Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary

Part 34

Chapter 343,830 wordsPublic domain

M. Mérimée, dans un roman intitulé _la Double méprise_, raconte une scène qui se passe dans une chaise de poste. Ce n'est pas la localité de la voiture qui a de l'importance, c'est, comme ici, dans le détail de ce qui se fait dans son intérieur. Je ne veux pas abuser de l'audience, je ferai passer le livre au ministère public et au tribunal. Si nous avions écrit la moitié ou le quart de ce qu'a écrit M. Mérimée, j'éprouverais quelque embarras dans la tâche qui m'est donnée, ou plutôt je la modifierais. Au lieu de dire ce que j'ai dit, ce que j'affirme, que M. Flaubert a écrit un bon livre, un livre honnête, utile, moral, je dirais: la littérature a ses droits; M. Mérimée a fait une œuvre littéraire très remarquable, et il ne faut pas se montrer si difficile sur les détails quand l'ensemble est irréprochable. Je m'en tiendrais là, j'absoudrais et vous absoudriez. Eh! mon Dieu! ce n'est pas par omission qu'un auteur peut pécher en pareille matière. Et d'ailleurs, vous aurez le détail de ce qui se passa dans le fiacre. Mais comme mon client, lui, s'était contenté de faire une course, et que l'intérieur ne s'était révélé que par «une main nue qui passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au vent et s'abattirent plus loin comme des papillons blancs sur un champ de trèfles rouges tout en fleurs»; comme mon client s'était contenté de cela, personne n'en savait rien et tout le monde supposait--par la suppression même--qu'il avait dit au moins autant que le membre de l'Académie française. Vous avez vu qu'il n'en était rien.

Eh bien, cette malheureuse suppression, c'est le procès! c'est-à-dire que dans les bureaux qui sont chargés, avec infiniment de raison, de surveiller tous les écrits qui peuvent offenser la morale publique, quand on a vu cette coupure, on s'est tenu en éveil. Je suis obligé de l'avouer, et messieurs de la _Revue de Paris_ me permettront de dire cela, ils ont donné le coup de ciseaux deux mots trop loin, il fallait le donner avant qu'on montât dans le fiacre; couper après, ce n'était plus la peine. La coupure a été très malheureuse; mais si vous avez commis cette petite faute, messieurs de la _Revue_, assurément vous l'expiez bien aujourd'hui.

On a dit dans les bureaux: prenons garde à ce qui va suivre, et quand le numéro suivant est venu, on a fait la guerre aux syllabes. Les gens des bureaux ne sont pas obligés de tout lire; et quand ils ont vu qu'on avait écrit qu'une femme avait retiré tous ses vêtements, ils se sont effarouchés sans aller plus loin. Il est vrai qu'à la différence de nos grands maîtres, M. Flaubert ne s'est pas donné la peine de décrire l'albâtre de ses bras nus, de sa gorge, etc. Il n'a pas dit comme un poète que nous aimons:

Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur, Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur, Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée, De sa nudité seule embellie et parée, Quand nos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller La vit sous tes baisers dormir et s'éveiller[47].

[47] Poème intitulé _la Lampe_.

Il n'a rien dit de semblable à ce qu'a dit André Chénier. Mais enfin il a dit: «Elle s'abandonna... Ses vêtements tombèrent.»

Elle s'abandonna! Et quoi! toute description est donc interdite? Mais quand on incrimine, on devrait tout lire, et M. l'avocat impérial n'a pas tout lu. Le passage qu'il incrimine ne s'arrête pas où il s'est arrêté; il y a le correctif que voici:

«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de ces bras quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre qui semblait à Léon se glisser entre eux subtilement, comme pour les séparer[48].»

[48] Page 385.

Dans les bureaux on n'a pas lu cela. M. l'avocat impérial tout à l'heure n'y prenait pas garde. Il n'a vu que ceci: «Puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements», et il s'est écrié: outrage à la morale publique! Vraiment il est par trop facile d'accuser avec un pareil système. Dieu garde les auteurs de dictionnaires de tomber sous la main de M. l'avocat impérial! Quel est celui qui échapperait à une condamnation si, au moyen de découpures, non de phrases, mais de mots, on s'avisait de faire une liste de tous les mots qui pourraient offenser la morale ou la religion?

La première pensée de mon client, qui a malheureusement rencontré de la résistance, avait été celle-ci: «Il n'y a qu'une seule chose à faire: imprimer immédiatement, non pas avec des coupures, mais dans son entier, l'œuvre telle qu'elle est sortie de mes mains, en rétablissant la scène du fiacre.» J'étais tout à fait de son avis, c'était la meilleure défense de mon client que l'impression complète de l'ouvrage avec l'indication de quelques points, sur lesquels nous aurions plus spécialement prié le tribunal de porter son attention. J'avais donné moi-même le titre de cette publication: _Mémoire de M. Gustave Flaubert contre la prévention d'outrage à la morale religieuse dirigée contre lui_. J'avais écrit de ma main: _Tribunal de police correctionnelle, sixième chambre_, avec l'indication du président et du ministère public. Il y avait une préface dans laquelle on lisait: «On m'accuse avec des phrases prises çà et là dans mon livre, je ne puis me défendre qu'avec mon livre.» Demander à des juges la lecture d'un roman tout entier, c'est leur demander beaucoup; mais nous sommes devant des juges qui aiment la vérité, qui la veulent, qui pour la connaître ne reculeront devant aucune fatigue; nous sommes devant des juges qui veulent la justice, qui la veulent énergiquement et qui liront, sans aucune espèce d'hésitation, tout ce que nous les supplierons de lire. J'avais dit à M. Flaubert: «Envoyez tout de suite cela à l'impression, et mettez au bas mon nom à côté du vôtre: SENARD, _avocat_.» On avait commencé l'impression; la déclaration était faite pour 100 exemplaires que nous voulions faire tirer; l'impression marchait avec une rapidité extrême, on y passait les jours et les nuits, lorsque nous est venue la défense de continuer l'impression, non pas d'un livre, mais d'un mémoire dans lequel l'œuvre incriminée se trouvait avec des notes explicatives! On a réclamé au parquet de M. le procureur impérial,--qui nous a dit que la défense était absolue, qu'elle ne pouvait pas être levée.

Eh bien, soit! nous n'aurons pas publié le livre avec nos notes et nos observations; mais si votre première lecture, messieurs, vous avait laissé un doute, je vous le demande en grâce, vous en feriez une seconde. Vous aimez, vous voulez la vérité; vous ne pouvez pas être de ceux qui, quand on leur porte deux lignes de l'écriture d'un homme, sont assurés de le faire pendre à quelque condition que ce soit. Vous ne voulez pas qu'un homme soit jugé sur des découpures plus ou moins habilement faites. Vous ne voulez pas cela; vous ne voulez pas nous priver des ressources ordinaires de la défense. Eh bien, vous avez le livre, et quoique ce soit moins commode que ce que nous voulions faire, vous ferez vous-même les divisions, les observations, les rapprochements, parce que vous voulez la vérité et qu'il faut que ce soit la vérité qui serve de base à votre jugement, et la vérité sortira de l'examen sérieux du livre.

Cependant je ne puis pas m'en tenir là. Le ministère public attaque le livre; il faut que je prenne le livre même pour le défendre, que je complète les citations qu'il en a faites, et que sur chaque passage incriminé je montre le néant de l'incrimination; ce sera toute ma défense.

Je n'essayerai pas assurément d'opposer aux appréciations élevées, animées, pathétiques, dont le ministère public a entouré tout ce qu'il a dit, par des appréciations du même genre; la défense n'aurait pas le droit de prendre de telles allures; elle se contentera de citer les textes tels qu'ils sont.

Et d'abord, je déclare que rien n'est plus faux que ce qu'on a dit tout à l'heure de la couleur lascive. La couleur lascive! Où donc avez-vous pris cela? Mon client a dépeint dans _Madame Bovary_ quelle femme? Eh! mon Dieu! c'est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née comme elles le sont presque toutes, honnête; c'est du moins le plus grand nombre, mais bien fragiles quand l'éducation, au lieu de les fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris une jeune fille; est-ce une nature perverse? Non, c'est une nature impressionnable, accessible à l'exaltation.

M. l'avocat impérial a dit: Cette jeune fille, on la présente constamment comme lascive. Mais non! on la représente née à la campagne, née à la ferme, où elle s'occupe de tous les travaux de son père, et où aucune espèce de lasciveté n'avait pu passer dans son esprit ou dans son cœur. On la représente ensuite, au lieu de suivre la destinée qui lui appartenait tout naturellement, d'être élevée pour la ferme dans laquelle elle devait vivre ou dans un milieu analogue, on la représente sous l'autorité imprévoyante d'un père qui s'imagine de faire élever au couvent cette fille née à la ferme, qui devait épouser un fermier, un homme de la campagne. La voilà conduite dans un couvent, hors de sa sphère. Il n'y a rien qui ne soit grave dans la parole du ministère public, il ne faut donc rien laisser sans réponse. Ah! vous avez parlé de ses petits péchés en citant quelques lignes de la première livraison, vous avez dit: «Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés, afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l'ombre... sous le chuchotement du prêtre.» Vous vous êtes déjà gravement trompé sur l'appréciation de mon client. Il n'a pas fait la faute que vous lui reprochez, l'erreur est tout entière de votre côté, d'abord sur l'âge de la jeune fille. Comme elle n'est entrée au couvent qu'à treize ans, il est évident qu'elle en avait quatorze lorsqu'elle allait à confesse. Ce n'était donc pas un enfant de dix ans comme il vous a plu de le dire, vous vous êtes trompé là-dessus matériellement. Mais je n'en suis pas sur l'invraisemblance d'un enfant de dix ans qui aime à rester au confessionnal «sous le chuchotement du prêtre». Ce que je veux, c'est que vous lisiez les lignes qui précèdent, ce qui n'est pas facile, j'en conviens. Et voilà l'inconvénient pour nous de n'avoir pas un mémoire; avec un mémoire nous n'aurions pas à chercher dans six volumes!

J'appelais votre attention sur ce passage, pour restituer à _Madame Bovary_ son véritable caractère. Voulez-vous me permettre de vous dire ce qui me paraît bien grave, ce que M. Flaubert a compris et qu'il a mis en relief? Il y a une espèce de religion qui est celle qu'on parle généralement aux jeunes filles et qui est la plus mauvaise de toutes. On peut, à cet égard, différer dans les appréciations. Quant à moi, je déclare nettement ceci, que je ne connais rien de beau, d'utile, de nécessaire pour soutenir, non pas seulement les femmes dans le chemin de la vie, mais les hommes eux-mêmes qui ont quelquefois de bien pénibles épreuves à traverser, que je ne connais rien de plus utile et de plus nécessaire que le sentiment religieux, mais le sentiment religieux grave, et permettez-moi d'ajouter, sévère.

Je veux que mes enfants comprennent un Dieu, non pas un Dieu dans les abstractions du panthéisme, non, mais un être suprême avec lequel ils sont en rapport, vers lequel ils s'élèvent pour le prier, et qui en même temps les grandit et les fortifie. Cette pensée-là, voyez-vous, qui est ma pensée, qui est la vôtre, c'est la force dans les mauvais jours, la force dans ce qu'on appelle dans le monde, le refuge, ou mieux encore, la force des faibles. C'est cette pensée-là qui donne à la femme cette consistance qui la fait se résigner sur les mille petites choses de la vie, qui la fait rapporter à Dieu ce qu'elle peut souffrir, et lui demander la grâce de remplir son devoir. Cette religion-là, messieurs, c'est le christianisme, c'est la religion qui établit les rapports entre Dieu et l'homme. Le christianisme, en faisant intervenir entre Dieu et nous une sorte de puissance intermédiaire, nous rend Dieu plus accessible, et cette communication avec lui plus facile. Que la mère de celui qui se fit Homme-Dieu reçoive aussi les prières de la femme, je ne vois rien encore là qui altère ni la pureté, ni la sainteté religieuse, ni le sentiment lui-même. Mais voici où commence l'altération. Pour accommoder la religion à toutes les natures, on fait intervenir toutes sortes de petites choses chétives, misérables, mesquines. La pompe des cérémonies, au lieu d'être cette grande pompe qui nous saisit l'âme, cette pompe dégénère en petit commerce de reliques, de médailles, de petits bons dieux, de petites bonnes vierges. A quoi, messieurs, se prend l'esprit des enfants curieux, ardents, tendres, l'esprit des jeunes filles surtout? A toutes ces images, affaiblies, atténuées, misérables de l'esprit religieux. Elles se font alors de petites religions de pratique, de petites dévotions de tendresse, d'amour, et au lieu d'avoir dans leur âme le sentiment de Dieu, le sentiment du devoir, elles s'abandonnent à des rêvasseries, à de petites pratiques, à de petites dévotions. Et puis vient la poésie, et puis viennent, il faut bien le dire, mille pensées de charité, de tendresse, d'amour mystique, mille formes qui trompent les jeunes filles, qui sensualisent la religion. Ces pauvres enfants naturellement crédules et faibles se prennent à tout cela, à la poésie, à la rêvasserie, au lieu de s'attacher à quelque chose de raisonnable et de sévère. D'où il arrive que vous avez beaucoup de femmes fort dévotes, qui ne sont pas religieuses du tout. Et quand le vent les pousse hors du chemin où elles devraient marcher, au lieu de trouver la force, elles ne trouvent que toute espèce de sensualités qui les égarent.

Ah! vous m'avez accusé d'avoir, dans le tableau de la société moderne, confondu l'élément religieux avec le sensualisme! Accusez donc la société au milieu de laquelle nous sommes, mais n'accusez pas l'homme qui comme Bossuet s'écrie: Réveillez-vous et prenez garde au péril! Mais venir dire aux pères de famille: Prenez garde, ce ne sont pas là de bonnes habitudes à donner à vos filles, il y a dans tous ces mélanges de mysticisme quelque chose qui sensualise la religion; venir dire cela, c'est dire la vérité. C'est pour cela que vous accusez Flaubert, c'est pour cela que j'exalte sa conduite. Oui, il a bien fait d'avertir ainsi les familles des dangers de l'exaltation chez les jeunes personnes qui s'en prennent aux petites pratiques, au lieu de s'attacher à une religion forte et sévère qui les soutiendrait au jour de la faiblesse. Et, maintenant, vous allez voir d'où vient l'invention des petits péchés «sous le chuchotement du prêtre». Lisons la page 30[49]:

«Elle avait lu _Paul et Virginie_ et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans de grands arbres plus hauts que des clochers ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.»

[49] Page 46.

Est-ce lascif cela, messieurs? Continuons.

_M. l'avocat impérial._--Je n'ai pas dit que ce passage fût lascif.

_Me Senard._--Je vous en demande bien pardon, c'est précisément dans ce passage que vous avez relevé une phrase lascive, et vous n'avez pu la trouver lascive qu'en l'isolant de ce qui précédait et de ce qui suivait:

«Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d'azur qui servent de signets, et elle aimait la brebis malade, le sacré-cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre Jésus qui tombe en marchant sous sa croix. Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans sa tête quelque vœu à accomplir[50].»

[50] Page 47.

N'oubliez pas cela; quand on invente de petits péchés à confesse et qu'on cherche dans sa tête quelque vœu à accomplir, ce que vous trouverez à la ligne qui précède, évidemment on a eu les idées un peu faussées quelque part. Et je vous demande maintenant si j'ai à discuter votre passage! mais je continue:

«Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture religieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'histoire sainte ou les _Conférences_ de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du _Génie du Christianisme_, par récréation. Comme elle écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité! Si son enfance se fût écoulée dans l'arrière-boutique obscure d'un quartier marchand, elle se serait peut-être alors ouverte aux envahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nous arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait trop la campagne: elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Elle n'aimait la mer qu'à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement lorsqu'elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, étant de tempérament plus sentimental qu'artistique, cherchant des émotions et non des paysages[51].»

[51] Page 48.

Vous allez voir avec quelles délicates précautions l'auteur introduit cette vieille sainte fille, et comment, pour enseigner la religion, il va se glisser dans le couvent un élément nouveau, l'introduction du roman apporté par une étrangère. N'oubliez jamais ceci quand il s'agira d'apprécier la morale religieuse.

«Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinée sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres dans les intervalles de sa besogne[52].»

[52] Page 49.

Ceci n'est pas seulement merveilleux, littérairement parlant; l'absolution ne peut pas être refusée à l'homme qui écrit ces admirables passages, pour signaler à tous les périls d'une éducation de ce genre, pour indiquer à la jeune femme les écueils de la vie dans laquelle elle va s'engager. Continuons:

«Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, _Messieurs_ braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salles des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours le coude sur la pierre et le menton dans la main à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche, qui galope sur un cheval noir. Elle eut, dans ce temps-là, le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle se détachaient comme des comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté.

«A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales[53].»

[53] Page 50.

Comment, vous ne vous êtes pas souvenu de cela, quand cette pauvre fille de la campagne rentrée à la ferme, ayant trouvé à épouser un médecin de village, est invitée à une soirée d'un château, sur laquelle vous avez cherché à appeler l'attention du tribunal, pour montrer quelque chose de lascif dans une valse qu'elle vient de danser! Vous ne vous êtes pas souvenu de cette éducation, quand cette pauvre femme enlevée par une invitation qui est venue la prendre au foyer vulgaire de son mari, pour la mener à ce château, quand elle a vu ces beaux messieurs, ces belles dames, ce vieux duc qui, disait-on, avait eu des bonnes fortunes à la cour!... M. l'avocat impérial a eu de beaux mouvements, à propos de la reine Antoinette! Il n'y a pas un de nous, assurément, qui ne se soit associé par la pensée à votre pensée. Comme vous, nous avons frémi au nom de cette victime des révolutions; mais ce n'est pas de Marie-Antoinette qu'il s'agit ici, c'est du château de la Vaubyessard.

Il y avait là un vieux duc qui avait eu--disait-on--des rapports avec la reine, et sur lequel se portaient tous les regards. Et quand cette jeune femme, voyant se réaliser tous les rêves fantastiques de sa jeunesse, se trouve ainsi transportée au milieu de ce monde, vous vous étonnez de l'enivrement qu'elle a ressenti; vous l'accusez d'avoir été lascive! Mais accusez donc la valse elle-même, cette danse de nos grands bals modernes où, dit un auteur qui l'a décrite, la femme «s'appuie la tête sur l'épaule du cavalier, dont la jambe l'embarrasse». Vous trouvez que dans la description de Flaubert Mme Bovary est lascive. Mais il n'y a pas un homme, et je ne vous excepte pas, qui, ayant assisté à un bal, ayant vu cette sorte de valse, n'ait eu en sa pensée le désir que sa femme ou sa fille s'abstînt de ce plaisir qui a quelque chose de farouche. Si, comptant sur la chasteté qui enveloppe une jeune fille, on la laisse quelquefois se livrer à ce plaisir que la mode a consacré, il faut beaucoup compter sur cette enveloppe de chasteté, et quoiqu'on y compte, il n'est pas impossible d'exprimer les impressions que M. Flaubert a exprimées au nom des mœurs et de la chasteté.

La voilà au château de la Vaubyessard, la voilà qui regarde ce vieux duc, qui étudie tout avec transport, et vous vous écriez: Quels détails! Qu'est-ce à dire? les détails sont partout, quand on ne cite qu'un passage.

«Mme Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants dans leurs verres.