Part 18
Qu'est devenue cette ardente et souvent brutale polémique des derniers temps?
Les vives discussions reviendront sans doute. Mais n'est-il pas bien consolant de voir qu'au moment du danger, quand la patrie a besoin avant tout de sécurité, d'ordre, de confiance, toutes les rancunes s'oublient, et que même les doctrines les plus excentriques s'efforcent de se présenter sous des formes rassurantes?
Ainsi le _Populaire_, journal des communistes, s'écrie: _Respect à la propriété!_ M. Cabet rappelle à ses adhérents qu'ils ne doivent chercher le triomphe de leurs idées que dans la discussion et les convictions publiques.
La _Fraternité_, journal des ouvriers, publie un long programme que les économistes pourraient avouer tout entier, sauf peut-être une ou deux maximes plus illusoires que dangereuses.
L'_Atelier_, autre journal rédigé par des ouvriers, conjure ses frères d'arrêter le mouvement irréfléchi qui les portait, dans le premier moment, à briser les machines.
Tous les journaux s'efforcent à l'envi de calmer et de flétrir un autre sentiment barbare que malheureusement l'esprit de parti avait travaillé pendant quinze ans à soulever; nous voulons parler des préventions nationales. Il semble qu'un jour de révolution a fait disparaître, en la rendant inutile, cette machine de guerre de toutes les oppositions.
Paix extérieure, ordre intérieur, confiance, vigilance, fraternité, voilà les mots d'ordre de toute la presse[65].
[Note 65: À partir du second numéro de la _République française_, celui du 27 février jusqu'au nº 5, du 1er mars 1848, le nom de Bastiat figure à la dernière ligne du journal avec les noms de ses autres rédacteurs. Il n'en est plus ainsi dans les numéros suivants: Bastiat ne signe plus le journal; il se borne à signer ses propres articles.
(_Note de l'édit._)]
52.--PÉTITION D'UN ÉCONOMISTE[66].
[Note 66: Nº du 2 mars 1848 de la _République française_.
(_Note de l'édit._)]
On signe en ce moment une pétition qui demande:
_Un ministère du progrès ou de l'organisation du travail._ À ce sujet la _Démocratie pacifique_ s'exprime ainsi:
«Pour organiser le travail dans la société française, il faut savoir l'organiser dans l'atelier alvéolaire de la nation, dans la commune. Toute doctrine sérieuse de transformation sociale doit donc pouvoir se résoudre dans une organisation de l'atelier élémentaire, et s'expérimenter d'abord sur une lieue carrée de terrain. Que la république crée donc un ministère du progrès et de l'organisation du travail, dont la fonction sera d'étudier _tous les plans proposés_ par les différentes doctrines socialistes, et d'en favoriser l'expérience locale, libre et volontaire sur l'unité territoriale, la _lieue carrée_.»
Si cette idée se réalise, nous demanderons qu'on nous donne aussi notre lieue carrée pour expérimenter notre système.
Car enfin pourquoi les différentes écoles socialistes auraient-elles seules le privilége d'avoir à leur disposition des _lieues carrées_, des ateliers alvéolaires, des éléments territoriaux, en un mot, des communes?
On dit qu'il s'agit d'expériences _libres et volontaires_. Entend-on que les habitants de la commune qu'il s'agit de soumettre à l'expérimentation socialiste devront y consentir, et que, d'une autre part, l'État ne devra pas intervenir avec des contributions levées sur les autres communes? Alors à quoi bon la pétition, et qui empêche les habitants des communes de faire librement, volontairement et à leurs frais, une expérience socialiste sur eux-mêmes?
Ou bien veut-on que l'expérience soit forcée, ou tout au moins secondée par des fonds prélevés sur la communauté tout entière?
Mais cela même rendra l'expérience fort peu concluante. Il est bien évident qu'avec toutes les ressources de la nation on peut verser une grande somme de bien-être sur une lieue carrée de terrain.
En tout cas, si chaque inventeur d'organisation sociale est appelé à faire son expérience, nous nous inscrivons et demandons formellement une commune à organiser.
Notre plan du reste est fort simple.
Nous percevrons sur chaque famille, et par l'impôt unique, une très-petite part de son revenu, afin d'assurer le respect des personnes et des propriétés, la répression des fraudes, des délits et des crimes. Cela fait, nous observerons avec soin comment les hommes s'organisent d'eux-mêmes.
Les cultes, l'enseignement, le travail, l'échange y seront parfaitement libres. Nous espérons que sous ce régime de liberté et de sécurité, chaque habitant ayant la faculté, par la liberté des échanges, de créer, sous la forme qui lui conviendra, la plus grande somme de valeur possible, les capitaux se formeront avec une grande rapidité. Tout capital cherchant à s'employer, il y aura une grande concurrence parmi les capitalistes. Donc les salaires s'élèveront; donc les ouvriers, s'ils sont prévoyants et économes, auront une grande facilité pour devenir capitalistes; et alors il pourra se faire entre eux des combinaisons, des associations dont l'idée sera conçue et mûrie par eux-mêmes.
La taxe unique étant excessivement modérée, il y aura peu de fonctions publiques, peu de fonctionnaires, pas de forces perdues, peu d'hommes soustraits à la production.
L'État n'ayant que des attributions fort restreintes et bien définies, les habitants jouiront de toute liberté dans le choix de leurs travaux; car il faut bien remarquer que toute fonction publique inutile n'est pas seulement une charge pour la communauté, mais une atteinte à la liberté des citoyens. Dans la fonction publique qui s'impose au public et ne se débat pas, il n'y a pas de milieu: elle est utile ou sinon essentiellement _nuisible_; elle ne saurait être neutre. Quand un homme exerce _avec autorité_ une action, non sur les choses, mais sur ses semblables, s'il ne leur fait pas de bien, il doit nécessairement leur faire du mal.
Les impôts ainsi réduits au minimum indispensable pour procurer à tous la _sécurité_, les solliciteurs, les abus, les priviléges, l'exploitation des lois dans des intérêts particuliers seront aussi réduits au _minimum_.
Les habitants de cette commune expérimentale ayant, par la liberté d'échanger, la faculté de produire le maximum de valeur avec le minimum de travail, la lieue carrée fournira autant de bien-être que l'état des connaissances, de l'activité, de l'ordre et de l'économie individuelle le permettra.
Ce bien-être tendra à se répartir d'une manière toujours plus égale; car les services les plus rétribués étant les plus recherchés[67], il sera impossible d'acquérir d'immenses fortunes; d'autant que la modicité de l'impôt n'admettra ni grands marchés publics, ni emprunts, ni agiotage, sources des fortunes scandaleuses que nous voyons s'accumuler dans quelques mains.
[Note 67: En ce sens qu'ils attirent le plus la concurrence.
(_Note de l'éd._)]
Cette petite communauté étant intéressée à n'attaquer personne, et toutes les autres étant intéressées à ne pas l'attaquer, elle jouira de la paix la plus profonde.
Les citoyens s'attacheront au pays, parce qu'ils ne s'y sentiront jamais froissés et restreints par les agents du pouvoir; et à ses lois, parce qu'ils reconnaîtront qu'elles sont fondées sur la justice.
Convaincu que ce système, qui a au moins le mérite d'être simple et de respecter la dignité humaine, est d'autant meilleur qu'il s'applique à un territoire plus étendu et à une population plus nombreuse, parce que c'est là qu'on obtient le plus de sécurité avec le moins d'impôts; nous en concluons que s'il réussit sur une commune il réussira sur la nation.
53.--LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT[68].
[Note 68: Nº du 4 mars 1848 de la _République française_.
(_Note de l'éd._)]
Tous les actes du gouvernement provisoire relatifs à l'instruction publique sont conçus, nous sommes fâchés de le dire, dans un esprit qui suppose que la France a renoncé à la liberté de l'enseignement.
On a pu s'en convaincre par la circulaire du ministre aux recteurs.
Voici venir un décret qui crée une commission des études scientifiques et littéraires.
Sur vingt membres qui la composent, il y en a quinze, au moins, si nous ne nous trompons, qui appartiennent à l'Université.
En outre, le dernier article de l'arrêté dispose que cette commission s'adjoindra dix membres, choisis par elle, est-il dit, _parmi les fonctionnaires de l'instruction primaire et secondaire_.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici que, de toutes les branches de l'activité nationale, celle peut-être qui a fait le moins de progrès, c'est l'enseignement. Il est encore à peu près ce qu'il était dans le moyen âge. Les idylles de Théocrite et les odes d'Horace sont encore la base de l'instruction qu'on donne à la jeunesse du dix-neuvième siècle. Cela semble indiquer qu'il n'y a rien de moins progressif et de plus immuable que ce qui se fait par le monopole gouvernemental.
Il y a en France une école nombreuse qui pense que, sauf répression légale de l'abus, tout citoyen doit être en possession du libre exercice de ses facultés. Non-seulement c'est le droit, mais c'est la condition du progrès. C'est ainsi qu'on comprend la liberté aux États-Unis, et cette expérience vaut bien celles qu'on a faites en Europe du monopole. Il est à remarquer qu'aucun des hommes qui appartiennent à cette école, connue sous le nom d'école _économiste_, n'a été appelé dans aucune des commissions qu'on vient d'organiser.
Qu'ils aient été tenus éloignés des fonctions publiques rétribuées, cela n'est pas surprenant. Ils s'en sont tenus éloignés eux-mêmes, et ils le devaient, puisque leur idéal est de réduire les places à ce qui est indispensable pour maintenir l'ordre, la sécurité intérieure et extérieure, le respect des personnes et des propriétés, et, tout au plus, la création de quelques travaux d'utilité nationale.
Mais que l'on dédaigne systématiquement leur témoignage dans de simples enquêtes, c'est un symptôme significatif; il prouve que le torrent nous entraîne vers le développement illimité de l'action gouvernementale, vers la compression indéfinie de la vraie liberté.
54.--CURÉE DES PLACES[69].
[Note 69: Nº du 5 mars 1848 de la _République française_.
(_Note de l'éd._)]
Tous les journaux, sans exception, s'élèvent contre la curée des places dont l'Hôtel de ville donne le triste spectacle. Cette rapacité effrénée nous indigne et nous dégoûte plus que personne.
Mais enfin il faut voir la cause du mal, et il serait puéril d'exiger que le coeur humain fût fait autrement qu'il n'a plu à la nature de le faire.
Dans un pays où, depuis un temps immémorial, le travail libre est partout gêné et comprimé, où l'éducation propose pour modèle à toute la jeunesse les moeurs de la Grèce et de Rome, où le commerce et l'industrie sont constamment exposés par la presse à la risée des citoyens sous les noms de _mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, où la carrière des places mène seule à la fortune, à la considération, à la puissance, où l'État fait tout et se mêle de tout par ses innombrables agents,--il est assez naturel que les fonctions publiques soient avidement convoitées.
Comment détourner l'ambition de cette direction funeste et refouler l'activité des classes éclairées vers les carrières productives?
Évidemment en supprimant beaucoup de fonctions, en limitant l'action gouvernementale, en laissant un champ plus vaste, plus libre et plus honoré à l'activité privée, en diminuant le salaire des hautes positions publiques.
Que faut-il donc penser de ces systèmes, si en vogue de nos jours, qui aspirent à faire passer dans le domaine des fonctions rétribuées ce qui était encore resté dans la sphère de l'industrie? La _Démocratie pacifique_ veut que l'État fasse les assurances, le transport des voyageurs, le roulage, le commerce des blés, etc., etc., etc.?
N'est-ce pas fournir de nouveaux aliments à cette funeste passion qui indigne tous les citoyens honnêtes?
Nous ne voulons pas parler ici des autres inconvénients de ce système. Examinez l'une après l'autre toutes les industries exercées par l'État, et voyez si ce ne sont pas celles au moyen desquelles les citoyens sont le plus mal et le plus chèrement pourvus.
Voyez l'enseignement qui se borne obstinément à l'étude de deux langues mortes depuis deux mille ans.
Voyez quel tabac on vous donne et pour quel prix.
Comparez, sous le rapport de la régularité et du bon marché, la distribution des imprimés exécutée par l'administration publique de la rue Jean-Jacques-Rousseau, ou par les entreprises particulières de la rue de la Jussienne.
Mais, en mettant de côté ces considérations, n'est-il pas évident que la _curée des places_ est et sera toujours en proportion de l'aliment offert à cette _curée_?
N'est-il pas évident que faire exercer l'industrie par l'État, c'est soustraire du travail à l'activité honnête pour le livrer à l'intrigue paresseuse et nonchalante?
N'est-il pas évident, enfin, que c'est rendre permanent et progressif ce désordre dont l'Hôtel de ville est témoin et qui attriste les membres du gouvernement provisoire?
55.--ENTRAVES ET TAXES[70].
[Note 70: Nº du 6 mars 1848 de la _République française_.
(_Note de l'éd._)]
Pendant qu'un mouvement peut-être irrésistible nous emporte vers l'extension indéfinie des attributions de l'État, vers la multiplication des taxes ainsi que des entraves et des vexations qui en sont le cortége inévitable, une évolution en sens contraire, très-prononcée, se manifeste en Angleterre et entraînera peut-être la chute du ministère.
Là, chaque expérience, chaque effort pour réaliser le bien par l'intervention de l'État, aboutit à une déception. Bientôt on s'aperçoit que le bien ne se réalise pas et que l'expérience ne laisse après elle qu'une chose: la _taxe_.
Ainsi, l'année dernière, on a fait une loi pour régler le travail des manufactures, et l'exécution de cette loi a exigé la création d'un corps de fonctionnaires. Aujourd'hui, entrepreneurs, ouvriers, inspecteurs et magistrats s'accordent pour reconnaître que la loi a lésé tous les intérêts dont elle s'est mêlée. Il n'en reste que deux choses: le désordre et la _taxe_.
Il y a deux ans, la législature bâcla une constitution pour la Nouvelle-Zélande, et vota de grandes dépenses pour la mettre en vigueur. Or ladite constitution a fait une lourde chute. Mais il y a une chose qui n'est pas tombée, c'est la _taxe_.
Lord Palmerston a cru devoir intervenir dans les affaires du Portugal. Il a ainsi attiré sur le nom anglais la haine d'une nation alliée, et cela au prix de quinze millions de francs ou d'une forte _taxe_.
Lord Palmerston persiste à saisir les navires brésiliens engagés dans la traite. Pour cela il expose la vie d'un nombre considérable de marins anglais; il appelle des avanies sur les sujets britanniques établis au Brésil; il rend impossible un traité entre l'Angleterre et Rio-Janeiro; et tous ces dommages s'achètent au prix de flottes et de tribunaux, c'est-à-dire de _taxes_.
Ainsi il se trouve que les Anglais payent, non pour recevoir des avantages, mais pour éprouver des dommages.
La conclusion que nos voisins paraissent vouloir tirer de ce phénomène est celle-ci: Que le peuple, après avoir payé à l'administration ce qui est nécessaire pour garantir sa sécurité, _garde le reste pour lui_.
C'est une pensée bien simple, mais elle fera le tour du monde.
56.--LA LIBERTÉ[71].
[Note 71: 1er numéro du _Jacques Bonhomme_, du 11 au 15 juin 1848.
(_Note de l'édit._)]
J'ai beaucoup vécu, beaucoup vu, observé, comparé, étudié, et je suis arrivé à cette conclusion:
Nos pères avaient raison de vouloir être LIBRES, et nous devons le vouloir aussi.
Ce n'est pas que la liberté n'ait des inconvénients; tout en a. Arguer contre elle de ces inconvénients, c'est dire à un homme qui est dans le bourbier: N'en sortez pas, car vous ne le pouvez sans quelque effort.
Ainsi il serait à souhaiter qu'il n'y eût qu'une foi dans le monde, pourvu que ce fût la vraie. Mais où est l'autorité infaillible qui nous l'imposera? En attendant qu'elle se montre, maintenons la _liberté d'examen et de conscience_.
Il serait heureux que le meilleur mode d'enseignement fût universellement adopté. Mais qui le possède, et où est son titre? Réclamons donc la _liberté d'enseignement_.
On peut s'affliger de voir des écrivains se complaire à remuer toutes les mauvaises passions. Mais entraver la presse, c'est entraver la vérité aussi bien que le mensonge. Ne laissons donc jamais périr la _liberté de la presse_.
C'est une chose fâcheuse que l'homme soit réduit à gagner son pain à la sueur de son front. Il vaudrait mieux que l'État nourrît tout le monde; mais c'est impossible. Ayons du moins la _liberté du travail_.
En s'associant, les hommes peuvent tirer un plus grand parti de leurs forces. Mais les formes de l'association sont infinies; quelle est la meilleure? Ne courons pas la chance que l'État nous impose la plus mauvaise, cherchons à tâtons la bonne et réclamons la _liberté d'association_.
Un peuple a deux manières de se procurer une chose: la première, c'est de la faire; la seconde, c'est d'en faire une autre et de la troquer. Il vaut certainement mieux avoir l'option que de ne l'avoir pas. Exigeons donc la _liberté de l'échange_.
Je me mêle aux débats publics, je m'efforce de pénétrer dans la foule pour prêcher toutes les _libertés_ dont l'ensemble forme la _liberté_.
57.--LAISSEZ FAIRE[72].
[Note 72: Même numéro.]
_Laissez faire!_--Je commence par dire, pour prévenir toute équivoque, que _laissez faire_ s'applique ici aux choses honnêtes, l'État étant institué précisément pour _empêcher_ les choses déshonnêtes.
Cela posé, et quant aux choses innocentes par elles-mêmes, comme le travail, l'échange, l'enseignement, l'association, la banque, etc., il faut pourtant opter. Il faut que l'État _laisse faire_ ou _empêche de faire_.
S'il _laisse faire_, nous serons libres et économiquement administrés, rien ne coûtant moins que de _laisser faire_.
S'il _empêche de faire_, malheur à notre liberté et à notre bourse. À notre liberté, puisqu'_empêcher_ c'est lier les bras: à notre bourse, car pour _empêcher_, il faut des agents, et pour avoir des agents, il faut de l'argent.
À cela les socialistes disent: Laissez faire! mais c'est une horreur!--Et pourquoi, s'il vous plaît?--Parce que, quand on les laisse faire, les hommes font mal et agissent contre leurs intérêts. Il est bon que l'État les dirige.
Voilà qui est plaisant. Quoi! vous avez une telle foi dans la sagacité humaine que vous voulez le _suffrage universel_ et le gouvernement _de tous par tous_; et puis, ces mêmes hommes que vous jugez aptes à gouverner les autres, vous les proclamez inaptes à se gouverner eux-mêmes!
58.--L'ASSEMBLÉE NATIONALE[72].
[Note 72: Même numéro.]
--Maître Jacques, que pensez-vous de l'Assemblée nationale?
--Je la crois excellente, bien intentionnée, passionnée pour le bien. Elle est peuple, elle aime le peuple, elle le voudrait heureux et libre. Elle fait honneur au _suffrage universel_.
--Cependant que d'hésitation! que de lenteurs! que d'orages sans causes! que de temps perdu! Quels biens a-t-elle réalisés? quels maux a-t-elle empêchés? Le peuple souffre, l'industrie s'éteint, le travail s'arrête, le trésor se ruine, et l'Assemblée passe son temps à écouter d'ennuyeuses harangues.
--Que voulez-vous? L'Assemblée ne peut changer la nature des choses. La nature des choses s'oppose à ce que neuf cents personnes gouvernent avec une volonté ferme, logique et rapide. Aussi voyez comme elle attend un pouvoir qui réfléchisse sa pensée, comme elle est prête à lui donner une majorité compacte de sept cents voix dans le sens des idées démocratiques. Mais ce pouvoir ne surgit pas, et ne peut guère surgir dans le provisoire où nous sommes.
--Que faut-il donc que fasse l'Assemblée?
--Trois choses: pourvoir à l'urgence, faire la Constitution, et s'en aller.
59.--L'ÉTAT.[73]
[Note 73: Même numéro.]
Il y en a qui disent: C'est un homme de finances qui nous tirera de là, Thiers, Fould, Goudchaux, Girardin. Je crois qu'ils se trompent.
--Qui donc nous en tirera?
--Le peuple.
--Quand?
--Quand il aura appris cette leçon: L'État, n'ayant rien qu'il ne l'ait pris au peuple, ne peut pas faire au peuple des largesses.
--Le peuple sait cela, car il ne cesse de demander des réductions de taxes.
--C'est vrai; mais, en même temps, il ne cesse de demander à l'État, sous toutes les formes, des libéralités.
Il veut que l'État fonde des crèches, des salles d'asile et des écoles gratuites pour la jeunesse; des ateliers nationaux pour l'âge mûr et des pensions de retraite pour la vieillesse.
Il veut que l'État aille guerroyer en Italie et en Pologne.
Il veut que l'État fonde des colonies agricoles.
Il veut que l'État fasse les chemins de fer.
Il veut que l'État défriche l'Algérie.
Il veut que l'État prête dix milliards aux propriétaires.
Il veut que l'État fournisse le capital aux travailleurs.
Il veut que l'État reboise les montagnes.
Il veut que l'État endigue les rivières.
Il veut que l'État paye des rentes sans en avoir.
Il veut que l'État fasse la loi à l'Europe.
Il veut que l'État favorise l'agriculture.
Il veut que l'État donne des primes à l'industrie.
Il veut que l'État protége le commerce.
Il veut que l'État ait une armée redoutable.
Il veut que l'État ait une marine imposante.
Il veut que l'État.....
--Avez-vous tout dit?
--J'en ai encore pour une bonne heure.
--Mais enfin, où en voulez-vous venir?
--À ceci: tant que le peuple voudra tout cela, il faudra qu'il le paye. Il n'y a pas d'_homme de finances_ qui fasse quelque chose avec rien.
_Jacques Bonhomme_ fonde un prix de cinquante mille francs à décerner à celui qui donnera une bonne définition de ce mot, L'ÉTAT; car celui-là sera le sauveur des finances, de l'industrie, du commerce et du travail[74].
[Note 74: On reconnaît, dans cet article et le suivant, l'esquisse du pamphlet _l'État_, publié trois mois après. Voir t. IV, p. 327.
(_Note de l'éd._)]
60.--PRENDRE CINQ ET RENDRE QUATRE CE N'EST PAS DONNER[75].
[Note 75: Nº 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.]
Là, soyons de bon compte, qu'est-ce que l'État? N'est-ce pas la collection de tous les fonctionnaires publics? Il y a donc dans le monde deux espèces d'hommes, savoir: les fonctionnaires de toute sorte qui forment l'État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires? En d'autres termes, l'État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l'État?
Je ne suis pas un savant, mais un pauvre diable qui s'appelle Jacques Bonhomme, qui n'est et n'a jamais pu être que travailleur.
Or, en qualité de travailleur, payant l'impôt sur mon pain, sur mon vin, sur ma viande, sur mon sel, sur ma fenêtre, sur ma porte, sur le fer et l'acier de mes outils, sur mon tabac, etc., etc., j'attache une grande importance à cette question et je la répète:
Les fonctionnaires font-ils vivre les travailleurs, ou les travailleurs font-ils vivre les fonctionnaires?
Vous me demanderez pourquoi j'attache de l'importance à cette question, le voici:
Depuis quelque temps, je remarque une disposition énorme chez tout le monde à demander à l'État des moyens d'existence.
Les agriculteurs lui disent: Donnez-nous des primes; de l'instruction, de meilleures charrues, de plus belles races de bestiaux, etc.
Les manufacturiers: Faites-nous gagner un peu plus sur nos draps, sur nos toiles, sur nos fers.
Les ouvriers: Donnez-nous de l'ouvrage, des salaires et des instruments de travail.
Je trouve ces demandes bien naturelles, et je voudrais bien que l'État pût donner tout ce qu'on exige de lui.
Mais, pour le donner, où le prend-il? Hélas! il prend un peu plus sur mon pain, un peu plus sur mon vin, un peu plus sur ma viande, un peu plus sur mon sel, un peu plus sur mon tabac, etc., etc.