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[67].»

[67] Page 385.

Vous vous êtes arrêté là, monsieur l'avocat impérial; permettez-moi de continuer:

«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de ces bras, quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les séparer[68].»

[68] _Idem._

Vous appelez cela de la couleur lascive, vous dites que cela donnerait le goût de l'adultère, vous dites que voilà des pages qui peuvent exciter, émouvoir les sens,--des pages lascives! Mais la mort est dans ces pages. Vous n'y pensez pas, monsieur l'avocat impérial, vous vous effarouchez de trouver là les mots de _corset_, de _vêtements qui tombent_; et vous vous attachez à ces trois ou quatre mots de corset et de vêtements qui tombent! Voulez-vous que je vous montre comme quoi un corset peut paraître dans un livre classique, et très classique! C'est ce que je me donnerai le plaisir de faire tout à l'heure.

«Elle se déshabillait... (ah! monsieur l'avocat impérial, que vous avez mal compris ce passage!), elle se déshabillait brutalement (la malheureuse!), arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches, comme une couleuvre qui glisse; et pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine avec un long frisson... Il y avait sur ce front couvert de gouttes froides... dans l'étreinte de ses bras quelque chose de vague et de lugubre...»

C'est ici qu'il faut se demander où est la couleur lascive? et où est la couleur sévère? et si les sens de la jeune fille aux mains de laquelle tomberait ce livre peuvent être émus, excités,--comme à la lecture d'un livre classique entre tous les classiques, que je citerai tout à l'heure, et qui a été réimprimé mille fois, sans que jamais procureur impérial ou royal ait songé à le poursuivre. Est-ce qu'il y a quelque chose d'analogue dans ce que je viens de vous lire? Est-ce que ce n'est pas au contraire l'excitation à l'horreur du vice que «ce quelque chose de lugubre qui se glisse entre eux pour les séparer»? Continuons, je vous prie.

«Il n'osait lui faire de questions; mais, la discernant si expérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, par toutes les épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois l'effrayait un peu maintenant. D'ailleurs, il se révoltait contre l'absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente. Il s'efforçait même à ne pas la chérir; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes[69].»

[69] Page 385.

Est-ce que c'est lascif, cela?

Et puis, prenez le dernier paragraphe:

«Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent; alors elle s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là! Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour qu'elle tâchait, d'après des livres, de se figurer[70]!

«Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la forêt, le vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux[71].»

[70] Page 386.

[71] _Idem._

N'oubliez donc pas ceci, monsieur l'avocat impérial, quand vous voulez juger la pensée de l'auteur, quand vous voulez trouver absolument la couleur lascive là où je ne puis trouver qu'un excellent livre.

«Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres. «Je l'aime pourtant», se disait-elle; elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait[72]?»

[72] _Idem._

Est-ce lascif, cela?

«Mais s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas? Oh! quelle impossibilité! Rien d'ailleurs ne valait la peine d'une recherche, tout mentait! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre que l'irréalisable envie d'une volupté plus haute.

«Un râle métallique se traîna dans les airs, et quatre coups se firent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures! et il lui semblait qu'elle était là, sur ce banc, depuis l'éternité[73].»

[73] Page 387.

Il ne faut pas chercher au bout d'un livre quelque chose pour expliquer ce qui est au bout d'un autre. J'ai lu le passage incriminé sans y ajouter un mot, pour défendre une œuvre qui se défend par elle-même. Continuons la lecture de ce passage incriminé, au point de vue de la morale: