Part 9
On dit: Le plus avantageux de tous les commerces est celui où l'on donne des objets fabriqués en échange de matières premières. Car ces matières premières sont un aliment pour le _travail national_.
Et de là on conclut:
Que la meilleure loi de douanes serait celle qui donnerait le plus de facilités possible à l'entrée des _matières premières_, et qui opposerait le plus d'obstacles aux objets qui ont reçu leur première façon.
Il n'y a pas, en économie politique, de sophisme plus répandu que celui-là. Il défraye non-seulement l'école protectioniste, mais encore et surtout l'école prétendue libérale; et c'est là une circonstance fâcheuse, car ce qu'il y a de pire, pour une bonne cause, ce n'est pas d'être bien attaquée, mais d'être mal défendue.
La liberté commerciale aura probablement le sort de toutes les libertés; elle ne s'introduira dans nos lois qu'après avoir pris possession de nos esprits. Mais s'il est vrai qu'une réforme doive être généralement comprise pour être solidement établie, il s'ensuit que rien ne la peut retarder comme ce qui égare l'opinion; et quoi de plus propre à l'égarer que les écrits qui réclament la liberté en s'appuyant sur les doctrines du monopole?
Il y a quelques années, trois grandes villes de France, Lyon, Bordeaux et le Havre, firent une levée de boucliers contre le régime restrictif. Le pays, l'Europe entière s'émurent en voyant se dresser ce qu'ils prirent pour le drapeau de la liberté.--Hélas! c'était encore le drapeau du monopole! d'un monopole un peu plus mesquin et beaucoup plus absurde que celui qu'on semblait vouloir renverser.--Grâce au _sophisme_ que je vais essayer de dévoiler, les pétitionnaires ne firent que reproduire, en y ajoutant une inconséquence de plus, la doctrine de la _protection au travail national_.
Qu'est-ce, en effet, que le régime prohibitif? Écoutons M. de Saint-Cricq.
«Le travail constitue la richesse d'un peuple, parce que seul il crée les choses matérielles que réclament nos besoins, et que l'aisance universelle consiste dans l'abondance de ces choses.»--Voilà le principe.
«Mais il faut que cette abondance soit le produit du _travail national_. Si elle était le produit du travail étranger, le travail national s'arrêterait promptement.»--Voilà l'erreur. (_Voir le sophisme précédent._)
«Que doit donc faire un pays agricole et manufacturier? Réserver son marché aux produits de son sol et de son industrie.»--Voilà le but.
«Et pour cela, restreindre par des droits et prohiber au besoin les produits du sol et de l'industrie des autres peuples.»--Voilà le moyen.
Rapprochons de ce système celui de la pétition de Bordeaux.
Elle divisait les marchandises en trois classes.
«La première renferme des objets d'alimentation et des _matières premières, vierges de tout travail humain_. _En principe, une sage économie exigerait que cette classe ne fût pas imposée._»--Ici point de travail, point de protection.
«La seconde est composée d'objets qui ont reçu une _préparation_. Cette préparation permet _qu'on la charge de quelques droits_.»--Ici la protection commence parce que, selon les pétitionnaires, commence le _travail national_.
«La troisième comprend des objets perfectionnés, qui ne peuvent nullement servir au travail national; nous la considérons comme la plus imposable.»--Ici, le travail, et la protection avec lui, arrivent à leur maximum.
On le voit, les pétitionnaires professaient que le travail étranger nuit au travail national, c'est l'_erreur_ du régime prohibitif.
Ils demandaient que le marché français fût réservé au _travail_ français; c'est le _but_ du régime prohibitif.
Ils réclamaient que le travail étranger fût soumis à des restrictions et à des taxes.--C'est le _moyen_ du régime prohibitif.
Quelle différence est-il donc possible de découvrir entre les pétitionnaires bordelais et le coryphée de la restriction?--Une seule: l'extension plus ou moins grande à donner au mot _travail_.
M. de Saint-Cricq l'étend à tout.--Aussi, veut-il tout _protéger_.
«Le travail constitue _toute_ la richesse d'un peuple, dit-il: protéger l'industrie agricole, _toute_ l'industrie agricole; l'industrie manufacturière, _toute_ l'industrie manufacturière, c'est le cri qui retentira toujours dans cette chambre.»
Les pétitionnaires ne voient de travail que celui des fabricants: aussi n'admettent-ils que celui-là aux faveurs de la protection.
«Les matières premières sont _vierges de tout travail humain_. En principe on ne devrait pas les imposer. Les objets fabriqués ne peuvent plus servir au travail national; nous les considérons comme les plus imposables.»
Il ne s'agit point ici d'examiner si la protection au travail national est raisonnable. M. de Saint-Cricq et les Bordelais s'accordent sur ce point, et nous, comme on l'a vu dans les chapitres précédents, nous différons à cet égard des uns et des autres.
La question est de savoir qui, de M. de Saint-Cricq ou des Bordelais, donne au mot _travail_ sa juste acception.
Or, sur ce terrain, il faut le dire, M. de Saint-Cricq a mille fois raison, car voici le dialogue qui pourrait s'établir entre eux.
M. DE SAINT-CRICQ.--Vous convenez que le travail national doit être protégé. Vous convenez qu'aucun travail étranger ne peut s'introduire sur notre marché sans y détruire une quantité égale de notre travail national. Seulement vous prétendez qu'il y a une foule de marchandises pourvues de _valeur_, puisqu'elles se vendent, et qui sont cependant _vierges de tout travail humain_. Et vous nommez, entre autres choses, les blés, farines, viandes, bestiaux, lard, sel, fer, cuivre, plomb, houille, laines, peaux, semences, etc.
Si vous me prouvez que la _valeur_ de ces choses n'est pas due au travail, je conviendrai qu'il est inutile de les protéger.
Mais aussi, si je vous démontre qu'il y a autant de travail dans cent francs de laine que dans 100 francs de tissus, vous devrez avouer que la protection est due à l'une comme à l'autre.
Or, pourquoi ce sac de laine _vaut_-il 100 francs? N'est-ce point parce que c'est son prix de revient? et le prix de revient est-il autre chose que ce qu'il a fallu distribuer en gages, salaires, main-d'oeuvre, intérêts, à tous les travailleurs et capitalistes qui ont concouru à la production de l'objet?
LES PÉTITIONNAIRES.--Il est vrai que, pour la laine, vous pourriez avoir raison. Mais un sac de blé, un lingot de fer, un quintal de houille, sont-ils le produit du travail? N'est-ce point la nature qui les _crée_?
M. DE SAINT-CRICQ.--Sans doute, la nature crée les éléments de toutes ces choses, mais c'est le travail qui en produit la _valeur_. J'ai eu tort moi-même de dire que le travail _crée_ les objets matériels, et cette locution vicieuse m'a conduit à bien d'autres erreurs.--Il n'appartient pas à l'homme de _créer_ et de faire quelque chose de rien, pas plus au fabricant qu'au cultivateur; si par _production_ on entendait _création_, tous nos travaux seraient improductifs, et les vôtres, messieurs les négociants, plus que tous les autres, excepté peut-être les miens.
L'agriculteur n'a donc pas la prétention d'avoir _créé_ le blé, mais il a celle d'en avoir créé la _valeur_, je veux dire, d'avoir, par son travail, celui de ses domestiques, de ses bouviers, de ses moissonneurs, transformé en blé des substances qui n'y ressemblaient nullement. Que fait de plus le meunier qui le convertit en farine, le boulanger qui le façonne en pain?
Pour que l'homme puisse se vêtir en drap, une foule d'opérations sont nécessaires. Avant l'intervention de tout travail humain, les véritables _matières premières_ de ce produit sont l'air, l'eau, la chaleur, les gaz, la lumière, les sels qui doivent entrer dans sa composition. Voilà les _matières premières_ qui véritablement sont _vierges de tout travail humain_, puisqu'elles n'ont pas de _valeur_, et je ne songe pas à les protéger.--Mais un premier _travail_ convertit ces substances en fourrages, un second en laine, un troisième en fil, un quatrième en tissus, un cinquième en vêtements. Qui osera dire que tout, dans cette oeuvre, n'est pas _travail_, depuis le premier coup de charrue qui le commence jusqu'au dernier coup d'aiguille qui le termine?
Et parce que, pour plus de célérité et de perfection dans l'accomplissement de l'oeuvre définitive, qui est un vêtement, les travaux se sont répartis entre plusieurs classes d'industrieux, vous voulez, par une distinction arbitraire, que l'ordre de succession de ces travaux soit la raison unique de leur importance, en sorte que le premier ne mérite pas même le nom de travail, et que le dernier, travail par excellence, soit seul digne des faveurs de la protection?
LES PÉTITIONNAIRES.--Oui, nous commençons à voir que le blé, non plus que la laine, n'est pas tout à fait _vierge de travail humain_: mais au moins l'agriculteur n'a pas, comme le fabricant, tout exécuté par lui-même et ses ouvriers; la nature l'a aidé; et, s'il y a du travail, tout n'est pas travail dans le blé.
M. DE SAINT-CRICQ.--Mais tout est travail dans sa _valeur_. Je veux que la nature ait concouru à la formation matérielle du grain. Je veux même qu'il soit exclusivement son ouvrage; mais convenez que je l'ai contrainte par mon travail; et quand je vous vends du blé, remarquez bien ceci, ce n'est pas le _travail de la nature_ que je vous fais payer, mais _le mien_.
Et, à votre compte, les objets fabriqués ne seraient pas non plus des produits du travail. Le manufacturier ne se fait-il pas seconder aussi par la nature? Ne s'empare-t-il pas, à l'aide de la machine à vapeur, du poids de l'atmosphère, comme, à l'aide de la charrue, je m'empare de son humidité? A-t-il créé les lois de la gravitation, de la transmission des forces, de l'affinité?
LES PÉTITIONNAIRES.--Allons, va encore pour la laine, mais la houille est assurément l'ouvrage et l'ouvrage exclusif de la nature. Elle est bien _vierge de tout travail humain_.
M. DE SAINT-CRICQ.--Oui, la nature a fait la houille, mais _le travail en a fait la valeur_. La houille n'avait aucune _valeur_ pendant les millions d'années où elle était enfouie ignorée à cent pieds sous terre. Il a fallu l'y aller chercher: c'est un _travail_; il a fallu la transporter sur le marché: c'est un autre _travail_; et, encore une fois, le prix que vous la payez sur le marché n'est autre chose que la rémunération de ces travaux d'extraction et de transport[29].
[Note 29: Je ne mentionne pas explicitement cette partie de rémunération afférente à l'entrepreneur, au capitaliste, etc., par plusieurs motifs:
1º Parce que si l'on y regarde de près on verra que c'est toujours le remboursement d'avances ou le paiement de _travaux_ antérieurs; 2º parce que, sous le mot général _travail_, je comprends non-seulement le salaire de l'ouvrier, mais la rétribution légitime de toute coopération à l'oeuvre de la production; 3º enfin et surtout, parce que la production des objets fabriqués est, aussi bien que celle des matières premières, grevée d'intérêts et de rémunérations autres que celles du _travail manuel_, et que l'objection, futile en elle-même, s'appliquerait à la filature la plus ingénieuse, tout autant et plus qu'à l'agriculture la plus grossière.]
On voit que jusqu'ici tout l'avantage est du côté de M. de Saint-Cricq; que la _valeur_ des matières premières, comme celle des matières fabriquées, représente les frais de production, c'est-à-dire du _travail_; qu'il n'est pas possible de concevoir un objet pourvu de _valeur_, et qui soit _vierge de tout travail humain_; que la distinction que font les pétitionnaires est futile en théorie; que, comme base d'une inégale répartition de _faveurs_, elle serait inique en pratique, puisqu'il en résulterait que le tiers des Français, occupés aux manufactures, obtiendraient les douceurs du monopole, par la raison qu'ils produisent en _travaillant_, tandis que les deux autres tiers, à savoir la population agricole, seraient abandonnés à la concurrence, sous prétexte qu'ils produisent _sans travailler_.
On insistera, j'en suis sûr, et l'on dira qu'il y a plus d'avantage pour une nation à importer des matières dites _premières_, qu'elles soient ou non le produit du travail, et à exporter des objets fabriqués.
C'est là une opinion fort accréditée.
«Plus les matières premières sont abondantes, dit la pétition de Bordeaux, plus les manufactures se multiplient et prennent d'essor.»
«Les matières premières, dit-elle ailleurs, laissent une étendue sans limite à l'oeuvre des habitants des pays où elles sont importées.»
«Les matières premières, dit la pétition du Havre, étant les éléments du travail, il faut les soumettre _à un régime différent_ et les admettre _de suite_ au taux _le plus faible_.»
La même pétition veut que la protection des objets fabriqués soit réduite _non de suite_, mais dans un temps indéterminé; non au taux _le plus faible_, mais à 20 p. 100.
«Entre autres articles dont le bas prix et l'abondance sont une nécessité, dit la pétition de Lyon, les fabricants citent _toutes les matières premières_.»
Tout cela repose sur une illusion.
Nous avons vu que toute _valeur_ représente du travail. Or, il est très-vrai que le travail manufacturier décuple, centuple quelquefois la _valeur_ d'un produit brut, c'est-à-dire répand dix fois, cent fois plus de profits dans la nation. Dès lors on raisonne ainsi: La production d'un quintal de fer ne fait gagner que 15 francs aux travailleurs de toutes classes. La conversion de ce quintal de fer en ressorts de montres, élève leurs profits à 10,000 francs; et oserez-vous dire que la nation n'est pas plus intéressée à s'assurer pour 10,000 francs que pour 15 francs de travail?
On oublie que les échanges internationaux, pas plus que les échanges individuels, ne s'opèrent au poids ou à la mesure. On n'échange pas un quintal de fer brut contre un quintal de ressorts de montre, ni une livre de laine en suint contre une livre de laine en cachemire;--mais bien une certaine valeur d'une de ces choses _contre une valeur égale_ d'une autre. Or, troquer valeur égale contre valeur égale, c'est troquer travail égal contre travail égal. Il n'est donc pas vrai que la nation qui donne pour 100 francs de tissus ou de ressorts gagne plus que celle qui livre pour 100 francs de laine ou de fer.
Dans un pays où aucune loi ne peut être votée, aucune contribution établie qu'avec le consentement de ceux que cette loi doit régir ou que cet impôt doit frapper, on ne peut voler le public qu'en commençant par le tromper. Notre ignorance est la _matière première_ de toute extorsion qui s'exerce sur nous, et l'on peut être assuré d'avance que tout _sophisme_ est l'avant-coureur d'une spoliation.--Bon public, quand tu vois un sophisme dans une pétition, mets la main sur ta poche, car c'est certainement là que l'on vise.
Voyons donc quelle est la pensée secrète que messieurs les armateurs de Bordeaux et du Havre et messieurs les manufacturiers de Lyon enveloppent dans cette distinction entre les produits agricoles et les objets manufacturés?
«C'est principalement dans cette première classe (celle qui comprend les matières premières, _vierges de tout travail humain_) que se trouve, disent les pétitionnaires de Bordeaux, le _principal aliment de notre marine marchande_... En principe, une sage économie exigerait que cette classe ne fût pas imposée... La seconde (objets qui ont reçu une préparation), on peut la _charger_. La troisième (objets auxquels le travail n'a plus rien à faire), nous la considérons comme _la plus imposable_.»
«Considérant, disent les pétitionnaires du Havre, qu'il est indispensable de réduire _de suite_ au taux _le plus bas_ les matières premières, afin que l'industrie puisse successivement mettre en oeuvre les _forces navales_ qui lui fourniront ses premiers et indispensables moyens de travail...»
Les manufacturiers ne pouvaient pas demeurer en reste de politesse envers les armateurs. Aussi, la pétition de Lyon demande-t-elle la libre introduction des matières premières, «pour prouver, y est-il dit, que les intérêts des villes manufacturières ne sont pas toujours opposés à ceux des villes maritimes.»
Non; mais il faut dire que les uns et les autres, entendus comme font les pétitionnaires, sont terriblement opposés aux intérêts des campagnes, de l'agriculture et des consommateurs.
Voilà donc, messieurs, où vous vouliez en venir! Voilà le but de vos subtiles distinctions économiques! Vous voulez que la loi s'oppose à ce que les produits _achevés_ traversent l'Océan, afin que le transport beaucoup plus coûteux des matières brutes, sales, chargées de résidus, offre plus d'aliment à votre marine marchande, et mette plus largement en oeuvre vos _forces navales_. C'est là ce que vous appelez une _sage économie_.
Eh! que ne demandez-vous aussi qu'on fasse venir les sapins de Russie avec leurs branches, leur écorce et leurs racines; l'or du Mexique à l'état de minerai; et les cuirs de Buénos-Ayres encore attachés aux ossements de cadavres infects?
Bientôt, je m'y attends, les actionnaires des chemins de fer, pour peu qu'ils soient en majorité dans les chambres, feront une loi qui défende de fabriquer à Cognac l'eau-de-vie qui se consomme à Paris. Ordonner législativement le transport de dix pièces de vin pour une pièce d'eau-de-vie, ne serait-ce pas à la fois fournir à l'industrie parisienne l'_indispensable aliment de son travail_, et mettre en oeuvre les forces des locomotives?
Jusques à quand fermera-t-on les yeux sur cette vérité si simple?
L'industrie, les forces navales, le travail ont pour but le bien général, le bien public; créer des industries inutiles, favoriser des transports superflus, alimenter un travail surnuméraire, non pour le bien du public, mais aux dépens du public, c'est réaliser une véritable pétition de principe. Ce n'est pas le travail qui est en soi-même une chose désirable, c'est la consommation: tout travail sans résultat est une perte. Payer des marins pour porter à travers les mers d'inutiles résidus, c'est comme les payer pour faire ricocher des cailloux sur la surface de l'eau. Ainsi nous arrivons à ce résultat, que tous les _sophismes économiques_, malgré leur infinie variété, ont cela de commun qu'ils confondent le _moyen_ avec le _but_, et développent l'un aux dépens de l'autre[30].
[Note 30: Voy., au premier volume, l'opuscule de 1834, intitulé: _Réflexions sur les Pétitions_ de Bordeaux, le Havre, etc.
(_Note de l'éditeur._)]
XXII.--MÉTAPHORES.
Quelquefois le sophisme se dilate, pénètre tout le tissu d'une longue et lourde théorie. Plus souvent il se comprime, il se resserre, il se fait principe, et se cache tout entier dans un mot.
Dieu nous garde, disait Paul-Louis, du malin et de la métaphore! Et, en effet, il serait difficile de dire lequel des deux verse le plus de maux sur notre planète.--C'est le démon, dites-vous; il nous met à tous, tant que nous sommes, l'esprit de spoliation dans le coeur. Oui, mais il laisse entière la répression des abus par la résistance de ceux qui en souffrent. C'est le _sophisme_ qui paralyse cette résistance. L'épée que la _malice_ met aux mains des assaillants serait impuissante si le _sophisme_ ne brisait pas le bouclier aux bras des assaillis; et c'est avec raison que Malebranche a inscrit sur le frontispice de son livre cette sentence: _L'erreur est la cause de la misère des hommes_.
Et voyez ce qui se passe. Des ambitieux hypocrites auront un intérêt sinistre, comme, par exemple, à semer dans le public le germe des haines nationales. Ce germe funeste pourra se développer, amener une conflagration générale, arrêter la civilisation, répandre des torrents de sang, attirer sur le pays le plus terrible des fléaux, l'_invasion_. En tous cas, et d'avance, ces sentiments haineux nous abaissent dans l'opinion des peuples et réduisent les Français qui ont conservé quelque amour de la justice à rougir de leur patrie. Certes ce sont là de grands maux; et pour que le public se garantît contre les menées de ceux qui veulent lui faire courir de telles chances, il suffirait qu'il en eût la claire vue. Comment parvient-on à la lui dérober? Par la _métaphore_. On altère, on force, on déprave le sens de trois ou quatre mots, et tout est dit.
Tel est le mot _invasion_ lui-même.
Un maître de forges français dit: Préservons-nous de l'_invasion_ des fers anglais. Un landlord anglais s'écrie: Repoussons l'_invasion_ des blés français!--Et ils proposent d'élever des barrières entre les deux peuples.--Les barrières constituent l'isolement, l'isolement conduit à la haine, la haine à la guerre, la guerre à l'_invasion_.--Qu'importe? disent les deux _sophistes_; ne vaut-il pas mieux s'exposer à une _invasion_ éventuelle que d'accepter une _invasion_ certaine?--Et les peuples de croire, et les barrières de persister.
Et pourtant quelle analogie y a-t-il entre un échange et une _invasion_? Quelle similitude est-il possible d'établir entre un vaisseau de guerre qui vient vomir sur nos villes le fer, le feu et la dévastation,--et un navire marchand qui vient nous offrir de troquer librement, volontairement, des produits contre des produits?
J'en dirai autant du mot _inondation_. Ce mot se prend ordinairement en mauvaise part, parce qu'il est assez dans les habitudes des inondations de ravager les champs et les moissons.--Si, pourtant, elles laissaient sur le sol une valeur supérieure à celle qu'elles lui enlèvent, comme font les inondations du Nil, il faudrait, à l'exemple des Égyptiens, les bénir, les déifier.--Eh bien! avant de déclamer contre les _inondations_ des produits étrangers, avant de leur opposer de gênants et coûteux obstacles, se demande-t-on si ce sont là des inondations qui ravagent ou de celles qui fertilisent?--Que penserions-nous de Méhémet-Ali, si, au lieu d'élever à gros frais des barrages à travers le Nil, pour étendre le domaine de ses _inondations_, il dépensait ses piastres à lui creuser un lit plus profond, afin que l'Égypte ne fût pas souillée par ce limon _étranger_ descendu des montagnes de la Lune? Nous exhibons précisément ce degré de sagesse et de raison, quand nous voulons, à grand renfort de millions, préserver notre pays.....--De quoi?--Des bienfaits dont la nature a doté d'autres climats.
Parmi les _métaphores_ qui recèlent toute une funeste théorie, il n'en est pas de plus usitée que celle que présentent les mots _tribut_, _tributaire_.
Ces mots sont devenus si usuels, qu'on en fait les synonymes d'_achat_, _acheteur_, et l'on se sert indifféremment des uns ou des autres.
Cependant il y a aussi loin d'un _tribut_ à un _achat_ que d'un _vol_ à un _échange_, et j'aimerais autant entendre dire: Cartouche a enfoncé mon coffre-fort et il y a _acheté_ mille écus, que d'ouïr répéter à nos honorables députés: Nous avons payé à l'Allemagne le _tribut_ de mille chevaux qu'elle nous a vendus.
Car ce qui fait que l'action de Cartouche n'est pas un _achat_, c'est qu'il n'a pas mis, et de mon consentement, dans mon coffre-fort, une valeur équivalente à celle qu'il a prise.
Et ce qui fait que l'octroi de 500,000 francs que nous avons fait à l'Allemagne n'est pas un _tribut_, c'est justement qu'elle ne les a pas reçus à titre gratuit, mais bien en nous livrant en échange mille chevaux que nous-mêmes avons jugé valoir nos 500,000 francs.
Faut-il donc relever sérieusement de tels abus de langage? Pourquoi pas, puisque c'est très sérieusement qu'on les étale dans les journaux et dans les livres.
Et qu'on n'imagine pas qu'ils échappent à quelques écrivains ignorant jusqu'à leur langue! Pour un qui s'en abstient, je vous en citerai dix qui se les permettent, et des plus huppés encore, les d'Argout, les Dupin, les Villèle, les pairs, les députés, les ministres, c'est-à-dire les hommes dont les paroles sont des lois, et dont les sophismes les plus choquants servent de base à l'administration du pays.