Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur

Part 31

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Certes, au moment d'entrer en lutte avec des hommes qui proclament une doctrine spécieuse en elle-même, propre à faire naître des espérances et des sympathies parmi les classes souffrantes, et qui s'appuie sur de telles autorités, il ne suffit pas de fermer les yeux sur la gravité de la situation; il ne suffit pas de s'écrier dédaigneusement qu'on n'a devant soi que des rêveurs, des utopistes, des insensés, ou même des factieux; il faut étudier et résoudre la question une fois pour toutes. Elle vaut bien un moment d'ennui.

Je crois qu'elle sera résolue d'une manière satisfaisante pour tous, si je prouve que la propriété non-seulement laisse à ce qu'on nomme les prolétaires l'usufruit gratuit des agents naturels, mais encore décuple et centuple cet usufruit. J'ose espérer qu'il sortira de cette démonstration la claire vue de quelques _harmonies_ propres à satisfaire l'intelligence et à apaiser les prétentions de toutes les écoles économistes, socialistes et même communistes[90].

[Note 90: Voy. à la fin de cet opuscule, la réclamation que provoqua cette première lettre, de la part de M. Considérant, et la réponse de F. Bastiat.

(_Note de l'éditeur._)]

Deuxième lettre.

Quelle inflexible puissance que celle de la Logique!

De rudes conquérants se partagent une île; ils vivent de _Rentes_ dans le loisir et le faste, au milieu des vaincus laborieux et pauvres. Il y a donc, dit la Science, une autre source de _valeurs_ que le travail.

Alors elle se met à décomposer la Rente et jette au monde cette théorie:

«La Rente, c'est, pour une partie, l'intérêt d'un capital dépensé. Pour une autre partie, _c'est le monopole d'agents naturels usurpés et confisqués_.»

Bientôt cette économie politique _de l'école anglaise_ passe le détroit. La Logique socialiste s'en empare et dit aux travailleurs: Prenez garde! dans le prix du pain que vous mangez, il entre trois éléments. Il y a le travail du laboureur, vous le devez; il y a le travail du propriétaire, vous le devez; il y a le travail de la nature, vous ne le devez pas. Ce que l'on vous prend à ce titre, c'est un monopole, comme dit Scrope; c'est une taxe prélevée sur les dons que Dieu vous a faits, comme dit Senior.

La Science voit le danger de sa distinction. Elle ne la retire pas néanmoins, mais l'explique: «Dans le mécanisme social, il est vrai, dit-elle, que le rôle du propriétaire est commode, mais il est nécessaire. On travaille pour lui, et il paie avec la chaleur du soleil et la fraîcheur des rosées. Il faut en passer par là, sans quoi il n'y aurait pas de culture.»

«Qu'à cela ne tienne, répond la Logique, j'ai mille organisations en réserve pour effacer l'injustice, qui d'ailleurs n'est jamais nécessaire.»

Donc, grâce à un faux principe, ramassé dans l'_école anglaise_, la Logique bat en brèche la propriété foncière. S'arrêtera-t-elle là? Gardez-vous de le croire. Elle ne serait pas la Logique.

Comme elle a dit à l'agriculteur: La loi de la vie végétale ne peut être une propriété et donner un profit;

Elle dira au fabricant de drap: La loi de la gravitation ne peut être une propriété et donner un profit;

Au fabricant de toiles: La loi de l'élasticité des vapeurs ne peut être une propriété et donner un profit;

Au maître de forges: La loi de la combustion ne peut être une propriété et donner un profit;

Au marin: Les lois de l'hydrostatique ne peuvent être une propriété et donner un profit;

Au charpentier, au menuisier, au bûcheron: Vous vous servez de scies, de haches, de marteaux; vous faites concourir ainsi à votre oeuvre la dureté des corps et la résistance des milieux. Ces lois appartiennent à tout le monde, et ne doivent pas donner lieu à un profit.

Oui, la Logique ira jusque-là, au risque de bouleverser la société entière; après avoir nié la Propriété foncière, elle niera la productivité du capital, toujours en se fondant sur cette donnée que le Propriétaire et le Capitaliste se font rétribuer pour l'usage des puissances naturelles. C'est pour cela qu'il importe de lui prouver qu'elle part d'un faux principe; qu'il n'est pas vrai que dans aucun art, dans aucun métier, dans aucune industrie, on se fasse payer les forces de la nature, et qu'à cet égard l'agriculture n'est pas privilégiée.

Il est des choses qui sont _utiles_ sans que le travail intervienne: la terre, l'air, l'eau, la lumière et la chaleur du soleil; les matériaux et les forces que nous fournit la nature.

Il en est d'autres qui ne deviennent _utiles_ que parce que le travail s'exerce sur ces matériaux et s'empare de ces forces.

L'_utilité_ est donc due quelquefois à la nature seule, quelquefois au travail seul, presque toujours à l'activité combinée du travail et de la nature.

Que d'autres se perdent dans les définitions. Pour moi, j'entends par _Utilité_ ce que tout le monde comprend par ce mot, dont l'étymologie marque très-exactement le sens. Tout ce qui _sert_, que ce soit de par la nature, de par le travail ou de par les deux, est _Utile_.

J'appelle _Valeur_ cette portion seulement d'_utilité_ que le travail communique ou ajoute aux choses, en sorte que deux choses se _valent_ quand ceux qui les ont _travaillées_ les échangent librement l'une contre l'autre. Voici mes motifs:

Qu'est-ce qui fait qu'un homme refuse un échange? c'est la connaissance qu'il a que la chose qu'on lui offre exigerait de lui moins de travail que celle qu'on lui demande. On aura beau lui dire: J'ai moins travaillé que vous, mais la gravitation m'a aidé, et je la mets en ligne de compte; il répondra: Je puis aussi me servir de la gravitation, avec un travail égal au vôtre.

Quand deux hommes sont isolés, s'ils travaillent, _c'est pour se rendre service à eux-mêmes_; que l'échange intervienne, chacun _rend service_ à l'autre et en reçoit un service _équivalent_. Si l'un d'eux se fait aider par une puissance naturelle qui soit à la disposition de l'autre, cette puissance ne comptera pas dans le marché; le droit de refus s'y oppose.

Robinson chasse et Vendredi pêche. Il est clair que la quantité de poisson échangée contre du gibier sera déterminée par le travail. Si Robinson disait à Vendredi: «La nature prend plus de peine pour faire un oiseau que pour faire un poisson; donne-moi donc plus de ton travail que je ne t'en donne du mien, puisque je te cède, en compensation, un plus grand effort de la nature...» Vendredi ne manquerait pas de répondre: «Il ne t'est pas donnée, non plus qu'à moi, d'apprécier les efforts de la nature. Ce qu'il faut comparer, c'est ton travail au mien, et si tu veux établir nos relations sur ce pied que je devrai, d'une manière permanente, travailler plus que toi, je vais me mettre à chasser, et tu pêcheras si tu veux.»

On voit que la libéralité de la nature, dans cette hypothèse, ne peut devenir un monopole à moins de violence. On voit encore que si elle entre pour beaucoup dans l'_utilité_, elle n'entre pour rien dans la _valeur_.

J'ai signalé autrefois la métaphore comme un ennemi de l'économie politique, j'accuserai ici la métonymie du même méfait[91].

[Note 91: Voy. le chap. XXII de la I{re} série des _Sophismes_.

(_Note de l'éditeur._)]

Se sert-on d'un langage bien exact quand on dit: «L'eau _vaut_ deux sous?»

On raconte qu'un célèbre astronome ne pouvait se décider à dire: Ah! le beau coucher du soleil! Même en présence des dames, il s'écriait, dans son étrange enthousiasme: Ah! le beau spectacle que celui de la rotation de la terre, quand les rayons du soleil la frappent par la tangente!

Cet astronome était exact et ridicule. Un économiste ne le serait pas moins qui dirait: Le travail qu'il faut faire pour aller chercher l'eau à la source vaut deux sous.

L'étrangeté de la périphrase n'en empêche pas l'exactitude.

En effet, l'eau ne _vaut_ pas. Elle n'a pas de _valeur_, quoiqu'elle ait de l'_utilité_. Si nous avions tous et toujours une source à nos pieds, évidemment l'eau n'aurait aucune _valeur_, puisqu'elle ne pourrait donner lieu à aucun échange. Mais est-elle à un quart de lieue, il faut l'aller chercher, c'est un travail, et voilà l'origine de la _valeur_. Est-elle à une demi-lieue, c'est un travail double, et, partant, une _valeur_ double, quoique l'_utilité_ reste la même. L'eau est pour moi un don gratuit de la nature, à la condition de l'aller chercher. Si je le fais moi-même, je me rends un service moyennant une peine. Si j'en charge un autre, je lui donne une peine et lui dois un service. Ce sont deux peines, deux services à comparer, à débattre. Le don de la nature reste toujours gratuit. En vérité, il me semble que c'est dans le _travail_ et non dans l'eau que réside la _valeur_, et qu'on fait une métonymie aussi bien quand on dit: _L'eau vaut deux sous_, que lorsqu'on dit: _J'ai bu une bouteille._

L'air est un don gratuit de la nature, il n'a pas de _valeur_. Les économistes disent: Il n'a pas de valeur d'échange, mais il a de la valeur d'usage. Quelle langue! Eh! Messieurs, avez-vous pris à tâche de dégoûter de la science? Pourquoi ne pas dire tout simplement: Il n'a pas de _valeur_, mais il a de l'_utilité_? Il a de l'_utilité_ parce qu'il _sert_. Il n'a pas de _valeur_ parce que la nature a fait tout et le _travail_ rien. Si le travail n'y est pour rien, personne n'a à cet égard de _service_ à rendre, à recevoir ou à rémunérer. Il n'y a ni peine à prendre, ni échange à faire; il n'y a rien à comparer, il n'y a pas de _valeur_.

Mais entrez dans une cloche à plongeur et chargez un homme de vous envoyer de l'air par une pompe pendant deux heures; il prendra une peine, il vous rendra un service; vous aurez à vous _acquitter_. Est-ce l'air que vous paierez? Non, c'est le travail. Donc, est-ce l'air qui a acquis de la _valeur_? Parlez ainsi pour abréger, si vous voulez, mais n'oubliez pas que c'est une _métonymie_; que l'air reste gratuit; et qu'aucune intelligence humaine ne saurait lui assigner une _valeur_; que s'il en a une, c'est celle qui se mesure par la peine prise, comparée à la peine donnée en échange.

Un blanchisseur est obligé de faire sécher le linge dans un grand établissement par l'action du feu. Un autre se contente de l'exposer au soleil. Ce dernier prend moins de peine; il n'est ni ne peut être aussi exigeant. Il ne me fait donc pas payer la chaleur des rayons du soleil, et c'est moi consommateur qui en profite.

Ainsi la grande loi économique est celle-ci:

Les services s'échangent contre des services.

_Do ut des; do ut facias; facio ut des; facio ut facias; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi_, c'est bien trivial, bien vulgaire; ce n'en est pas moins le commencement, le milieu et la fin de la science[92].

[Note 92: «Il ne suffit pas que la valeur ne soit pas dans la matière ou dans les forces naturelles. Il ne suffit pas qu'elle soit exclusivement dans les _services_. Il faut encore que les services eux-mêmes ne puissent pas avoir une _valeur_ exagérée. Car qu'importe à un malheureux ouvrier de payer le blé cher, parce que le propriétaire se fait payer les puissances productives du sol ou bien se fait payer démesurément son intervention?»

«C'est l'oeuvre de la Concurrence d'égaliser les services sur le pied de la justice. Elle y travaille sans cesse.»

(_Pensée inédite de l'auteur._)

Pour les développements sur la _Valeur_ et la _Concurrence_, voy. les chap. V et X des _Harmonies économiques_, au tome VI.

Voy., de plus, au présent volume, les exemples cités pag. 38 et suiv.

(_Note de l'éditeur._)]

Nous pouvons tirer de ces trois exemples cette conclusion générale: Le consommateur rémunère tous les _services_ qu'on lui rend, toute la peine qu'on lui épargne, tous les travaux qu'il occasionne; mais il jouit, sans les payer, des dons gratuits de la nature et des puissances que le producteur a mises en oeuvre.

Voilà trois hommes qui ont mis à ma disposition de l'air, de l'eau et de la chaleur, sans se rien faire payer que leur peine.

Qu'est-ce donc qui a pu faire croire que l'agriculteur, qui se sert aussi de l'air, de l'eau et de la chaleur, me fait payer la prétendue _valeur intrinsèque_ de ces _agents naturels_? qu'il me porte en compte de l'utilité créée et de l'utilité non créée? que, par exemple, le prix du blé vendu à 18 fr. se décompose ainsi:

12 fr. pour le travail actuel, } propriété légitime; 3 fr. pour le travail antérieur, }

3 fr. pour l'air, la pluie, le soleil, la vie végétale, propriété illégitime?

Pourquoi tous les économistes de l'_école anglaise_ croient-ils que ce dernier élément s'est furtivement introduit dans la valeur du blé?

Troisième lettre.

_Les services s'échangent contre des services._ Je suis obligé de me faire violence pour résister à la tentation de montrer ce qu'il y a de simplicité, de vérité et de fécondité dans cet axiome.

Que deviennent devant lui toutes ces subtilités: _Valeur d'usage et valeur d'échange, produits matériels et produits immatériels, classes productives et classes improductives?_ Industriels, avocats, médecins, fonctionnaires, banquiers, négociants, marins, militaires, artistes, ouvriers, tous tant que nous sommes, à l'exception des hommes de rapine, nous rendons et recevons des _services_. Or, ces services réciproques étant seuls commensurables entre eux, c'est en eux seuls que réside la _valeur_, et non dans la matière gratuite et dans les agents naturels gratuits qu'ils mettent en oeuvre. Qu'on ne dise donc point, comme c'est aujourd'hui la mode, que le négociant est un intermédiaire parasite. Prend-il ou ne prend-il pas une peine? Nous épargne-t-il ou non du travail? Rend-il ou non des _services_? S'il rend des _services_, il crée de la _valeur_ aussi bien que le fabricant[93].

[Note 93: Voy., sur la question des intermédiaires, au tome V, le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, le commencement du chap. XVI.

(_Note de l'éditeur._)]

Comme le fabricant, pour faire tourner ses mille broches, s'empare, par la machine à vapeur, du poids de l'atmosphère et de l'expansibilité des gaz, de même le négociant, pour exécuter ses transports, se sert de la direction des vents et de la fluidité de l'eau. Mais ni l'un ni l'autre ne nous font payer ces _forces naturelles_, car plus ils en sont secondés, plus ils sont forcés de baisser leurs prix. Elles restent donc ce que Dieu a voulu qu'elles fussent, un don gratuit, sous la condition du travail, pour l'humanité tout entière.

En est-il autrement en agriculture? C'est ce que j'ai à examiner.

Supposons une île immense habitée par quelques sauvages. L'un d'entre eux conçoit la pensée de se livrer à la culture. Il s'y prépare de longue main, car il sait que l'entreprise absorbera bien des journées de travail avant de donner la moindre récompense. Il accumule des provisions, il fabrique de grossiers instruments. Enfin le voilà prêt; il clôt et défriche un lopin de terre.

Ici deux questions:

Ce sauvage blesse-t-il les Droits de la communauté?

Blesse-t-il ses Intérêts?

Puisqu'il y a cent mille fois plus de terres que la communauté n'en pourrait cultiver, il ne blesse pas plus ses droits que je ne blesse ceux de mes compatriotes quand je puise dans la Seine un verre d'eau pour boire, ou dans l'atmosphère un pied cube d'air pour respirer.

Il ne blesse pas davantage ses intérêts. Bien au contraire: ne chassant plus ou chassant moins, ses compagnons ont proportionnellement plus d'espace; en outre, s'il produit plus de subsistances qu'il n'en peut consommer, il lui reste un excédant à échanger.

Dans cet échange, exerce-t-il la moindre oppression sur ses semblables? Non, puisque ceux-ci sont libres d'accepter ou de refuser.

Se fait-il payer le concours de la terre, du soleil et de la pluie? Non, puisque chacun peut recourir, comme lui, à ces agents de production.

Veut-il vendre son lopin de terre, que pourra-t-il obtenir? L'équivalent de son travail, et voilà tout. S'il disait: Donnez-moi d'abord autant de votre temps que j'en ai consacré à l'opération, et ensuite une autre portion de votre temps pour la valeur de la terre brute; on lui répondrait: Il y a de la terre brute à côté de la vôtre, je ne puis que vous restituer votre temps, puisque, avec un temps égal, rien ne m'empêche de me placer dans une condition semblable à la vôtre. C'est justement la réponse que nous ferions au porteur d'eau qui nous demanderait deux sous pour la valeur de son service et deux pour la valeur de l'eau; par où l'on voit que la terre et l'eau ont cela de commun, que l'une et l'autre beaucoup d'_utilité_, et que ni l'une ni l'autre n'ont de _valeur_.

Que si notre sauvage voulait _affermer_ son champ, il ne trouverait jamais que la rémunération de son travail sous une autre forme. Des prétentions plus exagérées rencontreraient toujours cette inexorable réponse: «Il y a des terres dans l'île», réponse plus décisive que celle du meunier de Sans-Souci: «Il y a des juges à Berlin[94].»

[Note 94: Nous avons entendu naguère nier la légitimité du fermage. Sans aller jusque-là, beaucoup de personnes ont de la peine à comprendre la pérennité du loyer des capitaux. Comment, disent-elles, un capital une fois formé peut-il donner un revenu éternel? Voici, par un exemple, cette légitimité et cette pérennité expliquées.

J'ai cent sacs de blé, je pourrais m'en servir pour vivre pendant que je me livre à un travail utile. Au lieu de cela, je les prête pour un an. Que me doit l'emprunteur? la restitution intégrale de mes cent sacs de blé. Ne me doit-il que cela? En ce cas, j'aurais rendu un service sans en recevoir. Il me doit donc, outre la simple restitution de mon prêt, un _service_, une rémunération qui sera déterminée par les lois de l'offre et de la demande: c'est l'_intérêt_. On voit qu'au bout de l'an, j'ai encore cent sacs de blé à prêter; et ainsi de suite pendant l'éternité. L'intérêt est une petite portion du travail que mon prêt a mis l'emprunteur à même d'exécuter. Si j'ai assez de sacs de blé pour que les intérêts suffisent à mon existence, je puis être un homme de loisir sans faire tort à personne, et il me serait facile de montrer que le loisir, ainsi acheté, est lui-même un des ressorts progressifs de la société.]

Ainsi, à l'origine du moins, le propriétaire, soit qu'il vende les produits de sa terre, ou sa terre elle-même, soit qu'il l'afferme, ne fait autre chose que rendre et recevoir des _services_ sur le pied de l'égalité. Ce sont ces services qui se comparent, et par conséquent qui _valent_, la valeur n'étant attribuée au sol que par abréviation ou _métonymie_.

Voyons ce qui survient à mesure que l'île se peuple et se cultive.

Il est bien évident que la facilité de se procurer des matières premières, des subsistances et du _travail_ y augmente pour tout le monde, sans privilége pour personne, comme on le voit aux États-Unis. Là, il est absolument impossible aux propriétaires de se placer dans une position plus favorable que les autres travailleurs, puisque, à cause de l'abondance des terres, chacun a le choix de se porter vers l'agriculture si elle devient plus lucrative que les autres carrières. Cette liberté suffit pour maintenir l'_équilibre des services_. Elle suffit aussi pour que les _agents naturels_, dont on se sert dans un grand nombre d'industries aussi bien qu'en agriculture, ne profitent pas aux producteurs, en tant que tels, mais au public consommateur.

Deux frères se séparent; l'un va à la pêche de la baleine, l'autre va défricher des terres dans le _Far-West_. Ils échangent ensuite de l'huile contre du blé. L'un porte-t-il plus en compte la _valeur_ du sol que la _valeur_ de la baleine? La comparaison ne peut porter que sur les _services_ reçus et rendus. Ces services seuls ont donc de la _valeur_.

Cela est si vrai que, si la nature a été très-libérale du côté de la terre, c'est-à-dire si la récolte est abondante, le prix du blé baisse, et _c'est le pêcheur qui en profite_. Si la nature a été libérale du côté de l'Océan, en d'autres termes, si la pêche a été heureuse, c'est l'huile qui est à bon marché, _au profit de l'agriculteur_. Rien ne prouve mieux que le don gratuit de la nature, quoique mis en oeuvre par le producteur, reste toujours gratuit pour les masses, à la seule condition de payer cette mise en oeuvre qui est le _service_.

Donc, tant qu'il y aura abondance de terres incultes dans le pays, l'équilibre se maintiendra entre les services réciproques, et tout avantage exceptionnel sera refusé aux propriétaires.

Il n'en serait pas ainsi, si les propriétaires parvenaient à interdire tout nouveau défrichement. En ce cas, il est bien clair qu'ils feraient la loi au reste de la communauté. La population augmentant, le besoin de subsistance se faisant de plus en plus sentir, il est clair qu'ils seraient en mesure de se faire payer plus cher leurs _services_, ce que le langage ordinaire exprimerait ainsi, par métonymie: _Le sol a plus de valeur._ Mais la preuve que ce privilége inique conférerait une _valeur factice_ non à la matière, mais aux services, c'est ce que nous voyons en France et à Paris même. Par un procédé semblable à celui que nous venons de décrire, la loi limite le nombre des courtiers, agents de change, notaires, bouchers; et qu'arrive-t-il? C'est qu'en les mettant à même de mettre à haut prix leurs _services_, elle crée en leur faveur un capital qui n'est incorporé dans aucune matière. Le besoin d'abréger fait dire alors: «Cette étude, ce cabinet, ce brevet _valent_ tant,» et la _métonymie_ est évidente. Il en est de même pour le sol.

Nous arrivons à la dernière hypothèse, celle où le sol de l'île entière est soumis à l'appropriation individuelle et à la culture.

Ici il semble que la position relative des deux classes va changer.

En effet, la population continue de s'accroître; elle va encombrer toutes les carrières, excepté la seule où la place soit prise. Le propriétaire fera donc la loi de l'échange! Ce qui limite la _valeur d'un service_, ce n'est jamais la volonté de celui qui le rend, c'est quand celui à qui on l'offre peut s'en passer, ou se le rendre à lui-même, ou s'adresser à d'autres. Le prolétaire n'a plus aucune de ces alternatives. Autrefois il disait au propriétaire: «Si vous me demandez plus que la rémunération de votre travail, je cultiverai moi-même;» et le propriétaire était forcé de se soumettre. Aujourd'hui le propriétaire a trouvé cette réplique: «Il n'y a plus de place dans le pays.» Ainsi, qu'on voie la Valeur dans les choses ou dans les services, l'agriculteur profitera de l'absence de toute concurrence, et comme les propriétaires feront la loi aux fermiers et aux ouvriers des campagnes, en définitive ils la feront à tout le monde.

Cette situation nouvelle a évidemment pour cause unique ce fait, que les non-propriétaires ne peuvent plus contenir les exigences des possesseurs du sol par ce mot: «Il reste du sol à défricher.»

Que faudrait-il donc pour que l'_équilibre des services_ fût maintenu, pour que l'hypothèse actuelle rentrât à l'instant dans l'hypothèse précédente? Une seule chose: c'est qu'à côté de notre île il en surgît une seconde, ou, mieux encore, des continents non entièrement envahis par la culture.

Alors le travail continuerait à se développer, se répartissant dans de justes proportions entre l'agriculture et les autres industries, sans oppression possible de part ni d'autre, puisque si le propriétaire disait à l'artisan: «Je te vendrai mon blé à un prix qui dépasse la rémunération normale du travail,» celui-ci se hâterait de répondre: «Je travaillerai pour les propriétaires du continent, qui ne peuvent avoir de telles prétentions.»

Cette période arrivée, la vraie garantie des masses est donc dans la liberté de l'échange, dans le droit du travail[95].

[Note 95: Cette hypothèse a été examinée de nouveau par l'auteur dans la dernière partie de sa lettre à M. Thiers. Voy. ci-après les 12 dernières pages de _Protectionisme et Communisme_.

(_Note de l'éditeur._)]