Part 32
Le _droit du travail_, c'est la liberté, c'est la propriété. L'artisan est propriétaire de son oeuvre, de ses services ou du prix qu'il en a retiré, aussi bien que le propriétaire du sol. Tant que, en vertu de ce droit, il peut les échanger sur toute la surface du globe contre des produits agricoles, il maintient _forcément_ le propriétaire foncier dans cette position d'_égalité_ que j'ai précédemment décrite, où _les services s'échangent contre des services_, sans que la possession du sol confère par elle-même, pas plus que la possession d'une machine à vapeur ou du plus simple outil, un avantage indépendant du travail.
Mais si, usurpant la puissance législative, les propriétaires défendent aux prolétaires de travailler pour le dehors contre de la subsistance, alors l'équilibre des services est rompu. Par respect pour l'exactitude scientifique, je ne dirai pas que par là ils élèvent artificiellement la _valeur du sol ou des agents_ naturels; mais je dirai qu'ils élèvent artificiellement la _valeur de leurs services_. Avec _moins_ de travail ils paient _plus_ de travail. Ils oppriment. Ils font comme tous les monopoleurs brevetés; ils font comme les propriétaires de l'autre période qui prohibaient les défrichements; ils introduisent dans la société une cause d'inégalité et de misère; ils altèrent les notions de justice et de propriété; ils creusent sous leurs pas un abîme[96].
[Note 96: Sur la propriété foncière, voy. les chap. IX et XIII des _Harmonies économiques_, au tome VI.--Voy. aussi, au tome II, la seconde parabole du discours prononcé, le 29 septembre 1846, à la salle Montesquieu.
(_Note de l'éditeur._)]
Mais quel soulagement pourraient trouver les non-propriétaires dans la proclamation du _droit au travail_? En quoi ce droit nouveau accroîtrait-il les subsistances ou les travaux à distribuer aux masses? Est-ce que tous les capitaux ne sont pas consacrés à faire travailler? Est-ce qu'ils grossissent en passant par les coffres de l'État? Est-ce qu'en les ravissant au peuple par l'impôt, l'État ne ferme pas au moins autant de sources de travail d'un côté qu'il en ouvre de l'autre?
Et puis, en faveur de qui stipulez-vous ce droit? Selon la théorie qui vous l'a révélé, ce serait en faveur de quiconque n'a plus sa part d'usufruit de la terre brute. Mais les banquiers, négociants, manufacturiers, légistes, médecins, fonctionnaires, artistes, artisans ne sont pas propriétaires fonciers. Voulez-vous dire que les possesseurs du sol seront tenus d'assurer du travail à tous ces citoyens? Mais tous se créent des débouchés les uns aux autres. Entendez-vous seulement que les riches, propriétaires ou non-propriétaires du sol, doivent venir au secours des pauvres? Alors vous parlez d'_assistance_, et non d'un droit ayant sa source dans l'appropriation du sol.
En fait de droits, celui qu'il faut réclamer, parce qu'il est incontestable, rigoureux, sacré, c'est le _droit du travail_; c'est la liberté, c'est la propriété, non celle du sol seulement, mais celle des bras, de l'intelligence, des facultés, de la personnalité, propriété qui est violée si une classe peut interdire aux autres l'_échange libre des services_ au dehors comme au dedans. Tant que cette liberté existe, la propriété foncière n'est pas un privilége; elle n'est, comme toutes les autres, que la _propriété d'un travail_.
Il me reste à déduire quelques conséquences de cette doctrine.
Quatrième lettre.
Les physiocrates disaient: La terre seule est productive.
Certains économistes ont dit: Le travail seul est productif.
Quand on voit le laboureur courbé sur le sillon qu'il arrose de ses sueurs, on ne peut guère nier son concours à l'oeuvre de la production. D'un autre côté, la nature ne se repose pas. Et le rayon qui perce la nue, et la nue que chasse le vent, et le vent qui amène la pluie, et la pluie qui dissout les substances fertilisantes, et ces substances qui développent dans la jeune plante le mystère de la vie, toutes les puissances connues et inconnues de la nature préparent la moisson pendant que le laboureur cherche dans le sommeil une trêve à ses fatigues.
Il est donc impossible de ne pas le reconnaître: le Travail et la nature se combinent pour accomplir le phénomène de la production. L'_utilité_, qui est le fonds sur lequel vit le genre humain, résulte de cette coopération, et cela est aussi vrai de presque toutes les industries que de l'agriculture.
Mais, dans les échanges que les hommes accomplissent entre eux, il n'y a qu'une chose qui se compare et se puisse comparer, c'est le travail humain, c'est le service reçu et rendu. Ces services sont seuls commensurables entre eux; c'est donc eux seuls qui sont rémunérables, c'est en eux seuls que réside la Valeur, et il est très-exact de dire qu'en définitive l'homme n'est _propriétaire_ que de son oeuvre _propre_.
Quant à la portion d'utilité due au concours de la nature, quoique très-réelle, quoique immensément supérieure à tout ce que l'homme pourrait accomplir, elle est _gratuite_; elle se transmet de main en main par-dessus le marché; elle est sans Valeur proprement dite. Et qui pourrait apprécier, mesurer, déterminer la valeur des lois naturelles qui agissent, depuis le commencement du monde, pour produire un effet quand le travail les sollicite? à quoi les comparer? comment les _évaluer_? Si elles avaient une Valeur, elles figureraient sur nos comptes et nos inventaires; nous nous ferions rétribuer pour leur usage. Et comment y parviendrions-nous, puisqu'elles sont à la disposition de tous sous la même condition, celle du travail[97]?
[Note 97: Sur l'objection tirée d'un prétendu accaparement des agents naturels, voy., au tome V, la lettre XIVe de _Gratuité du crédit_, et, au tome VI, les deux dernières pages du chap. XIV.
(_Note de l'éditeur._)]
Ainsi, toute production utile est l'oeuvre de la nature qui agit gratuitement et du travail qui se rémunère.
Mais, pour arriver à la production d'une utilité donnée, ces deux contingents, _travail humain_, _forces naturelles_, ne sont pas dans des rapports fixes et immuables. Bien loin de là. Le progrès consiste à faire que la proportion du _concours naturel_ s'accroisse sans cesse et vienne diminuer d'autant, en s'y substituant, la proportion du _travail humain_. En d'autres termes, pour une quantité donnée d'utilité, la coopération gratuite de la _nature_ tend à remplacer de plus en plus la coopération onéreuse du _travail_. La partie _commune_ s'accroît aux dépens de la partie rémunérable et _appropriée_.
Si vous aviez à transporter un fardeau d'un quintal, de Paris à Lille, sans l'intervention d'aucune force naturelle, c'est-à-dire à dos d'homme, il vous faudrait un mois de fatigue; si, au lieu de prendre cette peine vous-même, vous la donniez à un autre, vous auriez à lui restituer une peine égale, sans quoi il ne la prendrait pas. Viennent le traîneau, puis la charrette, puis le chemin de fer; à chaque progrès, c'est une partie de l'oeuvre mise à la charge des forces naturelles, c'est une diminution de peine à prendre ou à rémunérer. Or, il est évident que toute rémunération anéantie est une conquête, non au profit de celui qui rend le service, mais de celui qui le reçoit, c'est-à-dire de l'humanité.
Avant l'invention de l'imprimerie, un scribe ne pouvait copier une Bible en moins d'un an, et c'était la mesure de la rémunération qu'il était en droit d'exiger. Aujourd'hui, on peut avoir une Bible pour 5 francs, ce qui ne répond guère qu'à une journée de travail. La force naturelle et _gratuite_ s'est donc substituée à la force rémunérable pour deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties sur trois cents; une partie représente le _service_ humain et reste _Propriété personnelle_; deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties représentent le _concours naturel_, ne se paient plus et sont par conséquent tombées dans le domaine de la gratuité et de la communauté.
Il n'y a pas un outil, un instrument, une machine qui n'ait eu pour résultat de diminuer le concours du travail humain, soit la Valeur du produit, soit encore ce qui fait le fondement de la Propriété.
Cette observation qui, j'en conviens, n'est que bien imparfaitement exposée ici, me semble devoir rallier sur un terrain commun, celui de la _Propriété_ et de la _Liberté_, les écoles qui se partagent aujourd'hui d'une manière si fâcheuse l'empire de l'opinion.
Toutes les écoles se résument en un axiome.
Axiome Économiste: Laissez faire, laissez passer.
Axiome Égalitaire: Mutualité des services.
Axiome Saint-Simonien: À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres.
Axiome Socialiste: Partage équitable entre le capital, le talent et le travail.
Axiome Communiste: Communauté des biens.
Je vais indiquer (car je ne puis faire ici autre chose) que la doctrine exposée dans les lignes précédentes satisfait à tous ces voeux.
ÉCONOMISTES. Il n'est guère nécessaire de prouver que les Économistes doivent accueillir une doctrine qui procède évidemment de _Smith_ et de _Say_, et ne fait que montrer une conséquence des lois générales qu'ils ont découvertes. _Laissez faire, laissez passer_, c'est ce que résume le mot _liberté_, et je demande s'il est possible de concevoir la notion de _propriété_ sans liberté. Suis-je propriétaire de mes oeuvres, de mes facultés, de mes bras, si je ne puis les employer à rendre des _services_ volontairement acceptés? Ne dois-je pas être _libre_ ou d'exercer mes forces isolément, ce qui entraîne la nécessité de l'échange, ou de les unir à celles de mes frères, ce qui est _association_ ou échange sous une autre forme?
Et si la liberté est gênée, n'est-ce pas la Propriété elle-même qui est atteinte? D'un autre côté, comment les _services_ réciproques auront-ils tous leur juste Valeur relative, s'ils ne s'échangent pas librement, si la loi défend au travail humain de se porter vers ceux qui sont les mieux rémunérés? La propriété, la justice, l'égalité, l'équilibre des services ne peuvent évidemment résulter que de la Liberté. C'est encore la Liberté qui fait tomber le concours des forces naturelles dans le domaine _commun_; car, tant qu'un privilége légal m'attribue l'exploitation exclusive d'une force naturelle, je me fais payer non-seulement pour mon travail, mais pour l'usage de cette force. Je sais combien il est de mode aujourd'hui de maudire la liberté. Le siècle semble avoir pris au sérieux l'ironique refrain de notre grand chansonnier:
Mon coeur en belle haine A pris la liberté. Fi de la liberté! À bas la liberté!
Pour moi, qui l'aimai toujours par instinct, je la défendrai toujours par raison.
ÉGALITAIRES. La _mutualité des services_ à laquelle ils aspirent est justement ce qui résulte du régime _propriétaire_.
En apparence, l'homme est propriétaire de la chose tout entière, de toute l'utilité que cette chose renferme. En réalité, il n'est propriétaire que de sa Valeur, de cette portion d'utilité communiquée par le travail, puisque, en la cédant, il ne peut se faire rémunérer que pour le _service_ qu'il rend. Le représentant des égalitaires condamnait ces jours-ci à la tribune la Propriété, restreignant ce mot à ce qu'il nomme les _usures_, l'usage du sol, de l'argent, des maisons, du crédit, etc. Mais ces _usures_ sont du travail et ne peuvent être que du travail. Recevoir un service implique l'obligation de le rendre. C'est en quoi consiste la _mutualité des services_. Quand je prête une chose que j'ai produite à la sueur de mon front, et dont je pourrais tirer parti, je rends un _service_ à l'emprunteur, lequel me doit aussi un _service_. Il ne m'en rendrait aucun s'il se bornait à me restituer la chose au bout de l'an. Pendant cet intervalle, il aurait profité de mon travail à mon détriment. Si je me faisais rémunérer pour autre chose que pour mon travail, l'objection des Égalitaires serait spécieuse. Mais il n'en est rien. Une fois donc qu'ils se seront assurés de la vérité de la théorie exposée dans ces articles, s'ils sont conséquents, ils se réuniront à nous pour raffermir la Propriété et réclamer ce qui la complète ou plutôt ce qui la constitue, la Liberté.
SAINT-SIMONIENS: _À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres._
C'est encore ce que réalise le régime propriétaire.
Nous nous rendons des services réciproques; mais ces services ne sont pas proportionnels à la durée ou à l'intensité du travail. Ils ne se mesurent pas au dynamomètre ou au chronomètre. Que j'aie pris une peine d'une heure ou d'un jour, peu importe à celui à qui j'offre mon service. Ce qu'il regarde, ce n'est pas la peine que je prends, mais celle que je lui épargne[98]. Pour économiser de la fatigue et du temps, je cherche à me faire aider par une _force naturelle_. Tant que nul, excepté moi, ne sait tirer parti de cette force, je rends aux autres, à temps égal, plus de services qu'ils ne s'en peuvent rendre eux-mêmes. Je suis bien rémunéré, je m'enrichis sans nuire à personne. La _force naturelle_ tourne à mon seul profit, ma capacité est récompensée: _À chacun selon sa capacité._ Mais bientôt mon secret se divulgue. L'imitation s'empare de mon procédé, la concurrence me force à réduire mes prétentions. Le prix du produit baisse jusqu'à ce que mon travail ne reçoive plus que la rémunération normale de tous les travaux analogues. La _force naturelle_ n'est pas perdue pour cela; elle m'échappe, mais elle est recueillie par l'humanité tout entière, qui désormais se procure une satisfaction égale avec un moindre travail. Quiconque exploite cette force pour son propre usage prend moins de peine qu'autrefois et, par suite, quiconque l'exploite pour autrui a droit à une moindre rémunération. S'il veut accroître son bien-être, il ne lui reste d'autre ressource que d'accroître son travail. _À chaque capacité selon ses oeuvres._ En définitive, il s'agit de _travailler mieux_ ou de _travailler plus_, ce qui est la traduction rigoureuse de l'axiome saint-simonien.
[Note 98: Sur _l'Effort épargné_, considéré comme l'élément le plus important de la valeur, voy. le chap. V du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
SOCIALISTES. _Partage équitable entre le talent, le capital et le travail._
L'équité dans le partage résulte de la loi: _les services s'échangent contre les services_, pourvu que ces échanges soient libres, c'est-à-dire pourvu que la Propriété soit reconnue et respectée.
Il est bien clair d'abord que celui qui a plus de _talent_ rend plus de _services_, à peine égale; d'où il suit qu'on lui alloue volontairement une plus grande rémunération.
Quant au Capital et au Travail, c'est un sujet sur lequel je regrette de ne pouvoir m'étendre ici, car il n'en est pas qui ait été présenté au public sous un jour plus faux et plus funeste.
On représente souvent le Capital comme un monstre dévorant, comme l'ennemi du Travail. On est parvenu ainsi à jeter une sorte d'antagonisme irrationnel entre deux puissances qui, au fond, sont de même origine, de même nature, concourent, s'entr'aident, et ne peuvent se passer l'une de l'autre. Quand je vois le Travail s'irriter contre le Capital, il me semble voir l'Inanition repousser les aliments.
Je définis le Capital ainsi: _Des matériaux, des instruments et des provisions_, dont l'usage est _gratuit_, ne l'oublions pas, en tant que la nature a concouru à les produire, et dont la Valeur seule, fruit du travail, se fait payer.
Pour exécuter une oeuvre utile, il faut des _matériaux_; pour peu qu'elle soit compliquée, il faut des _instruments_; pour peu qu'elle soit de longue haleine, il faut des _provisions_. Par exemple: pour qu'un chemin de fer soit entrepris, il faut que la société ait épargné assez de moyens d'existence pour faire vivre des milliers d'hommes pendant plusieurs années.
Matériaux, instruments, provisions sont eux-mêmes le fruit d'un travail antérieur, lequel n'a pas encore été rémunéré. Lors donc que le travail antérieur et le travail actuel se combinent pour une fin, pour une oeuvre commune, ils se rémunèrent l'un par l'autre; il y a là échange de travaux, _échange de services_ à conditions débattues. Quelle est celle des deux parties qui obtiendra les meilleures conditions? Celle qui a moins besoin de l'autre. Nous rencontrons ici l'inexorable loi de l'offre et de la demande; s'en plaindre c'est une puérilité et une contradiction. Dire que le travail doit être très-rémunéré quand les travailleurs sont nombreux et les capitaux exigus, c'est dire que chacun doit être d'autant mieux pourvu que la provision est plus petite.
Pour que le travail soit demandé et bien payé, il faut donc qu'il y ait dans le pays beaucoup de matériaux, d'instruments et de provisions, autrement dit, beaucoup de Capital.
Il suit de là que l'intérêt fondamental des ouvriers est que le capital se forme rapidement; que par leur prompte accumulation, les matériaux, les instruments et les provisions se fassent entre eux une active concurrence. Il n'y a que cela qui puisse améliorer le sort des travailleurs. Et quelle est la condition essentielle pour que les capitaux se forment? C'est que chacun soit sûr d'être réellement _propriétaire_, dans toute l'étendue du mot, de son travail et de ses épargnes. Propriété, sécurité, liberté, ordre, paix, économie, voilà ce qui intéresse tout le monde, mais surtout, et au plus haut degré, les prolétaires.
COMMUNISTES. À toutes les époques, il s'est rencontré des coeurs honnêtes et bienveillants, des Thomas Morus, des Harrington, des Fénelon, qui, blessés par le spectacle des souffrances humaines et de l'inégalité des conditions, ont cherché un refuge dans l'utopie _communiste_.
Quelque étrange que cela puisse paraître, j'affirme que le régime propriétaire tend à réaliser de plus en plus, sous nos yeux, cette utopie. C'est pour cela que j'ai dit en commençant que la propriété était essentiellement démocratique.
Sur quel fonds vit et se développe l'humanité? sur tout ce qui _sert_, sur tout ce qui est _utile_. Parmi les choses _utiles_, il y en a auxquelles le travail humain reste étranger, l'air, l'eau, la lumière du soleil; pour celles-là la gratuité, la Communauté est entière. Il y en a d'autres qui ne deviennent _utiles_ que par la coopération du travail et de la nature. L'_utilité_ se décompose donc en elles. Une portion y est mise par le Travail, et celle-là seule est rémunérable, a de la Valeur et constitue la Propriété. L'autre portion y est mise par les agents naturels, et celle-ci reste gratuite et Commune.
Or, de ces deux forces, qui concourent à produire l'_utilité_, la seconde, celle qui est gratuite et commune, se substitue incessamment à la première, celle qui est onéreuse et par suite rémunérable. C'est la loi du progrès. Il n'y a pas d'homme sur la terre qui ne cherche un auxiliaire dans les puissances de la nature, et quand il l'a trouvé, aussitôt il en fait jouir l'humanité tout entière, en abaissant proportionnellement le prix du produit.
Ainsi, dans chaque produit donné, la portion d'utilité qui est à titre _gratuit_ se substitue peu à peu à cette autre portion qui reste à titre _onéreux_.
Le fonds _commun_ tend donc à dépasser dans des proportions indéfinies le fonds _approprié_, et l'on peut dire qu'au sein de l'humanité le domaine de la communauté s'élargit sans cesse.
D'un autre côté, il est clair que, sous l'influence de la liberté, la portion d'utilité qui reste rémunérable ou appropriable tend à se répartir d'une manière sinon rigoureusement égale, du moins proportionnelle aux _services_ rendus, puisque ces services mêmes sont la mesure de la rémunération.
On voit par là avec quelle irrésistible puissance le principe de la Propriété tend à réaliser l'égalité parmi les hommes. Il fonde d'abord un _fonds commun_ que chaque progrès grossit sans cesse, et à l'égard duquel l'égalité est parfaite, car tous les hommes sont égaux devant une valeur _anéantie_, devant une utilité qui a cessé d'être rémunérable. Tous les hommes sont égaux devant cette portion du prix des livres que l'imprimerie a fait disparaître.
Ensuite, quant à la portion d'utilité qui correspond au travail humain, à la peine ou à l'habileté, la concurrence tend à établir l'équilibre des rémunérations, et il ne reste d'inégalité que celle qui se justifie par l'inégalité même des efforts, de la fatigue, du travail, de l'habileté, en un mot, des _services_ rendus; et, outre qu'une telle inégalité sera éternellement juste, qui ne comprend que, sans elle, les efforts s'arrêteraient tout à coup?
Je pressens l'objection! Voilà bien, dira-t-on, l'optimisme des économistes. Ils vivent dans leurs théories et ne daignent pas jeter les yeux sur les faits. Où sont, dans la réalité, ces tendances égalitaires? Le monde entier ne présente-t-il pas le lamentable spectacle de l'opulence à côté du paupérisme? du faste insultant le dénûment? de l'oisiveté et de la fatigue? de la satiété et de l'inanition?
Cette inégalité, ces misères, ces souffrances, je ne les nie pas. Et qui pourrait les nier? Mais je dis: Loin que ce soit le principe de la Propriété qui les engendre, elles sont imputables au principe opposé, au principe de la Spoliation.
C'est ce qui me reste à démontrer.
Cinquième lettre.
Non, les économistes ne pensent pas, comme on le leur reproche, que nous soyons dans le meilleur des mondes. Ils ne ferment ni leurs yeux aux plaies de la société, ni leurs oreilles aux gémissements de ceux qui souffrent. Mais, ces douleurs, ils en cherchent la cause, et ils croient avoir reconnu que, parmi celles sur lesquelles la société peut agir, il n'en est pas de plus active, de plus générale que l'injustice. Voilà pourquoi ce qu'ils invoquent, avant tout et surtout, c'est la justice, la justice universelle.
L'homme veut améliorer son sort, c'est sa première loi. Pour que cette amélioration s'accomplisse, un travail préalable ou une _peine_ est nécessaire. Le même principe qui pousse l'homme vers son bien-être le porte aussi à éviter cette _peine_ qui en est le moyen. Avant de s'adresser à son propre travail, il a trop souvent recours au travail d'autrui.
On peut donc appliquer à l'_intérêt personnel_, ce qu'Esope disait de la langue: Rien au monde n'a fait plus de bien ni plus de mal. L'intérêt personnel crée tout ce par quoi l'humanité vit et se développe; il stimule le travail, il enfante la _propriété_. Mais, en même temps, il introduit sur la terre toutes les injustices qui, selon leurs formes, prennent des noms divers et se résument dans ce mot: _Spoliation_.
_Propriété_, _spoliation_, soeurs nées du même père, salut et fléau de la société, génie du bien et génie du mal, puissances qui se disputent, depuis le commencement, l'empire et les destinées du monde!
Il est aisé d'expliquer, par cette origine commune à la Propriété et à la Spoliation, la facilité avec laquelle Rousseau et ses modernes disciples ont pu calomnier et ébranler l'ordre social. Il suffisait de ne montrer l'_Intérêt personnel_ que par une de ses faces.
Nous avons vu que les hommes sont naturellement Propriétaires de leurs oeuvres, et qu'en se transmettant des uns aux autres ces propriétés ils se rendent des _services_ réciproques.
Cela posé, le caractère général de la Spoliation consiste à employer la force ou la ruse pour altérer à notre profit l'équivalence des services.
Les combinaisons de la Spoliation sont inépuisables, comme les ressources de la sagacité humaine. Il faut deux conditions pour que les services échangés puissent être tenus pour légitimement équivalents. La première, c'est que le jugement de l'une des parties contractantes ne soit pas faussé par les manoeuvres de l'autre; la seconde, c'est que la transaction soit libre. Si un homme parvient à extorquer de son semblable un service réel, en lui faisant croire que ce qu'il lui donne en retour est aussi un service réel, tandis que ce n'est qu'un service illusoire, il y a spoliation. À plus forte raison, s'il a recours à la force.