Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary
Part 11
Bientôt la petite fille revint plus près encore, contre ses genoux; et, s'y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros œil bleu, pendant qu'un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.
--Laisse-moi! répéta la jeune femme tout irritée. Sa figure épouvanta l'enfant qui se mit à crier.
--Eh! laisse-moi donc! fit-elle en la repoussant du coude, et Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre; elle s'y coupa la joue, le sang sortit. Mme Bovary se précipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure du dîner; il rentrait.
--Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille: voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.
Charles la rassura; le cas n'était point grave; et il alla chercher du diachylum.
Mme Bovary ne descendit pas dans la salle; elle voulut demeurer seule à garder son enfant. En la contemplant dormir, ce qu'elle conservait d'inquiétude se dissipa par degré, et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s'être troublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe ne sanglotait plus. Sa respiration soulevait insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées; le sparadrap collé sur sa joue en tirait obliquement la peau tendue. C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide!
Quand Charles, à onze heures du soir, revint de la pharmacie (où il avait été remettre, après le dîner, ce qui lui restait du diachylum), il trouva sa femme debout auprès du berceau.
--Puisque je t'assure que ce ne sera rien, dit-il en la baisant au front; ne te tourmente pas, pauvre chérie, tu te rendras malade!
Il était resté longtemps chez l'apothicaire. Bien qu'il ne s'y fût pas montré fort ému, M. Homais, néanmoins, s'était efforcé de le raffermir, de lui _remonter le moral_. Alors on avait causé des dangers divers qui menaçaient l'enfance et de l'étourderie des domestiques. Mme Homais en savait quelque chose, ayant encore sur la poitrine les marques d'une écuellée de braise, qu'une cuisinière autrefois avait laissé tomber dans son sarrau. Aussi ses bons parents prenaient-ils quantité de précautions. Les couteaux jamais n'étaient affilés, ni les appartements cirés. Il y avait aux fenêtres des grilles en fer, et aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgré leur indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant derrière eux; au moindre rhume, leur père les bourrait de pectoraux, et jusqu'à plus de quatre ans, ils portaient tous, impitoyablement, des bourrelets matelassés. C'était, il est vrai, une manie de Mme Homais; son époux en était intérieurement affligé, redoutant pour les organes de l'intellect les résultats possibles d'une pareille compression, et il s'échappait jusqu'à lui dire:--Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos?
Charles, cependant, avait essayé plusieurs fois d'interrompre la conversation.--J'aurais à vous entretenir, avait-il soufflé bas à l'oreille du clerc, qui se mit à marcher devant lui dans l'escalier.
--Se douterait-il de quelque chose? se demandait Léon. Il avait des battements de cœur et se perdait en conjectures.
Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-même à Rouen quels pouvaient être les prix d'un beau daguerréotype; c'était une surprise sentimentale qu'il réservait à sa femme, une attention fine, son portrait en habit noir. Mais il voulait auparavant _savoir à quoi s'en tenir_; ces démarches ne devaient pas embarrasser M. Léon, puisqu'il allait à la ville toutes les semaines à peu près.
Dans quel but? Homais soupçonnait là-dessous quelque _histoire de jeune homme_, une intrigue. Mais il se trompait; Léon ne poursuivait aucune amourette. Plus que jamais il était triste, et Mme Lefrançois s'en apercevait bien, à la quantité de nourriture qu'il laissait maintenant sur son assiette. Pour en savoir plus long, elle interrogea le percepteur; Binet répliqua, d'un ton rogue, qu'il n'était _point payé par la police_.
Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier; car souvent Léon se renversait sur sa chaise en écartant les bras, et se plaignait vaguement de l'existence.
--C'est que vous ne prenez point assez de distraction, disait le percepteur.
--Lesquelles?
--Moi! à votre place, j'aurais un tour!
--Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc.
--Oh! c'est vrai! faisait l'autre en caressant sa mâchoire avec un air de dédain mêlé de satisfaction.
Léon était las d'aimer sans résultat. Puis il commençait à sentir cet accablement que vous cause la répétition de la même vie, lorsqu'aucun intérêt ne la dirige et qu'aucune espérance ne la soutient. Il était si ennuyé de Yonville et des Yonvillais, que la vue de certaines gens, de certaines maisons l'irritait à n'y pouvoir tenir; et le pharmacien, tout bonhomme qu'il fût, lui devenait insupportable. Cependant la perspective d'une situation nouvelle l'effrayait autant qu'elle le séduisait.
Mais cette appréhension se tourna vite en impatience, et Paris alors agita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masqués avec le rire de ses grisettes. Puisqu'il devait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il pas? Qui l'empêchait? Et il se mit à faire des préparatifs intérieurs; il arrangea d'avance ses occupations. Il se meubla, dans sa tête, un appartement. Il y mènerait une vie d'artiste! Il y prendrait des leçons de guitare! Il aurait une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles de velours bleu! Et même il admirait déjà sur sa cheminée deux fleurets en sautoir, avec une tête de mort et la guitare au-dessus.
La chose difficile était le consentement de sa mère; rien pourtant ne paraissait plus raisonnable. Son patron même l'engageait à aviser une autre étude, ou il pût se développer davantage. Prenant donc un parti moyen, Léon chercha une place de second clerc à Rouen, n'en trouva pas, et écrivit enfin à sa mère une longue lettre détaillée, où il exposait les raisons d'aller habiter Paris immédiatement.
Elle y consentit.
Il ne se hâta point cependant. Chaque jour, durant tout un mois, Hivert transporta pour lui d'Yonville à Rouen, de Rouen à Yonville, des coffres, des valises, des paquets; et quand Léon eut remonté sa garde-robe, fait rembourrer ses trois fauteuils, acheté une provision de foulards, pris en un mot plus de dispositions que pour un voyage autour du monde, il s'ajourna de semaine en semaine, jusqu'à ce qu'il reçût une seconde lettre maternelle où on le pressait de partir, puisqu'il désirait, avant les vacances, passer son examen.
Lorsque le moment fut venu des embrassades, Mme Homais pleura; Justin sanglotait; Homais, en homme fort, dissimula son émotion; il voulut lui-même porter le paletot de son ami jusqu'à la grille du notaire, qui emmenait Léon à Rouen dans sa voiture. Ce dernier avait juste le temps de faire ses adieux à M. Bovary.
Quand il fut au haut de l'escalier, il s'arrêta, tant il était hors d'haleine. A son entrée, Mme Bovary se leva vivement.
--C'est encore moi! dit Léon.
--J'en étais sûre!
Elle se mordit les lèvres, et un flot de sang lui courut sous la peau, qui se colora tout en rose, depuis la racine des cheveux jusqu'au bord de sa collerette. Elle restait debout, s'appuyant de l'épaule contre la boiserie.
--Monsieur n'est donc pas là? reprit-il.
--Il est absent. Elle répéta: Il est absent.
Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent, et leurs pensées, confondues dans la même angoisse, s'étreignaient étroitement, comme deux poitrines palpitantes.
--Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon.
Emma descendit quelques marches, et elle appela Félicité.
Il jeta vite autour de lui un large coup d'œil qui s'étala sur les murs, les étagères, la cheminée, comme pour pénétrer tout, emporter tout. Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait au bout d'une ficelle un moulin à vent, la tête en bas.
Léon la baisa sur le cou, à plusieurs reprises.
--Adieu, pauvre enfant; adieu, chère petite, adieu!
Et il la remit à sa mère.
--Emmenez-la, dit celle-ci.
Ils restèrent seuls.
Mme Bovary, le dos tourné, avait la figure posée contre un carreau; Léon tenait sa casquette à la main, et la battait doucement le long de sa cuisse.
--Il va pleuvoir, dit Emma.
--J'ai un manteau, répondit-il.
--Ah!
Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant. La lumière y glissait comme sur un marbre, jusqu'à la courbe des sourcils, sans que l'on pût savoir ce qu'Emma regardait à l'horizon, ni ce qu'elle pensait au fond d'elle-même.
--Allons, adieu, soupira-t-il.
Elle releva sa tête d'un mouvement brusque.
--Oui, adieu; partez!
Ils s'avancèrent l'un vers l'autre; il tendit la main; elle hésita.
--A l'anglaise donc, fit-elle, abandonnant la sienne, tout en s'efforçant de rire. Léon la sentit entre ses doigts; et la substance même de tout son être lui semblait descendre dans cette paume humide.
Puis il ouvrit la main; leurs yeux se rencontrèrent encore, et il disparut.
Quand il fut sous les halles, il s'arrêta; et il se cacha derrière un pilier, afin de contempler une dernière fois cette maison blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il crut voir une ombre derrière la fenêtre, dans la chambre; mais le rideau, se décrochant de la patère comme si personne n'y touchait, remua lentement ses longs plis obliques, qui d'un seul bond s'étalèrent tous, et il resta droit, plus immobile qu'un mur de plâtre. Léon se mit à courir.
Il aperçut, de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et à côté un homme en serpillière qui tenait le cheval. Homais et M. Guillaumin causaient ensemble. On l'attendait.
--Embrassez-moi! dit l'apothicaire, les larmes aux yeux; voilà votre paletot, mon bon ami; prenez garde au froid! soignez-vous! ménagez-vous!
--Allons, Léon, en voiture! dit le notaire.
Homais se pencha sur le garde-crotte, et d'une voix entrecoupée par les sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes: «Bon voyage!»
--Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout!
Ils partirent, et Homais s'en retourna.
Mme Bovary avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les nuages.
Ils s'amoncelaient au couchant, du côté de Rouen, et roulaient vite leurs volutes noires, d'où dépassaient par derrière les grandes lignes du soleil, comme les flèches d'or d'un trophée suspendu, tandis que le reste du ciel vide avait la blancheur d'une porcelaine. Mais une rafale de vent fit se courber les peupliers, et tout à coup la pluie tomba; elle crépitait sur les feuilles vertes. Puis le soleil reparut, les poules chantèrent; des moineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et les flaques d'eau sur le sable emportaient en s'écoulant les fleurs roses d'un acacia.
--Ah! qu'il doit être loin déjà! pensa-t-elle.
M. Homais, comme de coutume, vint à six heures et demie, pendant le dîner.
--Eh bien! dit-il en s'asseyant, nous avons donc tantôt embarqué notre jeune homme?
--Il paraît! répondit le médecin. Puis, se tournant sur sa chaise: Et quoi de neuf chez vous?
--Pas grand'chose. Ma femme seulement a été cette après-midi un peu émue. Vous savez, les femmes! un rien les trouble! la mienne surtout! Et l'on aurait tort de se révolter là contre, puisque leur organisation nerveuse est beaucoup plus malléable que la nôtre.
--Ce pauvre Léon! disait Charles, comment va-t-il vivre à Paris?... S'y accoutumera-t-il?
Mme Bovary soupira.
--Allons donc! dit le pharmacien en claquant de la langue, les parties fines chez le traiteur! les bals masqués! le champagne! tout cela va rouler, je vous assure!
--Je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
--Ni moi! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier latin, avec les actrices! Du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions de faire de très beaux mariages.
--Mais, dit le médecin, j'ai peur pour lui... que là-bas...
--Vous avez raison, interrompit l'apothicaire, c'est le revers de la médaille! et l'on y est obligé continuellement d'avoir la main posée sur son gousset. Ainsi vous êtes dans un jardin public, je suppose: un quidam se présente, bien mis, décoré même, et qu'on prendrait pour un diplomate; il vous aborde; vous causez; il s'insinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre chapeau. Puis on se lie davantage; il vous mène au café, il vous invite à venir dans sa maison de campagne, vous fait faire entre deux vins toutes sortes de connaissances, et les trois quarts du temps ce n'est que pour flibuster votre bourse ou vous entraîner en des démarches pernicieuses.
--C'est vrai, répondit Charles; mais je pensais surtout aux maladies, à la fièvre typhoïde, par exemple, qui attaque les étudiants de la province.
Emma tressaillit.
--A cause du changement de régime, continua le pharmacien, et de la perturbation qui en résulte dans l'économie générale. Et puis, l'eau de Paris, voyez-vous! les mets de restaurateur! toutes ces nourritures épicées finissent par vous échauffer le sang et ne valent pas, quoi qu'on en dise, un bon pot-au-feu. J'ai toujours, quant à moi, préféré la cuisine bourgeoise: c'est plus sain! Aussi, lorsque j'étudiais à Rouen la pharmacie, je m'étais mis en pension dans une pension; je mangeais avec les professeurs.
Et il continua donc à exposer ses opinions générales et ses sympathies personnelles, jusqu'au moment où Justin vint le chercher pour un lait de poule qu'il fallait faire.
--Pas un instant de répit! s'écria-t-il, toujours à la chaîne! Je ne peux sortir une minute! Il faut, comme un cheval de labour, être à suer sang et eau! Quel collier de misère!
Puis, quand il fut sur la porte:--A propos, dit-il, savez-vous la nouvelle?
--Quoi donc?
--C'est qu'il est fort probable, reprit Homais en dressant ses sourcils et en prenant une figure des plus sérieuses, que les comices agricoles de la Seine-Inférieure se tiendront cette année à Yonville-l'Abbaye. Le bruit du moins en circule. Ce matin, le journal en touchait quelque chose. Ce serait pour notre arrondissement de la dernière importance! Mais nous en causerons plus tard. J'y vois; je vous remercie; Justin a la lanterne.
VII
Le lendemain fut, pour Emma, une journée funèbre. Tout lui parut enveloppé par une atmosphère noire qui flottait confusément sur l'extérieur des choses; et le chagrin s'engouffrait dans son âme avec des hurlements doux, comme fait le vent d'hiver dans les châteaux abandonnés. C'était cette rêverie que l'on a sur ce qui ne reviendra plus, la lassitude qui vous prend après chaque fait accompli, cette douleur enfin que vous apportent l'interruption de tout mouvement accoutumé, la cessation brusque d'une vibration prolongée.
Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrilles tourbillonnaient dans sa tête, elle avait une mélancolie morne, un désespoir engourdi. Léon réapparaissait plus grand, plus beau, plus suave, plus vague; il était nombreux comme une foule, plein de luxe lui-même et d'irritations. Mais au souvenir de la vaisselle d'argent et des couteaux de nacre, elle n'avait pas tressailli si fort qu'en se rappelant le rire de sa voix et la rangée de ses dents blanches. Des conversations lui revenaient à la mémoire, plus mélodieuses et pénétrantes que le chant des flûtes et que l'accord des cuivres; les regards qu'elle avait surpris lançaient des feux, comme les girandoles de cristal, et l'odeur de sa chevelure et la douceur de son haleine lui faisaient se gonfler la poitrine mieux qu'à la bouffée des serres chaudes et qu'au parfum des magnolias. Quoiqu'il fût séparé d'elle, il ne l'avait pas quittée; il était là, et les murailles de la maison semblaient garder son ombre. Elle ne pouvait détacher sa vue de ce tapis où il avait marché, de ces meubles vides où il s'était assis. La rivière coulait toujours et poussait lentement ses petits flots le long de la berge glissante. Ils s'y étaient promenés bien des fois, à ce même murmure des ondes, sur les cailloux couverts de mousse. Quels bons soleils ils avaient eus! quelles bonnes après-midi, seuls, à l'ombre, dans le fond du jardin! Il lisait tout haut, tête nue, posé sur un tabouret de bâtons secs; le vent frais de la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucines de la tonnelle... Ah! il était parti, le seul charme de sa vie, le seul espoir possible d'une félicité! Comment n'avait-elle pas saisi ce bonheur-là quand il se présentait? Pourquoi ne l'avoir pas retenu à deux mains, à deux genoux, quand il voulait s'enfuir? Et elle se maudit de n'avoir pas aimé Léon; elle eut soif de ses lèvres. L'envie la prit de courir le rejoindre, de se jeter dans ses bras, de lui dire: «C'est moi! je suis à toi!» Mais Emma s'embarrassait d'avance aux difficultés de l'entreprise, et ses désirs, s'augmentant d'un regret, n'en devenaient pas plus actifs.
Dès lors ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui; il y pétillait plus fort que dans un steppe de Russie un feu de voyageurs abandonné sur la neige; elle se précipitait vers lui, elle se blottissait contre; elle remuait délicatement ce foyer près de s'éteindre, elle allait cherchant tout autour d'elle ce qui pouvait l'aviver davantage;--et les réminiscences les plus lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu'elle éprouvait avec ce qu'elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, la litière domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse.
Cependant les flammes s'apaisèrent, soit que la provision d'elle-même s'épuisât, ou que l'entassement fût trop considérable. L'amour, peu à peu, s'éteignit par l'absence; le regret s'étouffa sous l'habitude; et cette lueur d'incendie qui empourprait son ciel pâle se couvrit de plus d'ombre et s'effaça par degrés. Dans l'assoupissement de sa conscience, elle prit même les répugnances du mari pour des aspirations vers l'amant, les brûlures de la haine pour des réchauffements de la tendresse; mais comme l'ouragan soufflait toujours, et que la passion se consuma jusqu'aux cendres, et qu'aucun secours ne vint, qu'aucun soleil ne parut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle demeura perdue dans un froid horrible qui la traversait.
Alors les mauvais jours de Tostes recommencèrent. Elle s'estimait à présent beaucoup plus malheureuse, car elle avait l'expérience du chagrin, avec la certitude qu'il ne finirait pas.
Une femme qui s'était imposé de si grands sacrifices pouvait bien se passer des fantaisies. Elle s'acheta un prie-Dieu gothique, et elle dépensa en un mois pour quatorze francs de citrons à se nettoyer les ongles; elle écrivit à Rouen, afin d'avoir une robe en cachemire bleu; elle choisit chez L'Heureux la plus belle de ses écharpes; elle se la nouait à la taille, par-dessus sa robe de chambre; et, les volets fermés, avec un livre à la main, elle restait étendue sur un canapé dans cet accoutrement.
Souvent elle variait sa coiffure: elle se mettait à la chinoise, en boucles molles, en nattes tressées; elle se fit une raie sur le côté de la tête et roula ses cheveux en dessous, comme un homme.
Elle voulut apprendre l'italien: elle acheta des dictionnaires, une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des lectures sérieuses, de l'histoire et de la philosophie. La nuit, quelquefois, Charles se réveillait en sursaut, croyant qu'on venait le chercher pour un malade:--J'y vais, balbutiait-il; et c'était le bruit d'une allumette qu'Emma frottait, afin de rallumer la lampe. Mais il en était de ses lectures comme de ses tapisseries qui, toutes commencées, encombraient son armoire: elle les prenait, les quittait, passait à d'autres.
Elle avait des accès où on l'eût poussée facilement à des extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, qu'elle boirait bien un grand demi-verre d'eau-de-vie, et comme Charles eut la bêtise de l'en défier, elle avala l'eau-de-vie jusqu'au bout.
Malgré ses airs évaporés (c'était le mot des bourgeoises d'Yonville), Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et d'habitude elle gardait aux coins de la bouche cette immobile contraction qui plisse la figure des vieilles filles et celle des ambitieux déchus. Elle était pâle partout, blanche comme un linge; la peau du nez se tirait vers les narines, ses yeux vous regardaient d'une manière vague. Pour s'être découvert trois cheveux gris sur les tempes, elle parla beaucoup de sa vieillesse. Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même elle eut un crachement de sang, et comme Charles s'empressait, laissant apercevoir son inquiétude:
--Ah! bah! répondit-elle, qu'est-ce que cela fait?
Charles s'alla réfugier dans son cabinet; et il pleura, les deux coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la tête phrénologique.
Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir et ils eurent ensemble de longues conférences au sujet d'Emma.
A quoi se résoudre? que faire, puisqu'elle se refusait à tout traitement?
--Sais-tu ce qu'il faudrait à ta femme? reprenait la mère Bovary, ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels! Si elle était, comme tant d'autres, contrainte à gagner son pain, elle n'aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d'un tas d'idées qu'elle se fourre dans la tête, et du désœuvrement où elle vit.
--Pourtant, elle s'occupe, disait Charles.
--Ah! elle s'occupe! A quoi donc? A lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu'un qui n'a pas de religion finit toujours par tourner mal.
Donc il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans. L'entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s'en chargea: elle devait, quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur?
Les adieux de la belle-mère et de la bru furent secs. Pendant les trois semaines qu'elles étaient restées ensemble, elles n'avaient pas échangé quatre paroles, à part les informations et compliments quand elles se rencontraient à table, et le soir avant de se mettre au lit.
Mme Bovary mère partit un mercredi, qui était jour de marché à Yonville.
La Place, dès le matin, était encombrée par une file de charrettes qui, toutes à cul et les brancards en l'air, s'étendaient le long des maisons, depuis l'église jusqu'à l'auberge.