Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary

Part 22

Chapter 223,807 wordsPublic domain

--Oui, du Capharnaüm! La clef qui enferme les acides avec les alcalis caustiques! Avoir été prendre une bassine de réserve! une bassine à couvercle! et dont jamais peut-être je ne me servirai! Tout a son importance dans les opérations délicates de notre art! Mais que diable! il faut établir des distinctions et ne pas employer à des usages presque domestiques ce qui est destiné pour les pharmaceutiques! C'est comme si on découpait une poularde avec un scalpel, comme si un magistrat...

--Mais calme-toi! disait Mme Homais, et Athalie le tirant par sa redingote:--Papa! papa!

--Non, laissez-moi! reprenait l'apothicaire, laissez-moi! fichtre! autant s'établir épicier, ma parole d'honneur! Allons, va! ne respecte rien! casse! brise! lâche les sangsues! brûle la guimauve! marine des cornichons dans les bocaux! lacère les bandages!

--Vous aviez pourtant... dit Emma.

--Tout à l'heure!--Sais-tu à quoi tu t'exposais? N'as-tu rien vu, dans le coin à gauche, sur la troisième tablette? Parle, réponds, articule quelque chose!

--Je ne... sais pas, balbutia le jeune garçon.

--Ah! tu ne sais pas! eh bien! je sais, moi! tu as vu une bouteille, en verre bleu, cachetée avec de la cire jaune, qui contient une poudre blanche, sur laquelle même j'avais écrit _dangereux!_ et sais-tu ce qu'il y avait dedans? de l'arsenic! et tu vas toucher à cela, prendre une bassine qui est à côté?

--A côté! s'écria Mme Homais en joignant les mains. De l'arsenic? Tu pouvais nous empoisonner tous! Et les enfants se mirent à pousser des cris, comme s'ils avaient déjà senti dans leurs entrailles d'atroces douleurs.

--Ou bien empoisonner un malade! continua l'apothicaire. Tu voulais donc que j'allasse sur le banc des criminels! en cour d'assises! me voir traîner à l'échafaud? Ignores-tu le soin que j'observe dans les manutentions, quoique j'en aie cependant une furieuse habitude. Souvent je m'épouvante moi-même, lorsque je pense à ma responsabilité! car le gouvernement nous persécute, et l'absurde législation qui nous régit est comme une véritable épée de Damoclès suspendue sur notre tête!

Emma ne songeait plus à demander ce qu'on lui voulait, et le pharmacien poursuivit en phrases haletantes:

--Voilà comme tu reconnais les bontés que l'on a pour toi! Voilà comme tu me récompenses des soins tout paternels que je te prodigue! Car sans moi, où serais-tu? que ferais-tu? Qui te fournit la nourriture, l'éducation, l'habillement et tous les moyens de figurer un jour, avec honneur, dans les rangs de la société? Mais il faut, pour cela, suer ferme sur l'aviron, et acquérir, comme on dit, du cal aux mains. _Fabricando fit faber, age quod agis._ Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chinois et du groënlandais s'il eût connu ces deux langues, car il se trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement ce qu'elle enferme, comme l'océan qui, dans les tempêtes, s'entr'ouvre depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.

Et il reprit:

--Je commence à terriblement me repentir de m'être chargé de ta personne! J'aurais certes mieux fait de te laisser autrefois croupir dans ta misère et dans la crasse où tu es né! Tu ne seras jamais bon qu'à être un gardeur de bêtes à cornes! Tu n'as nulle aptitude pour les sciences! à peine si tu sais coller une étiquette! Et tu vis là, chez moi, comme un chanoine, comme un coq en pâte! à te goberger!

Mais Emma se tournant vers Mme Homais:

--On m'avait fait venir...

--Ah! mon Dieu! interrompit d'un air triste la bonne dame, comment vous dirai-je bien?... C'est un malheur!

Elle n'acheva pas. L'apothicaire tonnait:

--Vide-la, écure-la! reporte-la! dépêche-toi donc!

Et secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomber un livre de sa poche.

L'enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ramassé le volume, il le contemplait, les yeux écarquillés, la mâchoire ouverte.

--_L'Amour... conjugal!_ dit-il en séparant lentement ces deux mots. Ah! très bien!... très bien! très joli! Et des gravures?--Ah! c'est trop fort!

Mme Homais s'avança.

--Non! n'y touche pas!

Les enfants voulurent voir les images.

--Sortez! fit-il impérieusement.

Et ils sortirent.

Il marcha d'abord de long en large, à grands pas, gardant le volume ouvert entre ses doigts, roulant des yeux, suffoqué, tuméfié, apoplectique. Puis il vint droit à son élève, et se plantant devant lui, les bras croisés:

--Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux!... Prends garde, tu es sur une pente!... Tu n'as donc pas réfléchi qu'il pouvait, ce livre infâme, tomber entre les mains de mes enfants, mettre l'étincelle dans leurs cerveaux, ternir la pureté d'Athalie, corrompre Napoléon? Il est déjà formé comme un homme! Es-tu bien sûr, au moins, qu'ils ne l'aient pas lu? peux-tu me certifier...

--Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me dire...

--C'est vrai, madame. Votre beau-père est mort!

En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l'avant-veille, tout à coup, d'une attaque, au sortir de table; et par excès de précaution pour la sensibilité d'Emma, Charles avait prié M. Homais de lui apprendre avec ménagements cette horrible nouvelle.

Le pharmacien avait médité sa phrase; il l'avait arrondie, polie, rythmée. C'était un chef-d'œuvre de prudence et de transitions, de tournures fines et de délicatesses; mais la colère avait emporté la rhétorique.

Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la pharmacie, car M. Homais avait repris le cours de ses vitupérations. Il se calmait cependant, et à présent il grommelait d'un ton paterne, tout en s'éventant avec son bonnet grec:

--Ce n'est pas que je désapprouve entièrement l'ouvrage! L'auteur était médecin. Il y a dedans certains côtés scientifiques qu'il n'est pas mal à un homme de connaître, et j'oserais dire qu'il faut qu'un homme connaisse. Mais plus tard, plus tard! Attends du moins que tu sois homme toi-même et que ton tempérament soit fait.

Au coup de marteau d'Emma, Charles, qui l'attendait, s'avançant les bras ouverts, lui dit avec des larmes dans la voix:

--Ah! ma chère amie!

Et il s'inclina doucement pour l'embrasser. Au contact de ses lèvres, le souvenir de l'autre la saisit, et elle se passa la main sur le visage en frissonnant.

Cependant elle répondit:

--Oui, je sais... je sais...

Il lui montra la lettre où sa mère narrait l'événement, sans aucune hypocrisie sentimentale. Seulement elle regrettait que son mari n'eût pas reçu les secours de la religion, étant mort à Doudeville, dans la rue, sur le seuil d'un café, après un repas patriotique avec d'anciens officiers.

Emma rendit la lettre, puis au dîner, par savoir-vivre, elle affecta quelque répugnance. Mais comme il la reforçait, elle se mit résolument à manger, tandis que Charles, en face d'elle, demeurait immobile, dans une posture accablée.

De temps à autre, relevant la tête, il lui envoyait un long regard tout plein de détresse. Une fois il soupira:

--J'aurais voulu le revoir encore!

Elle se taisait. Enfin, comprenant qu'il fallait parler:

--Quel âge avait-il, ton père?

--Cinquante-huit ans.

--Ah!

Et ce fut tout.

Un quart d'heure après, il ajouta:

--Ma pauvre mère! Que va-t-elle devenir à présent?

Elle fit un geste d'ignorance.

A la voir si taciturne, Charles la supposait affligée, et il se contraignait à ne rien dire pour ne pas aviver cette douleur qui l'attendrissait. Cependant, secouant la sienne:

--T'es-tu bien amusée, hier? demanda-t-il.

--Oui.

Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas, Emma non plus; et, à mesure qu'elle l'envisageait, la monotonie de ce spectacle bannissait peu à peu tout apitoiement de son cœur. Il lui semblait chétif, faible, nul, être un pauvre homme enfin, de toutes les façons. Comment se débarrasser de lui? Quelle interminable soirée! quelque chose de stupéfiant comme une vapeur d'opium l'engourdissait.

Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d'un bâton sur les planches. C'était Hippolyte qui apportait les bagages de Madame. Pour les déposer, il décrivit péniblement un quart de cercle avec son pilon.

--Il n'y pense même plus! se disait-elle en regardant le pauvre diable, dont la grosse chevelure rouge dégouttait de sueur.

Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse, et, sans paraître comprendre tout ce qu'il y avait pour lui d'humiliation dans la seule présence de cet homme qui se tenait là, comme le reproche personnifié de son incurable ineptie:

--Tiens! tu as un joli bouquet! dit-il en remarquant sur la cheminée les violettes de Léon.

--Oui, fit-elle avec indifférence; c'est un bouquet que j'ai acheté tantôt... à une mendiante.

Charles prit les violettes, et, rafraîchissant dessus ses yeux tout rouges de larmes, il les humait délicatement. Elle les retira vite de sa main et alla les porter dans un verre d'eau.

Le lendemain, Mme Bovary mère arriva. Elle et son fils pleurèrent beaucoup. Mais Emma, sous prétexte d'ordres à donner, disparut.

Le jour d'après, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil. On alla s'asseoir avec les boîtes à ouvrage, au bord de l'eau, sous la tonnelle.

Charles pensait à son père, et il s'étonnait de sentir tant d'affection pour cet homme qu'il avait cru jusqu'alors n'aimer que très médiocrement. Mme Bovary mère pensait à son mari. Les pires jours d'autrefois lui réapparaissaient enviables. Tout s'effaçait sous le regret instructif d'une si longue habitude; et de temps à autre, tandis qu'elle poussait son aiguille, une grosse larme descendait le long de son nez et s'y tenait un moment suspendue. Emma pensait qu'il y avait quarante-huit heures à peine, ils étaient ensemble, loin du monde, tout en ivresse et n'ayant pas assez d'yeux pour se contempler. Elle tâchait de ressaisir les plus imperceptibles détails de cette journée disparue. Mais la présence de la belle-mère et du mari la gênait. Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pas déranger le recueillement de son amour qui allait se perdant, quoiqu'elle fît, sous les sensations extérieures.

Elle décousait la doublure d'une robe dont les bribes s'éparpillaient autour d'elle; la mère Bovary, sans lever les yeux, faisait crier ses ciseaux, et Charles, avec ses pantoufles de lisière et sa vieille redingote brune, qui lui servait de robe de chambre, restait les deux mains dans ses poches et ne parlait pas non plus; près d'eux, Berthe, en petit tablier blanc, raclait avec sa pelle le sable des allées.

Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. L'Heureux, marchand d'étoffes.

Il venait offrir ses services, _eu égard à la fatale circonstance_. Emma répondit qu'elle croyait pouvoir s'en passer. Le marchand ne se tint pas pour battu.

--Mille excuses, dit-il; je désirerais avoir un entretien particulier.

Puis d'une voix basse:

--C'est relativement à cette affaire... Vous savez?

Charles devint cramoisi jusqu'aux oreilles.

--Ah! oui... effectivement.

Et dans son trouble, se tournant vers sa femme:

--Ne pourrais-tu pas... ma chérie?...

Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit à sa mère:

--Ce n'est rien! sans doute quelque bagatelle de ménage.

Il ne voulait point qu'elle connût l'histoire du billet, redoutant ses observations.

Dès qu'ils furent seuls, M. L'Heureux se mit, en termes assez nets, à féliciter Emma sur la succession, puis à causer de choses indifférentes, des espaliers, de la récolte et de sa santé à lui, qui allait toujours _couci couça, entre le zist et le zest_. En effet, il se donnait un mal de cinq cents diables, bien qu'il ne fît pas, malgré les propos du monde, de quoi avoir seulement du beurre sur son pain.

Emma le laissait parler. Elle s'ennuyait si prodigieusement depuis deux jours!

--Et vous voilà tout à fait rétablie? continuait-il. Ma foi! j'ai vu votre pauvre mari dans de beaux états! C'est un brave garçon, quoique nous ayons eu ensemble des difficultés.

Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché la contestation des fournitures.

--Mais vous savez bien, fit L'Heureux. C'était pour vos petites fantaisies, les boîtes de voyage.

Il avait baissé son chapeau sur ses yeux; et les deux mains derrière le dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face, d'une manière insupportable. Soupçonnait-il quelque chose? Elle demeurait perdue dans toutes sortes d'appréhensions. A la fin pourtant, il reprit:

--Nous nous sommes rapatriés, et je venais encore lui proposer un arrangement. C'était de renouveler le billet signé par Bovary. Monsieur, du reste, en agirait à sa guise; il ne devait point se tourmenter, maintenant surtout qu'il allait avoir une foule d'embarras;--et même il ferait mieux de s'en décharger sur quelqu'un, sur vous, par exemple; avec une procuration ce serait commode, et alors nous aurions ensemble de petites affaires...

Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant à son négoce, L'Heureux déclara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendre quelque chose. Il lui enverrait un barège noir, douze mètres, de quoi faire une robe.

--Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il vous en faut une autre pour les visites. J'ai vu ça, moi, du premier coup, en entrant. J'ai l'œil américain.

Il n'envoya point l'étoffe, il l'apporta. Puis il revint pour l'aunage; il revint sous d'autres prétextes, tâchant, chaque fois, de se rendre aimable, serviable, s'inféodant, comme eût dit Homais, et toujours glissant à Emma quelques conseils sur la procuration. Il ne parlait point du billet. Elle n'y songeait pas. Charles, au début de sa convalescence, lui en avait bien conté quelque chose; mais tant d'agitations avaient passé dans sa tête, qu'elle ne s'en souvenait plus. D'ailleurs, elle se garda d'ouvrir aucune discussion d'intérêt; la mère Bovary en fut surprise et attribua son changement d'humeur aux sentiments religieux qu'elle avait contractés étant malade.

Mais dès qu'elle fut partie, Emma ne tarda pas à émerveiller Bovary par son bon sens pratique. Il allait falloir prendre des informations, vérifier les hypothèques, voir s'il y avait lieu à une licitation ou à une liquidation. Elle citait des termes techniques, au hasard, prononçait les grands mots d'ordre, d'avenir, de prévoyance, et continuellement exagérait les embarras de la succession, si bien qu'un jour elle lui montra le modèle d'une autorisation générale pour «gérer et administrer ses affaires, faire tous emprunts, signer et endosser tous billets, payer toutes sommes, etc.» Elle avait profité des leçons de L'Heureux.

Charles, naïvement, lui demanda d'où venait ce papier.

--De M. Guillaumin; et avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta: Je ne m'y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise réputation! Il faudrait peut-être consulter... Nous ne connaissons que... oh! personne.

--A moins que Léon... répliqua Charles qui réfléchissait.

Mais il était difficile de s'entendre par correspondance. Alors elle s'offrit à faire ce voyage. Il la remercia. Elle insista. Ce fut un assaut de prévenances. Enfin, elle s'écria d'un ton de mutinerie factice:

--Non! je t'en prie, j'irai.

--Comme tu es bonne! dit-il en la baisant au front.

Dès le lendemain, elle s'embarqua dans l'_Hirondelle_ pour aller à Rouen consulter M. Léon, et elle y resta trois jours.

III

Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel.

Ils étaient à l'hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops à la glace, qu'on leur apportait dès le matin.

Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient dîner dans une île.

C'était l'heure où l'on entend, au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux. La fumée du goudron s'échappait d'entre les arbres, et l'on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient.

Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont les longs câbles obliques frôlaient un peu le dessus de la barque.

Les bruits de la ville insensiblement s'éloignaient, le roulement des charrettes, le tumulte des voix, le jappement des chiens sur le pont des navires. Elle dénouait son chapeau et ils abordaient à leur île.

Ils se plaçaient dans la salle basse d'un cabaret, qui avait à sa porte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient de la friture d'éperlans, de la crème et des cerises. Ils se couchaient sur l'herbe; ils s'embrassaient à l'écart, sous les peupliers; et ils auraient voulu, comme deux Robinsons, vivre perpétuellement dans ce petit endroit, qui leur semblait, en leur béatitude, le plus magnifique de la terre. Ce n'était pas la première fois qu'ils apercevaient des arbres, du ciel bleu, du gazon, qu'ils entendaient l'eau couler et la brise soufflant dans le feuillage; mais ils n'avaient sans doute jamais admiré tout cela,--comme si la nature n'existait pas auparavant, ou qu'elle n'eût commencé à être belle que depuis l'assouvissance de leurs désirs.

A la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des îles. Ils restaient au fond, tous les deux cachés par l'ombre, sans parler. Les avirons carrés sonnaient entre les tolets de fer; et cela marquait dans le silence comme un battement de métronome, tandis qu'à l'arrière, la bauce qui traînait ne discontinuait pas son petit clapotement doux dans l'eau.

Une fois la lune parut; alors ils ne manquèrent pas à faire des phrases, trouvant l'astre mélancolique et plein de poésie; même elle se mit à chanter:

Un soir, t'en souvient-il, nous voguions, etc.

Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots, et le vent emportait les roulades qu'il écoutait passer, comme des battements d'ailes autour de lui.

Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la chaloupe, où la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont les draperies s'élargissaient en éventail, l'amincissait, la rendait plus grande. Elle avait la tête levée, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel; parfois l'ombre des saules la cachait en entier, puis elle réapparaissait tout à coup, comme une vision, dans la lumière de la lune.

Léon, par terre, à côté d'elle, rencontra sous sa main un ruban de soie ponceau.

Le batelier l'examina et finit par dire:

--Ah! c'est peut-être à une compagnie que j'ai promenée l'autre jour? Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avec des gâteaux, du champagne, des cornets à piston, tout le tremblement! Il y en avait un, surtout, un grand, bel homme, à petites moustaches, qui était joliment amusant! et ils disaient comme ça: «Allons, conte-nous quelque chose... Adolphe... Dodolphe... je crois.»

Elle frissonna.

--Tu souffres? fit Léon, en se rapprochant d'elle.

--Oh! ce n'est rien. Sans doute la fraîcheur de la nuit.

--Et qui ne doit pas manquer de femmes non plus, ajouta doucement le vieux matelot, croyant dire une politesse à l'étranger. Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons.

Il fallut pourtant se séparer! Les adieux furent tristes. C'était chez la mère Rolet qu'il devait envoyer ses lettres; et elle lui fit des recommandations si précises à propos de la double enveloppe, qu'il admira grandement son astuce amoureuse.

--Ainsi tu m'affirmes que tout est bien? dit-elle dans le dernier baiser.

--Oui, certes!--Mais pourquoi donc, songea-t-il après, en s'en revenant seul par les rues, tient-elle si fort à cette procuration?

IV

Léon, bientôt, prit devant ses camarades un air de supériorité, s'abstint de leur compagnie et négligea complètement les dossiers.

Il attendait ses lettres. Il les relisait. Il lui écrivait. Il l'évoquait de toute la force de son désir et de ses souvenirs. Au lieu de diminuer par l'absence, cette envie de la revoir s'accrut si bien qu'un samedi matin il s'échappa de son étude.

Lorsque, du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le clocher de l'église avec son drapeau de fer-blanc qui tournait au vent, il se sentit cette délectation mêlée de vanité triomphante et d'attendrissement égoïste que doivent avoir les millionnaires quand ils reviennent visiter leur village.

Il alla rôder autour de sa maison. Une lumière brillait dans sa cuisine. Il guetta son ombre derrière les rideaux. Rien ne parut.

La mère Lefrançois, en le voyant, fit de grandes exclamations, et elle le trouva «grandi et minci», tandis qu'Artémise, au contraire, le trouva «forci et bruni».

Il dîna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul, sans le percepteur; car Binet, _fatigué_ d'attendre l'_Hirondelle_, avait définitivement avancé son repas d'une heure, et maintenant il dînait à cinq heures juste; encore prétendait-il le plus souvent que _la vieille patraque retardait_.

Léon pourtant se décida; il alla frapper à la porte du médecin. Madame était dans sa chambre, d'où elle ne descendit qu'un quart d'heure après. Monsieur parut enchanté de le revoir; mais il ne bougea de la soirée, ni de tout le jour suivant.

Il la vit seule, le soir, très tard, derrière le jardin, dans la ruelle;--dans la ruelle, comme avec l'autre. Il faisait de l'orage, et ils causaient sous un parapluie à la lueur des éclairs.

Leur séparation devenait intolérable.--Plutôt mourir, disait Emma. Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant. Adieu!... adieu!... Quand te reverrai-je?

Ils revinrent sur leurs pas pour s'embrasser encore; et ce fut là qu'elle lui fit la promesse de trouver bientôt, par n'importe quel moyen, l'occasion permanente de se voir en liberté, au moins une fois par semaine. Emma n'en doutait pas. Elle était, d'ailleurs, pleine d'espoir. Il allait lui venir de l'argent.

Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux jaunes à larges raies, dont M. L'Heureux lui avait vanté le bon marché; elle rêva un tapis, et L'Heureux, affirmant «que ce n'était pas la mer à boire», s'engagea poliment à lui en fournir un. Elle ne pouvait plus se passer de ses services. Vingt fois dans la journée elle l'envoyait chercher; aussitôt il plantait là ses affaires, sans se permettre un murmure. On ne comprenait point davantage pourquoi la mère Rolet déjeunait chez elle tous les jours, et même lui faisait des visites en particulier.

Ce fut vers cette époque, c'est-à-dire vers le commencement de l'hiver, qu'elle parut prise d'une grande ardeur musicale.

Un soir que Charles l'écoutait, elle recommença quatre fois de suite le même morceau, et toujours en se dépitant, tandis que, sans y remarquer de différence, il s'écriait:

--Bravo!... très bien!... tu as tort! va donc!

--Eh non!... c'est exécrable!... j'ai les doigts rouillés.

Le lendemain, il la pria _de lui jouer encore quelque chose_.

--Soit, pour te faire plaisir! Et Charles avoua qu'elle avait un peu perdu. Elle se trompait de portée, barbouillait; puis, s'arrêtant court:--Ah! c'est fini! il faudrait que je prisse des leçons! mais... Elle se mordit les lèvres et ajouta: Vingt francs par cachet, c'est trop cher!

--Oui... en effet... un peu..., dit Charles tout en ricanant niaisement. Pourtant il me semble que l'on pourrait peut-être à moins, car il y a des artistes sans réputation, qui souvent valent mieux que les célébrités.

--Cherche-les, dit Emma.

Le lendemain, en rentrant, il la contempla d'un œil finaud et ne put à la fin retenir cette phrase:

--Quel entêtement tu as quelquefois! J'ai été à Barfeuchères aujourd'hui. Eh bien, Mme Liégeard m'a certifié que ses trois demoiselles, qui sont à la Miséricorde, prenaient des leçons moyennant cinquante sous la séance, et d'une fameuse maîtresse, encore!...

Elle haussa les épaules et ne rouvrit plus son instrument.

Mais lorsqu'elle passait auprès (si Bovary se trouvait là), elle soupirait: «Ah! mon pauvre piano!» Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendre qu'elle avait abandonné la musique et qu'elle ne pouvait maintenant s'y remettre pour des raisons majeures. Alors on la plaignait. C'était dommage! elle qui avait un si beau talent! On en parla même à Bovary. On lui faisait honte, et surtout le pharmacien: