Part 24
On parle beaucoup, depuis la République, de crédit _gratuit_, d'instruction _gratuite_. Mais il est clair qu'on enveloppe un grossier sophisme dans ce mot. Est-ce que l'État peut faire que l'instruction se répande, comme la lumière du jour, sans qu'il en coûte aucun effort à personne? Est-ce qu'il peut couvrir la France d'institutions et de professeurs qui ne se fassent pas payer de manière ou d'autre? Tout ce que l'État peut faire, c'est ceci: au lieu de laisser chacun réclamer et rémunérer volontairement ce genre de services, l'État peut arracher, par l'impôt, cette rémunération aux citoyens, et leur faire distribuer ensuite l'instruction de son choix, sans exiger d'eux une seconde rémunération. En ce cas, ceux qui n'apprennent pas payent pour ceux qui apprennent, ceux qui apprennent peu pour ceux qui apprennent beaucoup, ceux qui se destinent aux travaux manuels pour ceux qui embrasseront les carrières libérales. C'est le Communisme appliqué à une branche de l'activité humaine. Sous ce régime; que je n'ai pas à juger ici, on pourra dire, on devra dire: _l'instruction est commune_, mais il serait ridicule de dire: _l'instruction est gratuite_. Gratuite! oui, pour quelques-uns de ceux qui la reçoivent, mais non pour ceux qui la payent, sinon au professeur, du moins au percepteur.
Il n'est rien que l'État ne puisse donner _gratuitement_ à ce compte; et si ce mot n'était pas une mystification, ce n'est pas seulement l'instruction _gratuite_ qu'il faudrait demander à l'État, mais la nourriture _gratuite_, le vêtement _gratuit_, le vivre et le couvert _gratuits_, etc. Qu'on y prenne garde. Le peuple en est presque là; du moins il ne manque pas de gens qui demandent en son nom le crédit _gratuit_, les instruments de travail _gratuits_, etc., etc. Dupes d'un mot, nous avons fait un pas dans le Communisme; quelle raison avons-nous de n'en pas faire un second, puis un troisième, jusqu'à ce que toute liberté, toute propriété, toute justice y aient passé? Dira-t-on que l'instruction est si universellement nécessaire qu'on peut, en sa faveur, faire fléchir le droit et les principes? Mais quoi! est-ce que l'alimentation n'est pas plus nécessaire encore? _Primo vivere, deinde philosophari_, dira le peuple, et je ne sais en vérité ce qu'on aura à lui répondre.
Qui sait? ceux qui m'imputeront à communisme d'avoir constaté la communauté providentielle des dons de Dieu seront peut-être les mêmes qui violeront le droit d'apprendre et d'enseigner, c'est-à-dire la propriété dans son essence. Ces inconséquences sont plus surprenantes que rares.
IX
PROPRIÉTÉ FONCIÈRE
Si l'idée dominante de cet écrit est vraie, voici comment il faut se représenter l'Humanité dans ses rapports avec le monde extérieur.
Dieu a créé la terre. Il a mis à sa surface et dans ses entrailles une foule de choses utiles à l'homme, en ce qu'elles sont propres à satisfaire ses besoins.
En outre, il a mis dans la matière des forces: gravitation, élasticité, porosité, compressibilité, calorique, lumière, électricité, cristallisation, vie végétale.
Il a placé l'homme en face de ces matériaux et de ces forces. Il les lui a livrés gratuitement.
Les hommes se sont mis à exercer leur activité sur ces matériaux et ces forces; par là ils se sont rendu service à eux-mêmes. Ils ont aussi travaillé les uns pour les autres; par là ils se sont rendu des services réciproques. Ces services comparés dans l'échange ont fait naître l'idée de Valeur, et la Valeur celle de Propriété.
Chacun est donc devenu propriétaire en proportion de ses services. Mais les forces et les matériaux, donnés par Dieu gratuitement à l'homme dès l'origine, sont demeurés, sont encore et seront toujours gratuits, à travers toutes les transactions humaines; car, dans les appréciations auxquelles donnent lieu les échanges, ce sont les _services humains_, et non les _dons de Dieu_ qui _s'évaluent_.
Il résulte de là qu'il n'y en a pas un seul parmi nous, tant que les transactions sont libres, qui cesse jamais d'être usufruitier de ces dons. Une seule condition nous est posée, c'est d'exécuter le travail nécessaire pour les mettre à notre portée, ou, si quelqu'un prend cette peine pour nous, de prendre pour lui une peine équivalente.
Si c'est là la vérité, certes la Propriété est inébranlable.
L'universel instinct de l'Humanité, plus infaillible qu'aucune élucubration individuelle, s'en tenait, sans l'analyser, à cette donnée, quand la théorie est venue scruter les fondements de la Propriété.
Malheureusement elle débuta par une confusion: elle prit l'Utilité pour la Valeur. Elle attribua une _valeur_ propre, indépendante de tout service humain, soit aux matériaux, soit aux forces de la nature. À l'instant la propriété fut aussi injustifiable qu'inintelligible.
Car Utilité est un rapport entre la chose et notre organisation. Elle n'implique nécessairement ni efforts, ni transactions, ni comparaisons; elle se peut concevoir en elle-même et relativement à l'homme isolé. Valeur, au contraire, est un rapport d'homme à homme; pour exister il faut qu'elle existe en double, rien d'isolé ne se pouvant comparer. Valeur implique que celui qui la détient ne la cède que contre une valeur égale.--La théorie qui confond ces deux idées arrive donc à supposer qu'un homme, dans l'échange, donne de la prétendue valeur de création naturelle contre de la vraie valeur de création humaine, de l'utilité qui n'a exigé aucun travail contre de l'utilité qui en a exigé, en d'autres termes, qu'il peut profiter du travail d'autrui sans travailler.--La théorie appela la Propriété ainsi comprise d'abord _monopole nécessaire_, puis _monopole_ tout court, ensuite _illégitimité_, et finalement _vol_.
La Propriété foncière reçut le premier choc. Cela devait être. Ce n'est pas que toutes les industries ne fassent intervenir dans leur oeuvre des forces naturelles; mais ces forces se manifestent d'une manière beaucoup plus éclatante, aux yeux de la multitude, dans les phénomènes de la vie végétale et animale, dans la production des aliments et de ce qu'on nomme improprement _matières premières_, oeuvres spéciales de l'agriculture.
D'ailleurs, si un monopole devait plus que tout autre révolter la conscience humaine, c'était sans doute celui qui s'appliquait aux choses les plus nécessaires à la vie.
La confusion dont il s'agit, déjà fort spécieuse au point de vue scientifique, puisque aucun théoricien que je sache n'y a échappé, devenait plus spécieuse encore par le spectacle qu'offre le monde.
On voyait souvent le Propriétaire foncier vivre sans travailler, et l'on en tirait cette conclusion assez plausible: «Il faut bien qu'il ait trouvé le moyen de se faire rémunérer pour autre chose que pour son travail.» Cette autre chose, que pouvait-elle être, sinon la fécondité, la productivité, la coopération de l'instrument, le sol? C'est donc la _rente du sol_ qui fut flétrie, selon les époques, des noms de monopole nécessaire, privilége, illégitimité, vol.
Il faut le dire: la théorie a rencontré sur son chemin un fait qui a dû contribuer puissamment à l'égarer. Peu de terres, en Europe, ont échappé à la conquête et à tous les abus qu'elle entraîne. La science a pu confondre la manière dont la Propriété foncière a été acquise violemment avec la manière dont elle se forme naturellement.
Mais il ne faut pas imaginer que la fausse définition du mot _valeur_ se soit bornée à ébranler la Propriété foncière. C'est une terrible et infatigable puissance que la logique, qu'elle parte d'un bon ou d'un mauvais principe! Comme la terre, a-t-on dit, fait concourir à la production de la valeur la lumière, la chaleur, l'électricité, la vie végétale, etc., de même le capital ne fait-il pas concourir à la production de la valeur le vent, l'élasticité, la gravitation? Il y a donc des hommes, outre les agriculteurs, qui se font payer aussi l'intervention des agents naturels. Cette rémunération leur arrive par l'intérêt du capital, comme aux propriétaires fonciers par la rente du sol. Guerre donc à l'Intérêt comme à la Rente!
Voici donc la gradation des coups qu'a subis la Propriété, au nom de ce principe faux selon moi, vrai selon les économistes et les égalitaires, à savoir: _les agents naturels ont ou créent de la valeur_.--Car, il faut bien le remarquer, c'est une prémisse sur laquelle toutes les écoles sont d'accord. Leur dissidence consiste uniquement dans la timidité ou la hardiesse des déductions.
Les Économistes ont dit: _la propriété_ (du sol) _est un privilége_; mais il est nécessaire, il faut le maintenir.
Les Socialistes: _la propriété_ (du sol) _est un privilége_; mais il est nécessaire, il faut le maintenir--en lui demandant une compensation, le droit au travail.
Les Communistes et les Égalitaires: _la propriété_ (en général) _est un privilége_, il faut la détruire.
Et moi, je crie à tue-tête: LA PROPRIÉTÉ N'EST PAS UN PRIVILÉGE. Votre commune prémisse est fausse, donc vos trois conclusions, quoique diverses, sont fausses. LA PROPRIÉTÉ N'EST PAS UN PRIVILÉGE, donc il ne faut ni la tolérer par grâce, ni lui demander une compensation, ni la détruire.
* * * * *
Passons brièvement en revue les opinions émises sur ce grave sujet par les diverses écoles.
On sait que les économistes anglais ont posé ce principe sur lequel ils semblent unanimes: _la valeur vient du travail_. Qu'ils s'accordent entre eux, c'est possible; mais s'accordent-ils avec eux-mêmes? C'est là ce qui eût été désirable, et le lecteur va en juger. Il verra s'ils ne confondent pas toujours et partout l'Utilité gratuite, non rémunérable, sans valeur, avec l'Utilité onéreuse, seule due au travail, seule, d'après eux-mêmes, pourvue de valeur.
AD. SMITH. «Dans la culture de la terre, la nature travaille conjointement avec l'homme, et, _quoique le travail de la nature ne coûte aucune dépense_, ce qu'il produit _n'en a pas moins sa_ VALEUR, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers.»
Voici donc la nature produisant de la Valeur. Il faut bien que l'acheteur du blé la paye, quoiqu'elle n'ait rien coûté à personne, pas même du travail. Qui donc ose se présenter pour recevoir cette prétendue _valeur_? À la place de ce mot, mettez le mot _utilité_, et tout s'éclaircit, et la Propriété est justifiée, et la justice est satisfaite.
«On peut considérer la rente comme le produit de _cette puissance de la nature_ dont le propriétaire prête la jouissance au fermier... Elle est (la rente!) _l'oeuvre de la nature_, qui reste après qu'on a déduit ou compensé _tout ce qu'on peut regarder comme l'oeuvre de l'homme_. C'est rarement moins du quart et souvent plus du tiers du produit total. Jamais une quantité égale de travail humain, employé dans les manufactures, ne saurait opérer une aussi grande reproduction. Dans celles-ci, la nature ne fait rien, c'est l'homme qui fait tout.»
Peut-on accumuler en moins de mots plus d'erreurs dangereuses? Ainsi le quart ou le tiers de la _valeur_ des subsistances est dû à l'_exclusive_ puissance de la nature. Et cependant le propriétaire se fait payer par le fermier, et le fermier par le prolétaire, cette prétendue valeur qui reste après que l'_oeuvre de l'homme_ est rémunérée. Et c'est sur cette base que vous voulez asseoir la Propriété! Que faites-vous d'ailleurs de l'axiome: _Toute valeur vient du travail_?
Puis voici la nature qui _ne fait rien_ dans les fabriques! Quoi! la gravitation, l'élasticité des gaz, la force des animaux n'aident pas le manufacturier! Ces forces agissent dans les fabriques exactement comme dans les champs, elles produisent gratuitement, non de la valeur, mais de l'utilité. Sans quoi la propriété des capitaux ne serait pas plus à l'abri que celle du sol des inductions communistes.
BUCHANAN. Ce commentateur, adoptant la théorie du maître sur la Rente, poussé par la logique, le blâme de l'avoir jugée avantageuse.
«Smith, en regardant la portion de la production territoriale qui représente le _profit du fonds de terre_ (quelle langue!) comme _avantageuse_ à la société, n'a pas réfléchi que la Rente n'est que l'effet de la cherté, et que ce que le propriétaire gagne de cette manière, il ne le gagne qu'_aux dépens_ du consommateur. La société ne gagne rien par la reproduction du profit des terres. C'est une classe qui profite aux dépens des autres.»
On voit apparaître ici la déduction logique: la rente est une injustice.
RICARDO. «La rente est cette portion du produit de la terre _que l'on paye_ au propriétaire pour avoir le droit d'exploiter _les facultés productives et impérissables du sol_.»
Et, afin qu'on ne s'y trompe pas, l'auteur ajoute:
«On confond souvent la rente avec l'intérêt et le profit du capital... Il est évident qu'une portion de la rente représente l'intérêt du capital consacré à amender le terrain, à ériger les constructions nécessaires, etc., _le reste est payé pour exploiter les propriétés naturelles et indestructibles du sol_.--C'est pourquoi, quand je parlerai de _rente_, dans la suite de cet ouvrage, je ne désignerai sous ce nom que ce que le fermier paye au propriétaire pour le droit d'exploiter les _facultés primitives et indestructibles du sol_.
MACCULLOCH. «Ce qu'on nomme proprement la Rente, c'est la somme payée _pour l'usage des forces naturelles et de la puissance inhérente au sol_. Elle est entièrement distincte de la somme payée à raison des constructions, clôtures, routes, et autres améliorations foncières. _La rente est donc toujours un monopole._»
SCROPE. «La valeur de la terre et la faculté d'en tirer une Rente sont dues à deux circonstances: 1º à l'appropriation de ses _puissances naturelles_; 2º au travail appliqué à son amélioration.»
La conséquence ne s'est pas fait longtemps attendre:
«Sous le premier rapport, _la rente est un monopole_. C'est une restriction à l'usufruit des dons que le Créateur a faits aux hommes pour la satisfaction de leurs besoins. Cette restriction _n'est juste qu'autant qu'elle est nécessaire_ pour le bien commun.»
Quelle ne doit pas être la perplexité des bonnes âmes qui se refusent à admettre que rien soit nécessaire qui ne soit juste!
Enfin Scrope termine par ces mots:
«Quand elle dépasse ce point, il la faut modifier en vertu du principe qui la fit établir.»
Il est impossible que le lecteur n'aperçoive pas que ces auteurs nous ont menés à la négation de la Propriété, et nous y ont menés très-logiquement en partant de ce point: le propriétaire se fait payer les dons de Dieu. Voici que le fermage est une injustice que la Loi a établie sous l'empire de la nécessité, qu'elle peut modifier ou détruire sous l'empire d'une autre nécessité. Les Communistes n'ont jamais dit autre chose.
SENIOR. «Les instruments de la production sont le travail et les agents naturels. Les agents naturels ayant été appropriés, les propriétaires _s'en font payer l'usage_, sous forme de Rente, qui n'est la récompense d'aucun sacrifice quelconque, et est reçue par ceux qui n'ont ni travaillé ni fait des avances, mais qui se bornent à tendre la main pour recevoir les offrandes de la communauté.»
Après avoir porté ce rude coup à la propriété, Senior explique qu'une partie de la Rente répond à l'intérêt du capital, puis il ajoute:
«Le surplus est prélevé par le _propriétaire des agents naturels_, et forme sa récompense, _non pour avoir travaillé ou épargné_, mais simplement pour n'avoir pas gardé quand il pouvait garder, pour avoir permis que les dons de la nature fussent acceptés.»
On le voit, c'est toujours la même théorie. On suppose que le propriétaire s'interpose entre la bouche qui a faim et l'aliment que Dieu lui avait destiné, sous la condition du travail. Le propriétaire, qui a concouru à la production, se fait payer pour ce travail, ce qui est juste, et il se fait payer une seconde fois pour le travail de la nature, pour l'usage des forces productives, des puissances indestructibles du sol, ce qui est inique.
Cette théorie, développée par les économistes anglais, Mill, Malthus, etc., on la voit avec peine prévaloir aussi sur le continent.
«Quand un franc de semence, dit SCIALOJA, donne cent francs de blé, cette augmentation de _valeur_ est due, en grande partie, à la terre.»
C'est confondre l'Utilité et la valeur. Autant vaudrait dire: Quand l'eau, qui ne coûtait qu'un sou à dix pas de la source, coûte dix sous à cent pas, cette augmentation de valeur est due en partie à l'intervention de la nature.
FLOREZ ESTRADA. «La rente est cette partie du produit agricole qui reste _après que tous les frais de la production ont été couverts_.»
Donc le propriétaire reçoit quelque chose pour rien.
Les économistes anglais commencent tous par poser ce principe: _La valeur vient du travail_. Ce n'est donc que par une inconséquence qu'ils attribuent ensuite _de la valeur aux puissances du sol_.
Les économistes français, en général, voient la valeur dans l'utilité; mais, confondant l'utilité gratuite avec l'utilité onéreuse, ils ne portent pas à la Propriété de moins rudes coups.
J.-B. SAY. «La terre n'est pas le seul agent de la nature qui soit productif; mais c'est le seul, ou à peu près, que l'homme ait pu s'approprier. L'eau de mer, des rivières, par la faculté qu'elle a de mettre en mouvement nos machines, de nourrir des poissons, de porter nos bateaux, a bien aussi un pouvoir productif. Le vent, et jusqu'à la chaleur du soleil, travaillent pour nous; mais _heureusement_, personne n'a pu dire: Le vent et le soleil m'appartiennent, et le service qu'ils rendent doit m'être payé.»
Say semble déplorer ici que quelqu'un ait pu dire: La terre m'appartient, et le service qu'elle rend doit m'être payé.--_Heureusement_, dirai-je, il n'est pas plus au pouvoir du propriétaire de se faire payer les services du sol que ceux du vent et du soleil.
«La terre est un atelier chimique admirable, où se combinent et s'élaborent une foule de matériaux et d'éléments qui en sortent sous la forme de froment, de fruits, de lin, etc. La nature a fait présent _gratuitement_ à l'homme de ce vaste atelier, divisé en une foule de compartiments propres à diverses productions. Mais certains hommes, entre tous, s'en sont emparés, et ont dit: À moi ce compartiment, à moi cet autre; ce qui en sortira sera ma propriété exclusive. Et, chose étonnante! ce _privilége usurpé_, loin d'avoir été funeste à la communauté, s'est trouvé lui être avantageux.»
Oui, sans doute, cet arrangement lui a été avantageux; mais pourquoi? parce qu'il n'est ni _privilégié_ ni _usurpé_; parce que celui qui a dit: «À moi ce compartiment,» n'a pas pu ajouter: «Ce qui en sortira sera ma propriété exclusive;» mais bien: Ce qui en sortira sera la propriété exclusive de quiconque voudra l'acheter, en me restituant simplement la peine que j'aurai prise, celle que je lui aurai épargnée; la collaboration de la nature, gratuite pour moi, le sera aussi pour lui.
Say, qu'on le remarque bien, distingue, dans la valeur du blé, la part de la Propriété, la part du Capital et la part du Travail. Il se donne beaucoup de peine, à bonne intention, pour justifier cette première part de rémunération qui revient au propriétaire, et qui n'est la récompense d'aucun travail antérieur ou actuel. Mais il n'y parvient pas, car, comme Scrope, il se rabat sur la dernière et la moins satisfaisante des ressources: _la nécessité_.
«S'il est impossible que la production ait lieu non-seulement sans fonds de terre et sans capitaux, mais sans que ces moyens de production soient des _propriétés_, ne peut-on pas dire que leurs propriétaires exercent une fonction productive, puisque, sans elle, la production n'aurait pas lieu? fonction commode, à la vérité, mais qui, cependant, dans l'état actuel de nos sociétés, a exigé une accumulation, fruit d'une production ou d'une épargne, etc.»
La confusion saute aux yeux. Ce qui a exigé une accumulation, c'est le rôle du propriétaire, en tant que capitaliste, et celui-là n'est pas contesté ni en question. Mais ce qui est commode, c'est le rôle du propriétaire, en tant que propriétaire, en tant que se faisant payer les dons de Dieu. C'est ce rôle-là qu'il fallait justifier, et il n'y a là ni accumulation ni épargne à alléguer.
«Si donc les propriétés territoriales et capitales (pourquoi assimiler ce qui est différent?) sont le fruit d'une production, je suis fondé à représenter ces propriétés comme des machines travaillantes, productives, dont les auteurs, en se croisant les bras, tireraient un loyer.»
Toujours même confusion. Celui qui a fait une machine a une propriété _capitale_, dont il tire un loyer légitime, parce qu'il se fait payer, non le travail de la machine, mais le travail qu'il a exécuté lui-même pour la faire. Mais le _sol_, propriété _territoriale_, n'est pas _le fruit d'une production humaine_. À quel titre se fait-on payer pour sa coopération? L'auteur a accolé ici deux propriétés de natures diverses pour induire l'esprit à innocenter l'une par les motifs qui innocentent l'autre.
BLANQUI. «Le cultivateur, qui laboure, fume, ensemence et moissonne son champ, fournit un travail sans lequel il ne saurait rien recueillir. Mais l'action de la terre qui fait fermenter la semence, et celle du soleil qui conduit la plante à sa maturité, sont indépendantes de ce travail et concourent à la formation _des valeurs_ que représente la récolte... Smith et plusieurs économistes ont prétendu que le travail de l'homme était l'unique source des valeurs. Non, certes, l'industrie du laboureur n'est pas l'unique source de _la valeur_ d'un sac de blé, ni d'un boisseau de pommes de terre. Jamais son talent n'ira jusqu'à créer le phénomène de la germination, pas plus que la patience des alchimistes n'a découvert le secret de faire de l'or. Cela est évident.»
Il n'est pas possible de faire une confusion plus complète, d'abord entre l'utilité et la valeur, ensuite entre l'utilité gratuite et l'utilité onéreuse.
JOSEPH GARNIER. «La rente du propriétaire diffère essentiellement des rétributions payées à l'ouvrier pour son travail, ou à l'entrepreneur pour le profit des avances par lui faites, en ce que ces deux genres de rétribution sont l'indemnité, l'un d'une peine, l'autre d'une privation et d'un risque auquel on s'est soumis, au lieu que la Rente est reçue par le propriétaire plus _gratuitement_ et _en vertu seulement d'une convention légale_ qui reconnaît et maintient à certains individus le droit de propriété foncière.» (_Éléments de l'économie politique_, 2e édit., p. 293.)
En d'autres termes, l'ouvrier et l'entrepreneur sont payés, de par l'équité, pour des services qu'ils rendent; le propriétaire est payé, de par la loi, pour des services qu'il ne rend pas.
«Les plus hardis novateurs ne font autre chose que proposer le remplacement de la propriété individuelle par la propriété collective... _Ils ont bien, ce nous semble, raison en droit humain_; mais ils auront tort pratiquement tant qu'ils n'auront pas su montrer les avantages d'un meilleur système économique... (_Ibid._, pag. 377 et 378.)
«Mais longtemps encore, _en avouant que la propriété est un privilége, un monopole_, on ajoutera que c'est un monopole utile, naturel...
«En résumé, on semble admettre, en économie politique (hélas! oui, et voilà le mal), que la propriété ne découle pas du droit divin, du droit domanial ou de tout autre droit spéculatif, mais bien de son utilité. _Ce n'est qu'un monopole toléré dans l'intérêt de tous_, etc.»